‹ La méthode historique appliquée aux sciences socialesChapitre 31 sur 93 · SYSTÈMES D'HISTOIRE SOCIALE · texte numérisé non relu

SYSTÈMES D'HISTOIRE SOCIALE

I. Tendance à Vunité. — Forme mystique et métaphysique. — Formes contemporaines. — Formes économiques. — Saiiil- Simon. — Marx et son école.

II. Critique du matérialisme économique . — Analyse incomplète des conditions matérielles. — Analyse fausse du lien entre les actes économiques et les autres actes.

Comment déterminer le lien entre les faits de l'histoire sociale et les autres faits? Il serait prématuré d'indiquer uneméthodepositive, puisquelaméthodeest encore à chercher. Mais il est nécessaire de garder l'esprit libre pour cette recherche, et l'histoire empirique fournit déjà des connaissances suffisantes pour nous défendre contre les tentations naturelles qui risqueraient de nous placer en dehors des conditions nécessaires à une opération scientifique.

I. — La tendance la plus naturelle, — car on la trouve au fond de toute métaphysique, — c'est le besoin de ramener le chaos des phénomènes à l'unité. En matière d'histoire sociale cette tendance nous mène à chercher, à tous les faits, une cause fondamentale unique.

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Tant qu'on cherche cette cause sous une forme visiblementmétaphysique oumystique, au-dessus des phénomènes réels, le travail n'aboutit qu'à surajouterune construction àla description des faits , comme la formule musulmane « Allah Ta voulu ainsi » ; cette addition peut paraître inutile, mais du moins elle n'empêche pas de voiries faits réels. Même quand on fait intervenir directement, dans la direction des faits, une cause mystique, la Providence par exemple, on se place clairement sur un terrain qui ne peut pas être pris pour un terrain scientifique. Mais depuis qu'on a abandonné ces formules anciennes, on s'est mis à remplacer cette métaphysique visible par une métaphysique cachée. On a renoncé à supposer une cause extérieure au monde, mais c'est dans les faits eux-mêmes qu'on a essayé de chercher cette cause unique ou première.

La tentation naturelle est de prendre dans une des branches d'histoire une catégorie spéciale de faits et de la déclarer la cause fondamentale de tous les autres. On a pris la rehgion dans les époques où la religion était plus apparente, c'était la thèse de Vico ; la Cité antique de Fustel de Goulanges repose encore sur ce même fondement. Au xix^ siècle on a pris la science, c'est le système de Buckle et celui de Dubois-Reymond.

Il était naturel à ceux qui s'étaient spécialisés dans

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l'histoire des faits économiques de prendre la vie économique pour cause fondamentale. Ainsi s'est fondée la théorie de l'interprétation économique de l'histoire, que les Marxistes surtout ont rendue célèbre ^ L'origine de l'idée paraît être dans Saint-Simon, qui a été un grand fournisseur d'idées pour les philosophies de l'histoire, c'est lui qui a fourni à Augustin Thierry ses idées fondamentales. Il a aperçu l'action profonde des conditions économiques, — de l'organisation du travail et du mode de production, — sur la formation des classes sociales et l'action décisive des classes sur l'organisation politique. Il regardait l'organisation sociale comme un phénomène qu'on constate, qu'on ne produit pas, qui est une forme naturelle indépendante de la volonté des hommes. Il a vu que le progrès technique des moyens de production change la distribution de la société, et il a indiqué comment les intérêts économiques se lient aux organisations politiques. Mais il admet encore deux espèces de causes dominantes, et par suite deux histoires parallèles, coordonnées, non subordonnées, rhistoire 'économique, l'histoire idéologique. 11 n'a pas cherché à les réduire à l'unité, et n'a pas construit un système d'ensemble.

