‹ La méthode scientifique de l'histoire littéraireChapitre 3 sur 135 · U MÉTHODE SCIENTIFIQUE · texte numérisé non relu

U MÉTHODE SCIENTIFIQUE

DE

Une méthode est un ensemble de procédés raisonnes pour arriver à un but. Le but qu'on poursuit détermine donc la méthode qu'on doit suivre : il faut savoir où Ton veut aller avant de chercher les chemins par où Ton passera.

Or, quel est le but de l'histoire ? Une connaissance du passé aussi précise, aussi complète que possible. Cela revient à dire qu'elle vise avant tout à la vérité. Et, en effet, où est-il l'historien qui oserait déclarer aujourd'hui que la recherche du vrai n'est pas sa première et essentielle préoccupation? Qu'il s'agisse de l'évolution politique, religieuse ou littéraire d'une nation, l'idéal pour quiconque veut la retracer est d'aboutir à des résultats certains et définitifs.

Mais, hélas! que l'écart est profond entre l'idéal et la réalité! Pour ne parler que de la littérature, c'est un curieux spectacle bien digne de pitié ou de raillerie que

G. Re:«ard. 1

celui des conclusions contradictoires où peuvent aboutir des écrivains de talent et de bonne foi traitant de la même époque. Que Ton rapproche, par exemple, les dédains dont Nisard ou Faguet accablent le xvm* siècle et les enthousiasmes que les œuvres du même temps inspirent à Michelet ou à Paul Albert! Il est difficile de rêver contraste plus complet. Et ce combat d'opinions ne cesse pas : il se renouvelle avec chaque génération; Thistoire devient ainsi un perpétuel recommencement.

On comprend après cela les dérisions des sceptiques qui ne veulent y voir qu'un jeu de patience, une construction de fantaisie, une simple amusette à savants, « une fable convenue », disait Fontenelle; a Tart de choisir entre plusieurs mensonges », disait Jean-Jacques. Leur opposer des raisonnements est inutile ; il faut des faits ; il faut pouvoir leur montrer des portions de vérité, qui restent acquises une fois pour toutes ; il faut construire pierre à pierre un monument auquel on puisse incessamment ajouter, mais où Ton ne puisse plus rien retrancher. Ce livre ne promet pas de répondre entièrement à ce besoin; il est du moins un essai pour fixer les bases et pour esquisser le plan d'un édifice à la fois imparfait et solide, que l'avenir puisse continuer et achever sans être obligé de le reprendre en sous-œuvre tous les vingt ou trente ans.

L'instabilité, qu'il est trop aisé de constater dans les monuments historiques bâtis jusqu'ici par les meilleurs architectes, ti^nt à plusieurs causes et en particulier à des défauts de méthode. Mais ces défauts tiennent eux-mêmes en grande partie à une confusion qu'il est nécessaire de dissiper dès le début.

^ Je voudrais qu'on distinguât nettement Vhistoire de la

\liUérature de la critique proprement dite.

Je ne dis pas qu'elles n'aient aucune ressemblance; je prétends seulement qu'elles ont encore plus de dissemblance. Sœurs tant que Ton voudra : deux sœurs, fussentelles jumelles, n'en sont pas moins deux personnes distinctes. ^

La critique est à Thistoire de la littérature ce que la i politique est à la sociologie, la médecine à la physiologie ;y / une applique^e£uej]auti^ et prouva ; Tune veut

agir immédiatement sur les hommeTèt les choses ; l'autre porte dans l'étude des lois de la vie un désintéressement absolu et^^nejsérénîté toute scientifique.

Le cr(tid>re, en jugeant les œuvres littéraires, a Tintention, avouée ou tacite, d'influer sur ses contemporains. Il est le conseiller ordinaire et des écrivains et du public. Aux auteurs, il crie ou il insinue : — Suivez celte voie qui est la bonne ; gardez-vous de cette autre qui est dangereuse. Aux spectateurs et aux lecteurs, il donne des avis qui peuvent se résumer ainsi : — Lisez tel livre et vous y aurez profit. Voyez telle pièce et vous y prendrez plaisir.

Il s'attaque le plus souvent aux ouvrages des vivants. Sa fonction principale est, en effet, de renseigner et de guider la foule, d'opérer pour elle un premier triage dans la masse de la production courante, de lui désigner ce qui mérite d'être mis à part. Par cela même, il ^stjn^lUs^tet il l'est nécessairement. Il suffit qu'il approuve ou blâme pour pousser les gens dans un sens ou dans un autre. 11 peut être large ou étroit, indulgent ou sévère, ondoyant ou dogmatique. N'imporlel 11 fait^éclater ou laisse devin<»r ses préférences. Admirer, c'est proposer un modèle à 1 invitation; railler, c'est empêcher la sympathie de naître ou de se déclarer.

