CHAPITRE VIII
I. Nature des faits dans les sciences sociales. — Caractère matériel et psychologique, impossibilité d'une méthode exclusivement objective.
II. Analyse sociale. — Différence entre l'analyse sociale et l'analyse biologique. — Caractère abstrait et subjectif de l'analyse sociale, rôle de l'imagination.
III. Procédés de construction. — Emploi de l'analogie. — Emploi du questionnaire.
Les faits qui fournissent les matériaux des sciences sociales se présentent dans des conditions qui conditionnent elle-mêmes la construction , en lui imposant ses procédés et ses limites.
I. — La plupart des faits sociaux sont connus par une méthode historique indirecte, au moyen de documents ; le propre des faits ainsi connus ^ est d'être superficiels et vagues ; il se bornent à constater l'existence d'êtres, d'habitudes, de groupes ou d'individus. Ce caractère vague et superficiel s'impose donc à tous les faits des sciences sociales ; même ceux qu'on pourrait recueillir par une observation directe ne peuvent
(1) Voir plus haut, p. 83 et p. 103.
CONSTRUCTION DES FAITS DES SCIENCES SOCIALES Ml
jamais être combinés en un ensemble avec les faits extraits des documents que dans la mesure oîi ils sont de même degré. Dans un recensement par exemple les détails circonstanciés qu'on aurait obtenus par observation directe sur quelques familles ne seront pas utilisables, parce qu'on ne pourra pas les faire entrer dans les catégories larges et vagues qui auront servi aux recenseurs. De môme dans la description de l'organisation générale des syndicats on ne pourra pas faire entrer les connaissances spéciales qu'on aura recueillies sur quelques-uns d'entre eux, sinon sous forme de type ou d'exemple ; ce qui est un artifice pédagogique, mais non un procédé scientifique. Ces faits se ramènent tous soit à des êtres matériels, soit à des actes, soit à des motifs. Mais la partie matérielle, la seule qui soit observable objectivement, ne peut pas être utilisée séparément des phénomènes psychologiques. — On pourrait, il est vrai, concevoir une statistique exclusivement physiologique , où seraient dénombrés les corps, sexes, âges, maladies, caractères anthropologiques : mais cette statistique ne suffirait jamais par elle-même pour constituer un fait social ; il faudrait toujours la mettre en rapport avec une nationalité, une religion, une classe, — en un mot avec des phénomènes internes, — pour déterminer la société dont on aurait fait le dénombre-
ment. — De môme une statistique d'objets, de marchandises, de numéraire ou d'animaux, ne devient un fait social qu'autant qu'on fait intervenir un fait d'appropriation, c'est-à-dire un fait psychologique ; on fait la statistique des marchandises, des animaux appai'tenant à un groupe d'hommes, il faut donc faire intervenir la notion psychologique de propriété. — Ce qui donne le caractère social^ c'est justement un phénomène interne, soit politique, soit économique.
Il est inutile de démontrer le caractère essentiellement psychologique de tous les faits politiques. Tout groupe politique repose avant tout sur l'idée de l'obéissance à un même centre ou de la solidarité avec les mêmes hommes. Qu'il y ait ou non un fait d'un autre ordre (phénomène collectif) lié à une idée d'obéissance ou de solidarité, en tout cas le fait n'existe jamais qu'avec cette idée et n'est aperçu que par l'intermédiaire de cette idée, et quand l'idée se modifie l'état politique se transforme. L'idée de la nationalité en Macédoine change chez les mêmes individus, suivant qu'ils se croient solidaires avec les Grecs, les Bulgares, les Yalaques ou les Serbes.
Pour les faits économiques ce caractère subjectif est moins évident; ou du moins, à cause du caractère matériel des objets à propos desquels se produisent les faits économiques, il se voit moins nettement.
