‹ La méthode scientifique de l'histoire littéraireChapitre 135 sur 135 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

fût facile ; je n'ai pas dit non plus qu'elle dût être nécessairement exécutée par un individu. Pourvu que l'œuvre soit conduite et achevée d'après un même plan d*ensemble, peu importe qu'elle soit collective, comme le fut la construction des grandes cathédrales. Aux architectes futurs, quels qu'ils puissent être, je souhaite patience, talent, largeur et finesse de vues, heureux si dans ce livre, dont je sens mieux que personne les lacunes et les imperfections, j'ai pu leur suggérer quelques moyens de faire l'édifice plus solide, plus riche, plus majestueux, plus complet.

Le jour où l'on aura su, ne fût-ce que dans la vie littéraire dune nation, expliquer l'apparition et la disparition de tant de goûts divers, enchaîner l'une à l'autre les transformations subies par l'idée de beauté et les répercussions exercées par la littérature sur les autres branches de l'activité humaine, on aura certes accompli une œuvre dont la critique et la sociologie pourront tirer une grande utilité.

Le critique, juge et conseiller de ses contemporains, aura dès lors, la possibilité de dire aux auteurs avec une autorité singulièrement accrue : — Prenez garde î Tel genre ne peut fleurir dans l'époque actuelle. Telle école a fait son temps et le public va exiger autre chose. — Il pourra pressentir le goût de demain, être la vigie qui annonce la côte voisine, qui crie Terre ! au navire encore perdu dans le brouillard ou la nuit*. Et ses avertissements, quand il parlera ainsi, ne seront plus de vagues et hasardeuses intuitions; ils seront fondés sur les faits positifs et sur les lois de l'esprit humain.

Le sociologue, lui, dans l'histoire bien faite d'une littérature trouvera des lois démontrées, qui, lorsqu'un travail analogue aura été opéré sur d'autres littératures nationales, lui seront des éléments précieux pour une philosophie de l'évolution littéraire et même, comme les diverses parties d'une civilisation sont solidaires, de toute l'évolution sociale.

Bref, la science sera en possession de vérités qui, rendant

1. J*ai pu, dés 1884, prédire k M. Zola une renaissance imminente de ridéalisme et lui en donner les raisons. Voir les lettres que nous ayons échangées à ce sujet : Études sitr la France contemporaine, pp. 52-62. Paris, Savioe, éditeur, 1888.

plus intelligible la façon dont le passé s*est déroulé, rendront par là plus facile l'art de prévoir et de créer l'avenir. L'humanité, devenue consciente de la marche qu'elle a suivie dans son mouvement d'oscillation et de progrès, saura les phases prochaines qu'elle doit traverser et elle pourra, sinon en modifier Tordre, du moins éviter ou adoucir la brusquerie des secousses dans le passage de l'une à l'autre. Elle apprendra ainsi à gouverner, dans la mesure du possible, les forces obscures auxquelles jusqu'à présent elle a obéi sans le savoir et elle fera un pas vers cette liberté qui est seule à sa portée et qui consiste à connaître le jeu dos lois naturelles pour commander aux puissances de la vie el pour les employer à la satisfaction de ses ' besoins matériels comme de ses plaisirs eslliétiques.

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