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CHAPITRE XV

I. Caractère des faits sociaux. — Faits humains, abstraits, localisés. — Actes individuels. — Actes typiques. — Actes coUeclils.

II. Les groupes. — Difficulté de définir le groupe social, difTérence avec le groupe biologique. — Caractère ordinaire des groupes historiques. — Difficultés spéciales à l'histoire sociale ; précautions et limites.

La deuxième série des opérations consiste à grouper ensemble les faits successifs pour dresser un tableau de l'évolution sociale dans la suile des temps. Mais elle exige une opération préalable, nécessaire pour se représenter les faits sociaux dont on étudiera la succession ; elle consiste à déterminer les groupes d'hommes qui sont les auteurs ou les objets des phénomènes sociaux. Il faut donc, avant d'étudier l'évolution, examiner comment on peut arriver à déterminer les groupes sociaux.

I. — te principe qui domine toute cette opération de construction des groupes est le principe de toute science historique, principe si simple et si évident qu'on aurait honte de le formuler, si l'expérience ne montrait pas qu'il est très souvent oubhé par des caté-

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gories entières de travailleurs, ce qui oblige à l'énoncer expressément. Il peut se formuler ainsi : Les faits sociaux ne sont que des abstractions, ce sont toujours les actes, les états ou les rapports de certains hommes. Ce sont ou des usages, — et un usage n'est qu'une série d'actes semblables, — ou les états matériels d'hommes déterminés (âge, sexe, maladie), — ou des objets se rapportant indirectement à des hommes et étudiés seulement en tant qu'ils sont en rapport avec eux (plantes, animaux, maisons, routes, argent, produits). Pour qu'un phénomène soit social, il faut qu'il soit l'acte, ou l'état, ou la dépendance matérielle d'un homme ou d'un groupe d'hommes. Or, le propre des hommes, c'est d'être des individus déterminés. La connaissance complète d'un fait social comporte donc qu'on connaît le groupe d'hommes auquel il se rapporte. Dans les sciences générales abstraites (physique, chimie, biologie), on opère, il est vrai, sur des phénomènes ramenés à l'état d'abstractions, et l'on n'a pas toujours besoin de tenir com.pte des objets réels dans lesquels -ils se passent. Mais c'est qu'on a pu isoler par l'expérience et définir rigoureusement les caractères sur lesquels on opère. En science sociale on a essayé de construire aussi une science abstraite des phénomènes, une économie politique, une politique, une sociologie générale ; mais l'essai a été prématuré, et

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peut-être est-il irrationnel. Car, avant de pouvoir abstraire les caractères généraux il faut d'abord décrire les faits sociaux dans les conditions sans lesquels ils ne sont pas intelligibles, c'est-à-dire dans les individus humains. C'est ainsi que dans les sciences naturelles on a décrit la structure et le fonctionnement des organismes végétaux et animaux, en les prenant dans l'ensemble concret d'un individu, longtemps avant d'essayer une biologie générale abstraite.

En matière socialeles faits donnés par l'observation, et par conséquent les faits à décrire d'abord, sont des actes d'individus ou de groupes, des états, des objets ;ils sont déterminés, localisés, si bien que nous sommes obligés de les étudier d'abord avec leurs noms. En présentant un tableau de la population ou la description d'un marché, il faut dire qu'il s'agit de la population de l'Espagne ou du marché de Londres. — La condition pour comprendre un fait social, c'est de se représenter l'homme ou le groupe d'hommes qui en sont l'auteur, et de pou voir her le fait à un étatpsychologique, très vaguement défini peut-être, mais suffisamment connu pour nousle faire comprendre, c'est le motif Aq Facte. Ainsi le fait qu'unobjetesttransféréd'unhommeàunautre n'est pas intelligible socialement : Est-ce une vente , une donation, un vol, un brigandage? Pour répondre, il nous faut savoir le motif. Une somme d'argent ou une quantité

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d'obj et? n'est pas un phénomène social ; elle ne le devient quesion y joint la notion de la valeur attribuée à cette somme ou à ces objets, ce qui est un faitpsychologique. Seuls les faits démographiques physiologiques peuvent se suffire à eux-mêmes : mais ils ne sont que les conditions des phénomènes sociaux. Il faut donc, pour pouvoir décrire les faits historiques ou sociaux, connaître les auteurs ou les sujets de ces faits, et tout au moins l'un de leurs phénomènes psychologiques, le motif de leurs actes.