Mais en réalité les objets matériels ne sont jamais que roccasion ou la condition des faits économiques; les véritables faits économiques sont les idée.s des hommes par rapport à ces objets. — L'appropriation, c'est ridée que la disposition d'un certain objet appartient à quelqu'un; la preuve c'est qu'il peut y avoir une révolution dans la propriété, comme il est arrivé en Russie par l'abolition du servage, sans le moindre mouvement matériel. Il a suffi de changer l'idée que se faisaient les serfs et leurs maîtres de leurs droits. — Le commerce est un ensemble de conventions, c'est-à-dire de phénomènes psychologiques, destiné à échanger l'appropriation des objets ; et le transport réel des objets n'est qu'une conséquence matérielle de ces conventions. — La consommation et la production elles-mêmes ont une partie matérielle ; mais leur caractère économique leur est donné par une notion purement psychologique ; c'est la valeur qui dirige le producteur et décide le consommateur, or la valeur est en pratique un phénomène subjectif. Je dis, (c en pratique », car on pourrait concevoir une notion objective de valeur, calculée sur des réalités mesurables, la force et la chaleur; on pourrait évaluer tout objet et tout acte matériel en unités de force mécanique et en calories. Mais l'évaluation qu'on construirait sur ces données mécaniques, chimi-
ques et biologiques n'aurait aucun rapport avec l'économie politique. Évaluer les aliments suivant leur valeur en calories, évaluer les actes en unités de force ou de chaleur, ce serait le renversement de toutes les réalités économiques, un divertissement de fantaisiste ; un gramme de charbon vaudrait un gramme de diamant, un petit morceau de fromage vaudrait beaucoup plus qu'une truffe. C'est que le fait économique réel n'est aucunement fondé sur cette réaUté matérielle, la seule pourtant qui soit réelle au sens objectif; il est fondé uniquement sur la valeur psychologique, celle que les hommes attachent aux objets, c'est-à-dire sur leur imagination. La preuve c'est qu'elle change avec leur imagination, même pour les objets les plus exclusivement matériels. Ni le porc, ni le vin n'auront la même valeur en pays musulman qu'en pays chrétien. C'est même une difficulté du commerce avec les sauvages qu'on ignore les dispositions psychologiques qui leur feront rechercher une étoffe rouge et mépriser une étoffe blanche ou inversement. Ce qui nous dissimule ce caractère psychologique de la valeur, c'est notre habitude de vivre dans une société très régulière, oîi les idées sur la valeur ne se tranforment que lentement. Encore reste-t-il des exemples frappants de cette variation ; ee sont les objets à la mode, tels que peintures
OU bibelots, dont la valeur hausse ou baisse brusquement.
Puisque le caractère psychologique est lié aux faits sociaux eux-mêmes, on n'a pas le droit de le faire disparaître dans la construction de la science sociale. Il faudra donc trouver les rapports qui unissent entre eux des faits sociaux, c'est-à-dire complexes, des faits composés d'existences matérielles liées à des phénomènes psychologiques (motifs et représentations). Ces rapports auront nécessairement un caractère subjectif.
IL — La façon dont les faits nous sont connus doit
réagir aussi sur la nature de la construction. Or ces
faits viennent pour la plupart des documents , ils ont
été obtenus par \ analyse du document. Même ceux
qui ont été observés directement ont été recueillis à
la suite d'une analyse sociale ; c'est-à-dire que parmi
les faits innombrables des documents ou de la réalité ' on en a choisi quelques-uns, les faits sociaux, tels que
recensements ou descriptions d'institutions ; ce qui a nécessairement exigé une analyse. Quel est donc le caractère de cette analyse?
Le nom même d'analyse est en science sociale une cause dangereuse d'erreur. L'analyse dans les sciences objectives est une opération objective, matérielle ; àva).6£'.v signifie dissoudre, décomposer. En
biologie et en zoologie, quand on analyse, on opère sur un animal réel, par une analyse réelle, on le dissèque; après quoi on fait une synthèse réelle, on remet les parties ensemble, de façon à apercevoir les rapports réels entre elles. En chimie on décompose les corps et on les recompose réellement. Ces sciences sont fondées sur l'analyse réelle et la synthèse réelle ; on sait objectivement en quelles parties l'objet étudié se décompose et com^ment elles sont reliées entre elles.
Mai^ l'analyse historique ou sociale n'est une analyse que par métaphore. En ces matières on n'a aucun objet réel à analyser, aucun objet qu'on puisse détruire et ensuite reconstruire ; on ne fait donc aucune opération réelle. On n'opère que sur des écrits, la seule réahté matérielle c'est le papier écrit. Ces écrits sont des symboles, ils ne servent que par les opérations d'esprit qu'ils produisent, par les images qu'ils évoquent. En histoire on ne travaille jamais que sur ces images. Celui qui étudie l'organisation des métiers au moyen âge n'a affaire à aucune réalité concrète ; il ne voit pas un seul ouvrier, pas un seul instrument du moyen âge ; il n'opère que sur les images de son esprit qui lui représentent ces choses, et il ne se les représente que par analogie avec des ouvriers ou des outils actuels qu'il sait être analogues ; il n'opère
que sur les traits qu'il sait communs aux ouvriers du moyen âge et aux ouvriers actuels, c'est-à-dire sur des abstraclions. De même un recensement implique une analyse d'une société ; mais l'opération consiste seulement a se demander combien, dans un lieu donné, il y a de gens de tel sexe, de tel âge, de telle profession ; on procède non par observation, mais par question. Quand môme on observe directement, on ne va voir les objets que pour trouver une réponse à une question ; jamais on ne les analyse.
