V heureux stratagème^ acte 1, scène v
semble-t-il, bien armé de haine et de résolution ! Mais mettezle en présence de Tennemi et voyez comme il le ménage, comme il a peur de l'égratigner. « Si je parlais (dit-il à une... vipère qu'il voit pour la première fois), il pouirait m'échapper des traits d'une incivilité qui vous déplairait et que mon respect vous épargne. » Il aime mieux se taire que blasphémer. On ne saurait être plus aimable en refusant de l'être, et c'est le cas de dire des comédies de Marivaux ce qu'on peut appliquer à tant de pièces françaises :
Que jusqu'à : je vous hais, tout s'y dit galamment.
Les méfaits de l'influence mondaine sont plus graves encore, si l'on regarde les genres littéraires qui ont dos visées plus sérieuses et plus hautes.
La tragédie, à son souci perpétuel d'élégance et de noblesse, a dû, il faut l'avouer, une fâcheuse monotonie. Elle a péché par là contre la vérité en même temps que contre la variété. Elle a pu être accusée d'inventer à plaisir ces personnages implacablement guindés qui ne se détendent jamais en un sourire. Elle a fatigué par un décorum et une solennité qui font regretter souvent des beautés plus simples. Puis, à force de plier ses héros aux règles d'une courtoisie rafflnée, elle les a maintes fois affadis et faussés. Boileau signalait aux poètes de son temps le danger de :
Peindre Catoa galant et Brutus dameret.
Avis excellent et inutile ! Ils roulaient sur une pente irrésistible. Quand PyVrhus compare « sa flamme » pour Andromaque à l'incendie de Troie, quand il dit de lui-même :
Brûlé de plus de feux que je n'en allumai ;
j'entends un écho de la société précieuse. Quand je vois encore Racine transformer un Hippolyte ou un Bajazet en petit-maître ou en amoureux élégiaque, digne de figurer dans les galeries de Versailles, je retrouve le monde là où j'aimerais mieux ne pas le rencontrer. Et si le défaut est sensible chez un maître, que sera-ce chez les imitateurs? Le langage, lui aussi, s'ennoblit à l'excès. Un enfant parle comme un maître des^cérémonies.
Le jeune Eliacin s'exprime avec une aisance et une sôreté qu'on n'eût pas attendues d'un Age si tendre. Volliiire s'emporte contre un critique anglais qui a osé blâmer les paroles d'Arcas à Agamemnon, au début d'Iphigénie :
Avez-vous dans les airs entendu quelque bruit ? Les vents vous auraient-ils exaucé cette nuit ? Mais tout dort, et l'armée, et les vents et Neptune.
Et, comme le critique professe une préférence nationale pour la sentinelle qui répond dans Hamlel : — Je n'ai pas entendu trotter une souris.
« Oui, Monsieur, s'écrie Voltaire, un soldat peut répondre ainsi dans un corps de garde, mais non pas sur le théâtre, devant les premières personnes d'une nation, qui s'expriment noblement et devant qui il faut s'exprimer de même. »
En vertu de ce système, s'agit-il de rendre un détail familier, mais nécessaire; vite la périphrase académique accourt à la rescousse. Racine a besoin de faire savoir qu'Atalide est cousine de Bajazet. Mais cousine ! Quel mot trivial !
Il dira :
Du père d'Ainurat Atalide est la nièce ;
et les spectateurs devront faire in petto un petit calcul généalogique. Il veut parler de la robe verte du prophète qu'on arbore chez les Turcs en cas de péril grave. Cela devient
cet étendard fatal, Des extrêmes périls l'ordinaire signal.
Devinera l'énigme qui pourra ! Je pourrais citer mille travestissements du même genre; je n'en rappellerai qu'un. Legouvé (le père), dans sa tragédie Lamort de Henri /F, rencontra sur sa route le mot si connu : « Je voudrais que chaque paysan pût mettre la poule au pot le dimanche. » Une poule î Un pot ! Melpomène fait la moue. Voilà Legouvé fort embarrassé ! Le dimanche même, c'est, paraît-il, une chose terrible à exprimer en style noble. Il n'est pas jusqu'aux paysans qui sont bien difficiles à amener dans ce salon qu'est alors la scène tragique. Aussi quel détour, quel miracle d'adresse ! Il écrit :
Je veax enfin qu'au jour marqué pour le repos L'hôte laborieux des modestes hameaux Sur sa table moins humble ait, par ma bienfaisance, Quelques-uns de ces mets réservés à Taisance.
