Le dernier livrer contes choisis
tous les jours des imitateurs pour traduire en belles phrases des sentiments qu'ils n'éprouvent pas. Et encore n'ai-je rien dit des écrivains qui, pour un motif ou un autre, ont cru devoir dissimuler une partie de leurs opinions. Quand Diderot insérait dans Y Encifclopédie des protestations de respect pour l'Eglise catholique, je n'oserais jurer de sa sincérité. Voltaire écrivait alors * : « La plupart des livres ressemblent à ces conversations générales et gênées dans lesquelles on dit rarement ce que l'on pense. »
Notre siècle a donc eu raison de ne pas négliger la biographie des auteurs. Je sais bien que, suivant l'usage, on a poussé jusqu'à l'excès des investigations qui avaient le mérite de la nouveauté. 11 existe une maladie propre au biographe : c'est de s'imaginer qu'il a inventé son héros et, partant, d'avoir pour lui un amour paternel, mieux encore, la tendresse aveugle et verbeuse d'une mère qui ne tarit pas sur les moindres faits et gestes, sur les plus insignifiants propos du cher enfant. Cette maladie a fait de nos jours bien des victimes ; je parle aussi des lecteurs. La chasse à l'inédit a fait sortir des greniers et des vieilles malles quantité de papiers qui auraient pu y rester sans dommage ; des chiffons sans valeur ont été érigés en documents précieux et publiés avec une exactitude implacable. Il est arrivé parfois que le patient, qui servait de prétexte à ces débauches d'érudition, a été presque enseveli sous ce fatras comme un vieil arbre mort sous un fouillis de plantes parasites. Quelques grands hommes sont devenus l'objet d'une véritable idolâtrie; ils ont eu leurs pontifes, leurs dévots, leurs fanatiques ; leurs livres ont été commentés comme un texte sacré ; les plus minces événements de leur vie ont donné lieu à des querelles quasi théologiques; des reliques problématiques de ces nouveaux saints ont même été pieusement recueillies sous verre et exposées à l'adoration des fidèles. Manie risible, qui n'a pas toujours été aussi innocente qu'elle le paraît ! Le souci des petites choses empêche souvent d'apercevoir les grandes; un aigle ne s'amuse pas à prendre des mouches, disaient nos anciens. Certains déchiffreurs de paperasses ont fmi par croire