L'analyse sociale, comme l'analyse historique, est un procédé abstrait, purement intellectuel. Elle consiste, en présence d'un objet ou d'un groupe d'objets, d'un acte ou d'un groupe d'actes, à fixer son attention successivement sur les diverses parties de cet objet ou de cet acte ; à en examiner l'un après l'autre les divers aspects (c'est encore une métaphore) ; à se demander quels en sont les différents caractères. Cette opération est nécessaire à cause de la faiblesse de l'esprit humain ; spontanément nous n'avons que des impressions confuses d'ensemble ; il faut nous astreindre à nous demander successivement les différentes impressions particulières que nous avons éprouvées, afin de les préciser en les distinguant. Le résultat de ce travail est de rendre précise une connaissance confuse, non de nous donner une connaissance nou-
velle. Ce n'est pas, comme l'analyse anatomique, une méthode de recherche pour découvrir de nouveaux objets réels ou des rapports nouveaux entre ces objets ; c'est seulement une méthode de pensée pour distinguer dans nos impressions les éléments dont elles se composent et les rapports entre ces éléments.
En fait, en science sociale on opère, non pas sur des objets réels, mais sur les représentations qu'on se fait de ces objets. On ne voit pas les hommes, les animaux, les maisons qu'on recense, on ne voit pas les institutions qu'on décrit. On e^i ohVigé de ibyiagine?' les hommes, les objets, les actes, les motifs qu'on étudie. Ce sont ces images qui sont la matière pratique de la science sociale ; ce sont ces images qu'on analyse. Quelques-unes peuvent être des souvenirs d'objets qu'on a personnellement observés ; mais un souvenir n'est déjà plus qu'une image. La plupart d'ailleurs n'ont même pas été obtenues par souvenir, nous les inventons à r image de nos souvenirs, c'està-dire par analogie avec des images obtenues au moyen du souvenir. Dans un recensement nous imaginons les différentes espèces d'objets à recenser. Pour décrire le fonctionnement d'un syndicat, nous nous figurons les actes et les démarches des membres.
Ainsi en science sociale, comme en histoire, on opère sur des images, c'est-à-dire sur des objets imagl-
naires. Il serait donc illégitime de vouloir appliquer, à cette analyse imaginaire d'objets imaginaires les règles de l'analyse réelle des objets réels.
HT. — Peut- on, en opérant sur des images, arriver à des résultats qui ne soient pas entièrement imaginaires, c'est-à-dire sans rapport avec la réalité? Forcément ces opérations sont psychologiques.. Mais psychologique n'est pas synonyme d'irréel. Il peut y avoir une relation précise entre une image psychique et une réaUté, c'est le cas du souvenir. Personne ne confond un souvenir avec une ôhimère ; et en pratique la plupart de nos actes sont dirigés par des souvenirs.
L'idéal serait d'opérer toujours avec des images fournies par des souvenirs. C'est même la supériorité des sciences sociales sur les sciences historiques, qu'elles ont une part beaucoup plus grande de souvenirs dans leurs matériaux. Le travailleur, même quand il opère sur des documents écrits, a vu des objets de Tespèce ^e ceux qu'il étudie et il s'en souvient. Mais en pratique le nombre des souvenirs 4'un homme est bien petit, il suffit à peine pour une monographie, il est insuffisant pour toute construction étendue ; en statistique même on est forcé d'opérer presque uniquement avec des images qui ne sont pas des souvenirs.
A défaut de souvenirs, il faut donc se faire des images analogues à celles des souvenirs. Voici par quel procédé. On suppose que les êtres, objets, actes, motifs, qu'on n'a pas pu observer, mais qu'on connaît indirectement par les documents, sont analogues à ceux qu'on connaît par l'observation du monde actuel. C'est le postulat nécessaire de toutes les sciences documentaires ; si les faits rapportés dans les documents n'avaient pas été analogues à ceux que nous observons, nous n'y pourrions rien comprendre.
Mais il ne suffit pas de se représenter des êtres, des objets ou des actes isolés. Tout au plus pourraiton s'en contenter pour un dénombrement, où tout le travail de construction se borne à des additions de chiffres, — et encore à condition de savoir dans quel champ ces faits isolés se trouvent. Dès qu'on A^eut se représenter un ensemble, il faut imaginer non seulement les actes, mais les r apports entre les êtres, les objets ou les actes. On ne peut les imaginer que par unalogie avec les rapports entre les faits actuels qu'on connaît directement. On imagine donc une humanité analogue à celle qu'on connaît, c'est-à-dire des hommes et des objets analogues, unis entre eux par des rapports analogues. On commence ainsi par une affirmation a priori des caractères et des rapports généraux de l'humanité. C'est pourquoi il entre forcément
une part d'à priori dans toute science documentaire (historique ou sociale).
