‹ La méthode scientifique de l'histoire littéraireChapitre 30 sur 135 · Volupté^ p. 14, 5*^ édition, Charpentier, Paris · texte numérisé non relu

Volupté^ p. 14, 5*^ édition, Charpentier, Paris

que j'appelle, faute de mieux, psychiques ou mentales. — Le génie est une longue patience, a dit Buffon. 11 est bien autre chose, à coup sûr; mais il se développe, assurément aussi, par cette gymnastique intellectuelle qu'est le travail, par cet effort de volonté qu'est l'attention, par cet exercice du regard interne qu'est la réflexion. Quand je me rappelle que telle Letlro. Provinciale a été re^aiie iusqu' à treize fois; quand je vois surchargé de ratures le brouillon d'une fable de La Fontaine ; quand je pense à l'implacable acharnement avec lequel Rousseau et Flaubert retournaient une phrase dans leur tête pour la rendre conforme à leur idéal esthétique, je me dis qu'au nombre des influences qui développent les facultés contenues dans l'organisme initial, qui font sortir la fleur et le fruit du germe où ils étaient cachés, cette action de la pensée sur la pensée ne saurait être laissée de côté comme une quantité négligeable.

§ 2. — Toutefois les causes extérieures à l'homme me paraissent être à la fois les plus importantes pour l'histoire et les plus faciles à pénétrer : au lieu, en effet, d'être particulières à un individu, elles portent le plus souvent sur un grand nombre; elles peuvent par là même être mieux contrôlées et conduire à des résultats généraux.

Nous le constaterons en considérant le milieu terrestre et cosmique. Un écrivain a-t-il vécu, surtout à l'âge où l'ûme est de cire pour les impressions du dehors, dans un de ces climats tièdes et parfumés où la poésie semble pousser et fleurir d'ellemême en pleine terre comme les orangers et les lauriers-roses ; il y a gros à parier que son imagination en gardera quelque chose de net et de lumineux. A-t-il été, au contraire, élevé dans le brouillard, sous un ciel gris et terne, sur les bords d'un Océan toujours sombre et agité, au milieu de sapins qui bruissent et se plaignent incessamment comme les vagues ; il est probable qu'un reflet de cette nature mélancolique passera dans son humeur et dans ses œuvres. Il est banal de constater qu'il existe un rapport entre l'homme et les choses qui l'environnent.

D'où vient cependant que l'on n'est pas jusqu'ici parvenu à l'établir d'une façon qui défle la contradiction? C'est d'abord qu'on a employé une mauvaise méthode : on a étudié cette influence du monde extérieur sur les grands hommes, qui sont

des êtres d'exception, qui ont le plus souvent voyagé, quitté leur pays, qui, par conséquent, appartiennent à plusieurs milieux. 11 faudrait prutôt Tétudier sur la masse restée sédentaire et par conséquent ayant subi, sa vie durant, Faction continue des mômes causes naturelles. La statistique bien faite nous apportera peut-être un jour de quoi résoudre le problème. C'est qu'ensuite on a négligé de décomposer le milieu terrestre et cosmique. On s'est borné à des analyses trop vagues ou à des intuitions trop hâtives. Que d'éléments divers, en effet, il faudrait distinguer! Température, aspect général du monde extérieur, nature du sol, flore et faune, état ordinaire du ciel, régime des eaux et des saisons : tout cela doit être considéré et tout cela varie parfois d année en année et dans l'espace de quelques lieues. Les impressions éprouvées ne sont plus les mêmes, si l'on a eu pour séjour la ville ou la campagne, la montagne ou la plaine, le voisinage d'un volcan ou d'un marais, un terroir fertile ou une lande aride, un vignoble ou des prairies. Et puis avec les voyages qui nous transportent en quelques heures du Nord au Midi, de TOrient à l'Occident, d'une partie du globe dans une autre, quel entrelacement dans les influences subies! Quel écheveau pénible à débrouiller I N'importe I Les images qu'un écrivain préfère, les réminiscences qui viennent spontanément sous sa plume, montrent assez quel est le pays qui l'a le plus séduit, le plus ému. Ce n'est pas toujours celui où il est né; la patrie de notre âme n'est pas toujours celle de notre corps! Beyle, né à Grenoble, voulait qu'on mît sur sa tombe : Arrigo Boyle, Milanesp, Tel paysage, qui nous a charmés, parce que nous l'avons traversé dans une heureuse disposition d'humeur, parce qu'il s'est trouvé ce jour-là en harmonie avec notre état d'esprit, se grave dans notre mémoire avec une énergie singulière et garde dans nos souvenirs une importance disproportionnée avec la durée pendant laquelle il a frappé nos regards. A qui n'est-il pas arrivé de localiser ses rêves de bonheur dans quelque coin de terre à peine entrevu, mais qui nous a paru, peut-être pour cela même, une réduction du Paradis terrestre?

On voit assez le fouillis d'apparence inextricable où le chercheur est menacé ^de s'égarer. Mais quoi! Faut-il s'arrêter,

parce que la forôt des phénomènes est touffue? II en est ainsi pour toute science qui commence. Patience et longueur de temps, comme disait le fabuliste, ouvrent des éclaircies, frayent des sentiers, et peu à peu les actions multiples du milieu cosmique cesseront de former la masse confuse où se perdent encore les pionniers de Thistoire scientifique.

§ 3. — On peut en dire autant du milieu social. Il est celui qu'on a jusqu*ici le plus profondément fouillé. Et pourtant des observateurs à déductions précipitées', remarquant que des écrivains d'une même époque ont laissé des œuvres très différentes d'idées, de formes, de caractères, en ont conclu que l'influence de ce milieu-là était capricieuse et fugace, qu'elle n'existait pas pour un grand nombre de talents notables et pour la plupart des génies suprêmes.

