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ternelle équivaut à se révolter contre lui. Bossuel, dans ses Oraisons funèbres^ représente comme des ennemis du Tout- Puissant, comme des rebelles à Tautorité divine, tous ceux qui en Angleterre ont ébranlé et renversé le trône des Stuarts, tous ceux qui en France ont, au temps de la Fronde, réclamé tumultueusement des libertés; Dieu apparaît ainsi comme le garant de l'ordre social, comme le protecteur particulier de la royauté de droit divin.
La religion ainsi comprise n'est pas un principe de vie intérieure, de perfectionnement moral, d'amour pour ses semblables. Elle a quelque chose de raide et d'impérieux; elle «se contente aisément de pratiques conventionnelles qui n'en- -traînent pas une conduite conforme aux préceptes de TÊvangile, d'un culte pompeux qui admet bien des accommodements avec le monde. 11 découle de là de curieuses conséquences littéraires. On est souvent étonné que le xvn" siècle, siècle de foi, surtout si on le compare au notre, n'ait pas inspiré d'éloquentes méditations religieuses comme celles de Lamartine et que la plupart des vers dévots, nés alors, soient d'une glaciale froideur ou même d'une remarquable platitude. On est frappé du divorce voulu qui exista entre la poésie et la religion : le christianisme •était proscrit, par Boileau, de la tragédie aussi bien que de l'épopée et ce n'est que par exception qu'il y pénétra. Comment expliquer ce phénomène, ([ui paraît étrange au premier abord? Il eut plusieurs causes sans doute; mais il faut l'attribuer en partie au caractère à la fois cérémonieux et intolérant que le catholicisme français eut dans cette époque, qui fut pourtant pour lui l'apogée d'une brillante renaissance. 11 fut alors chose d'Église et chose d'État, une matière réservée presque exclusivement aux prêtres et aux théologiens de profession, permise à peine aux laïques; les écrivains ne pouvaient y toucher qu'avec une prudence extrême et les poètes, en particulier, eurent les ailes liées par la nécessité de ne rien dire qui ne fût parfaitement orthodoxe.
Chez toutes les sectes, quoiqu'elles aient gardé certains traits <;onstants, il s'est produit des variations analogues dans la façon de concevoir les rapports de l'homme avec le divin et jpar suite avec la vie et l'art. La littérature réformée n^est pas
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la même dans les moments et dans les pays où le protestantisme peut se développer à Taise et dans ceux où il est réduit à lutter pour son existence. Au lendemain de la Saint-Barthélémy ou de la Révocation de TÊdit de Nantes, les idées et le langage des auteurs protestants prennent naturellement une virulence, une exaltation qui s'apaisent en des situations moins troublées. Les jansénistes, au temps de Pascal, ne pensent et n'écrivent point comme feront, aux jours de persécution, les convulsionnaires du cimetière Saint-Médard. Les jésuites, contemporains de la Ligue et vaincus avec elle, sont révolutionnaires, prêchent le régicide, lancent des pamphlets, cultivent réloc|uence populaire; devenus au siècle suivant confesseurs et directeurs des rois, ils auront des souplesses de courtisans, une morale facile, une connaissance approfondie de la casuistique, des façons di» parler onctueuses et doucereuses. Mais je m'arrête : j'en ai dit assez pour indiquer de quelles teintes diverses la même secte, suivant qu'elle est triomphante ou traquée, militante ou apaisée, peut colorer les œuvres littéraires composées sous son influence.
^A. — 11 faudrait ici mettre en regard la contre-partie, l'action de la littérature sur la religion,
11 est évident qu'elle s'est exercée tantôt pour, tantôt contre elle. Je crois peu utile de démontrer qu'elle a souvent opéré sur la foi comme un acide dissolvant. On prête à Voltaire ces paroles : « Je m'ennuie d'entendre dire que douze hommes ont suffi à établir le christianisme; je veux prouver qu'un seul homme peut suffire à le détruire. » Il est possible que ces mots, comme tant d'autres mots historiques, n'aient jamais été prononcés. Mais il est certain qu'ils résument la campagne entreprise par Voltaire et menée par lui durant sa vie entière avec une indomptable persévérance. Avec lui et avec la plupart des philosophes du siècle dernier la littérature travailla (on sait avec quelle passion et quel succès) à délivrer la raison humaine du joug pesant des dogmes, et c'est pourquoi depuis lors toute réaction religieuse en France s'annonce par un nouvel écrasement posthume de Voltaire et de ses compagnons
d'armes.
