‹ La méthode scientifique de l'histoire littéraireChapitre 28 sur 135 · Préface de La loi naturelle · texte numérisé non relu

Préface de La loi naturelle

OU faire croire que le but principal de Thistoire est d exhumer et d'étaler au grand soleil ces débris émiettés du passé ; ils ont oublié que sa tâche, plus noble et plus difficile, consiste surtout à interpréter et à résumer cette masse de documents liumains.

11 y aurait cependant de Tingratitude à déprécier les services qu'ont rendus ou que peuvent rendre ces fouilles acharnées dans les archives, dans les bibliothèques, dans les cartons des notaires et des familles. On a eu raison d'interroger les portraits et récriture d'un auteur, de le suivre pas à pas dans son voyage à travers la vie, de pénétrer dans sa maison et dans les milieux divers qu'il a traversés, de relever son tempérament, ses habitudes, ses goûts, ses amitiés, ses lectures favorites, sa façon de travailler, etc. On est arrivé ainsi à reléguer au rang des fables quantité de légendes qui ne peuvent plus trouver place dans le tissu serré des événements reconnus pour vrais; puis, d'antiques mensonges une fois écartés, l'on s'est trouvé en présence d'un bon nombre de notions importantes.

La biographie d'un auteur éclaii^e d'abord d'une lumière nouvelle sa structure psychologique. Ce ne sont plus maintenant des documents toujours destinés au public qu'il s'agit d'interpréter : ce sont des paroles échappées dans la causerie, des lettres intimes où la pensée se montre sous forme familière et parfois dans toute sa nudité ; ce sont des actes où se trahit la vraie nature de celui qui les commet. On soumet tout cela à une analyse rigoureuse, comme on a fait pour l'œuvre même. Les matériaux sont autres; mais la méthode est la même. On complète, on contrôle les documents personnels par les témoignages des contemporains. Bref, on accomplit tout un travail de critique historique dont les règles sont aujourd'hui connues.

Les détails patiemment rassemblés de la sorte révèlent des façons habituelles de penser, de sentir et surtout de vouloir, ce qu'on appelle souvent du nom vague de caractère.

La science des caractères est encore dans l'enfance. Malgré des efforts qui méritent l'estime *, les classifications proposées

1. Voir surtout les travaux de MM. Ribot et Paulhan, 11 faudrait une longue étude spéciale pour les critiquer et les compléter. Mais mon but en cet ouvrage est. je oe saurais trop le répéter, dlndiquer en quelle voie il

laissent encore à désirer. Mais, au moyen des ressources que fournit la psychologie, on peut déjà esquisser le caractère d'un homme.

En groupant les habitudes semblables, que nous fait connaître une biographie, on aboutit à une seconde synthèse. On tâche, comme on l'a déjà fait une première fois d'après l'œuvre, d'arriver à une ou à plusieurs qualités maîtresses, en se rappelant qu'une qualité est d'ordinaire doublée d'un défaut correspondant; qui dit brave, dit souvent téméraire ; austérité confine à rigidité. C'est qu'au fond toute disposition naturelle, toute faculté est une force neutre, qui pareille à la langue dont parle Esope, peut être bonne ou mauvaise dans ses effets, suivant les conditions où elle s'exerce. On se gardera, d'ailleurs, de vouloir, par un amour périlleux de l'unité, concentrer tout un caractère dans une seule faculté. L'homme n'est jamais ou presque jamais tout d'une pièce ; sa faculté maîtresse, s'il en a une vraiment dominante, sera donc accompagnée d'ordinaire de facultés subordonnées qui la limitent et la combattent. Il y a la plupart du temps dans un caractère une lutte de forces qui se résout, il est vrai, en harmonie par le triomphe de l'une d'elles ; mais l'équilibre est instable et ce n'est pas toujours la même qui remporte la victoire.

Sans insister sur les précautions qu'il convient de prendre, disons que la formule cherchée, pour être complète et féconde, doit répondre à cette définition * : « L'analyse d'un caractère, si elle est bien faite, donne un air de nécessité à tous les actes d'un homme. »

§ 3. — On inaugure en ce moment en France un troisième procédé d'étude qui consiste à déterminer directement les facultés, les habitudes, les particularités d'un individu. Il se rattache à cette psychologie expérimentale qui promet des résultats sérieux. Il consiste en épreuves, en essais, en expé-

faut marcher et non de détailler ce qu'on trouvera sur la route et au bout. Voir encore les étude» de M. Wechuiàlioiï {Savants et artistes, Alcan, éditeur) et les vues originales de M. Paul Lacombe dans le livre II de son volume intitulé : Introduction à Vhistoire littéraire. (Hachette, éditeur.)

