CHAPITRE VII
Quand on entend poser celte question : Des rapports de la littérature et de Tétat économique d'un pays, on est tout d'abord tenté de se dire : Qulmporte, par exemple, à la littérature française que la France ait reçu de l'étranger cent mille balles de coton ou exporté cent mille hectolitres de vin ? En quoi la récolte des betteraves ou la fabrication de la soie peuvent-elles avoir réagi sur les œuvres des écrivains? N'est-ce pas s'amuser aux subtilités du paradoxe que d'établir un lien entre des choses de nature si différente?
Eh bien î non. Tantôt les deux ordres de phénomènes sont simplement concomitants. Tantôt la littérature est cause de certains phénomènes économiques. Le plus souvent, c'est le contraire. La littérature, comme un instrument très sensible, reproduit et indique les variations que subit la prospérité matérielle d'un peuple; ou bien elle doit certains caractères particuliers à la prédominance du commerce, de l'agriculture, de l'industrie.
Il s'agit de le démontrer. Je ne veux pas épuiser le sujet; il me suffira de présenter quelques aperçus qui mettent cette connexion hors de doute.
§ i. — Historiquement et logiquement, les phénomènes économiques sont antérieurs aux phénomènes littéraires. C'est ce que les anciens exprimaient par ce dicton fameux : Primum vivere^ deinde philosophari. (Vivre d'abord, philosopher en-
suite.) Cela revient à dire que Tart suppose une société où les besoins urgents de la vie sont déjà satisfaits; il faut du loisir pour goûter les œuvres des poètes ; il en faut pour les créer. Cela est vrai au début des civilisations ; cela reste vrai de nos jours. Comme le dit fort bien Guillaume de Greef dans son Introduction à la sociologie * : « L'inaction libre ou forcée est la condition sine qua non de l'art; à la différence du producteur ordinaire, l'artiste travaille irrégulièrement, à ses heures, c'està-dire quand le repos Ta rendu sensible et irritable...; c'est dans cet état nerveux que Thomme de génie inconscient et véritablement inspiré enfante ces créations en apparence subites et spontanées, mais, en réalité, jaillies d'une lente et considérable épargne d'accumulation d'énergie. »
Aussi y a-t-il une liaison perpétuelle entre l'état plus ou moins prospère d'un pays et les œuvres auxquelles ce pays donne naissance.
L'époque est-elle riche et heureuse ? La fécondité littéraire s'en ressent aussitôt. La production est plus active. Les fêles et la poésie vont volontiers de compagnie. La comédie, qui, chez les Grecs, naquit des vendanges, fleurit encore dans les époques de vie large et facile. Ainsi regardez les débuts du règne personnel de Louis XIV, de 1601 à 1G72 environ. La France est alors paisible et puissante; les coffres de l'État sont remplis: le commerce cherche et trouve des débouchés aux Indes comme au Canada. Colbert imprime un mouvement énergique à la marine marchande aussi bien qu'à l'industrie ; il administre avec une habileté prudente les ressources du pays. C'est aussi le moment où la cour et la ville, comme on disait alors, passent sans relâche d'un divertissement à un autre. Carrousels, ballets, opéras se succèdent à Vaux, à Paris, à Saint-Germain, et l'esprit est de toutes les fêtes. Benserade fait descendre du ciel les Muses et toutes les divinités pour célébrer la gloire du nouvel Apollon, du roi-soleil. Molière écrit pour les plaisirs de Sa Majesté des pastorales médiocres et des farces immortelles qui s'appellent l'Impromptu de Versailles ou le Bourgeois gentilhomme. Des libéralités, des pensions encouragent les écrivains
J. Première partie, p. 185. Paris, Marpon et Flammarion.
à se lancer dans la carrière, dégagés du souci de gagner leur pain. Combien d'œuvres doivent leur naissance à ces solennités et à ces largesses que rend seul possibles le bon état des finances publiques !
Mais traversons le siècle. Transportons-nous au temps où Louis XIV vieilli survit à sa grandeur et à sa fortune. La France est épuisée d'hommes et d'argent par les guerres qui durent presque sans interruption depuis le début du règne; le trésor est vide ; le roi est obligé de faire fondre sa vaisselle ou même de fabriquer de la fausse monnaie pour avoir de l'argent. On le voit un jour condescendre à recevoir et à promener lui-même dans le parc de Versailles un simple roturier, mais un roturier qui est le plus riche banquier d'alors, Samuel Bernard. Le grand roi daigne lui prodiguer des sourires et ces paroles obligeantes dont les courtisans étaient si avides et si rarement honorés. Et pourquoi cet excès d'honneur? C'est que le souverain a besoin des fonds amassés par son sujet. Les sourires du prince coûtèrent au banquier quelques millions qui passèrent de ses coffres dans ceux de l'État. Grand signe de détresse !