Pour imaginer cette humanité nous avons besoin de nous représenter les rapports habituels principaux entre les hommes et les rapports des hommes avec les choses. Assurément nous n'inventons pas ces rapports, nous les avons observés dans la vie ; mais nos observations sont restées à l'état de souvenirs incorporés dans l'ensemble de nos images, il s'agit de les en dégager. Or nous n'avons qu'un moyen pratique de dégager l'image des rapports entre les hommes (ces rapports qui constituent une société;, c'est de procéder par questions.
Ainsi s'explique le procédé du questionnaire qu'on emploie empiriquement dans les sciences sociales, avant d'en avoir connu la justification logique. Le questionnaire est le seul procédé qui rende possible d'abord de faire l'anah^se des phénomènes (ou plus exactement des images que nous en avons), ensuite de déterminer entre les phénomènes les rapports présumés qui permettront de grouper les faits isolés pour en construire un ensemble. 11 fournit, pour assembler les faits épars, un cadre de groupement fondé sur les lois générales de la vie sociale.
A la suite d'une analyse de documents ce sont des images isolées qui encombrent l'esprit, le ques-
i'22 LA MÉTHODE HISTORIQUE APPLIQUÉE AUX DOCUMENTS
tionnaire est le moyen d'y mettre de l'ordre. Il consiste à se demander dans quelles conditions les faits dont nous nous représentons l'image ont dû se produire en réalité. Il faut, pour répondre, connaître les conditions dans lesquelles se produisent nécessairement (ou très ordinairement) les faits sociaux. Ces conditions, on les connaît d'avance, puisqu'elles sont les mêmes dans toute l'humanité. Ce sont celles qui tiennent soit aux phénomènes physiologiques communs à toute l'humanité (et à leurs conditions matérielles), soit aux habitudes psychologiques communes à tous les hommes. 11 y a, il est vrai, des variétés dans ces phénomènes, et on aura besoin de préciser quelle variété a été réahsée dans chaque cas, car on ne le sait pas d'avance ; mais ce qu'on sait d'avance, c'est le ^efire de phénomènes qu'on peut s'attendre à rencontrer. Ainsi on ne sait pas d'avance quelle sera l'espèce d'industrie, d'alimentation, de commerce d'un peuple, ni quelle sera la proportion des sexes ou des âges. Mais d'avance on sait qu'il y aura eu alimentation, fabrication, échange, qu'il y aura eu une proportion donnée entre le sexe et l'âge, et entre gens de sexe ou d'âge différents. Ces phénomènes, dont on ne sait pas la variété mais dont on connaît le genre, forment la matière du questionnaire. On peut
le construire par une analyse des conditions générales de l'humanité.
L'emploi d'un questionnaire ainsi construit a priori répugnera peut-être à quelques esprits. En fait nous n'avons aucun moyen de procéder autrement. Nous ne pouvons classer des faits imaginés que dans des cadres fournis par notre connaissance du monde réel. Qu'on le veuille ou non, on emploiera toujours un questionnaire, même si on n'en a pas conscience, quand même on voudrait l'éviter. La seule différence, c'est qu'il sera inconscient et par suite confus. Nous avons le choix non pas entre procéder avec questionnaire et procéder sans questionnaire, mais seulement entre procéder avec un questionnaire irréfléchi, incomplet, vague, et procéder avec un questionnaire réfléchi, complet, précis.
Toute construction historique où sociale est forcément œuvre d'imagination, puisque l'observation ne nous donne jamais la connaissance directe que d'individus ou de conditions matérielles. La société est un ensemble de rapports qu'on n'observe pas directement, on les construit ^diV l'imagination. Ce travail consiste à chercher, soit dans les documents, soit dans l'observation, la réponse à des questions posées d'avance par un questionnaire a priori. Ce questionnaire uniforme pour tous les cas, c'est la liste des conditions
générales communes aux hommes vivant en société. Ainsi les faits eux-mêmes de la science sociale se composent pour une partie d'un phénomène interne subjectif ; ils sont atteints par une analyse abstraite toute subjective ; ils ne peuvent être construits que par un questionnaire subjectif. Le caractère subjectif étant inséparable à la fois de la nature, du mode de connaissance, du mode de construction des faits sociaux, la méthode sociale est forcément une méthode subjective.