1. Elle est, je crois, de Vinet Mais je n'ai pu retrouver le passage où j'a pris cette citation.

64 CE QLl PEUT ÊTRE OBJET D'ÉTUDE SCIENTIFIQUE

riences pratiqués sur le vif, quand le patient veut bien s*y prêter.

Le D»" Toulouse a soumis plusieurs personnes, en particulier MM. Zola, Lemaitre, Alphonse Daudet, Rodin, Puvis de Chavannes, Berthelot, c'est-à-dire des écrivains, des artistes, des savants à une investigation méthodique et minutieuse.

L enquête est multiple, poursuivie durant des mois et des années, compliquée d'analyses et de vérifications nécessaires. Elle s efforce de connaitre le tempérament du sujet, sa taille, la conformation de son crâne, le volume probable de son cerveau, sa vigueur musculaire, le plus ou moins de justesse et d'acuité de ses différents sens. Comme pour un criminel, on recourt à l'exacte et méticuleuse anthropométrie en usage dans les prisons. Comme pour un malade, on note sa façon de se nourrir, ses altérations dentaires, les troubles digestifs, cardiaques, cérébraux qu'il a pu ressentir; on représente par des graphiques, soit le va-et-vient de sa respiration, soit la circulation du sang dans ses artères, soit les changements de température par où passe son corps *.

Mais on ne s'en tient pas à cet examen purement physique et médical. On cherclie à savoir, au moyen de procédés ingénieux, de iesis^ comme on dit en langage technique, quelle est chez lui l'association habituelle des idées, quelle mémoire il a des couleurs, des sons, des mots, des phrases, des pensées; comment il apprécie la distance, la durée, les dimensions des objets, à quel degré il possède l'adresse des mouvements, la facilité de la parole, etc. Innombrables sont les questions que peut poser l'observateur. N'est-on pas allé jusqu'à noter les tics nerveux, les petites superstitions ou manies dont n'est pas exempt même un homme supérieur?

On accumule de la sorte une masse formidable de véritables documents humains. Ce n'est pas à dire que les renseignements ainsi recueillis soient à l'abri de toute critique. Telle ou telle expérience peut avoir été mal conçue ou mal conduite ; le personnage observé peut avoir eu intérêt à dissimuler certaines

1. Je renvoie au volume très intéressant du D^" Toulouse, intitulé Emile Zola, Paris, Société d'éditions scientifiques, 1896.

tares, à s'attribuer libéralement des qualités qu'il n a pas. Il y a parfois lieu de se défier, comme c'est le cas lorsqu'on lit les confessions de certains auteurs. Mais, malgré toutes les réserves que commande la prudence, on se trouve en présence de matériaux solides qui auront pour les historiens futurs une importance considérable.

Le malheur est qu'au moment où nous sommes parvenus cette méthode nouvelle offre peu de ressources pour le passé. Les morts se dérobent à de pareilles recherches, et il nous faut pour eux nous contenter des autres moyens d'enquête cidessus indiqués.

§ 4. — On a obtenu ou pu obtenir ainsi trois synthèses : il faut maintenant les comparer. Ne mettons en regard, si l'on veut, que les deux premières, puisque la troisième n'existe encore que pour un nombre infime de nos contemporains.

Tantôt celle que fournit la biographie confirme et complète celle où aboutit l'analyse de l'œuvre. En considérant la vie de Jean-Jacques, par exemple, quand nous le voyons balbutier et rougir de timidité, soufTrir atrocement pendant son séjour aux Charmettes d^une maladie à demi imaginaire, embrasser la terre au moment où, chassé de France, il franchit la frontière suisse, fondre en larmes à tout propos, nous avons une preuve de plus qu'une de ses facultés dominantes et probablement sa faculté maîtresse était bien, comme ses ouvrages nous l'avaient déjà révélé, une sensibilité excessive, et nous redisons sans hésiter le mot que lui adressait le marquis de Mirabeau : « Vous avez l'dme écorchée. « — Tantôt, au contraire, nous découvrons une contradiction entre ce qu'un homme a fait et ce qu'il a dit ou écrit. Quel Romain! quel puritain! quel héros! est-on tenté de s'écrier devant certaines maximes de ce même Rousseau! Quel pauvre être inconsistant, est-on forcé de dire, quand on rapproche ses velléités héroïques de ses molles défaillances! Comme on retouche le portrait moral qu'on tracerait de lui d'après X Emile ou le Contrat social^ quand on consulte ses Confessions ou les récits des contemporains! A cette sensibilité vive que nous avons constatée, il faut ajouter (et la contradiction apparente expliquera l'homme et l'auteur) une volonté fougueuse et faible.

