De Brazais
laboureurs vivant dans la paix, la candeur et la prospérité. « Les mœurs, disait-il, y sont patriarcales comme aux premiers jours du monde. Point de querelles entre les jeunes gens, si ce n'est quelques débats entre amants ; des inscriptions simples sur Técorce d'un hêtre ou sur un rocher brut conservent à la postérité la mémoire des grands citoyens et le souvenir des bonnes actions. La mort même, qui empoisonne tant d^ plaisirs, n'y offre que des perspectives consolantes. Les tombeaux des ancêtres sont au milieu de bocages de myrtes, de cyprès et de sapins. » L'heureux pays, n'est-il pas vrai ! Comme il ferait bon y vivre et même y mourir!
Le malheur esl que ces Edens sont des paradis perdus dont on n'a jamais su retrouver l'entrée. N'importe! Ils abondent dans les œuvres des poètes et des romanciers. La recette pour en fabriquer de pareils est si vieille et si connue qu'on pourrait la résumer en ces termes : Prenez deux ou trois couples de bergers et de bergères; parez-les de tous les charmes, de toutes les grâces que vous pourrez imaginer; faites-les tous, cela va sans dire, amoureux; mais que des rivaux jaloux et des parents sévères traversent leur bonheur. Donnez à tous ces personnnages un cœur si tendre, si tendre,, qu'ils tombent en pâmoison à la première émotion vive ; prêtezleur avec prodigalité un talent merveilleux pour jouer de la flûte, composer de petits vers galants et débiter des madrigaux, comme celui-ci :
Si je dis qu'elle esl la plus belle Des b^'rgères de ce hameau, Je n'aurai rien dit de nouveau :
Ce n'est un secret que pour elle.
Couvrez les troncs des peupliers d'inscriptions langoureuses^ faites retentir les grottes de soupirs et d'élégies plaintives. Que l'amant meure d'amour... plusieurs fois et envoie à son amante ces adieux éplorés : « Dites-lui que mon dernier soupir sera pour elle, qu'en expirant je prononcerai son nom, que son image adorée me suivra jusque dans la tombe... », ce qui n'est pas trop mal rédigé pour un berger. Que des torrents de larmes
arrosent les prairies et gonQeut les ruisseaux; car, comme le dit un poète compatissant :
Ainsi toujours les cœurs sensibles Sont nés pour être malheureux.
Placez le tout dans une contrée où les rivières aient Tobligeance de ne jamais noyer les désespérés qui s'y jettent, où les gens de guerre épargnent toujours les amants infortunés qui veulent se faire tuer. Puis, à la fin, que tout le monde obtienne ce qu'il désire; que la constance inébranlable des héros soit récompensée; que tout se termine par des noces et des chansons; que le lecteur puisse, comme dans un conte de fées, conclure par la formule consacrée : « Ils furent heureux et eurent beaucoup d'enfants. »
Voilà comment, dans la seconde moitié du xvm* siècle, on fait un roman pastoral, et, si vous en doutiez, relisez Tœuvre de ce sentimental capitaine de dragons qui s'est appelé M. de Florian. C'est les yeux fixés sur son Estelle que je viens de décrire ce monde enchanté. On aura remarqué comme il ressemble à celui que Racan nous a présenté dans ses Bergeries, A un siècle et demi de distance, les mêmes causes ont produit les mêmes effets ; tant il est vrai qu'une société ne peut se passionner pour l'agriculture sans faire naître aussitôt, comme autant de fleurs champêtres, une quantité d'œuvres inspirées par la vie des champs !
§ 3. — Le commerce, lui aussi, apporte son contingent à la vie intellectuelle d'une nation. Dans les époques où il est dans toute sa vigueur, ce ne sont que marchands voyageant d'un bout de la terre à l'autre, sillonnant les mers, échangeant des produits de toute espèce avec les nations étrangères, semant des colonies françaises sur toute la surface du globe. Or l'échange des marchandises amène l'échange des idées. Le vaet-vient d'un peuple à l'autre prépare et opère en partie la fusion des races. Dans ces rapports perpétuels avec des hommes ayant d'autres lois et d'autres mœurs, l'esprit s'élargit, apprend à supporter des idées nouvelles, à goûter des formes imprévues du beau ; l'amour-propre national y perd de sa naïve infatuation.
