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ÉTAT DE L'HISTOIRE SOCIALE

I. Comparaison de Vétat des différentes histoires. — Moaographies.

— MaQuels spéciaux et généraux. — État arriéré de l'hisloire r^ocia e.

II. Raisons de cette infériorité provenant de la nature des faits. — Caracicre extérieur des faits, caractère sulij'^clif des documents, facilité plus grande d'atteindre la partie subjective des faits. — Histoire des doctrines.

III. Baisons de l'infériorité provenant de l'espèce des documents.

— Documents rédigés, documents conservés, documents publiés.

— Préférence donnée aux documents narratifs, littéraires, éducatifs, pratiques.

1. — L'histoire des faits économiques et démographiques est moins avancée que toutes les autres hraiiches de l'histoire. Le fait ne peut guère être contesté. Il suffit de comparer l'état de l'histoire sociale avçc l'état des autres histoires sous les formes diverses que prend le travail historique, monographies, histoires pariielles, manuels généraux; partout on arrive au même résultat : le travail est moins avancé en matière d'histoire sociale.

Pour les monographies, la démonstration ne pour-

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rait se faire que par un relevé bibliographique. Mais il suffit de parcourir les bibliographies nationales, Wailz pour l'Allemagne, Monod pour la France, Gross pour l'Angleterre, Pirenne pour la Belgique, Channinget Hart pour les Etats-Unis ; on sera frappé du petit nombre des études importantes en matière sociale, encore la plupart sont-elles très récentes.

La forme normale à laquelle aboutit le travail historique, quand on commence à posséder assez de résultats de monographies pour formuler des conclusions d'ensemble, c'est l'histoire partielle d'une période , d'un pays, d'une espèce de faits, — par exemple l'histoire de la littérature ou des institutions d'un pays dans une période. Or, si Ton passe en revue les espèces de phénomènes qui sont les objets de l'histoire, on voit que toutes les branches spéciales sont constituées (sauf les cas où les documents font absolument défaut), quelques-unes même depuis le milieu du xix^ siècle. On a fait l'histoire des races humaines (l'anthropologie), la description géographique du monde (miheu naturel et milieu artificiel), l'histoire des langues (c'est une des plus avancées), l'histoire des arts, des littératures, des sciences, de la philosophie, des religions; l'histoire de l'alimentation, du costume, de l'architecture, du mobilier, des usages; l'histoire des institutions privées (histoire du droit) ;

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l'histoire des institutions politiques, ecclésiastiques, internationales. On l'a faite pour tous les pays, et tous les temps, pour l'Egypte, la Grèce, les Romains, les peuples européens, les Etats-Unis, pour l'antiquité, le moyen âge, les périodes modernes. Il ne reste presque plus de champ inexploré ; il y a des histoires mal faites, qui seront à refaire, mais il ne reste plus guère de lacunes, — (sauf dans une branche, l'histoire de la morale réelle, c'est-à-dire l'étude de la conduite réelle des hommes, parce que la question ne pourra être posée nettement tant qu'on ne connaîtra pas l'ensemble des actes et des habitudes, y compris la vie économique). — Quant à l'histoire générale, qui domine toutes les histoires spéciales, elle est faite pour tous les pays européens, et pour tout le cours des temps depuis l'antiquité.

L'histoire des faits sociaux est beaucoup moins avancée. La démographie rétrospective est à peine ébauchée et elle est pleine de conjectures. L'histoire statistique des phénomènes les plus simples, l'histoire des prix, a été esquissée en Angleterre par Tooke, puis par Thorold Rogers qui a eu en France un imitateur malheureux; mais ce ne sont guère que des essais sans méthode et sans critique.

L'histoire des faits économiques n'a été commencée que longtemps après toutes les autres et est restée beau-

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coup moins avancée. Il n'y a pas encore d'histoire de l'agriculture dans chaque pays. L'histoire de l'agriculture en Allemagne est récente; celle d'Inama-Sternegg est loin d'être achevée et, bien que fort supérieure aux essais antérieurs, elle est bien loin d'aboutir à des conclusions incontestables. — L'industrie en est encore à des monographies (sauf pour l'Angleterre le livre de Gunningham, dont la période moderne seule a une valeur historique). — L'étude des transports est encore mélangée à celle du commerce ; l'histoire du commerce et du crédit elle-même est encore très incomplète. Toute cette branche n'est guère représentée que par des monogiaphies sur des institutions spéciales, chemins de fer, Bourse, traités de commerce, etc.

