La montagne
la moisson abondante, les subsistances faciles et Taisance assure la paix. S'ils avancent, Tannée est froide, pluvieuse, les fruits peu mûrs, les blés manquent et le peuple souffre. La révolution n'est pas loin. » — Il n'en faut pas davantage pour donner une nuance différente à la littérature de deux époques voisines.
Faut-il un exemple des effets littéraires dont peut être suivie une de ces convulsions de la nature que Thomme ne sait ni prévoir ni prévenir? Au siècle dernier, en 1755, le tremblement de terre qui détruisit Lisbonne devint aussitôt l'occasion d'un tournoi fameux entre deux rois de Topinion, Voltaire et Rousseau. Le premier se demanda avec tristesse ce que faisait la Providence pendant ces bouleversements qui engloutissaient tant de vies innocentes, et il posa une fois de plus cet angoissant problème de l'existence du mal physique sur la terre. Le second, partant de son hardi principe que « tout est bien sortant des mains de l'auteur des choses », défendit la théorie optimiste dans une longue lettre qu'il adressa au philosophe de Ferney. Voltaire ne répondit pas sur-le-champ ; mais sa réponse vint plus tard sous une forme inattendue. Ce fut le roman de Candide, qui doit ainsi naissance à un cataclysme géologique.
La transformation du milieu ne se fait pas toujours aussi violemment. Elle peut être et elle est en général lente et presque insensible. L'homme contribue à l'opérer par son travail, et de la sorte il modifie lui-môme les conditions où ses descendants vont se développer. Ainsi, delà Gaule ancienne à la France moderne, quels changements profonds ! Où sont les forêts impénétrables, les marais empestés? Voici que les landes ellesmêmes disparaissent peu à peu, vaincues et envahies par la culture. Or, avec la mystérieuse obscurité des forêts s'en vont certaines croyances, certaines terreurs. Adieu les fées, les sylphes, les lutins ! Qu'est devenue la peur du loup, qui met un frisson dans tant de nos vieux contes populaires? Les marais une fois desséchés, le chœur des follets ne sait plus où dérouler ses rondes nocturnes. A mesure qu'un pays est découpé en champs bien cultivés, sillonné dans tous les sens par des routes, l'humeur des habitants devient plus douce, plus égale ; leur esprit, lui aussi, s'ouvre, s'aère, s'assainit. Il se délivre des
antiques superstitions ; il devient moins poétique peut-être, mais plus raisonnable. C'est la règle, Buckle Ta justement remarqué. Partout où Thomme domine la nature, la raison prend le pas sur Timagination, la science sur la fantaisie exaltée. Partout, au contraire, où la nature écrase Thomme, dans le voisinage de Tocéan ou dans la haute montagne, quand il se sent petit et faible en présence de la tempête ou de Tavalanche, il y a persistance en lui des paniques de rhumanité primitive ; il trahit un penchant à ]a tristesse rêveuse, il croit au merveilleux, il se voit entouré d'êtres surnaturels ; dans sa foi, dans ses coutumes, dans ses fêtes, dans ses légendes, il garde au passé un pieux attachement, qui est une entrave au progrès des mœurs et des idées, mais qui a aussi quelque chose de touchant et de pittoresque.
Regardez la Bretagne. Presqu'île incessamment battue par Ja vague qui ronge et sape ses rocs de granit, pointe de terre qui supporte et brave, comme Téperon d'un navire, le choc fougueux de l'océan, contrée encore hérissée d'ajoncs et de broussailles, elle a doué la race qui l'habite d'une ténacité sans égale en même temps que d'une mélancolie mystique. Tournée vers le couchant, elle semble suivre des yeux et du cœur le soleil qui plonge dans les abîmes de la mer et les vieilles choses qui s'enfoncent dans la nuit du passé. Elle a été le refuge des druides et la forteresse inexpugnable des Celtes; fidèle à elle-même, elle se cramponne aujourd'hui d'une étreinte désespérée au catholicisme qui décline et à la monarchie qui s'en va; et en même temps vaincue dans sa lutte contre les vagues, perdant chaque mois, presque chaque jour, quelques-uns des siens au milieu des écueils, elle a peur encore des sorciers et des korrigans; elle est convaincue que tous les ans, à la Toussaint, les noyés remontent à la surface des eaux et pour rien au monde elle ne mettrait une barque à flot ce jour-là; elle abonde en légendes tristes ; elle est pleine de fantômes vagabonds ; — et par cela même elle a gardé une physionomie archaïque, qui, non seulement se reflète dans les œuvres de ses enfants, mais l'a rendue chère aux écrivains et aux artistes de notre siècle.