CILVPÎTRE IX
I. Conséquences du caractère subjectif des faits sociaux. — IllégiliniiLé de la mélhode mathématique, de la méthode biologique, de la psychologie déductive. — Règles pratiques.
II. Procédés de groupement. — Conditions générales de la société. — Tableau des phénomènes sociaux essentiels.
L'histoire, après avoir déterminé les faits, les groupe en deux espèces de combinaisons : 1° Elle réunit les faits qui se produisent en différents lieux dans le même temps. 2^ Elle réunit ceux qui se sont produits en divers temps. — Il y a donc deux sortes de groupements : 1° groupement des faits simultanés, auquel correspondent les tableaux d'ensemble d'une société ; 2*^ groupement des faits successifs, qui constitue rétude des évolutions. — La construction historique définitive exige deux séries d'opérations : 1*^ dresser le tableau des faits et des rapports entre eux à un moment donné, pour aboutir à la description d'un état de choses; 2*^ établir la série des changements successifs dans le temps, pour aboutir à une détermination cV évolution.
I. — Pour arriver à construire le tableau des faits simultanés, il faut ne pas perdre de vue le caractère subjectif de tous les faits sociaux. Sans doute, il y a une part de faits matériels qui sont les conditions des actes, ce sont les corps, les instruments, les produits ; on peut essayer d'en déterminer le nombre et la répartition, mais ce ne peut être qu'une étude préparatoire ; elle ne suffira jamais pour faire comprendre un ensemble social. De même les actes sociaux ont une partie matérielle, extraction, fabrication, transports ; on peut essayer de les observer, d'en déterminer le nombre et la répartition. Mais c'est encore une étude qui ne se suffit pas à ellemême, les actes ainsi étudiés isolément restent des phénomènes inintelligibles ^ Tout acte humain est un complexe ; la partie dirigeante, celle qui explique le reste, est ou bien l'intention d'un individu, ou bien la convention conclue entre plusieurs, c'est-à-dire un phénomène psychologique, mal analysé, mais oh. entre certainement une représentation ; il en est à cet égard des faits économiques comme des faits politiques. Toute construction devra donc conserver ce caractère psychologique qui rend seul le phénomène intelligible; ce qu'il faudra arriver à grouper méthodiquement ce sera des faits de représentation.
(1) Voir plus haut, p. 108.
Cette nécessité a de très graves conséquences négatives. Elle suffit pour empêcher d'appliquer aux sciences sociales les méthodes qu'on est tenté d'y introduire par analogie avec les autres sciences constituées, ou du moins pour restreindre l'emploi de ces méthodes à l'étude de quelques faits spéciaux annexes, (d'anthropologie ou de technique).
1° La tentation la plus directe, et aussi la plus ancienne historiquement, a été d'employer en science sociale la méthode mathématique; c'est ce qu'a fait Quételet. M. Bourdeau {L'histoire et les historiens) a même prétendu étudier les faits historiques par un procédé arithmétique. Dans ce système on groupe les faits en catégories et on les dénombre, on compare entre eux les chiffres, on en conclut qu'il existe un rapport entre les faits exprimés par ces chiffres. Dans l'étude des faits simultanés la méthode arithmétique consiste à mettre des chiffres sur des faits et à conclure de ces chiffres à l'intensité des faits. M. Bourdeau propose par exemple de compter le nombre d'exemplaires auquel a été tiré un livre pour évaluer Finfluence de ce livre sur la société. Ce procédé repose sur une confusion entre la mesure et le dénombrement.
En fait la mesure dans les sciences sociales n'est applicable qu'à un petit nombre de conditions maté-
rielles peu importantes, telles que la taille ou l'âge, aux poids des produits et aux valeurs en numéraire, d'ailleurs conventionnelles. Elle peut fournir quelques renseignements utiles; mais elle ne permet pas de constituer le tableau d'une société, pas même d'un seul phénomène social. Pour tous les autres faits de la statistique, les chifl'res ne représentent qu'un dénombrement. Or on a dénombré en commençant par défmir le phénomène d'une façon conventionnelle, ou même en prenant un fait conventionnel (tel que mariage, crime, journal, syndicat), qu'on reconnaît à un certain caractère convenu. Le dénombrement indique seulement le nombre de fois que ce caractère convenu s'est trouvé dans les phénomènes qu'on a comptés. Ce caractère se ramène toujours à une représentation, or on ne peut compter des représentations, encore moins les additionner, de façon à établir une proposition scientifique. On peut compter les crimes, les journaux, les enfants naturels; mais de la comparaison des chiffres que pourra-t-on conclure ? On a comparé des incommensurables, des faits qui ne sont môme pas mesurables. Qu'y a-t-il de commun entre un assassinat et une hérésie, dans les pays où l'hérésie est un crime, sinon le caractère conventionnel d'être tous deux des actes défendus ? Le chiffre ne sera pas inutile, il pourra servir parfois à donner
l'idée d'un phénomène anormal qui a besoin d'être étudié ; mais par lui-même il ne donne aucune conclusion sur le phénomène. Il n'a de sens qu'apph'qué à des phénomènes déjà défmis, donc connus; il ne permet pas de les classer, puisqu'il ne renseigne pas sur leur nature.