(1) On en trouvera une exposition et une critique détaillées dans P. Barth, Die Philosophie der Gcschichte als Soziologie, 1897,

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Marx, reprenant l'idée de Saint-Simon, en a fait un système général et unique d'explication de toute l'évolution sociale humaine. La théorie, esquissée d'abord dans ses œuvres de circonstances, a été exposée dans Zur Kritik der politischen Œkonomie^ 1859. Il a fini par en faire le fondement de l'histoire. Parmi les phénomènes économiques, il en a choisi un qui lui a paru la cause de touted'organisation économique et par suite de toute la société, c'est le procédé de production, c'est-à-dire la forme du travail. C'est le changement du procédé de production qui amène les autres changements, c'est donc lui qui est la cause dernière de l'évolution.

La théorie, perfectionnée par Engels, a été formulée, et appliquée par plusieurs disciples de Marx, en Allemagne Kautsky, en Italie Loria et Labriola, Essai sur la conception matérialiste de r histoire, 1896, aux États-Unis Brook Adams, Law of civilisation anddecaij, 1897 (trad. franc. chezAlcan).

Cette théorie peut se résumer à peu près comme il suit. Les faits humains de tout genre, poHtique, droit, religion, art, philosophie, morale, ne sont que des conséquences de l'organisation économique de la société. Sans doute il faut tenir compte delà forme spéciale qu'ils ont prise dans l'imagination des hommes, et qui les rend différents des faits économiques ; mais

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ils ne sont que des formes, des illusions, des prétextes; ils ne sont pas la cause des changements, même quand ils le paraissent.

Tous les faits historiques ne sont que des effets secondaires produits par les faits économiques, ou même de simples illusions. Les hommes croient agir au nom d'une conception « idéologique » pour obtenir un changement politique, ecclésiastique, religieux; mais ils ne sont à leur insu que les représentants d'une classe économique, les porte-paroles d'une réclamation économique. C'est ce qu'on exprime par la formule : L'organisation économique est la structure sous-jacente de toute la société. Luther croyait lutter pour établir un dogme, mais ce phénomène religieux n'était que la forme de la structure économique sousjacente: Luther n'était que le champion de la bourgeoisie allemande luttant contre l'exploitation fiscale de la cour de Rome. De même les Hussites s'imaginaient combattre pour obtenir le calice aux laïques, ils ne faisaient que traduire l'antagonisme social entre les travailleurs Tchèques et les classes dominantes.

On a expliqué par cette méthode comment l'organisation économique a produit la morale, l'organisation de la famille, l'esclavage, la souffrance des travailleurs. C'est ce qu'on a appelé parfois l'interprétation matérialiste de l'histoire : terme impropre,

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car le matérialisme est une doctrine métaphysique. L'explication de l'évolution de la société par l'action des phénomènes matériels n'est ni du matérialisme ni de la métaphysique et pourrait môme logiquement s'accorder avec une métaphysique idéaliste. Le terme interprétation économique de Ihistoire^ adopté d'ailleurs par Thorold Rogers, définit plus exactement cette méthode.

II. — Ce qui explique la naissance de ces systèmes et leur succès temporaire, ce n'est pas seulement qu'ils satisfaisaient un besoin naturel de simphfication en ramenant la société à une cause unique, et l'histoire de la civihsation à l'évolution d'un seul phénomène. C'est qu'ils répondaient au désir légitime de réagir contre la conception antérieure de l'histoire, œuvre exclusivement de lettrés,. d'érudits, de juristes ou de romanciers qui, n'ayant jamais étudié que des faits littéraires, religieux, juridiques, politiques, avaient oublié ou ignoré l'action des conditions économiques et expliqué toute l'évolution humaine par des idées. Fustel de Coulanges attribuait à des changements dans la religion toute l'évolution des cités antiques. A cette conception tout idéahste on a voulu opposer une conception matérialiste (en prenant le mot en un sens psychologique).

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Cette réaction était en partie justifiée. Il est certain que la technique du travail manuel agit fortement sur l'intelligence et les façons d'agir de toute la société. Il est vrai aussi que les motifs économiques tiennent beaucoup plus de place dans la conduite des hommes que les documents ne le laissent voir; parce que ce sont des motifs qu'on dissimule volontiers, derrière les motifs « idéalistes » d'aspect plus noble ou plus élégant. Mais, quand on veut expliquer systématiquement toutes les révolutions par la transformation des modes de travail, on arrive à un système d'interprétation dangereux, il n'est donc pas inutile d'en signaler les défauts.

