‹ La méthode historique appliquée aux sciences socialesChapitre 24 sur 93 · ÉTAT DE L HISTOIRE SOCIALE · texte numérisé non relu

ÉTAT DE L HISTOIRE SOCIALE

à une critique de la sincérité et de l'exactitude de l'auteur; comme un mensonge ou une erreur est toujours possible, elle ne permet jamais de conclure d'après un document unique, elle exige un travail de comparaison; elle est la plus longue à constituer et la plus contestable.

Les faits extérieurs ne sont pas tous également difficiles à établir. Il est d'autant plus facile de les atteindre qu'ils contiennent une part plus grande de conceptions par conséquent de faits psychologiques connus directement. Orune bonne part del'histoireextérieure des faits politiques est dans ce cas. L'étude des règles officielles (qui forme presque toute l'histoire des institutions) est de même nature que l'étude du droit; elle se contente d'atteindre des formules politiques, lois, règlements, arrêts, qui sont des conventions. Les actes réels se dissimulent sous les déclarations officielles, comme la pratique réelle du droit se cache sous les formes juridiques; surtout pour les époques anciennes nous connaissons beaucoup plutôt les conceptions et les règles que les actes politiques. Que se passait-il réellement à l'Agora, au Forum, dans le Sénat romain? Nous ne le savons guère, nous connaissons tout au plus ce qui était censé s'y passer. Et nous ne sommes pas mieux instruits pour les cours de justice féodale. En ces matières nous n'atteignons

guère que des formes ; il est vrai que la connaissance des formes a déjà une valeur. Il reste cependant des actes réels, qu'il est nécessaire de connaître pour comprendre l'histoire générale; ce sont les invasions, guerres, émeutes, persécutions, qui changent les concondi lions réelles de la vie. Mais ces actes sont par leur nature même plus frappants pour l'imagination, ils laissent beaucoup plus de traces dans l'esprit des auteurs et par suite dans les documents que les laits continus et monotones de la vie économique. Ainsi, par suite de la nature objective des faits sociaux, rhistoire en est plus difficile à constituer avec certitude que celle des faits psychologiques.

La conséquence, c'est que dans toutes les sciences sociales la seule partie qui puisse être rapidement et sûrement constituée, c'est la partie psychologique, l'histoire des doctrines économiques ou sociales, qui n'estguèrequ'un fragment de l'histoire des sciences ou (le la philosophie. Voilà pourquoi les professeurs de science sociale s'y sont plus volontiers renfermés. Quand un enseignement social s'est créé, il a commencé d'ordinaire par prendre pour sujet l'étude des doctrines sociales, plutôt que l'histoire des phénomènes sociaux. Cette préférence est conforme à la marche normale de la connaissance dans toutes les études qui opèrent par la méthode historique. Mais

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c'est aussi une présomption qu'une branche d'histoire est peu avancée, quand ceux qui la professent font porter leurs recherches et leur enseignement sur les doctrines plus que sur les faits extérieurs.

IIÎ. — Une seconde difficulté de l'histoire sociale tient à la nature des documents historiques, et aussi à la nature des publications de documents, — qui pratiquement importe presque autant, car un document manuscrit n'est guère utihsable ; l'histoire ne se fait pas avec des manuscrits.

Le caractère général habituel des documents est d'être rédigés pour d'autres raisons que des raisons scientifiques. C'est même le caractère propre du document que l'auteur ait eu un autre but que d'observer et de décrire exactement la réalité. Or, parmi les faits humains, les faits sociaux sont ceux qu'on a le moins de motifs non scientifiques de regarder et de rapporter. Pour quels motifs rédige-t-on un document?

Les documents narratifs sont écrits pour conserver la mémoire des faits mémorables^ c'est-à-dire des faits qui frappent l'imagination, ou des faits auxquels la vanité est intéressée. Les premiers documents narratifs sont des inscriptions de victoires, en Egypte, en Assyrie, en Perse; puis viennent les histoires de peuples ou de princes, remplies des actes des rois et

des chefs, des guerres, des révolutions. Les seuls faits économiques frappants sont les famines. De là le petit nombre de renseignements économiques donnés par les histoires, et même plus tard par les « papiers nouvelles », gazettes et journaux, jusqu'au temps oii s'y introduisent les annonces commerciales.

Les documents littéraires sont faits pour plaire au public; on lui donne ce qu'il aime, de la poésie, de l'éloquence, du comique, du romanesque. On n'a aucune raison d'y mentionner les faits sociaux ; le public vit plongé au milieu de ces faits, il les voit trop souvent pour avoir aucun désir de les entendre décrire ; aussi les œuvres littéraires ne donnent -elles presque pas de renseignements à l'histoire sociale.