T Une deuxième tentation, plus récente et plus fréquente, a été d'appliquer aux sciences sociales la méthode biologique. Les faits sociaux étant produits par des êtres vivants, il semble naturel de penser qu'ils se conforment aux lois des êtres vivants ; et de voir dans la sociologie une branche de la biologie. En efCet une partie des faits sociaux sont des faits physiologiques, les maladies, la reproduction, la nutrition, etc. Il peut y avoir une science physiologique des phénomènes humains, et, en effet, il y en a une, c'est l'anthropologie, ou l'ethnologie. Mais elle laisse en dehors de son étude précisément les faits sociaux, c'est-à-dire les rapports économiques et la plupart des faits recueillis par la statistique. C'est que ces faits ne s'expliquent pas par la physiologie. Ils ont bien une partie matérielle, mais de la même façon que les faits de poHtique, d'art ou de religion, c'est-à-dire comme condition nécessaire des actes. Quant aux faits eux-mêmes, ce sont des conventions et des croyances (c'est-à-dire des représentations), que la connaissance
des faits biologiques ne suffit jamais à expliquer.
Gomme on ne pouvait utiliser directement en science sociale les connaissances biologiques, on a eu l'idée de prendre du moins la méthode et les lois de la biologie et de les introduire directement dans l'étude des faits sociaux'. Pour cela il a fallu tran^fcrire les faits sociaux en langue biologique ; on a appelé les individus « cellules », les institutions (c'est-à-dire les conventions et les règles) a organes » ; les habitudes des hommes, « fonctions des organes », on a nommé a organisme » l'ensemble d'un groupe d'hommes formé par une communauté quelconque {langue, gouvernement, religion). En transformant ainsi des caractères abstraits en réalités organiques, on a construit un système de métaphores. Puis on a appliqué à ces métaphores les lois constatées par l'observation directe des vrais organismes : subordination des fonctions, adaptation, sélection, atrophie, développement des organes.
La première condition pour opérer ainsi eût été de prouver l'identité (ou du moins la ressemblance de nature) entre un organisme biologique et une société, c'est-à-dire un groupe d'hommes ayant les mêmes
(1) Herbert Spencer Ta essayé dans ses Principes de sociologie et Taine a expressément formulé cette méthode dans l'Introduction de V Histoire de la littérature anglaise. Pour les tentatives plus récentes voir P. Barth. Die Philosophie der Geschichte als Sociologie, 1897.
usages, les mêmes goûts ou le même souverain. Or, on n'a pu indiquer que des analogies métaphoriques ; et on a négligé le caractère fondamental qui distingue les faits sociaux des faits biologiques : le caractère psychologique. Entre la fonction d'un rein et la fonction d'un garde champêtre, on peut trouver une ressemblance, mais une ressemblance métaphorique ; Torgane opère par un processus biologique, le fonctionnaire par un processus psychologique. Une méthode correcte ne peut pas commencer par écarter systématiquement ce qui fait le caractère essentiel du phénomène social, c'est-à-dire la représentation. Il faut maintenir dans la construction de la science sociale la notion de représentation, et cela serait impossible avec une méthode purement biologique. En tout cas, si Ton veut opéi'er par cette méthode, on ne doit l'apphquer qu'à l'étude des phénomènes biologiques. On peut nier la possibilité d'étudier d'autres phénomènes, et déclarer qu'on renonce à connaître les faits psychologiques, mais on ne doit pas les défigurer pour leur donûer une ressemblance verbale avec des faits biologiques. Par cette méthode métaphorique on ne fera qu'une science verbale, dont on ne tirera aucune lumière sur la nature et l'enchaînement des faits, puisqu'il faudra d'abord retraduire les faits de cette langue métaphorique dans la langue naturelle des faits
sociaux, qui est forcément une langue psychologique. 3*^ Une tentation d'une autre nature, c'est d'employer une méthode mixte, psychologique au point de départ, logique dans la construction. Le type le plus complet en a été donné par l'économie politique de la première moitié du xix^ siècle (celle qu'on a surnommée orthodoxe). On part de ce principe général de toute méthode en science, qu'on doit procéder par analyse. On commence par une analyse au sens métaphorique, une analyse psychologique. On observe des phénomènes sociaux très habituels, par exemple la vente, on se demande sur quels phénomènes psychologiques elle repose. On en distingue un ou deux, très habituels, qu'on regarde comme les plus importants, l'offre et la demande; on les transforme en un principe. A partir de là, opérant par déduction, on cherche ce qui se produirait entre gens dont les actes n'auraient qu'un seul mobile, la représentation de l'avantage de vendre cher ou bien d'acheter à bon marché. Ce serait peut-être un procédé provisoire de recherche pour tâcher de préciser ses propres impressions; à condition d'étudier ensuite les autres faits psychologiques qui entrent dans la constitution d'une vente et de regarder par l'observation comment ces faits se combinent dans la réalité. Mais on oublie de revenir à l'observation ; du principe abstrait
