DES EFBETS PHODUITS PAR UNE OEUVRE LITTÉRAIRE
S'agit-il de vie politique? Qui niera que les cltansons de Déranger et les pamphlets de Paul-Louis Courier n'aient été des armes redoutables contre le trône des Bourbons? Est-il question de religion? Le plus aveugle ne saurait méconnaître la puissance de destruction que les écrits de Montesquieu et de Voltaire ont eue sur la croyance au dogme catholique. C'est que les idées sont des forces; animées par la passion, elles renversent et elles édifient; elles transforment le présent; elles créent l'avenir; elles ne guident pas seulement l'humanité, elles la modèlent à leur image. Toute société, avant d'être réalisée, existe à l'état de rêve, de conception, de désir; et cela devient de plus en plus vrai à mesure que les peuples prennent d'eux-mêmes et de leurs besoins une conscience plus claire. Tel chant de guerre, né dans la fièvre de Tenthousiasme, a valu une armée; tel discours, prononcé à propos, a lancé des milliers d'hommes à l'assaut d'un trône ou d'une bastille.
La mode, à plus forte raison, suit souvent les impulsions de la littérature. Le héros d'un roman qui réussit se reproduit dans une foule d'imitateurs. Faut-il rappeler ce Seigneur des Yveteaux, qui, séduit par les bergeries de YAstrée^ s'improvise berger, porte la houlette et garde les moutons dans son parc avec une bergère de son choix? On n'a pas encore oublié quelle quantité de petits René, quelles contrefaçons de Don Juan les succès de Chateaubriand et de Bvron firent éclore au commencément de notre siècle.
Les historiens qui ont vu dans Rousseau et les philosophes, ses contemporains, les précurseurs et, pour mieux dire, les préparateurs de la Révolution française; les moralistes qui attaquent ou recommandent un livre, parce qu'il leur parait susceptible de corrompre ou d'améliorer les mœurs ; les législateurs qui punissent les provocations au crime commises et propagées par le journal ; tous ces hommes ont reconnu implicitement la répercussion que les âmes ont sur d'autres âmes, l'espèce de suggestion qui s'opère par Tintermédiaire de la parole ou de l'écriture. Les Essais de psychologie de M. Bourget ne sont pas autre chose qu'un effort pour démêler les influences exercées sur une génération donnée par les œuvres de la
génération précédente*. Il y a étudié les écrivains qui lui paraissent avoir fait passer le plus de leurs pensées et de leurs sentiments dans la jeunesse dont il faisait partie lui-même. 11 a noté aussi précisément qu'il la pu le genre d'action qu'Alexandre Dumas fils, Renan, Baudelaire et quelques autres ont eu, je ne dis pas sur tous leurs lecteurs, mais sur un groupe choisi de ceux-ci.
La voie est déjà grande ouverte à ces enquêtes fécondes : il reste à s'y enfoncer résolument; il reste surtout à perfectionner les méthodes employées, à en éliminer les chances d'erreur qu'amène l'intrusion de la question de goût là où elle n a que faire. La chose est délicate, non décourageante. Les résultats déjà obtenus sont garants de ceux qu'on a le droit d'espérer.
1. On me pardonnera d'indiquer seule ment en quelques mots ce que j*ai développé ailleurs. Voir : Les princes de la jeune critique, pp. 229-264, ou bien la Nouvelle iteoue, i*'' février 1890.