Le goût des voyages, inhérent aux commerçants (témoin les
Anglais qui sont le peuple le plus commerçant et le plus vagabond du monde), passe peu à peu aux autres classes de la nation. Le commerce active la circulation du genre humain, comme la course et la lutte font circuler plus vite le sang dans les veines. C'est lui qui a porté le drapeau et la langue de la France en des pays lointains, restés dès lors de petites Frances exotiques d'où nous arrivent à certains moments des œuvres originales d'une saveur pénétrante. Ainsi, par qui nous ont été révélés le ciel de feu et la végétation luxuriante des tropiques? Par des hommes nés à l'île de la Réunion, à l'Ile de France, ou conduits là-bas par les hasards d'une vie aventureuse. Bernardin de Saint-Pierre a vécu en qualité d'ingénieur parmi les pamplemousses où il a placé son célèbre roman de Paul et Virginie, Chateaubriand a parcouru les savanes du Nouveau- Monde avant de rajeunir notre littérature pittoresque en les décrivant. Et, en notre siècle, est-ce que la littérature française ne doit pas ses peintures les plus éclatantes de la nature dans le pays du soleil et des bengalis à un poète créole, h Leconte de Lisle? N'est-ce pas par l'intermédiaire de ce Français, né entre la France et Tlnde, qu*a pénétré en nous la vision la plus nette et la plus puissante des jungles où le tigre est aux aguets et l'esprit des doctrines où respire le génie endormeur de l'Inde antique?
Le commerce, qui convie toutes les civilisations à ses expositions universelles, a contribué plus que toute autre chose à donner à la littérature de notre siècle ce caractère cosmopolite qui la distingue. De même qu'un salon parisien a été souvent de nos jours un fouillis de bibelots et de meubles où la Chine coudoie l'Amérique, où le Japon fraternise avec le royaume de Siam, de même les œuvres de nos écrivains empruntent quelque nuance à toutes les littératures du monde. Vous y trouverez des pantoums malais, des romans chinois, des japonaiseries tant qu'il vous plaira, des souvenirs de Taïti et des pampas, des tableaux vivants de l'Islande glacée et de l'Afrique brûlée. Or, dans tous ces pays, qu'on ne Foublie pas, explorateurs et commerçants sont entrés les premiers ; soldats, marins, et à plus forte raison écrivains et artistes ne sont venus qu'à la suite de ces précurseurs.
Si le commerce a ainsi ouvert des voies nouvelles non seulement aux produits de la France, mais à sa littérature, il lui a aussi, sans sortir de la métropole, fourni des aliments et des sources d'inspiration. 11 y aurait un curieux chapitre à écrire sur les rapports des Hnanciers et des gcMis de lettres. Les rois de la finance ont souvent exercé ce privilège royal de protéger les lettres. On se rappelle ce M. de Montauron que la reconnaissance un peu gauche de Corneille, mettant, comme dit Montaigne, de grands souliers à de petits pieds, comparait pour sa libéralité à l'empereur Auguste. On sait aussi la cour de lettrés dont s'était entouré le surintendant Fouquet qui trouva en eux ses amis les plus fidèles et ses défenseurs les plus vaillants. Mais les financiers n'ont pas été seulement les patrons des écrivains : souvent aussi, ils leur ont servi de plastrons; ils ont été pour eux des modèles qu'ils ont transportés tout vivants sur la scène ou dans le roman. Lesage les représentait dans son Turcaret sous des traits si peu flatteurs que les financiers du temps firent tous leurs efforts pour empêcher la représentation de la pièce. Et dans notre siècle, combien de fois la comédie n'a-t-elle pas exploité les ridicules ou flétri les expédients des faiseurs d'affaires ! La Bourse, avec ses fortunes si vite élevées et plus vite écroulées, est devenue un thème de satire pour les moralistes, les romanciers, les auteurs dramatiques. Les uns se sont plu, comme Ponsard, à opposer, ainsi que deux ennemis, l'honneur et l'argent. Balzac a incarné l'esprit d'intrigue et l'habileté, qui à force d'être malheureuse, finit par devenir malhonnête, dans son personnage si actif, si ingénieux, si roué de Mercadet. Alexandre Dumas fils lance cette épi* gramme à l'adresse des boursicotiers : « Les affaires, c'est l'argent des autres. » Emile Augier, contemporain de la fièvre de spéculation qui sévit sous le second Empire, revient dix fois à la charge contre les agioteurs. Tantôt il leur attache ce nom qui leur reste : Les effrontés. Tantôt il les signale comme un danger public {La contagion). Et je passe sur le nombre énorme de romans, de pamphlets, qui depuis lors ou auparavant ont représenté au vif les manœuvres, les travers et les vices de ces aventuriers de la fortune.
