La Justice, prologue
Asâurément, ces seotiments divers peuvent dépendre de tRile ou telle prédisposition individuelle; mais ils se rattachent le [jIiis souvent à de grands systèmes scientifiques ou philosophiques. 11 est visible ainsi que les invectives passionnées de Concourt, la conception mélancolique de Suliy Prudhomme et les théories de Darwin sur la lutte pour la vie sont des choses rJu même temps, trois formes d'une seule et même idée qui llultait dans l'air ambiant.
Il ne suffit pas d'observer les diverses conceptions du monde e.xiérieur qui se concilient ou se heurtent dans une société. On duit se demander quelle partie de la nature a le don d'attirer l'altention ou la sympathie. Je sais tel siècle où les iles ont été à la mode : c'est le xviii*. Les robinsonnades y pullulent : vous Irrjuvez déjà dans Fénelon l'Ile de Calypso et l'Ile des Plaisirs ; Miirivaux vous montre l'Ile de la Raison et l'ile des Esclaves, terres fabuleuses qui ne figurent pas (et pour cause) sur les cartes ; Diderot place ses rêveries amoureuses et sociales dans l'ile d'Otaïti. N'est-ce pas Amiel qui a forgé le mol d'intularilé, pour désigner la tendance de Jean-Jacques à s'enfermer dans \e cadre étroit d'un territoire insulaire?
n Rousseau, écrit-il ', qui mettait le Robimon au-dessus de tous les autres livres, s'est toujours senti attiré par les Iles. .Nul séjour ne l'a plus enchanté que l'île Saint-Pierre. Après l'avoir quittée, son refuge est la Grande-Bretagne ; mais cette ili' était trop vaste. A plusieurs reprises, l'ermile de Montmoniicy a fait des démarches peu connues pour émigrer en quelque ile de la Méditerranée; il a songé à Minorque, à Cliypre, à la Corse. C'est une harmonie secrète qui a fait déposer sa dépouille dans i'Ile des Peupliers, à Ermenonville: oL plus tard ériger, à Genève, sa statue dans l'ile qui porte son nom. Quel est, en effet, le symbole le plus naturel du génie de Rousseau? Une fie volcanique, émergeant de l'immensité bleue, avec son panache de fumée, une ceinture d'écume, un manteau de verdure et une couronne de fleurs. » — J'allais oublier Bernardin de Saint-Pierre qui place dans
1. J.-J.Boiuteau Jugé par les Genevoia (faujounThui, li^9, p. 37.
nie de France sa printanière idylle de Paul et Virginie, A un autre moment, les lacs auront la préférence. Ce fut le cas au commencement de notre siècle. ChenedoUé, Lamartine, Sainte-Beuve sont nos lakistes. Ce n'est pas sans raison que le Lac fut et demeure la pièce des Méditations la plus populaire. Ce n'est pas sans raison que Musset, dégoûté par les imitateurs de son grand devancier, raille
les rêveurs à nacelles, Les amants de la nuit, des lacs, des cascatelies.
Des époques se sont éprises de jardins réguliers et géométriques, peuplés de statues et d'arbres qu'on taillait en pyramides, en cônes, en éventails, c'est-à-dire qu'elles ont aimé la nature parée, pomponnée, civilisée, humanisée, artialhée, comme eût dit notre vieux Montaigne. D'autres ont préféré les rochers escarpés, les ravins embroussaillés, les sites sauvages qualifiés tout d'abord de romantiques.
Chacun .sait combien il a f^illu d'étapes au goût français pour s'élever peu à peu, à partir de Rousseau, de la foré*, et de la prairie plus gracieuses encore que grandioses, jusqu'aux âpres et tragiques splendeurs des hautes régions alpestres. Il a fallu une centaine d'années et un bon nombre d'initiateurs pour que la rude majesté des sommets glacés, leur silencieuse et formidable solitude fût comprise et sentie par les descendants des habitués de Versailles et de Trianon. Chateaubriand, M"* de Staël avaient encore de superbes dédains pour la montagne.
