Les serments indiscrets^ acte I, scèoe vi
N'essayez pas de Tempècher de débiter ses sucreries; vous n'y réussiriez pas. — « Tu peux le passer de me parler d'amour, dit Silvia. — Tu pourrais bien le passer de m'en faire sentir, répond Dorante. — Ahiî Je me fâcherai, réplique Silvia. Tu m'impatientes! Encore une fois, laisse-là ton amour! — Quitte donc ta figure, riposte Dorante *. » Que faire avec cet intarissable complimenteur? Il ne reste qu'à le laisser dire et c'est à quoi se résignent sans trop de peine celles qu'il accable de ses déclarations.
C'est bien cet homme-là qu'on pourrait appeler « un confiseur déguisé ». Lubin, le paysan, est tout émerveillé de son abondance en doux propos, et il s'écrie * : « C'est un plaisir que de l'entendre débiter sa petite marchandise; il ne dit pas un mot qu'il n'adore. » Il arrive à Dorante d'être mécontent, maltraité, joué par une coquette '. On l'abandonne ; on rit de ses soupirs ; on se moque de sa langueur; on le renvoie aux bergeries. Vous croyez qu'il va se fâcher et rendre coup pour coup? Non vraiment. Il ne sait que s'affliger, la bonne âme ; son plus grand effort va jusqu'à nommer ingrate celle qui lui perce le cœur. Il s'écrie un instant : « J'ai besoin de tout mon respect pour ne pas éclater de colère. » Mais ne craignez rien ; l'éruption reste à l'état de menace. Il a beau, une fois seul, se plaindre qu'on l'assassine, qu'on lui plonge le poignard dans le sein, il supporte avec trop de calme ces blessures mortelles pour inspirer beaucoup de pitié. On pardonne aisément à l'auteur do l'assassinat.
Que ce paisible amoureux ressemble peu aux héros de notre théâtre contemporaiu, qur ferraillent si volontiers avec les femmes à fleuret démoucheté! Comme il les trouverait grossiers et sacrilèges, ce paladin vêtu de soie, toujours prêt à baiser la petite main qui le soufflette ! Est-il en guerre avec le beau sexe ; il ne connaît qu'une façon de le combattre : c'est de le fuir. Lélio, trahi par sa maltresse, s'est ainsi sauvé à la campagne, et, à l'entendre, quand on lui vante une femme aimable, c'est comme si on lui parlait d'une charmante vipère. Le voilà,
i. Le Jeu de V amour et du hasard,