Voyons donc sous quelles formes se présentent les faits, soit dans l'observation directe, soit dans les documents.

1° Des actes individuels ou des états individuels : l'acte d'un artiste, dun homme politique, d'un général ou d'un ouvrier, d'un acheteur, d'un spéculateur. Dans le passé, la connaissance de ces actes constitue l'histoire individuelle. Elle est souvent difficile à établir en fait faute de documents, mais elle est toujours la plus facile à comprendre : c'est l'histoire des créations intellectuelles (arts, sciences, philosophie, rehgion), l'histoire des directions politiques (révolutions, réformes, guerres), ce qui forme une grande part de l'histoire politique. Cette histoire individuelle n'a presque aucune place dansThistoire sociale. Il faut pourtant excepter l'histoire des inventions et des

usages, dans le cas où on peut atteindre l'inventeur ou rinitiateur d'un usage. (J'indique cette exception pour rappeler que l'histoire économique elle-même n'est pas exclusivement une étude de masses.)

:2° Des actes faits par un individu, des états subis par un individu, mais pareils aux actes ou états d'autres individus du même temps. Souvent les documents ne donnent qu'un acte ou un état individuel, un cas de vente par exemple ; mais on peut généraliser et établir que d'autres hommes agissaient de même (ou se trouvaient dans le même état). L'acte individuel devient alors un cas représentatif de tout un groupe, un type. Ainsi se fait l'histoire des actes ou états typiques, qui est une étude de phénomènes de masse. Dans ce genre rentrent : l'histoire des langues où un mot trouvé dans un écrivain montre que ses contemporains employaient ce mot; — l'histoire des usages privés (alimentation, logement, mobiher, cérémonial, distraction, etc.), où quelques exemples suffisent pour montrer l'habitude commune à tous les gens d'un pays; — l'histoire des croyances et des doctrines communes; — l'histoire des règles de droit; — l'histoire des institutions sociales et politiques. Il y faut ranger aussi l'histoire des coutumes économiques, qui forme une grande partie de l'histoire sociale; elle se fait en étudiant des cas individuels, types de

culture, de fabrication, de transport, d'échange, etc.

3" Des actes collectifs faits par un groupe d'individus opérant ensemble ou réagissant directement les uns sur les autres, actes d'une assemblée, d'une armée, d'un marché. Ils apparaissent dans les documents même comme collectifs, parce qu'ils ont été conçus comme collectifs par les observateurs. Ils forment la matière de l'histoire des actes sociaux et politiques (en exceptant les actes originaux des fondateurs et réformateurs) .

La plupart des faits sociaux rentrent dans cette classe. Ici il n'y a pas seulement des actes pareils les uns aux autres, comme dans la fabrication d'objets industriels ou l'emploi des procédés agricoles ; il y a un agencement, c'est-à-dire uneactionréciproquedesactes humains les uns sur les autres; il y a une organisation du travail, un système de transports, un système d'échanges. Ce ne sont pas seulement des phénomènes de masse, ce sont des phénomènes collectifs.

II. — Les faits individuels seuls ont un champ défini d'avance, qui est l'individu. Tous les autres faits, faits communs ou faits collectifs, ne sont vraiment connus que lorsqu'on saitdans quel groupe ils se produisent. Il faut savoir quel estlegroupf^ d'hommes qui a des usages pareils ou quel est le groupe qui formeun système d'actes

collectifs. On est donc obligé, avant de pouvoir définir un fait de ces deux derniers genres, de préciser le groupe dans lequel il se produit; et c'est là une des principales difficultés de toute histoire d'usages.

Déterminer le groupe dans lequel se produit un fait exige deux opérations : l"" déterminer l'espèce de groupe oii il s'est produit; 2° déterminer en fait quelles étaient les limites de ce groupe.