La mer aussi n'a conquis les âmes que par degrés. Longtemps elle n*a été qu'une chose effrayante, horrible, insensée, fertile seulement en naufrages et en dévastations. Il a fallu presque un siècle d'apprentissage à la France pour goûter et surtout pour rendre la magnifique horreur de ses tempêtes ou les séductions de ses perfides sourires. Pendant que chaque été emportait dans les vallées et sur les glaciers des Alpes des caravanes de plus en plus nombreuses, un mouvement simultané a entraîné sur les plages de la Normandie ou de la Bretagne une foule croissante, ravie de jouer avec l'océan et d'en contempler l'éternelle mobilité. Poètes et romanciers ont alors
G. Renard. 10
CAUSES ET LOIS DE L'ÉVOLUTION LlTTÉn.VIRE
rivalist^ d'ardeur pour le chanter, pour le décrire ; el les romaas de I.nli. par exemple, ont su nous faire voir les moussons de lii miT des Indes aussi bien que les brumes mystérieuses dont rislaiide s'enveloppe au début de l'aulomne, comme un pays de fi'i'rie qui veut se dérober sous un voile aux re^^ards Indiscif l> des liommes.
lin voit par là combien II importe à l'Iiistorien de déterminer dans chaque période q»e\ est lo genre, el, si je puis ainsi parler, quel est le degré des beautés naturelles qu'on a su y apprécier.
J'oserai ajouter qu'il existe un accord curieux, très explicable d'ailleurs, entre ce qu'on aime dans le inonde extérieur et ce qu'on préfère dans le monde intérieur. Cela est bien visible à l'époque romantique. Bn même temps que lésâmes, lassi's de la nature arrangée, asservie par l'iiomme, revenaienl vers ta nature libre el indomptée, le dégoùl pour les mensonges, les petitesses et les vulj^arités de la société civilisée rejetait plus d'un écrivain vers l'humanité rude et fiusle des ûges ou des pays barbares. Ainsi Mérimée, pour n'en pas citer rfanlre, plus enclin à rejfarder au dedans qu'au dehors, se l>laisait à décrire en style assorti des états d'âme violents, des caractères âpres, des éclats de passion sauvages pareils aux paysages que les descriptifs el les peintres d'alors Jetaient sur le papier ou sur la toile.
Ce qu'on peut se demander encore, c'est vers quelles contrées se portent les regards et les rêves des écrivains et du public. Chaque époque a son ou ses pays de prédilection. Le xviir siècle se partage entre l'Orient el l'Amérique; il oscille eiitie la patrie des .\fille pI une Nuits, du café, des sultanes, des (Illinois, des Persans et des Juifs et les fantastiques mirages de la Louisiane et de l'KIdorndo, tes prairies glacées des Hurons el des Iroquois, l'empire des Incas, tils du soleil, les savanes de Chactas et d'Atala. Si l'on me demandait la ville qui parlait le plus à l'imagination de nos romantiques. Je serais emlinrra'^sé : car il y eut, aux enlours de 1830, une orgie d'exotisme. Ce fut à qui se cliercherail en pays étranger quelque patrie idéale; on s'échappa par toutes les frontières. 11 est impossible à l'unité la diversité des préférences qui se décla-
rèrent en ce temps-là. Je pourrais dire cependant que Venise et Naples, Tolède et Grenade, Athènes et Constantinople (pardon! Stamboul, comme on disait par respect pour « la couleur locale »), sont au nombre des cités qui ont eu alors en France le plus d'adorateurs.
Quelle que soit la partie du monde qui a ainsi Thonneur d'être le plus avant dans la faveur publique, cela se trahit dans la littérature par une multitude de traits ; ce sont des mots nouveaux désifçnant des choses exotiques, fleurs, arbres, animaux; ce sont des comparaisons, des images, des sujets empruntés qui viennent enrichir le fonds national. A chaque moment de rhistoire, on retrouve des apports littéraires qui sont dus à cette préoccupation des contrées voisines ou lointaines. Mais ce n'est pas assez de constater les rapports du milieu physique et de la littérature qui peuvent être considérés comme de simples indices des goûts d'une époque ; il faut pousser plus avant et tâcher de mettre en lumière les phénomènes physiques qui peuvent être regardés comme des causes véritables de phénomènes littéraires.
§ 2. — Parmi les causes physiques dont l'action peut être sensible dans la courte durée d'une période, il en est d'accidentelles, il en est de permanentes.
11 peut se produire une catastrophe qui se répercute dans Tœuvre des écrivains. La peur seule d'un cataclysme a suffi parfois. La simple apparition d'une comète a suscité des prophéties, des fantaisies funèbres ou railleuses. Bayle a pris prétexte d'un fait semblable pour émettre ses idées sur la tolérance religieuse. Nul n'ignore de quelle épouvante l'approche de l'an 1000 frappa les imaginations. 11 peut se produire aussi un changement momentané de climat, et la chose est grosse de conséquences. Il n'est pas indifférent, même au point de vue littéraire, qu'une nation traverse la série des vaches grasses ou des vaches maigres. Il suffit de quelques degrés de plus ou de moins dans la moyenne de la température pour qu'une époque s'éclaire d'un rayon de gaieté ou s'embrume de tristesse. « Si les glaciers reculent, écrit Michelet *, l'été est fort,