Raisonnement peu serré ! Ck)nclusion singulièrement téméraire I Comment se figurer les grands hommes ainsi suspendus dans le vide, séparés de tout ce qui les environne? Mais sur quoi se fonde cet essai pour nier l'influence du milieu social? Voici l'argument mis en forme : Des hommes ayant vécu dans le même milieu social ont produit des œuvres différentes. Or une même cause ne peut produire des effets différents. Donc l'influence du milieu social est nulle. — Pardon! les deux prémisses sont fausses et la conclusion n'a point de valeur.

D'abord la même cause produit souvent des effets différents et même contraires. Il suffit pour cela qu'elle agisse sur des êtres différents. Qu'on entre, par exemple, dans une salle de spectacle, un jour où l'on joue quelque gros mélodrame, et l'on sera convaincu que l'un rit où l'autre pleure. Est-ce que bravos et sifflets ne se croisent pas fréquemment à la représentation d'une pièce? Est-ce que l'apparition d'un poème ou d'un roman, pour peu qu'il remue des idées, ne suscite pas de violents conflits d'admiration et de colère? J'ai ouï dire qu'un discours politique, prononcé devant une assemblée, recevait rarement pareil accueil à droite et à gauche. Or, comme deux enfants, nés en même temps, ne sont pas identiques, il s'ensuit

1. Voir Hennequin. La critique scientifique^ pp. 116 et 127. Perrin, éditeur.

que, même en les supposant soumis à des influences absolument semblables, ils ne peuvent en être modifiés de la même fa^on. Il y aura non seulement difl'érence, mais parfois opposition complète des effets produits. Soumettez un caractère faible à une éducation sévère et rigide; il en restera ployé pour toute sa vie. Appliquez les mêmes procédés à un caractère énergique et résistant; il se raidira contre ce qu*on prétend lui imposer et peut-être ira-t-il par réaction jusqu'à en prendre le contrepied.

Ce n'est pas tout. Je ne connais pas deux bommes, fussent-ils frères, fussent-ils jumeaux, qui aient jamais vécu dans un milieu social identique. C'est qu'à vrai dire on a coutume d'entendre ce mot milieu dans un sens trop peu pre^cis ; on n'a pas l'air de se douter en quelle multitude de milieux partiels le milieu social se fractionne. Voici, pour commencer, la famille, l'école, maîtres et camarades, l'église, les gens du village ou du quartier. Voici plus tard la foule des personnes rencontrées, les groupes où l'on est entraîné par le hasard ou la sympathie. Puis, c'est la vie du cœur : amour, amitié, haine, la vie politique avec ces grands événements où l'individu est enveloppé et roulé comme une goutte d'eau dans un fleuve. Ajoutez la vie mondaine, les salons, les cafés, les théâtres, les concerts, les fêtes publiques, les voyages. Que d'idées, que de sensations et de sentiments entrent ainsi dans l'homme par tous les pores! Et je ne dis rien encore de ce milieu artificiel que se fait chacun de nous en lisant tel journal, en poursuivant tel genre d'études, en choisissant des auteurs favoris, en se créant par la lecture une intimité avec des vivants et des morts dont il absorbe la substance et la moelle!

Faut-il s'étonner après cela que des individus, déjà différents de naissance et soumis ensuite à une telle diversité de milieux, présentent des divergences et même des contrastes saisissants? Mais, pour être nombreuses et entrecroisées, ces influences extérieures ne sont pas inaccessibles. On les découvre en appliquant aux phénomènes qu'on étudie les méthodes d'investigation qui sont usitées dans les sciences naturelles. Je n'ai pas à énumérer ici les divers procédés qui servent en ce domaine à la recherche des causes ; on les trouvera indiqués dans les

traités de logique ; il me suffit de montrer qu'ils peuvent conduire à des résultats précis.

Prenons un exemple. Nous remarquons, en lisant les tragédies de Racine, que tous ses personnages ont toujours un langage noble; qu'ils gardent, même dans la passion, un sentiment profond des bienséances; qu'Achille en fureur, que Néron prêt au crime, enveloppent de politesse leur colère et leurs desseins de meurtre; que Mithridate expire avec une majesté théâtrale ; qu'un enfant comme Joas, qu'une nourrice comme (£none, parlent en termes choisis où ne détonne aucune expression basse ou vulgaire; que, en dépit d'une amitié restée proverbiale, Pylade ne tutoie pas Oreste (par lequel il est tutoyé), parce que l'un est simple citoyen, et l'autre héritier du trône d'Agamemnon. Nous nous demandons d'où est venu à l'auteur ce souci de l'étiquette, ce respect des distances sociales, cette proscription presque absolue du mot ou du détail familier. Est-ce des modèles qu'il a imités? Evidemment non, car c'est précisément un des traits qui distinguent son œuvre de celle des poètes grecs et même des pièces de Corneille. Est-ce de Port-Royal, où il a été élevé? Les mœurs y avaient sans doute une dignité un peu raide ; elles y étaient pourtant plus simples. Serait-ce de la famille de Racine? Elle était de condition trop bourgeoise pour lui inspirer cet amour impérieux de l'élégance. Reste, parmi les milieux qu'il a traversés, la cour de Louis XIV, de ce roi qui, au dire de M™* Sévigné, gardait sa majesté jusqu'en jouant au billard, et il faut bien admettre que la cour, où Ton retrouve ces mêmes caractères dans la vie de tous les jours, a marqué de son empreinte le génie naturellement fin et délicat du poète.

Nous sommes donc en droit de conclure : Il est possible de découvrir scientifiquement un certain nombre des causes qui ont agi sur une œuvre littéraire par l'intermédiaire de son auteur.

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