posé au début on déduit logiquement ce qui devrait se produire si cette représentation agissait seule, et cette déduction on l'appelle une loi. C'est un procédé analogue à certaines considérations mathématiques. Mais quand on veut appliquer à la réalité les abstractions mathématiques ainsi obtenues, on fait rentrer dans son calcul les autres éléments de la réalité (en n'écartant que les quantités négligeables). Dans la méthode sociale logique on arrive, sans y penser, à calculer la réalité d'après un seul élément.
Ainsi les trois méthodes, mathématique, biologique, logique, sont incorrectes. Si on s'est laissé aller à les introduire dans les sciences sociales, c'est par de fausses analogies. L'histoire peut servir à en montrer l'illégitimité. En fait, aucun historien, jusqu'à ces dernières années du moins, n'a eu l'idée de les apphquer à l'histoire, et cela pour des raisons pratiques. L'historien opère avec des documents dont le caractère psychologique est trop marqué pour qu'il puisse l'oublier, il n'est donc pas menacé de l'illusion biologique ; il opère sur des documents où les chiffres sont rares, ce qui le préserve de l'illusion qu'on peut réduire les faits historiques en chiffres; il opère avec des documents où se rencontrent pêle-mêle des faits de toute nature, ce qui le garantit contre l'abstraction logique. Ce qui a évité aux historiens les faux-pas faits dans
les études sociales directes, c'est la situation défavorable de l'histoire, la confusion qui l'a empêchée de s'organiser avec un appareil scientifique imité des autres sciences, en ôtant aux historiens jusqu'à la prétention de faire de la science.
La méthode historique, si peu avancée pourtant, peut ainsi rendre quelque service aux sciences sociales . en les empêchant d'adopter une méthode qui ne tiendrait pas compte soit du caractère psychologique des faits sociaux, soit de l'impossibilité de les mesurer, soit de la nécessité de ne pas les isoler. Cet avertissement peut se formuler en quelques règles pratiques.
1° L'histoire fait voir que tout phénomène social doit être étudié par l'observation jusqu'à ce qu'on ait atteint son fond psychologique, c'est-à-dire les intentions et les représentations communes à un groupe dliommes. Il faut donc déterminer d'abord quelles sont les intentions et les représentations des hommes dans les différents cas particuliers qu'on aura étudiés comme types d'un groupe, ensuite quelles sont les intentions et les représentations communes à tous ces cas. Ce sont ces traits communs qui serviront à décrire et à définir le fait social. Après quoi il restera à déterminer quels sont les groupes d'hommes qui ont ces intentions et ces représentations. Toute étude sociale doit commencer par ces constatations préalables.
MÉTFIODC DE GROUPEMENT DES FAITS SiMLXTANÉS 135
2'^L'histoire donne riiabitude de voir coexistant dans un même temps des usages sociaux différents, des groupes sociaux formés sur des principes différents et enchevêtrés les uns dans les autres ; des groupes politiques, religieux, linguistiques, économiques, chacun opposé à d'autres et cependant formés en partie des mêmes individus, des gens qui parlent une même langue ou pratiquent une même religion et qui sont soumis à des ^gouvernements différents. Elle obh'cfe à se
rendre compte des groupes et des individus qui les composent. Elle permet de poser cette règle applicable à la construction des faits sociaux : On doit toujours préciser dans quels groupes sociaux se produit le phénomène à étudier et de quels individus se compose chaque groupe. Il ne faut donc pas se laisser prendre à l'apparence d'organisme que présentent les sociétés humaines et négliger d'examiner la composition de ces « organismes » ; il faut au contraire analyser avec précision les termes collectifs qu'on est amené à employer en se posant une série de questions : Quel groupe étudie-t-on ? Par quelle sorte de hen (politique, économique, linguistique) est formé ce groupe? Est-il homogène? ou n'est-il qu'un agrégat hétérog-ène de groupes ? En ce cas de quels sous-groupes est-il composé? Dans quelles limites de pays et de temps se sont produits les faits sociaux qu'on étudie?