Ayant élaboré ce logogriphe, Legouvé dut être aussi fier de son ouvrage que Boilcau le fut le jour où il eut déguisé sous les plis d'une ample circonlocution son âge et sa perruque. Conséquence extrême, mais logique, de Tidéal aristocratique que poursuivit toujours et réalisa parfois notre tragédie classique !
Si nous passons h l'épopée, Voltaire, dans la Benriade, s'épuise en tours de force semblables, quoique un peu moins malheureux, pour faire entendre, sans user des mots du langage courant, la messe et le mystère .de l'Eucharistie. Au moment où le roi abjure, le Christ descend sur l'autel
Et lui découvre un Dieu sous un pain qui n'est plus.
L'auteur triomphe d'avoir ainsi fait entrer les dogmes théologiques dans le moule de l'alexandrin sans en compromettre la noblesse. Piètre victoire, qui n'empêche pas son poème entier d'être, à cause de son effort persistant pour polir son style et ses personnages, revêtu d'une teinte grisâtre qui efface et les caractères et les événements I
Parlerai-je de l'éloquence religieuse énervée par la crainte de hasarder un mot vif ou un reproche blessant; du sentiment de la nature entravé dans son expansion et peu à peu étouffé, parce qu'on daignait à peine entrevoir la campagne par les vitres d'un château et qu'il était de mauvais ton de nommer par leur nom veaux, vaches, couvée et villageois aussi? Diraije la critique et l'histoire impuissantes à comprendre les âges barbares, parce qu'elles se les figuraient à Tirnage des époques civilisées; la poésie lyrique à peu près tuée en son germe, parce que toute effusion personnelle est d'un homme « mai élevé », ainsi que disait Buffon en parlant de Jean-Jacques; enfin la vie du peuple et celle de la famille proscrites de la littérature comme choses basses et indignes de son attention? Tout cela est connu, mais prouve avec quel soin il faut étudier, sous les deux faces qu'ils présentent, les résultats de l'influence mondaine.
G. Rbnard. 19
vi 3. — Je n ai dit encore que les résultais généraiix de la vie* du monde. Ce n'est pas assez. Il conyient, dans chaque époque,, de noter le plus ou moins d'intensité, le plus ou moins d'importance qu'elle a eue. Il convient surtout d'analyser la couleur particulière à chacun des divers centres de réunion qui se sont, . tour à tour ou simultanément, formés ou désagrégés.
Ainsi la préciosité est un des fcuits ordinaires de la vie mondaine. Mais elle n a pas toujours le même caractère. Autre elle fut dans la chambre bleue de Thôtel de Rambouillet et aux Samedis de M"* de Scudéry ; autre encore, au temps de Fontenelle et de Marivaux, quand le fin^ le pensée comme on disait, sont devenus k la mode et trahissent une société d'esprit plus subtil et plus quintessencié que celle du siècle précédent.
Il importe de savoir s'il y a une cour et <iuel est le ton donné parelle. La cour de Louis XIV jeune est brillante et féconde en ballets, comédies, fêles galantes; celle de Louis XIV vieilli est morose et vouée aux sermons, aux tragédies bibliques, aux querelles de théologie; celle du Régent provoque et encourage une littérature décolletée et même débraillée. Un salon n'agît point de même sur les intelligences, s'il est présidé par une grande dame ou par une bourgeoise, par une femme de vie régulière ou par une célébrité du demi-monde; ceux qui fréquentaient chez Ninon de TRuclos étaient certainement poussés^ en un autre sens que les hôtes habituels de la protestante M™'' Necker. N'est-ce pas Sainte-Beuve qui a dit que l'Abbaye-au-Bois où M""*" Récamior trônait dans le demi-jour, comme une sainte dans sa chapelle, était de nuance gris-perle ? On n'en pourrait certes pas dire autant du salon de M"' de Staël en son château de Coppet; il était de teinte plus vive.