Sans connaître à fond les montagnards des Alpes, je les
connais assez pour savoir que des causes analogues ont eu chez eux des effets semblables. J'ai pu constater que la croyance aux sorciers, aux follets, aux dragons gardiens de trésors, aux êtres mystérieux et malfaisants, y était singulièrement vivace. J'ai pu constater que la menace perpétuelle des masses énormes qui les dominent, les emprisonnent et peuvent les étouffer, eux et leur village tout entier, sous un amoncellement de neige, de rocs, de débris, a développé en eux Fimagination aux dépens de la pensée.
Pour la France, ainsi que pour la plupart des pays d'Europe, le défrichement du pays, la multiplication des villages et des villes ont par une progression continue rendu possible une littérature élégante et polie dont le moyen âge n'a pu connaître les raffinements que par exception. On peut môme observer que, depuis le milieu du siècle dernier, la nature, cessant d'être une ennemie et un objet de terreur, est devenue pour nos écrivains une inspiratrice et un objet d'admiration enthousiaste. Rien ne montre mieux le renversement des rôles qui s'est accompli dans ses relations avec l'homme ; rien n'atteste mieux les victoires qu'il a remportées. En effet, de même que le montagnard (j'entends le montagnard pur, non affiné et non gi\té) appelle la montagne « le mauvais pays », l'homme redoute et n'admire pas les torrents, les ravins, les escarpements, tant qu'il y voit un danger et un obstacle permanents. Il n'apprécie la nature rude et sauvage que le jour où la nature civilisée lui permet d'arriver sans trop grand effort aux parties qui ont échappé à son action et de regarder sans crainte et sans arrièrepensée des forces imposantes contre lesquelles il se sent ou se croit abrité. On n'a jamais tant décrit et chanté les Alpes que depuis le moment où l'art des ingénieurs y a tracé des routes praticables, facilité l'accès des sommets et des gorges, où aussi les habitants des plaines, fatigués du spectacle uniforme de la campagne fertile et bien soignée, ont éprouvé le besoin d'un contraste violent et de nouveaux aspects. Le goût des voyages est alors né presque partout à la fois, et une foule d'œuvres ont surgi pour satisfaire ce goût, qui était chez nos grands-pères une rareté.
J*ai nommé les voyages. Ils ont sur la littérature des effets puissants. Ils agrandissent l'espace où elle va chercher des sujets ; ils lui ouvrent de larges échappées sur des choses encore inconnues ou mal connues. On peut aisément s'en rendre compte. Supposez qu'on vienne un jour à établir une communication entre la terre et quelqu'une des planètes qui tournent avec nous autour de notre soleil. L'hypothèse n'a rien d'extravagant. Elle est même vraisemblable. Elle a mérité l'attention de la science astronomique ; on a commencé à discuter les moyens d'une télégraphie astrale. Supposez le problème résolu, les habitants de notre globe pouvant échanger leur pensée avec les habitants de Mars ou de Vénus, si Vénus et Mars sont habités par des êtres intelligents, ce qui est probable. Sentez-vous quel choc donné aux imaginations, quel élan imprimé à la poésie, quel champ ouvert aux savants, aux historiens, peut-être aux psychologues ?
Eh bien! la découverte de l'Amérique eut, à l'aurore des temps modernes, un effet analogue. Elle contribua pour sa large part à la floraison poétique de la Renaissance, aux spéculations élargies des philosophes, à l'essor plus hardi de l'esprit humain. En ce temps-là toutefois, les voyages étaient lents, difficiles, périlleux. Rares étaient les voyageurs qui maniaient la plume. On voyageait pour conquérir des terres, de l'or, de l'ivoire, des esclaves; on ne songeait guère à partir en quête d'idées ou d'images. De nos jours les chemins de fer, les bateaux à vapeur, les routes qui escaladent ou éventrent les montagnes, les ponts qui franchissent les bras de mer, le télégraphe qui vous permet de rester à portée des vôtres, fût-ce à mille lieues de distance, les journaux qui sont aux aguets pour satisfaire la curiosité universelle par des récits d'aventures piquantes ou dramati-» ques, tout cela a créé, multiplié la race des touristes, fait pulluler les écrivains-voyageurs. Impressions recueillies à vol d'oiseau, notes, études, enquêtes, réflexions philosophiques, poèmes descriptifs, récits d'ascensions, de chasse, d'excursions, romans de mœurs exotiques ou cosmopolites, fantaisies à la Jules Verne, itinéraires à la Chateaubriand, pérégrinations amoureuses à la Pierre Loti, — comptez, si vous pouvez,
rinfinie variété d'œuvres qui démontrent cet élargissement du domaine littéraire, et vous comprendrez sans peine combien il importe de savoir en quels points précis chaque époque fixait les limites du monde connu.
