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DIFFIGCLTÉS SPÉCIALES DE L 'HISTOIRE SOCIALE

scientifiques ; on ne peut donc les accepter que sous réserve de critique. Mais la critique a besoin pour conclure de savoir dans quelles conditions l'auteur du document a opéré pour atteindre ses résultats; or on les connaît rarement, et on doit a prion présumer que Fauteur a commis quelque erreur, car Terreur est habituelle en matière de chiffres;

2° Elle réunit les données isolées obtenues par l'analyse des documents et elle les rapproche de façon à calculer des quantités; par exemple on additionne les chiffres de tenanciers fourni par le Domesdaybook pour chacun des domaines recensés, on calcule la proportion d'habitants par tenanciers et on en conclut ia population de l'Angleterre à la fin du xi^ siècle.

Il faut donc examiner les moyens dont dispose l'auteur de document ou l'historien pour arriver à 'déterminer et à exprimer des quantités. Les voici, rangés dans l'ordre décroissant de précision.

1^ Lamesiire. — C'est la seule expression de quantité qui soit entièrement scientifique. Elle consiste à ramener Jes phénomènes à des unités identiques, par conséquent exactement commensurables (telles que : longueur, surface, poids, composition chimique, mouvement). Elle tient une place de plus en plus grande dans l'observation actuelle des phénomènes sociaux, surtout économiques. De plus en plus on se préoccupe

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de connaître les longueurs de réseaux de chemins de fer ou de routes, les superficies de terrains, les poids de produits, les valeurs exprimées en numéraire. Mais pour les faits passés, nous n'avons plus aucun moyen direct d'obtenir une mesure ; il ne reste qu'à recueillir les mesures mentionnées dans les documents, soit qu'elles aient été faites par les auteurs eux-mêmes — ce qui est rare — soit que les auteurs des documents aient reproduit les mesures faites par d'autres. Or, ni les procédés de mesure dont disposaient les siècles antérieurs, ni les habitudes de transcription des auteurs de documents ne laissent guère espérer que les mesures doivent être présumées exactes.

2° Le dénombrement. — C'est le procédé statistique par excellence. 11 consiste à choisir un caractère abstrait, expressément défini, et à compter dans un champ donné combien d'hommes ou d'objets d'une espèce donnée présentent ce caractère. Gomme le dénombrement arrive à s'exprimer en chiffres, il donne souvent l'illusion de la mesure, c'est-à-dire de la science exacte. Cette illusion n'est qu'un cas particulier de la tendance naturelle à confondre exact avec précis (voir p. 34) . En fait, le dénombrement ne prend ce caractère précis que grâce à la convention sur laquelle il repose, toute sa valeur comme moyen de connaissance dépend de la nature de la convention

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qui a servi à l'établir. Si on a pris un caractère très conventionnel (par exemple crime, délit, appartement), le dénombrement ne donnera que très peu de renseignements sur la réalité. On saura seulement qu'il y a eu dans un pays donné tel chiffre de procès rangés dans la catégorie « crime » ou « délit », qu'on a compté dans l'ensemble des maisons tant d'unités conventionnelles appelées « appartement ». En tout cas le chiffre d'un dénombrement ne désigne pas un total homogène, il réunit des objets qui ne sont pas entièrement commensurables et qui peuvent n'avoir de commun que des caractères insignifiants.

Pourtant le dénombrement est le seul procédé quantitatif possible pour apprécier des masses qui ne sont pas homogènes ; or c'est le cas de tous les êtres vivants et de tous les objets produits par eux ; — sauf en tant qu'on les a ramenés à la notion du poids ou à la notion abstraite de valeur exprimée en numéraire (on ne mesure pas des moutons, mais on peut mesurer des poids de moutons). Le dénombrement est donc indispensable pour exprimer avec précision la structure d'une société. Il faut savoir au moins le chiffre de la population, la répartition des habitants dans les centres, le nombre des habitations, des animaux, etc. Aussi le dénombrement est-il le procédé fondamental de la démographie; même les phénomènes

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économiques ne sont vraiment établis que lorsqu'on est parvenu à les exprimer en chiffres.