Il y aurait une contrepartie à opposer aux sombres couleurs
de ce tableau. Sedaine a fait dans Le philosophe sans le savoir^ un éloge très senti du commerce. Balzac a montré, par Thistoire de César Biroteau, que Thonneur commercial peut avoir ses héros. Zola a puissamment décrit la vie intense d'un de ces grands magasins où Tart de tenter la femme a été poussé près de la perfection (Au bonheur des dames). L'économie politique qui n'est pas toujours u de la littérature ennuyeuse », comme on Ta définie malicieusement, a consacré plus d'une page brillante au flot incessant de richesses qui roule sur toutes les grandes routes terrestres, fluviales ou maritimes du monde.
Mais le commerce ne s'est pas borné à fournir des sujets d'étude aux littérateurs : l'esprit de lucre, qui en est l'âme et qui a grandi si vigoureusement sous le régime de la ploutocratie bourgeoise, a de nos jours envahi la littérature ellemême. Et alors elle est devenue un métier autant et plus qu'un art.
Or, l'Art et le Métier ont des exigences contraires, et l'homme de lettres s'est trouvé tiraillé entre deux directions opposées.
— Produis vite et beaucoup, ordonne le Métier. Il faut vivre de ta plume. Puisque tu as eu le tort de naître sans rentes, mets ton talent en coupe réglée, débite en menue monnaie la cervelle d'or qui t'est départie. La valeur d'un livre est une valeur marchande; elle se mesure à ce qu'il rapporte. Ton seigneur et maître, c'est le public qui te paie; écris selon son goût, non selon le tien. Sois habile à flairer le vent et à changer d'orientation selon celui qui souffle. Sois tour à tour vendeur de romans épicés, de théories pessimistes, de nouvelles mystiques, de pièces à spectacle, de tout ce qui est à la mode du jour. Tu n'auras pas sans doute exprimé tes idées, tes sentiments, ta nature ; mais tu n'auras pas perdu ton temps et ta peine. Le prix de ta prose se sera élevé, chemin faisant, de vingtcentimes à un franc la ligne. Ton style n'aura peut-être pas autant gagné : mais cela n'importe guère. On a calculé qu'un chef-d'œuvre, comme les Maximes de La Rochefoucauld, n'aurait guère produit, au taux actuel, que sept à huit cents francs : c'est une somme misérable. Mieux vaut soigner ta réclame, comme un fabricant de chocolat, fonder, si tu peux, une usine
no CAUSES ET LOIS DE L*ÉVOLUTION LITTÉRAIRE
littéraire doDt tu seras le directeur. Taine a dit* : « Un homme n'arrive qu^à Vaisance par le travail qu il fait lui-même; s'il parvient à la richesse^ c'est par le ti^avail quil fait faire aux autres. » Tous les moyens sont bons pour multiplier la copie destinée à se transformer en bon argent. A Taide de jeunes manœuvres littéraires, dont tu remanieras et signeras les manuscrits, remplis de ton nom journaux, revues, théâtres. Ton œuvre sera éphémère : mais tu ne te soucies pas d'une gloire posthume, n'est-ce pas ; et tu auras pu te payer, ta vie durant, toutes les jouissances du luxe et même l'illusion du succès littéraire.
L'Art, lui, parle tout autrement. Il réclame des idées hautes et même, si possible, des idées neuves. Il exige effort et sincérité. Il dit à l'écrivain que l'on presse : — Le temps ne fait rien à l'affaire. C'est l'artisan et non l'artiste qui travaille à la vapeur. Dédaigne le profit facile des romans à la toise, des pièces bâclées, des volumes expédiés à la diable. Mets ton honneur à rester toi même, à ne dire que ce que tu penses et à le bien dire. Aie le respect de ton talent. Préfère l'estime des connaisseurs et la tienne propre à l'argent des imbéciles. Porte fièrement ta pauvreté et moque-toi des succès mal acquis. Je ne te promets pas un bon rang dans la course aux écus : mais tu auras la pure et profonde satisfaction d'avoir poursuivi de toutes tes forces et d'avoir traduit de façon personnelle ton rêve de beauté.
L'homme de lettres de nos jours entend perpétuellement ces deux voix. Celui qui suit les conseils de la première écrit, écrit, écrit, compile, compile, compile; il arrive ainsi à se faire bon an mal an une jolie rente, et il offre alors ce contraste paradoxal d'être souvent l'auteur de trente ou quarante ouvrages et d'être à peu près nul et non avenu pour Thistoire de la littérature. Celui qui veut demeurer artiste en dépit de tout est apprécié d'une petite élite ; mais, à moins d'une chance ou d'un talent extraordinaire, il se condamne à une demiobscurité qui a pour conséquence une certaine médiocrité de vie; il n'est pas coté sur la place: il est dédaigné des libraires