Il faut toujours chercher, pour chacun de ces petits milieux fermés, qujel en a été le grand homme, le favori, le Dieu mortel ; si la préoccupation dominante y fut politique, littéraire, philosophique; si la société qu'il admit fut triée sévèrement ou mêlée, nationale ou cosmopolite, parisienne ou provinciale, etc.
Mais ce n'est pas encore assez de parcourir et de définir avec précision les salons d'une époque. A coté d'eux existent, sans parler des assemblées qui ont, comme les Académies et les cénacles, un but spécialement littéraire, d'autres lieux de réu—
nions sérieuses ou joyeuses qui méritent d'arrêter Thistorien. Preuve en soit, à la fin du règne du grand Roi, ce groupe mal famé de libres viveurs et de libres penseurs, qui soupe, rime et s'ébaudit au Temple autour des princes de Vendôme, entretient à huis clos un esprit de moquerie, d'impiété,. de révolte et rattache ainsi, comme un chaînon vivant, 'la Fronde, qu'il rap-^ pelle, à la Régence, qu'il annonce. Un peu plus tard, le Club de l'Entresol rassemble un certain nombre de réformateurs en chambre qui donnent là carrière à leurs rêves et même à leurs utopies. Puis les cafés deviennent des lieux de discussion, rendez-vous d'oisifs, de littérateurs, de critiques, de nouvellistes. Michelet prétend quelque part que, si le xviu* siècle fut par excellence le siècle de la causerie et de l'esprit, il le doit en bonne partie à la noire liqueur, en ce temps-là nouvelle en France, qui vint donner plus de lucidité aux cerveaux et je ne sais quoi de plus nerveux à la pensée. Toujours est-il que les établissements où on la déguste voient s'essayer le journalisme naissant et s'organiser maintes fois des cabales erdes coteries littéraires. L'écho du renom dont a joui alors le café Procope s'est prolongé jusqu'à nos jours.
En ces endroits-là où il n'y a point de femmes et où les conventions mondaines sont réduites à leur plus simple expression, la conversation est plus hardie, plus débridée que dans les salons. Elle ne craint pas de remuer des idées ; d'aborder les grosses questions politiques et religieuses, si bien que la police croit utile de s'y glisser, invisible et présente, et que pour la dépister on invente un argot incompréhensible aux pi*ofanes. L'àme s'y appelle Margot; la religion, Javotte ; la liberté. Jeannette; Dieu, M. de l'Être. Qui sait si ce n'est pas dans ces foyers d'agitation philosophique que les écrivains du temps apprirent à se serrer les uns contre les autres, à former malgré leurs querelles un parti compact, à concentrer leurs forces éparpillées dans celte œuvre énorme et collective que fut l'Encyclopédie?
En notre siècle aussi, comment faire l'histoire de la chanson sans aller la chercher dans les nids où elle gazouillait avant de s'élancer à travers l'espace, dans le Caveau, séjour de la gaudriole au temps de Désaugiers et de Béranger, et, naguère.
dans les cabarets de Monlmartre où elle a donné tant de bons coups de bec et de gosier? Alphonse Daudet prétend quelque part ' que le <« vrai salon littéraire, le salon où des geas de lettres ou se croyant tels s'assemblent une fois par semaine pour dire de petits vers, en trempant des petits gâteaux secs dans un petit thé, ce' salon a bien définitivement disparu. » Je ne suis pas aussi sûr qu'il Tétait de cette disparition ; je croirais plutôt à une transformation; mais il est bien certain que telle brasserie, comme celle qu'il nous décrit dans le même li>Te ', ou comme celle qui fut, suivant Champfleury *, le temple où officièrent les pontifes du réalisme naissant, a eu sa part dans le développement de certaines écoles et de certains talents. Le fait seul que des salles ouvertes à tous, ennuagées de fumée, retentissant du [cliquetis des chopes et du bruit des disputes, peuplées de bohèmes en goguette et de vierges folles, ont remplacé des appartements luxeux et douillets où les voix, les pas, les sentiments et les idées étaient discrètement amortis, cela seul sufûraita révéler une orientation nouvelle de la littérature et h l'expliquer en partie.
Qui saura suivre ainsi dans ses variations sans fm la vie mondaine comprendra pourquoi la littérature française diffère si profondément de la littérature anglaise ou allemande durant notre période classique, et pourcpioi elle s'en rapproche à partir du romantisme.