Un groupe humain n'est pas du tout comparable à une espèce animale. On peut discuter, il est vrai, sur les limites d'une espèce, se demander si certains individus doivent être rangés dans une espèce ou dans la voisine, mais on sait qu'un être n'appartient pas à la fois à deux espèces. Le groupe humain au contraire est une notion, non pas naturelle, mais en partie conventionnelle.

Un groupe, c'est un ensemble d'hommes qui ont des usages pareils (par exemple la langue, la rehgion, les mœurs) et qui collaborent ou sont soHdaires pour certaines espèces d'actes (par exemple la guerre, le gouvernement, le commerce). Mais il y a beaucoup d'usages et beaucoup de systèmes d'actes produits par des causes multiples et variables qui ont agi inégalement sur les divers hommes. Il en résulte qu'un même homme ne fait pas partie exclusivement d'un seul groupe, parce qu'il n'a pas en toute matière

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les mômes usages ou les mêmes conceptions ou les mêmes intérêts que les autres membres du groupe. Il appartient à un certain groupe en matière de langue, à un autre groupe en matière de religion, à un autre en matière d'usages privés; il dépend d'un système politique, d'un système ecclésiastique, d'un système d'intérêts économiques. Dans chaque groupe et dans chaque système il se rencontre avec des semblables ou avec des collaborateurs partiels qui en d'autres matières font partie d'un autre groupe ou d'un autre système. Un même homme sera Luxembourgeois par la nation, Français par la langue, catholique romain par la religion, et lié économiquement à l'Allemagne comme membre du Zollverein ; parce que les quatre solidarités différentes. Etat luxembourgeois, langue française, rehgion cathohque romaine, Zollverein allemand, ont été établies à des époques différentes et pour des motifs différents. C'est l'erreur fondamentale de la sociologie forgée d'après les analogies biologiques d'avoir négligé cette opposition capitale entre les phénomènes biologiques et les phénomènes sociaux. Elle s'est ainsi laissé conduire à admettre un groupe humain pareil à un organisme animal ; et comme on ne pouvait utiliser cette analogie en opérant sur des individus membres à la fois de plusieurs groupes, on a été

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amené à choisir arbitrairement un des groupes, et à l'identifier avec un organisme, en ignorant systématiquement les autres groupes qui établissent d'autres solidarités. D'ordinaire on a choisi, pour l'assimiler à l'espèce animale, le groupe formé par l'unité de gouvernement, le ^voM^Q politique appelé aussi national; qui en beaucoup de pays coïncide grossièrement avec le groupe de langue. Cette préférence donnée au groupe Etat sur le groupe Église, ou le groupe langue, ou le groupe civiHsation, s'explique par l'exaltation du sentiment national au xix^ siècle ; mais elle n'en est pas moins irrationnelle.

C'est une des grosses difficultés de l'histoire de choisir l'espèce de groupe humain dont on cherchera à étudier les manifestations communes ou collectives. Evidemment cette espèce varie suivant l'espèce de - phénomènes. Pour l'histoire de la langue ce sera le groupe des hommes qui parlent la même langue; pour l'histoire des rehgions, le groupe religieux; pour l'histoire politique, le groupe national. Mais pour les faits sociaux quel groupe devra-t-on choisir? Qu'est-ce que le groupe économique ? On n'est pas parvenu à le définir. Quels sont en matière économique les hommes liés par une solidarité ou par des usages communs? Sont-ce les sujets d'un même souverain? — Mais entre les sujets des Etats différents le commerce

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établit une solidarité économique parfois très étroite, qui varie avec les tarifs de douanes et les conditions des traités de commerce. Dans quel groupe économique devra-ton ranger le Canadien du Manitoba, sujet anglais, qui commerce surtout avec les États-Unis? Et l'Hindou, sujet anglais, dont la vie est asiatique? La question est déjà difficile à résoudre pour les sociétés contemporaines où l'ensemble des faits nous

est connu. Mais pour les sociétés anciennes où il nous faut opérer par l'intermédiaire de documents fragmentes, comment reconnaître les groupes d'hommes économiquement solidaires? Ces documents désignent les groupes par un nom. Mais quel est le sens précis de ce nom? La plupart sont des noms politiques, ils désignent seulement les sujets d'un même souverain (Romains, Français, Anglais), dans des temps où la solidarité économique était bien plus faible que de nos jours dans l'intérieur de chaque Etat.