G. Renard. o

fiC i;E (>L*l l'ELT lïTBE OBJET D'ÉTUDE SCIENTIKHJLT.

Mais lVm|ii('le l>ioKri>plii<(ii<' tic sert pas seuleinenl A nbteoir iitir sffonde l'-pn'uve de la personne ijn'on éludie. Kilo est plus qu'un ronlnile el un stipiilêmenl d'inroiinulions. Klle nous iiiln>diiit au milieu de rus mtisi-s et de ees eirels que l'Iiisloire ;i pour tilclie de débrouiller.

parfois elle nous découvre, eonune un fait ilont l'antorilé esl indiscutable, l'action exercée sur un écrivain par un événeiiienl ou un objel extérieur. Cela se produit surloul pour les l'irivains qui onl été prmiignes de cunlidences sur eux-mêmes, lorsque Lamartine' écrit: « C'est Ossiau, après le Tasse, qui me n'-vélace monde des imaf^eK et des sentiments que j'aimai tant ilepuis k évoquer avec leurs voix... Ossian fui l'Homère de mes liremières années; je lui dois une partie de la mélancolie de

mes pinceaux — voilA une filiation poétique qu'il serait

ilésarmais bien hardi de contester. Jean-Jacques, au hasard de -i-s courses viigabondes, arrive un soir, mourant de faim, chez III) paysan français qui commence par lui dire qu'il n'a rieu It lui donner; puis, petit A petit, son hùle tire d'une cachette du liiiin, du jambon, du vin; il avoue qu'il avait dissimulé tout l'iilii par crainte des collecteurs d'impûls. Jean-Jacques ajoute, ;ipi-eH avoir conté l'anecdote ' : « Tout ce qu'il me dit ii ce -ujcL, et dont je n'avais pa-s ta moindre idée, jne lit une impression qui ne s'elTacera jamais. Ce fut lii le germe de cette li;iiiie inextinguible qui se développa depuis dans mon iirur roiiire les vexations qu'éprouve le malheureux peuple el contre M-s oppresseurs. Cet homme, quoique aisé, n'osait raanf;«r le )';iiii qu'il avait gagné à la sueur de son front, et ne pouvait i vjter sa ruine qu'en montrant la même misère qui régnait :i>iltiur de lui. Je sortis de sa maison aussi indigné qu'attemlri il déplorant le sort do ces belles contrées à qui la nature n'a (irodigué ses dons que pour en faire la proie des barbares imUicains. » On sait, après cela, et de science certaine, l'une ili-s causes qui lirent de Rousseau un ancâtrc du socialisme moderne.

Kaut-il d'autres exemples? Qu'est-ce que Candide, si l'on

. Préface des Méililiiloi". datée du 2 juiL«t t819 I. Confessions, partie 1, livre tV.

isole ce roman de Voltaire des circonstances où il est né? Une quintessence de misanthropie, un élixir de pessimisme, d'autant plus amer, semble-t-il, qu'il est emmiellé de gaîté. Mais si Ton sait que c'est une réponse ironique à Rousseau *, une façon de réfuter quelqu'un qui vous crie : Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, — ce n'est plus qu'un tableau poussé volontairement au noir pour servir de repoussoir à un tableau trop poussé au rose. L'œuvre recouvre son sens vrai, reprend sa portée réelle.

Quiconque reprocherait à Voltaire d'avoir agrémenté d'une intrigue amoureuse le terrible sujet dC Œdipe roi s'exposerait à l'accuser injustement; il fut forcé par les comédiens et plus encore par les comédiennes de coudre à sa tragédie cet oripeau qui lui déplaisait. Cependant la pièce, si soigneusement qu'on l'examine, ne nous dit rien de cette contrainte : la biographie seule nous permet de faire remonter à qui de droit la responsabilité.

Sans doute la biographie ne permet pas toujours de saisir d'une atteinte aussi sûre et aussi directe les motifs qui ont dirigé la plume d'un auteur, les influences qui ont agi sur sa pensée. Mais elle suggère toujours à qui sait regarder les faits des conjectures utiles sur leurs causes probables. Et qu'on ne dise pas que nous sortons ici du domaine scientifique, parce que nous parlons de choses conjecturales. La conjecture, pourvu qu'elle soit donnée comme telle, y a sa place marquée ; elle y joue un grand rôle sous le nom plus savant d'hypothèse. Une vérité acquise n'est bien souvent qu'une hypothèse dont on a fait la preuve.

*. Voir Confessions^ 2« partie, livre IX.

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