Parmi les institutions privées qui sont la matière de l'histoire du droit, les mieux connues sont la propriété foncière, la famille, le régime des successions ; la partie la moins avancée est justement celle qui touche aux sciences sociales, l'organisation des classes. Le régime fiscal, qui est le mieux connu des phénomènes économiques, est une portion des institutions politiques.

Ainsi les autres branches d'histoire sont déjà arrivées à la forme d'histoires partielles qui en se juxtaposant forment un tableau presque complet; l'histoire

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sociale en est presque partout encore à la période des monographies.

Une autre marque de l'état arriéré de ces branches d'histoire, c'est la place qu'elles tiennent dans les manuels d'ensemble. Il en existe trois formes.

1° Les manuels d'histoire générale (ou histoire universelle) étudient les phénomènes généraux communs, et expliquent l'évolution des phénomènes spéciaux ; on y décrit surtout les faits politiques, et les transferts de populations. Il est probable que les phénomènes économiques ont aussi une action générale sur l'évolutioQ des sociétés ; ils devraient donc former une partie considérable de l'histoire générale; et pourtant à peine sont-ils mentionnés dans les histoires générales, Grote, Curtius, Busolt, Meyer, Duruy, et les histoires de la collection de Gotha et de YAligemeine Geschichte de Oncken ; on leur a concédé quelques chapitres, exclusivement relatifs à la France dans V Histoire générale de Lavisse et Rambaud. Ils tiennent peu de place dans les nouvelles entreprises anglaises, la Modem history de Cambridge, la Political history of En gland d'Oxford.

2° Les manuels spéciaux d'une branche de l'histoire existent déjà pour certaines branches, histoire des

(1) Boloch a essayé de leur faire une part plus large dans son llhtoire grecque, mais ses tliéuries restent le plus souvent conjecturales, faute de documents.

religions, delà théologie, des sciences, du droit privé, de la littérature, du droit public. Il n'existe pas de manuel parallèle pour l'histoire des phénomènes économiques. Ce qui en tient lieu, le Handtvôrterburh der Staalswissenschaflen est le produit d'un effort vigoureux de collaboration ; mais on peut y voir, par la bibliographie, même dans le second remaniement des articles historiques, que ces études sont encore à l'état de monographies. On n'a pas trouvé de cadre pour organiser ces monographies; on les a présentées sous forme d'articles isolés, rassemblés seulement en un répertoire alphabétique.

3° Les manuels généraux d'une période de l'histoire, qui sont la forme la plus achevée de concentration du travail historique, existenldéjàpourTantiquité ; ce sont les Alterthumer, dont la forme la plus complète a paru dans le répertoire fait en collaboration sous le nom de Iwan Millier. Ils commencent pour le moyen âge, avec les Grundriss de Paul et de Grôber, donnés en annexe à l'histoire des littératures germaniques et romanes. Il suffit de regarder la placequetiennentdans ces manuelsles faits économiques, en proportion des autres branches. Dans la collection de Iwan Millier en 9 volumes (quelques-uns énormes), ces faits forment une pelite partie d'une section des Privalallerthûnier . Ils occupent encore moins de place dans les Grimdms. Evidem-

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ment Tétude du passé n'a pas encore pénétré profondément dans l'histoire sociale.

On peut constater une disproportion analogue dans les bibliographies périodiques. Il suffit de se reporter à Langlois, Manuel de Bibliographie historique^ 2® éd. 11)01, ou à la Zeitschrift fiir Literatur iind Geschiihle der Staatswissensrhaft qui se publie depuis 1893.

Cette infériorité tient en partie à la formation tardive de rhistoire sociale. Ce n'est pas avant la seconde moitié du xix*^ siècle qu'il s'est formé un groupe de spécialistes de l'histoire économique; et, depuis que cette branche est représentée comme les autres par des professeurs spéciaux, les progrès, surtout en Allemagne, sont devenus rapides. Mais ce retard provient aussi de difficultés spéciales à cette histoire, difficultés d'espèces différentes qui tiennent les unes à la nature des faits sociaux, d'autres à la nature des documents de l'histoire sociale, d'autres au degré de connaissance nécessaire en ces matières, d'autres enfin à la forme que prend l'évolution des faits sociaux.