L'histoire sociale ne dispose que d'un très petit nombre de dénombrements attestés par des documents ; et presque tous ceux qu'on possède sont suspects ; ils ont été faits dans des conditions inconnues de nous et, nous devons le présumer, avec des procédés insuffisants. Ainsi pour Tantiquité, les chiffres des esclaves d'Egine ou de la population d'Athènes doivent rester suspects. Les chiffres du moyen âge ne le sont pas moins. L'Angleterre fournit un exemple caractéristique de l'incapacité des gens du moyen âge aux dénombrements même les plus faciles. En 1371 le gouvernement fit voter au Parlement une taxe de 50 000 livres (à répartir entre les paroisses à raison de 22 shilings, 3 pences), calculée sur le chifl're de 40000 paroisses ; quand on voulut la lever, on ne trouva pas 9000 paroisses. On peut voir dans Round, Feudal Emjland ^ 1895, ce qu'on doit penser du chiffre de 32 000 chevaliers vassaux du roi d'Angleterre, qu'on a admis jusqu'ici sur le témoignage d'un homme admirablement placé pour être informé, puisqu'il était ministre du roi. Il est probable aussi qu'on a tort de reproduire, comme le font même des historiens de la valeur de Ranke, les chiffres des fameux rapports des ambassadeurs vénitiens au xvi^ siècle.

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Resterait la ressource de faire des dénombrements rétrospectifs, en rapprochant les éléments pris dans les documents. Mais pour dénombrer, la condition indispensable est de connaître tout le champ à dénombrer, car il faut être sûr de pouvoir atteindre toutes les unités à compter. Or il dépend du hasard qu'il se soit conservé des documents portant sur le champ entier à dénombrer, et ce hasard est très rare. Peutêtre n'y en a-t-il dans toute l'histoire du monde jusqu'à la fin du moyen âge qu'un seul cas, le Domesdayhook d'Angleterre qui, à vrai dire, est lui-même un dénombrement fiscal.

3° L'évaluation. — C'est un expédient pour remplacera dénombrement. Lorsqu'on ne peut pas (ou qu'on ne veut pas) dénombrer le champ tout entier, on en prend une portion et, dans cette portion, on compte les objets des différentes classes, de façon à établir la proportion numérique, tant pour cent de chaque classe. On suppose que cette portion est une image réduite de l'ensemble et que la proportion totale sera la même. Le danger de ce procédé, c'est la présomption qui efst à la base. On admet que la portion qu'on a choisie est pareille à l'ensemble et que les proportions y seront les mêmes; mais si cette portion restreinte diffère de l'ensemble, l'évaluation sera fausse. Supposons que pour connaître la proportion d'enfants

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illégitimes en France, on prenne le pourcentage de la population de Paris; l'évaluation sera beaucoup trop élevée. Il faut donc être sûr que la portion choisie est pareille et c'est ce qu'il est souvent difficile de savoir. De même, quand un document indique une proportion, il faudrait savoir par quels procédés l'auteur est arrivé à son 'évaluation. On répète souvent, d'après les documents du xiv^ siècle, que la grande peste de 1346-48 a enlevé la moitié ou le tiers de la population ; on devrait se demander sur quelle portion de la population a été faite cette évaluation, — en supposant qu'il y ait eu un calcul.

4° U échantillonnage. — C'est un expédient pour suppléer au dénombrement. On prend au hasard quelques unités à différents endroits dans tout le champ à dénombrer, on examine dans combien de ces unités se rencontre un certain caractère (par exemple combien de femmes sont veuves), on calcule la proportion des veuves par rapport au total des femmes examinées (par exemple 30 p. 100) ; on admet que la proportion sera la même pour tout le reste du champ. Le procédé est moins dangereux que l'évaluation en ce sens qu'on court moins de risques de tomber sur une portion exceptionnelle du champ ; mais on s'expose au danger plus grand encore de prendre pour bases des unités exceptionnelles, on n'a

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pas de garantie que ces unités soient pareilles à l'ensemble.