Ce système est parti de l'idée confuse que l'homme étant un animal, les actes humains collectifs comme les actes individuels, et par suite l'organisation et l'évolution de la société, doivent avoir une cause * matérielle (de là le terme de matérialisme historique) . Mais il aurait fallu dresser au moins un compte complet des conditions matérielles. On aurait vu que l'organisation économique n'est point du tout la seule, on en aurait aperçu plusieurs autres :

1° Le milieu géographique naturel, et le miheu artificiel qui déterminent beaucoup d'actes, en les rendant plus ou moins faciles, et conduisent les sociétés à adopter certaines espèces d'arrangement:

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2° Les conditions physiologiques héréditaires de la race (objet de Tanthropologie) qui agissent sur les impulsions, sur les actes et peut-être même sur la facilité à exécuter certaines opérations collectives;

3° Le groupement actuel des individus humains avec leurs particularités matérielles, sexe, âge, maladie, etc. (objet de la démographie), qui facilite ou rend difficiles certains actes ou certains arrangements.

Toutes ces conditions matérielles devraient entrer en compte dans un système matérialiste pour expliquer les actes humains et l'organisation des sociétés. Et même si, par excès de spécialisation, on tient à s'enfermer exclusivement dans la vie économique, on n'a pas le droit de la réduire à un seul facteur, en ne considérant que l'organisation du travail. Le désir de se procurer le maximum de jouissances avec le minimum de travail est sans doute un facteur important, mais ce n'est qu'un des phénomènes de la vie économique. Elle dépend aussi du degré des connaissances, des habitudes techniques qui agissent fortement sur la quantité et la quahté de la production; elle dépend des idées sur la valeur relative des objets qui domine le choix des jouissances à rechercher. La vie économique consiste ainsi, pour une bonne part au moins, en phénomènes psychologiques (connaissances, habileté technique, préférences),

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dont l'action se fait sentir constamment et qu'on n'a pas le droit d'éliminer.

Enfin, même si l'on écarte les facteurs psychologiques, l'organisation matérielle de la vie économique ne consiste pas seulement dans la division du travail et dans les procédés matériels de production et de transport. Elle comprend aussi les habitudes de distribution (régime de la propriété) qui ne dépendent pas seulement de la quantité à produire, mais de l'ensemble des faits antérieurs qui ont créé ce ré gime : faits de croyances, de morale, de politique.

Ainsi, même en acceptant le principe fondamental que l'explication de toute institution sociale doit être cherchée dans la vie matérielle, l'interprétation « matérialiste » serait grossièrement incomplète. Elle néglige systématiquement la plus grande partie des conditions matérielles et celles même qu'elle veut exclusivement considérer, elle les mutile arbitrairement.

La préoccupation des phénomènes économiques qui domine cette théorie a empêché de reconnaître la nature du lien qui unit l'organisation économique avec les autres arrangements sociaux, la politique, le droit, la religion, la morale, la science. On a admis que tous les actes de politique, de droit, de religion, de morale étaient ou des conséquences directes des arran-

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gements économiques, ou des procédés ou des prétextes pour se procurer les biens matériels (économiques).

L'observation actuelle des faits ne confirme pas ce postulat, et l'analogie nous oblige à admettre que beaucoup d'actes antérieurs sont inintelligibles par cette explication. Les apôtres et les martyrs de toutes les religions, de toutes les sciences , de toutes les philosophies, de toutes les fois politiques, depuis Socrate et Jésus-Christ jusqu'à Blanqui et à Karl Marx, ont toujours été et sont encore caractérisés par l'indifférence aux jouissances matérielles qui constituent la vie économique. Les hommes n'agissent pas uniquement pour se procurer des jouissances matérielles. Les jouissances même matérielles de chaque homme ne sont pas en raison directe de sa place dans l'organisation économique. L'organisa,tion sociale n'est pas créée exclusivement par les classes supérieures, ni exclusivement dans leur intérêt économique. Les sociétés se forment et se transforment sous l'action de conditions beaucoup plus variées que ne le suppose l'interprétation économique de l'histoire.

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