DES EFFETS PRODUITS PAR UNE OEUVRE LITTÉRAIRE
quelle mesure, si elle a obtenu un succès lent ou rapide, disputé ou presque unanime, éphémère ou durable. On peut noter à quelle partie du public elle a plu ou déplu et ce qu'on y a trouvé de louable ou de répréhensible. Les articles des journaux, les jugements des critiques sont en Toccurrence de précieux éléments d'information. On peut même mesurer approximativement jusqu'à quel point le succès d'une œuvre s'est étendu dans le temps et dans l'espace. Le nombre et la date de ses éditions et traductions successives renseignent sur la vitalité d'un livre. Interrogez le répertoire des théâtres, les programmes d'enseignement; regardez les morts que les vivants imitent ou combattent; tout cela fournit des lumières sur la durée des renommées.
Rien de plus instructif que de suivre dans ses vicissitudes la réputation d'un grand écrivain. Elle subit un mouvement de hausse et de baisse qu'on pourrait représenter par une courbe. Ainsi la gloire de Corneille, de celui que l'admiration passionnée des spectateurs du Cid et de Cinna avait baptisé le grand Corneille, décline à partir de 1660, pendant que celle de Racine monte à l'horizon comme un astre nouveau. A la fin du xvii* siècle, à partir de 1685 environ, quand le génie du poète a été sacré parla mort,sa mémoire se relève, témoin Crébillon père qui le prend pour modèle et Fontenelle qui le vante par esprit de famille. Au XVIII® siècle, ce siècle du joli, de l'esprit, des mœurs efféminées, nouvelle et longue éclipse. Voltaire, à chaque page de « ce diable de Jean Racine », s'écrie : Sublime! Sublime! En revanche, dans son Commentaire sur ou plutôt contre Corneille, il le traite, nous dit-il lui-même, tantôt en dieu, tantôt en cheval de fiacre, et je crains bien que les coups de fouet ne l'emportent de beaucoup sur les coups d'encensoir. La Harpe, écho docile du maître, répète et aggrave ces sévérités; et cette diminution d'estime, dont Corneille est victime, dure jusque vers la fin du règne de Louis XV. Mais la Révolution est proche; les caractères deviennent plus virils, les tragédies plus austères, témoin les œuvres de Marie-Joseph Chénier; aussitôt Corneille remonte dans l'opinion générale, pendant que Racine, considéré comme trop courtisan et trop délicat, y descend. Vive le poète patriote, qui a créé l'àme du vieil Horace ! On lui sait gré d'être un pro-
fesseur d'énergie, d'héroïsme. Il est par là en harmonie avec les contemporains de la Ck)nstituante et de la Convention. Napoléon Taime et ladmire pour des raisons analogues, et quand il fait jouer ses pièces à Erfurth, devant un parterre de rois, il s'écrie avec conviction : « Quel homme! Je laurais fait prince I... » Survient le romantisme. Racine a le tort d'être trop docile aux règles, trop classique : des exaltés le traitent de polisson. Corneille, au contraire, bénéficie de ce qu'il a regimbé contre les théories d'Aristote, écrit des tragi-comédies et des comédies héroïques; c'est un ancêtre, un précurseur. El le va-et-vient continue jusqu'à nos jours. De 1870 à 1885, la France a subi un certain affaissement des caractères ; on s'est accordé à signaler chez elle, durant cette époque, une maladie des volontés, une certaine veulerie efféminée. Aussi les rôles ont-ils été renversés : Racine a de nouveau grandi, pendant que Corneille était rabaissé par les juges attitrés de notre littérature ; ils ont préféré la psychologie fine aux grands sentiments et à la force d'âme, preuve en soit les articles de MM. Lemaître, Brunetière, Anatole France, critiques si différents d'ailleurs, dont l'accord sur ce point est d'autant plus significatif.
Alternatives curieuses, qui non seulement démontrent la permanence des effets produits par l'œuvre de Corneille sur les Français, mais qui permettent d'en noter avec une précision presque mathématique et la nature et la puissance dans les différentes époques de notre histoire!
On peut opérer dans l'espace comme dans le temps cette analyse qualitative et quantitative. Il suffit pour cela de franchir les frontières, de chercher dans les pays voisins jusqu'où s'est propagée une œuvre originale, comment elle y a été suivant les moments appréciée, traduite, adaptée, transformée. Quiconque ferait ce travail pour la Chanson de Roland ou pour le Cid en calculerait, si je puis m'expriraer ainsi, l'intensité de rayonnement.
Je n'ai parlé jusqu'ici que des effets littéraires de la littérature : mais elle en a d'autres qu'on ne saurait oublier. Si la société agit sur elle, elle réagit à son tour sur la société. Toutes les branches de la civilisation peuvent, suivant les circonstances, en ressentir le contre-coup.