8 3. — Il resterait à intervertir les rôles, à rechercher maintenant les effets que la littérature peut produire sur le milieu physique. Au premier abord, l'idée seule de cette recherche peut paraître bizarre. 11 y a apparence que l'action exercée sijr les astres par les millions de pages qui s'impriment sur notre pauvre petite terre n'est pas considérable. On ne voit pas la marche d'une étoile troublée par quelqu'un des livres qui excitent notre admiration ou notre colère. Le climat non plus ne semble pas en devoir être beaucoup modifié. Les tempêtes, la pluie et le beau temps n'obéissent guère aux injonctions qui peuvent leur être adressées par un écrivain, fût-ce un savant, fût ce un mage ou un journaliste.
Cependant, si étrange que soit le fait, la littérature a plus d'une fois contribué à la conquête, à la transformation de la nature. Et comment? En vulgarisant les résultats acquis par le labeur humain, en décrivant les pays lointains, en chantant les exploits des découvreurs de mondes, on contant les efforts des a\'enturicrs héroïques qui ont pénétré les premiers dans les déserts et les forêts vierges. S'il est vrai, comme je le disais tout i\ l'heure, que les voyages ont vigoureusement aidé au développement de la littérature, on peut dire, en retour, que la littérature Ta bien rendu aux voyages. Elle en a répandu le goût en éveillant les imaginations, en faisant briller devant elles le mirage de l'inconnu. Combien de grands voyageurs ont pris en des livres, dévorés par eux dans leur enfance, leur vocation d'explorateurs! Bernardin de Saint-Pierre, qui habita l'île de France, qui rêva d'aller établir une colonie en plein cœur de l'Asie, sur les bords de la mer d'Aral, avait à peine huit ans qu'il s'enfuyait de la maison paternelle pour vivre de racines et d'eau pure, comme les Pères du désert, dont il avait lu ou entendu lire les légendes. 11 n'alla pas très loin, cette fois-là. Après avoir mangé les provisions qu'il avait emportées dans un petit panier, il se sentit grand'faim. 11 attendait avec quelque impatience les corbeaux qui devaient le nourrir, comme ils
firent pour saint Paul, ermite. Mais il ne voyait rien venir et s'inquiétait, quand il aperçut sa bonne, qui le cherchait, et qui ramena au logis, moitié content et moitié fâché, Taventureux bambin.
Uu romancier de notre siècle a marqué fortement Faction des récits de voyages sur une imagination vive de femme qui s'ennuie. C'est Flaubert que je veux dire. Le romantisme avait excité dans une quantité d'âmes une fièvre intense de voir du nouveau, de changer de vie en changeant de lieu, de se mettre en quête par le monde de sensations artistiques et imprévues. II était convenu alors que le voyage était ce qu'il y avait de plus poétique, surtout s'il était agrémenté de quelque accident, comme diligence versée, rencontre de brigands, route perdue dans la nuit, etc. On peut suivre l'effet de ces excitations sur une femme claquemurée dans la banalité d'une petite ville de province, dans l'uniformité d'une vie casanière : M™* Bovary rêve de voitures qui l'emportent, au galop de quatre chevaux, vers de vagues pays à noms sonores. « Dans des chaises de poste, sous des stores de soie bleue, on monte au pas des routes escarpées, écoutant la chanson du postillon qui se répète dans la montagne avec les clochettes des cljèvres et le bruit sourd de la cascade. » Le rêve que raille le romancier, il le fait pour son propre compte, et il le réalisera en partie, quand il parcourra l'Egypte ou l'Espagne. N'est-ce pas lui qui s'écrie (octobre 1847) : « Penser que peut-être jamais je ne verrai la Chine ; que jamais je ne m'endormirai au pas cadencé des chameaux ; que jamais peut-être je ne verrai dans les forêts luire les yeux d'un tigre accroupi dans les bambous!... »
Combien d'autres ont eu des regrets ou des aspirations semblables ! Combien sont partis sur la foi d'un livre séducteur pour des contrées mal connues, poétisées par la distance î Combien de colonies sont nées d'un roman, d'un poème, d'un récit qui avait fait une profonde impression sur des âmes jeunes et naïves! Ainsi s'établit cette vérité paradoxale que la littérature a contribué pour sa petite part à changer la face du monde qui nous environne.
Je m'arrête. Malheur à l'écrivain qui veut tout direl C'est enlever aux lecteurs le délicat plaisir de collaborer avec lui, de
laisser leur pensée courir à côté de la sienne et au delà. Si j*aî pu ouvrir des échappées par où passent quelques rais de lumière, que d'autres y plongent plus avant et y découvrent des vérités que j'ai réussi seulement à faire entrevoir. Je les remercierai d'avoir fait un pas de plus vers les vastes théories, espoir et but de la science future.