La^détresse est en effet profonde. L'expulsion des protestants a frappé l'industrie nationale d'un coup dont elle a peine à se relever. Les impôts multipliés ont tari la source où les ministres puisaient sans compter. Plus de bras pour cultiver la terre; en plusieurs provinces, les habitants obligés de mêler de l'argile à la farine pour faire du pain; de temps en temps, des émeutes terribles, émeutes de la faim et du désespoir; des hivers rigoureux qui tuent en germe l'espoir de la récolte future ; les laquais du roi mendiant aux portes du palais ; les grands seigneurs et même M"' de Maintenon réduits parfois à manger du pain d'avoine ; tel est le tableau qu'offre à la fin du grand siècle la France, près de faire banqueroute. Ceux qui observent cette ruine, ces tristesses se demandent déjà, comme fait Fénelon, combien de temps la machine délabrée pourra aller encore.
Or, que devient alors la littérature? Elle est en pleine décadence. Les grands écrivains de la période précédente disparaissent sans être remplacés. Boileau, sur le point de mourir,
entend lire une tragédie de Crébillon père et il s^écrie épou* vanté : « Les Pradon étaient des soleils auprès de ces gens-là. » Voltaire écrira plus tard, frappé de cette stérilité soudaine : a La nature fatiguée après avoir produit tant de beaux génies sembla vouloir se reposer. » Et ce ne sont pas seulement les œuvres qui sont moins nombreuses, les grands hommes qui sont plus petits; il y a aussi un changement profond dans l'esprit qui anime les auteurs.
Un esprit nouveau est né, esprit de doute, de libre examen, de critique, de révolte contre Tautorité, 1 esprit même du xviii* siècle. Il perce discrètement dans tous les domaines. Avec Fontenelle, avec Bayle, il sape à petit bruit les fondements des croyances religieuses. En matière politique, il se trahit par des satires voilées, par des projets de réformes, par une riche floraison d'utopies. On sait les rêves généreux et prématurés de l'abbé de Saint-Pierre. Fontenelle esquisse, à la façon de Platon, un Ëtat idéal qu'il intitule lAf Républiques et non seulement il y introduit Tégalité civile et politique, le suffrage universel, mais il va jusqu'à y proposer des mesures presque socialistes, témoin celle-ci : « Un homme qui offrira de cultiver les t'ires d'un autre mieux quHI ne les cultive y sera reçu en pa/nnt au propriétaire le revenu quelles lui produisaient, » Massillon prêche contre la guerre, demande ce que les siècles futurs diront de ces monuments ébvé^ pour éterniser la mémoire d'un carnage, rappelle qu'à l'origine tous les biens appartenaient en commun à tous les hommes et que la simple nature ne connaissait ni propriété privée ni partage. Le voilà qui apparaît, cet état de nature, dont on va tant parler jusqu'à la Révolution française ! Et Fénelon, dans son TtUémnque, propage cette haine de la société civilisée qui sera le point de départ de Rousseau. Quand il vante le bonheur des peuples de la Bétique (livre VII), on peut dire qu'il caresse un idéal anarchiste. Parcourez la philosophie du temps : même rébellion commençante contre la morale courante. Et enfin, dans le domaine littéraire, les règles, les sacro-saintes règles d'Aristote et de Boileau ne sont pas épargnées davantage : on réclame des tragédies en prose, on bafoue les anciens. Bref, c'est partout un mécontentement qui s'essaie, un désir timide encore
d'innovation, qui a pour cause, non pas unique, mais principale, la décadence matérielle dont la France est victime.