3^ L'histoire montre qu'il y a dans une société beaucoup de faits différents, c'est-à-dire beaucoup de conditions et d'usages différents. Elle ne permet pas directement de les prévoir tous, de façon à dresser le questionnaire qui permettrait de les rechercher, ni de tracer le cadre dans lequel on les groupera. C'est au contraire l'observation du présent qui seule peut faire connaître les phénomènes sociaux. Mais l'histoire complète cette étude directe de deux façons : 1° Elle étudie tous les faits de tout genre dans une société, et cela l'empêche d'oublier l'existence de certaines catégories de faits, ce qui arrive forcément aux spécialistes. 2° Elle étudie des sociétés variées, et cela l'amène à prévoir une plus grande variété de combinaisons sociales. En fait l'idée d'un questionnaire général applicable à toutes les sociétés viendra plus naturellement à un historien habitué à une vue générale de l'humanité. Une fois constitué pour les besoins de l'histoire, ce procédé pourra se transporter dans les sciences sociales ; ainsi on arrivera à dresser un questionnaire universel, où seront prévus tous les phénomènes sociaux possibles et qui servira de cadre de groupement à tous.
¥ L'avantage de ce schéma d'ensemble pourrait n'être pas compris par les spécialistes ; il leur sera montré par l'expérience des progrès de l'histoire. Un
des plus grands progrès historiques a été de reconnaître que dans une société il n'y a pas de faits indépendants, que les actes et les usages d'un homme ou d'un groupe d'hommes sont liés entre eux, réagissent les uns sur les autres, se causent les uns les autres ; si nous les distinguons, ce n'est que par abstraction. Dans la réalité, il n'y a pas de faits spéciaux, économiques, rehgieux, scientifiques, politiques; il y a des hommes et des habitudes qui se modifient constamment les uns les autres. Ce lien est appelé parfois complexus^ en allemand ZiisammenJiang,
II. — L'étude de ces réactions réciproques est un des objets de recherches de l'histoire. Or les sciences sociales, par le fait de leur origine spéciale, ont une tendance à se réduire à des étude's spécialisées, c'està-dire à s'enfermer dans l'examen minutieux d'une seule espèce d'abstraction. La marche naturelle de la science est d'étudier séparément les phénomènes sociaux produits par chaque espèce d'activité , de grouper^ ceux d'une même espèce en une catégorie spéciale et de rechercher les rapports entre les faits de même catégorie, en écartant systématiquement les faits des autres espèces. Le linguiste n'examine que les faits de langue, l'économiste que les faits économiques. Or chacun de ces faits reste inintelhgible tant
qu'on s'enferme dans l'étude des faits d'une seule espèce, car ils sont liés à des faits d'autres espèces qui en sont la raison d'être. A quiconque étudie spécialement les phénomènes sociaux, il est indispensable de rappeler le complexus qui relie entre elles toutes les activités humaines.
Gela est d'autant plus nécessaire qu'un fait social n'est pas même un fragment de la réalité, comme peut l'être un fait anatomique ; c'est une simple abstraction, l'acte ou l'état d'un ou de plusieurs individus, et il est désigné d'ordinaire par une métaphore qui augmente les chances d'erreur. Pour comprendre des faits de ce genre, il faut se les représenter toujours comme les états, les actes, les conditions d'individus vivant en société, et se représenter leur place dans l'ensemble des faits d'une société. C'est l'application d'un principe commun à toute science : On doit isoler les faits pour les constater^ les rapprocher pour les coiwprendre.
Voici un tableau sommaire des phénomènes essentiels de toute société, qui donnera les catégories générales de questions à prévoir.
î. — Conditions matérielles. — Elles se divisent en deux sortes :
1° Les corps humains. — C'est la matière de deux sortes d'études : Y anthropologie, étude générale des
caractères physiques des différentes races d'hommes ; la démographie^ étude de la répartition locale des phénomènes corporels ordinaires et de leurs proportions numériques.
2° Le milieu matériel général. Il se subdivise en : miheu naturel, objet de la géographie, — miHeu artificiel résultant de l'aménagement fait par les hommes (cultures, édifices, voies de transport, etc.).