En ce faisant, il exerce d'ailleurs un droit; il accomplit

même un devoir. Car non seulement il a, en quelque sorte, charge d'âmes, mais aussi et surtout, en qualité de penseur, d'artiste, de citoyen, d'homme, il a son rôle h jouer dans la bataille des idées, dans le conflit des écoles, dans la lutte des difl*érenls genres de beauté. Ijjmjjartialité n]e^tjJourluini désirable ni possibl^ Il faut bon gré mal gré qu'il se prononce, quTPprenne parti, qu'il choisisse entre les diverses façons de concevoir l'art et la vie, sous peine de se décerner à lui-même un brevet de parfaite insignifiance.

Le critique s'occupe parfois des morts, mais toujours en vue des vivants. Tantôt il les tire du tombeau pour les offrir en exemple ; tantôt il leur demande des arguments pour soutenir une thèse qui lui est chère. Il les utilise dans tous les cas comme des instruments qui lui servent à défendrp«€;§ convictions ou ses prédilections personnelles.

L'iï^siorie/i, au4;untraire, s'il tient à éliminer la grande cause aWreur, doit sejléfaire autant qu'il peut de sa personnalité. Il ne s'agit pas poufTuTde^dire'co qu'il aime ou ce qiï*ikdiUeste. Sa première obligation est de s'efl'acer pour laisser en pleine lumière ce qu'il tâche de comprendre et d'expliquer. Kst-il catholique ou protestant, monarchiste ou républicain, idéaliste ou réaliste, classique ou romantique? C'est un secret entre sa conscience et lui, un secret qu'il lui est interdit de trahir dans ses jugements. Ne faut-il pas qu'il découvre et montre la raison d'être de tous les goûts, de toutes les théories qui ont tour a tour régné sur les hommes? S'il n'a pas l'intelligence assez ouverte et le cœur assez calme pour rendre

1 . Voir le développement de cette idée dans la préface de mon volume : I^s princes de la Jeune critique, pp. xiii-xviii. Paris, 1890. Librairie de la. Nouvelle Revue,

justice aux œuvres les plus contraires à son propre tempérament, qu'il se fasse polémiste, qu'il se jette bravement dans la mêlée, mais qu'il renonce à l'histoire! C'est un domaine qui n'est pas fait pour lui. Sur la porte par où l'on y pénètre devrait se lire cette inscription : Vous qui entrez ici, mettez bas toute passion autre que l'amour de la Vérité d'abord et de la Beauté ensuite.

L'historien ne devrait pas même écrire en vue de soutenir une thèse, d'étal}tîrTè*'151en îonclé d'un système; il rïsque trbiTaînsl de fausser le sens des phénomènes qu'il étudie. S'il désire puiser dans les faits des arguments h Ta^pui d*une doctrine qui lui tient h cœiir, ÎT esî entrâïn? malgré lui h grossir les uns et à négliger les autres ; il se crée un intérêt, ce qui est un moyen sûr « pour se crever agréablement les yeux », suivant l'expression de Pascal* Il aurait beau garder la ferme volonté de dire tout ce qu'il verra, il n'est plus en état de bien voir.

Est-ce à dire que l'histoire, en s'interdisant toute visée utilitaire, soit condamnée à n'être qu'un gaspillage de temps et de forces ; que son immense labeur aboutisse à un vain savoir dont Thumanilé ne tirera jamais aucun avantage? Cela serait triste; heureusement, il est certain que la connaissance du passé peut servir au présent et à l'avenir, et même qu'il doit s'en dégager des leçons de haute valeur. Mais c'est à condition que les choses parlent d'elles-mêmes, qu'elles impoSetir^ns^y îlcÏÏër" clusions démontrables. Au critique revient Ta Tâche de les âppliqiier, de ibnder ses arrêts et ses conseils sur les lois découvertes; l^Iiistorien, lui, borne son ambition à en établir solidementTa réalité. Des résultats pratiques peuvent ^t 'dorvënt être la conséquence de ses recherches; ils ne sont point son véritable but. L'histoire, pourrait-on dire si

Ton ne craint pas une formule paradoxale, ne peut être vrfl^ment utile que traitée comme si elle devait ôtn»

inutile. ' •

i'oul ce qui précède pourrait se résumer en quelques mots. La critique est surtout un art; Thistoire tend à être de plus en plus une science. L'une clôn**rester en majeure partie subjective; Tautre travaille à devenir aussi objective que possible. Par quelle méthode peut-elle se rapprocher de cet idéal? C'est la question qui va nous occuper.

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