Voulez-vous voir un autre exemple des effets que produit la misère? Remontons plus haut encore dans le cours des âges. Regardons la France à la fin du xiv" siècle et au commencement du XV'. C'est le moment où le régime féodal se dissout, menaçant d'entraîner la France dans sa décrépitude. Le pays, envahi, ravagé par les Anglais, souffre à la fois des calamités de la guerre étrangère et des horreurs pires encore de la guerre civile. Or, la guerre, qui est toujours désastreuse, traîne après elle en ce temps-là plus de malheurs encore qu'aujourd'hui. Les paysans, rançonnés, massacrés, se réfugient dans les villes fortes, ou se terrent dans les forêts, « remettant tout, suivant l'énergique expression d'un chroniqueur, aux mains du diable />. Ils cessent de semer des moissons destinées à être récoltées par d'autres, et alors la disette décime cités et villages. La peste est amenée par le nombre des morts qui gisent sans sépulture ou par l'entassement de la population dans des enceintes trop étroites. Guerre, famine, épidémie forment ainsi un cercle meurtrier dont il est bien difficile de sortir. Ajoutez que les soi-disant défenseurs du sol national, les soldats, sont autant et plus à craindre que les ennemis. Ils vont tuant, brûlant, pillant, et ils sont désignés par la terreur populaire sous les noms significatifs de Ton^leurs^ Hous/filleurs, Ecorcheurs.
Or, cherchez en ce temps-là de grandes et belles œuvres I Vous ne trouvez rien que quelques poésies qui ressemblent à des plaintes, des ballades dont l'une des plus connues a pour refrain : Ça! Ça! de l'argent ! L'histoire littéraire du temps laisse une lugubre impression de vide. La nation, qui deux siècles plus tôt fournissait l'Europe de contes, de romans, de poèmes, borne ses efforts d'invention à traduire en prose ce qu'elle avait dit en vers, à se répéter lamentablement comme une vieille qui radote. La langue garde surtoutja trace indélébile de cet affaissement de la société. Il arrive au français ce qui était arrivé au latin lors de l'invasion des barbares. Plus de règles. Les manuscrits contemporains sont criblés de fautes énormes. Une véritable anarchie grammaticale où se perdent
G. RsKARn. il
les écrivains et encore davantage les copistes. Une ignorance profonde des formes les plus simples. La langue d'oïl ne possédait que deux cas : certes, ce n'était pas un mécanisme très compliqué; mais, dans cet âge enténébr\ c'était encore trop pour les intelligences et, quand Tordre renaquit, quand la France fut sortie du chaos, le français moderne, fils de la langue d'oYl, avait perdu sur la route un des deux cas qui embrouillèrent si fort les bonnes gens de cette malheureuse époque.
î^ 2. — Si le degré de prospérité du pays influence ainsi la marche de la langue et la littérature, il en est de même de la forme particulière ou dominante que prend le travail national. Il n'est pas indifférent de savoir si Yagricullure, le commerce ou Vindusirie a la première place dans la société.
11 y a des époques plus agricoles que d'autres dans la vie d'une nation. Une époque pareille se présente au lendemain des atroces guerres de religion qui ont ensanglanté le xvi" siècle. Sous le règne réparateur de Henri IV, le souci du roi et de ses ministres se porte avec prédilection sur les besoins de l'agriculture. On connaît la fameuse poule au pot qu'il souhaite aux paysans. « Labourage et pâturage sont les deux mamelles de la France », dit Sully à son tour; et on le voit tracer de grandes routes ombragées de beaux ormes, planter des mûriers, dessécher des marais, protéger les villageois contre les violences des gens de guerre et la rapacité des usuriers.
Le contre-coup littéraire de ces préoccupations agronomiques
ne se fait pas attendre. Olivier de Serres publie aussitôt un
ouvrage qui a pour titre : Le théâtre de V agriculture et'mesnage
des c/iam/}s. Et, pendant que les éditions s'en multiplient, paraît
un autre ouvrage dont la vogue durera (chose curieuse) à peu
près aussi longtemps que celle du livre précédent. C'est YAstrée^
du sieur Honoré d'Urfé, ce roman pastoral qui met en scène
des bergers et des bergères enrubannées plus habiles à deviser
d'amour qu'à conduire des chèvres et des moutons. A coup sûr,
nous sommes loin avec lui de la vraie vie des champs; et
pourtant certaines descriptions de la vallée du Lignon nous
sortent du monde convenu où il nous promène. Du même
temps sont les Bergeries de Racan, une pastorale dramatique
cette fois, comme il y en eut bientôt par dizaines. Oh ! les per-
sonnages qu'on y rencontre sont d*étrange nature ! Des bergers vêtus de soie, qui sont poètes, musiciens et qui parlent comnie des livres ; des bergères, jolies, aimables, précieuses. Le décor est asisorti aux personnages! Est-ce la campagne? Est-ce un grand parc? On ne sait trop; on y trouve des moutons bien blancs et bien peignés, dignes d'avoir pour les garder des Alcidor, des Daphnis, des Sylvie, des Amaranthe. Les noms les plus harmonieux s'y sont donné rendez-vous. L'unique souci de tous ces êtres privilégiés (ai-je besoin de le dire?), c'est l'amour. Je ne vois que noms entrelacés et gravés sur les arbres, berceaux favorables aux doux entretiens, grottes qui retentissent du son de la flûte.