II. — La nature des faits de l'histoire sociale les rend plus difficiles à atteindre que la plupart des faits qui sont la matière des autres branches d'histoire. Sauf les doctrines économiques, ils ont tous ce caractère d'être des faits extérieurs à celui qui les décrit. Tous

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les faits atteints par la statistique (démographie) sont des faits matériels. Tous les faits économiques sont des actes et des usages matériels, modes de culture, technique des industries, organisation du travail, transports, même le commerce et les opérations de vente, de spéculation, de crédit. La partie subjective de toutes ces opérations se réduit à des représentations et des motifs; mais il faut toujours connaître le résultat, les actes extérieurs. L'histoire sociale est donc essentiellement l'histoire de faits matériels visibles qui ont une conséquence matérielle.

Il semble d'abord que ce soit pour cette histoire une garantie de plus grande certitude; elle étudie des faits réels, non des imaginations subjectives, elle sera donc plus réelle, plus certaine. C'est l'illusion d'Auguste Comte; elle l'a conduit à prendre la sociologie pour une science positive qu'il opposait à la psychologie, fantaisie subjective, et l'a amené à passer directement de la physiologie (objective) à la sociologie (objective) en sautant par-dessus la psychologie. Elle s'explique par la méthode de travail d'Auguste Comte qui jamais n'avait opéré sur un document historique et ignorait le caractère forcément psychologique des documents et des faits sociaux.

Il existe, il est vrai, des monuments matériels du passé, des objets anciens conservés qu'on peut étu-

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dier objectivement. Ce sont des débris réels, d'ossements ou de cuisine, ou d'instruments, avec lescjiiels on fait la paléontologie, et l'anthropologie préhistorique ; — ou des monuments au sens vulgaire qui fournissent la matière de l'histoire de l'architecture ; ou des objets de tout genre, bijoux, armes, étoffes, meubles, œuvres d'art, statues, tableaux, outils, instruments. Mais ces objets n'ont de rôle en sciences sociales que pour l'histoire de la technique. En pratique on ne fait guère l'histoire sociale qu'avec des documents, figurés ou écrits qui ont pour caractère fondamental d'être subjectifs (voir p. :2o) ; que ce soit un document figuré (dessin, représentatiou) ou un écrit, le procédé de transcription seul diffère ; dans les deux cas ce sont les interprétations qu'un auteur a données de choses extérieures ; le document ne donne que le résultat du travail d'esprit de l'auteur, c'est à-dire d'une opération subjective.

Ce caractère forcémeat subjectif de tous les documents n'a pas seulement des conséquences capitales pour la méthode, il explique pourquoi la certitude est plus difficile à atteindre en histoire sociale. Ce qu'on attt'int d'abord dans un document, ce sont les conceptions de l'auteur, les images qui forment le mobi- Uer de son esprit. C'est seulement par raisonnement à partir de ces conceptions qu'on arrive à conclure

ce. SEIGNOBOS. 12

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aux réalités extérieures que l'auteur a connues ; en tout cas on n'y arrive qu'indirectement, par un détour, et où l'on a grand'chance de se tromper, car ce raisonnement repose toujours sur des bases chanceuses (voir p. 78).

La connaissance historique la moins sujette à erreur, c'est celle qu'on atteint le plus directement et c'est précisément la connaissance des conceptions, non des faits. Elle est la seule qu'on puisse établir par un seul document. Il suffit d'un seul texte pour prouver l'existence d'un mot, d'une forme verbale, d'une doctrine, d'une forme artistique, d'une proposition philosophique ou scientifique, d'une règle de droit. Si l'auteur introduit une de ces conceptions ' dans son document, c'est que cette conception existait dans son esprit; ce seul exemple prouve l'existence de la conception. Donc les histoires les plus faciles à établir parce qu'elles demandent le moins de comparaison de documents, les histoires les plus certaines parce qu'elles supposent le moins de raisonnement, ce sont les histoires de faits psychologiques. Voilà pourquoi les branches d'histoire les plus vite constituées ont été les histoires des langues, des littératures, des religions, des arts, de la philosophie, du droit. Au contraire l'histoire des faits extérieurs oblisfe toujours à des discussions sur la valeur des documents,

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