Il n'est pas facile d'indiquer une solution à cette difficulté ; mais du moins faut-il en être averti, pour savoir avec quelle sorte de notion on opère. On devra donc se demander toujours : A quelle sorte de groupe se rapportent les noms employés par les documents? Peut-on savoir en quoi ce groupe consistait? Quelle sorte de liens unissait les membres? Et quel rapport y avait-il entre cette solidarité et une solidarité éco-

nomique? On sera ainsi averti des cas où il faudra décomposer un groupe réuni sous un seul nom; si on ne peut arriver à le décomposer, on saura du moins qu'on fera mieux de s'abstenir d'affirmer ^peut-être même d'étudier) des faits qu'on ne pourrait rapporter à aucun groupe précis.

La seconde difficulté, c'est de préciser les limites du groupe, c'est-à-dire les gens qui appartiennent à ce groupe. C'est une difficulté commune à toutes les études historiques de groupes. Elle tient à ce que les documents, toujours très incomplets, ne font connaître que quelques cas épars, observés et notés pour des raisons accidentelles, conservés par hasard; au moyen de ces fragments on restitue l'ensemble des cas de cette espèce par généralisation, avec tous les dangers inhérents à ce procédé, entre autres la difficulté de déhmiter le champ de généralisation. Un usage est constaté par les documents dans un endroit. Mais jusqu'où s'étend le champ où l'on aie droit d'admettre que cet usage a existé à ce moment? Il faut poser la question nettement; car la solution dépend des conditions propres à chaque cas et la constitution des groupes serait exposée à des dangers inévitables si l'on opérait sans méthode. Voici la hste de ces dangers :

1" Ne pas s'apercevoir du caractère abstrait des

phénomènes. On exprime le phénomène par un substantif abstrait — par exemple, le marché, l'industrie textile, le machinisme — et on opère avec cette formule abstraite comme si elle dési^^nait un être réel; on lui attribue des actes, des motifs, des sentiments. Quand on a ainsi personnifié l'abstraction, le marché, l'industrie, le machinisme prennent corps; ils semblent agir avec une force propre; instinctivement on leur attribue des actes et une puissance comme s'ils étaient des personnes, et cette mythologie simpliste fait vite oubher les êtres humains plus complexes, qui sont les seuls acteurs véritables de Thistoire, même sociale.

2° En attribuant les phénomènes à un groupe, négliger d'établir l'existence de ce groupe par l'observation soit directe, soit indirecte. Il arrive ainsi d'admettre pour causes des faits un groupe imaginaire ou conjectural, comme la communauté de village hypothétique des pays du centre de l'Europe.

3° Prendre pour le support des phénomènes économiques un groupe réel il est vrai, mais formé par une solidarité sans rapport avec les phénomènes qu'on veut étudier; prendre par exemple un groupe formé par la communauté de langue, comme les Hellènes ou les Germains, ou un groupe constitué

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par un lien purement politique, comme l'Espagne au xvi^ siècle, ce qui mène à attribuer à toutes les parties du groupe les mêmes phénomènes économiques ou une solidarité économique, contrairement à la réalité. Ce genre d'erreur est facile à commettre, car les noms que portent la plupart des groupe? mentionnés dans les documents désignent des groupes de langue ou de solidarité politique, sans aucun caractère économique.

4° Prendre un groupe hétérogène sans penser à le décomposer en des parties homogènes (du moins au point de vue du phénomène qu'on étudie) ; par exemple, expliquer la vie économique de la Grande- Bretagne au XVIII® siècle sans distinguer l'Irlande et l'Ecosse de l'Angleterre. On arrive à se faire une représentation moyenne, qui est fausse pour toutes les parties.

5** Faire son champ de généralisation trop grand, en se trompant sur les limites du groupe ; on attribue ainsi les actes et les usages à des hommes qui y sont étrangers. Si, par exemple, on fait entrer dans le groupe des Germains, tous les peuples qui habitaient au vi*^ siècle le territoire actuel de l'Allemagne, on y introduira des Celtes ou des Slaves, dont les usages économiques étaient différents.

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