Les rochers et les bois ri entendent nuit et jour Que de pauvres bergers qui se plaignent d* amour.
Dans ce monde enchanté, les hommes abordent les femmes en leur disant : Mon soleil I Mon âme! Et les femmes répondent aux hommes en les appelant : Mon mieux! Mon tout!
Merveille cftct-tas, chef-d'œuvre de notre âge,
dit le berger à la bergère, et la bergère répond au berger : Beau chef-d'œuvre des deux, agréable pasteur.
Dans tout le cours de la pièce, c'est ainsi un assaut de galanterie, un tournoi d'esprit et de courtoisie. L'amante malheureuse soupire une élégie. L'amant au désespoir exhale sa douleur en une chanson. Mêlez à tout cela des satyres qui représentent la brutalité, un peu de magie, des danses champêtres, des travestissements, des vers coulants, faciles, des apostrophes aux oiseaux, aux forêts, à la nature entière, ajoutez-y comme dénouement des mariages où l'on voit des rois épouser des bergères ; vous aurez une idée de la façon dont une société mondaine transpose à son usage les mœurs villageoises, et du même coup vous aurez la preuve qu'à l'agriculture aimée et florissante correspond l'idylle dans le livre et sur le théâtre. L'idylle à son tour réagit sur la vie réelle. Un seigneur eut l'idée d'épouser une Philis de village et les deux époux, la houlette à la main, prirent plaisir à garder les troupeaux dans
le parc de leur château. Les dames de la cour, les femmes les plus illustres du temps s'habillent en nymphes ou en bergères, et C'est sous ce travestissement qu'elles ont légué leur portrait à la postérité.
Chaque fois que Tagriculture esl en honneur, tel est le spectacle qui s'offre à nous. Nous le retrouvons tout pareil à la fin dû xviii* siècle. Alors aussi il y a un réveil agricole qui met en mouvement les esprits sérieux. Les phijsiocratts proclament que la terre est la source de toute richesse. Ht c'est à qui raisonnera sur les blés, propagera la pomme de terre, discutera les avantages de la grande et de la petite propriété, proposera des modèles de charrue, etc. Aussitôt voilà que l'idylle reparaît, que la poésie pastorale retleurit. C'est un défilé de poèmes rustiques qui font, il est vrai, quand on les évoque aujourd'hui, reflet d'une procession de fantômes. « Un auteur de ce tempslà (1) écrivait mélancoliquement : « J'ai vu naître et passer devant moi : les Saisons, de Saint-Lambert; celles de Bemis; les Mois, de Roucher; Y Agriculture , de Rossey; la Nature champêtre, de Marnesia, les Fastes, de Lemierre ; les Jardins et l Homme des champs, de Delille! » I-a liste est longue et incomplète. Après les jardins, c'était le cerger qui avait l'honneur d'être chanté en quelques milliers de vers ; le potager avait son tour un peu plus tard, et les choux, les navets, les carottes, se présentaient au public plus ou moins poétiquement travestis.
La prose ne le cédait pas à la poésie. J'en citerai une ou deux preuves entre mille. Bernardin de Saint-Pierre n'est pas un ordinaire faiseur d'idylles. C'est un utopiste. Ecrire est pour lui un pis-aller ; son bonheur eût été d'être un fondateur d'Etat. Il chercha longtemps un pays où il put créer u une république d'hommes vertueux ». Il songea à l'établir au Brésil, à Madagascar, sur les bords de la mer d'Aral ; puis il se convainquit (|ue le siècle de fer où il vivait ne se prélait pas à cette résurrection des mœurs innocentes qui avaient dû, suivant lui, exister à l'origine des temps, et il se décida, non sans soupirer, à reporter dans le passé ses rêves d'avenir, à se réfugier dans l'antiquité, à imaginer en Arcadie un peuple de bergers et de