Les conditions sont surtout mauvaises pour un échantillonnage rétrospectif, où l'on est réduit à opérer avec des documents. Quand il s'agit de faits actuels, comme on domine l'ensemble du champ à étudier, on peut se faire une impression générale, voir quels sont les cas aberrants, et par suite prendre méthodiquement ses unités parmi celles qui ne présentent aucun caractère exceptionnel. Mais dans l'échantillonnage rétrospectif on ne connaît que des unités éparses, qu'on n'a pas choisies, qu'on a reçues des documents, c'est-à-dire du hasard ; or il est fort possible qu'une espèce de documents qui fait connaître une espèce de faits exceptionnelle se soit conservée plus qu'une autre, car les conditions d'oii dépendent les chances de conservation sont d'ordinaire les mêmes pour chaque groupe de document. Les unités exceptionnelles ainsi obtenues fausseront gravement l'opération. Qu'on essaye par exemple pour le xii^ siècle de déterminer par échantillonnage la proportion des terres appartenant à l'EgUse, dans un pays comme la France. Les documents qui se sont conservés sont ceux qui se trouvaient dans les archives des églises et qui se rapportent à leurs domaines, c'est là qu'on ira forcément chercher les

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échantillons de groupes de domaines; la proportion des terres d'église y sera naturellement très forte, presque toutes les terres paraîtront appartenir aux églises.

5° La généi^alisatlon. — Ce procédé, le plus habituel en histoire, n'est qu'un moyen irréfléchi de simplifier les opérations d'évaluation. Il consiste à étendre à tout un groupe les caractères qu'on a constatés chez quelques individus de ce groupe (hommes ou objets) ; c'est un échantillonnage inconscient et mal fait. Le principe rationnel de la généralisation, c'est la présomption que si un caractère se rencontre dans plusieurs unités d'un champ donné prises au hasard, il se retrouvera dans toutes les unités de ce champ ; autrement dit les cas observés sont présumés représenter la moyenne.

C'est le seul procédé qui reste possible dans tous les cas où l'on ne dispose pas de la connaissance complète d'un champ ou du moins d'une portion d'un champ, ce qui est le cas normal en histoire ; — dans l'histoire sociale comme dans les autres branches. Et c'est assurément une des causes d'erreur les plus actives en histoire ; la plus grande masse des erreurs de construction commises dans les tableaux descriptifs d'une société, provient de généralisations incorrectes. C'est que les documents ne fournissent d'ordinaire que quelques cas, la plupart exceptionnels,

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i^u'on a rédigés justement parce qu'ils étaient exceptionnels; des crimes ou des actes héroïques, — les usages ou les modes des petits groupes exceptionnels qui attiraient le plus l'attention ou qui avaient une propension exceptionnelle à écrire. Instinctivement on prend ces cas pour des cas-types, caractéristiques de toute la société, on les déclare des usages généraux. Tous les ouvrages historiques de Taine sont pleins de générahsations obtenues par ce procédé.

L'histoire sociale est particulièrement exposée aux fausses généralisations. Elle a absolument besoin d'arriver à un tableau complet pour se représenter la structure de la société, et elle ne possède que très peu de documents, des mentions accidentelles dans les documents narratifs ou littéraires, quelques inscriptions, quelques pièces d'archives très inégalement conservées (du moyen âge il ne reste presque aucun document de laïques). La tentation est donc plus grande de procéder en généralisant à partir du petit nombre des faits étabhs. Ainsi l'histoire sociale est celle qui aurait le plus besoin de données d'ensemble et c'est celle qui est la plus exposée à se les procurer par un procédé défectueux.