Les documents éducatifs sont destinés à communiquer une doctrine, une croyance, une connaissance, une règle ou des rites. Dans cette classe rentrent tous les ouvrages religieux ou philosophiques ou moraux; tous les manuels et traités d'un art ou d'une science (grammaire, rhétorique, médecine), tous les livres de science, les formulaires de droit. On n'a pas de raison d'y décrire des faits sociaux, sauf par allusion dans le cas oii un usage économique a des conséquences ; et alors on n'y met guère que des mentions éparses et obscures.

Les documents pratiques sont destinés à retrou-

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ver un fait ou à le prouver; ce sont les actes officiels, privés et publics, recueils de lois, registres, comptes, recensements, statistiques, rapports, enquêtes. C'est dans cette catégorie que se trouvent les renseignements les plus considérables pour l'histoire sociale. Mais d'abord ils sont très incomplets, les faits n'y sont pas décrits méthodiquement pour donner une connaissance d'ensemble, ils ne sont que rappelés dans la mesure oii on a cru en avoir besoin pour un but pratique spécial ; ils laissent donc de grandes lacunes qui peuvent faire commettre d'énormes erreurs (par exemple en matière d'impôts). En outre, l'intérêt qu'on porte à ces document^ est souvent limité à la génération qui s'en sert, il ne dure guère plus longtemps, sauf pour les preuves financières; le sort naturel des documents pratiques est donc de se perdre; en fait, il s'en est peu conservé jusqu'au moment oi^i on a créé des archives publiques chargées de conserver sans distinction tous les papiers. Enfin ce sont des documents encombrants, très longs et sans valeur littéraire; on n'a pour les publier que des raisons scientifiques, et l'on publie de préférence ceux qui fournissent des renseignements politiques.

Toutes ces raisons expliquent pourquoi l'histoire sociale dispose d'un nombre si insuffisant de documents. La masse des documents relatifs à la période

antique est presque entièrement étrangère à l'histoire sociale. Depuis l'antiquité jusqu'au xi^ siècle on ne sait presque rien, on n'a pas un seul recensement sûr (pas même le census purement politique des citoyens romains). La vie économique reste donc obscure. 11 n'est même pas besoin de remonter jusqu'à Boeckh. Que de conjectures hasardées, même dans les travaux les plus récents, dans Beloch, dans Mommsen, dans Ed. Meyer! Que de lacunes, incomparablement plus que dans aucun autre recueil défaits! On connaît en gros l'organisation politique des cités antiques. Que sait-on de leur organisation économique? De même la publication des documents conservés est moins avancée pour l'histoire sociale que pour toute autre. On a préféré naturellement publier, ouïes documents qui intéressaient le public le plus large, ou ceux que recommandait leur rareté, leur antiquité, et leur petit volume. On a donc publié d'abord toutes les œuvres littéraires, puis toutes les œuvres historiques, même les chroniques ou les annales les plus sèches; on a publié les traités d'art ou de science, les œuvres de doctrines ; on a reproduit les monuments artistiques, ou d'art industriel, les spécimens des vieilles écrilures. Les préoccupations des éditeurs de documents ont été parallMes à celles des rédacteurs, ils ont cherché à atteindre le public. Or les documents

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économiques actuels intéressent peu le public, les documents rétrospectifs encore moins et pour les publier il faut ^un gros effort, car ils forment une lourde masse. On s'explique ainsi très bien qu'il ait fallu attendre beaucoup plus longtemps pour trouver les moyens de publier les documents économiques. Il a fallu pouvoir se passer du public et ne faire appel qu'à des fonds d'origine scientifique. L'entreprise est toute récente, on le verra en comparant dans la bibliographie de Waitz, Quellenkimde der deutschen Geschichte, édit. de 1906, les publications de documents économiques avec les recueils consacrés aux autres branches d'histoire. Encore l'Allemagne estelle beaucoup plus avancée que les autres pays, comme le prouve l'existence de plusieurs revues de sciences sociales, parce qu'elle a maintenant des professeurs spécialistes d'histoire économique. En France le caractère dogmatique pris par l'économie politique a probablement empêché d'entreprendre le dépouillement méthodique des documents. En Angleterre il a été fait quelques essais individuels; et il semble qu'aux Etats-Unis on commence à organiser ce travail nécessaire de publication; mais le mouvement en est encore à ses débuts.

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