III. — La conséquence pratique c'est que l'histoire sociale doit être astreinte à des précautions plus

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sévères qu'aucune autre et soumise plus étroitement à la règle qu'avant d'aborder l'étude d'un fait, on doit constater l'état des documents, afin de renfermer la recherche dans les limites de la connaissance possible. On devra faire la critique de toutes les données quantitatives, plus sévèrement encore que la critique des descriptions, car, étant beaucoup plus difficiles à atteindre exactement, elles doivent être plus suspectes. L'auteur d'un document n'a pas eu besoin d'une précision exceptionnelle pour connaître et décrire une conception, ni même un acte répété souvent (usage, mode, institution). Mais dès qu'il est intervenu une notion de quantité, il lui a fallu pour la constater une méthode de travail, souvent même des procédés spéciaux d'information. On doit donc toujours se demander : Par quels procédés l'auteur a-t-il atteint son résultat? Et que valait ce procédé? Quelles pouvaient . être ses données ? Par quelle méthode a-t-il pu faire ses calculs? Souvent on aura une certitude négative; on saura que l'auteur n'a pas pu opérer exactement, par exemple que les chroniqueurs du moyen âge n'avaient aucun moyen d'évaluer le nombre des victimes d'une épidémie ou le chiffre d'une population. En tout cas il faudra toujours examiner de près. Il semble bien que les historiens économiques n'ont pas encore celte prudence nécessaire; il suffit de voir comment procèdent

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même les plus scrupuleux pour la période de Tantiqui té.

Quand on opérera soi-même pour atteindre la quantité, l'opération rétrospective devra se faire avec les mômes précautions que pour le calcul sur des faits actuels analogues. La méthode est décrite par Meitzen, Geschichte^ Théorie und Technik der Statïsûk^ 1886.

La généralisation n'est pas étudiée en statistique. J'ai essayé d'en faire la théorie ^ On doit la ramener à un échantillonnage conscient et méthodique; ce qui comporte les précautions suivantes :

1° Préciser le champ où l'on va généraliser, c'està-dire oii l'on va présumer la ressemblance entre les unités prises au hasard. Si ce champ est un groupe d'hommes, ne pas le faire trop grand, pour qu'il ait plus de chances d'être homogène ; éviter de confondre une section avec l'ensemble, ne pas généraliser par exemple sur une seule province pour tout un Etat.

2° S'assurer que les faits contenus dans ce champ

sont vraiment semblables entre eux, pour que des

unités prises au hasard aient chance de correspondre

à la moyenne; se défier surtout des simples ressem- «■

blances de nom. ,

3^ S'assurer que les cas pris pour généraliser sont vraiment représentatifs, qu'ils ne sont pas exceptionnels.

(1) Voir LSinglois et Seignobos. Ititrod. aux éludes historiques, p. 240.

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4° S'assurer que le nombre des spécimens connus est assez grand. Il devra être d'autant plus grand qu'il y aura moins de motifs que tous les cas se ressemblent, moins grand pour les groupes homogènes et les phénomènes simples (par exemple l'alimentation d'un groupe de paysans), que pour des groupes hétérogènes et des faits compliqués (comme le budget d'une famille riche habitant dans une capitale).

Si Ton prend toutes les précautions on sera amené à reconnaître que dans la plupart des cas on ne peut pas arriver à un résultat certain, faute de données sûres. Ainsi sera posée la limite de construction de l'histoire sociale. Elle variera beaucoup sans doute, mais elle variera suivant la condition des documents, c'est-à-dire la possibilité de remonter à des observations correctement faites. Si nous nous laissions aller à la nature, ce ne serait pas l'état de nos instruments de connaissance qui poserait la limite à nos recherches , ce serait l'intensité de notre intérêt. Toute l'histoire de la théologie, toute l'histoire de la science des antiquités, montrent que les spéciahstes eux-mêmes sont exposés à passer leur vie sur upe question insoluble, dont la solution les passionne. Il n'est pas inutile de rappeler que notre désir de connaître une espèce de faits ne doit jamais être la mesure de nos affirmations.

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