En ces moments où le mouvement de l'évolution, comme
roscillation régulière d'un balancier, ramène les esprits vers les croyances et les institutions ébranlées, la littérature change de rôle. Force neutre et flexible, qu'on peut ployer en tous les sens, elle est aussi bonne ouvrière de restauration que de démolition. Avec Chateaubriand, Lamartine, les adeptes du romantisme commençant, elle a été pour la théologie une auxiliaire d'autant plus efficace qu'elle était moins sermonneuse et plus mondaine ; elle a ramené les indiflérents et les tièdes aux offices par le charme de sa parole d'or; elle a ravivé le sentiment d'angoisse et de mélancolie que l'homme éprouve devant l'énigme de sa destinée, devant la mort qui l'engloutit avec toutes ses ambitions; elle a poétisé les ruines couronnées de lierre des vieux cloîtres écroulés, la mystérieuse pénombre des cathédrales, la voix lointaine des cloches éveillant même en l'homme qui ne croit plus les souvenirs de sa pieuse enfance; elle a dit et redit les aspirations inassouvies de l'Ame humaine vers l'infini de l'espace et du temps. Il y a eu ainsi dans la France de ce temps-là une renaissance littéraire et artistique du catholicisme.
L'Église catholique pourrait par suite répéter du corps de? écrivains ce que Corneille disait de Richelieu :
11 m*a fait trop de bien pour en dire du mal ; Il m'a fait trop de mal pour en dire du bien.
Mais si, suivant les temps, les lettres ont desservi ou servi la religion, si tour à tour elles ont raillé dans Tartufe l'hypocrisie dévote et dans M. Homais l'incrédulité niaise, on peut se demander, en considérant la série des siècles, ce qui l'emporte en somme de leurs effets destructeurs ou réparateurs.
Question difficile, à laquelle il est peut-être nécessaire de répondre par un subtil distinguo. Il semble que la littérature désagrège lentement en la religion ce qu'elle a de dogmatique et d'impératif, ce qui en est comme la charpente osseuse. Il semble en même temps qu'elle dégage et rende de plus en plus visible ce qui en est l'ame, l'essence, je veux dire le sentiment religieux qu'éveille soit notre ignorance de l'origine et de la fin des êtres, soit le contraste de notre existence éphémère et de notre faiblesse avec la perfection et l'éternité que nous rêvons.
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Les plus croyants des écrivains ont contribué sans le vouloir à élargir, à humaniser, même k laïciser la religion, à la dépouiller de son caractère de chose intangible et surnaturelle. Pascal, continuateur en cela de Calvin et des protestants, sécularisa la théologie, c'est-à-dire livra aux discussions des profanes les dogmes arrachés à Tombre du sanctuaire. Féuelon a mérité qu'on dît à propos de lui et de ses pareils : « Épaississez-nous donc un peu la religion qui s'évapore à force d'être subtilisée. » Chateaubriand a « romancé » le christianisme et la fleuri de fleurs parfois artificielles. A plus forle raison, des écrivains, indifl'érents ou hostiles, ont-ils introduit soit des tendances soit des idées hérétiques. Le théâtre et le roman ont singulièrement ébranlé le crédit de la morale ascétique, et les auteurs dramatiques, traités par Nicole d'empoisonneurs d'âme et maudits par Rousseau avec une égale àpreté, ont fait éclore en bien des c(purs les premiers germes de rébellion à l'égard des préceptes du catéchisme. La littérature, sans être aussi redoutable pour les dogmes que la science l'a toujours été par sa ferme volonté de ne rien admettre qui ne soit prouvé, est devenue, elle aussi, dangereuse pour eux, à mesure qu'elle a été pénétrée de l'esprit scientifique; l'histoire, la philologie, la philosophie, armées de méthodes sévères, ont critiqué les faits, les textes, les conceptions qui s'offraient à leurs regards aigus dans les livres dits sacrés, et nul n'ignore l'abatis qui s'en est suivi de légendes et d'erreurs données comme des vérités révélées. Le libre examen s'est ainsi peu à peu propagé, et les laïques, les profanes, réclamant le droit de dire toute leur pensée, ont fait lentement prévaloir cette grande idée de tolérance qui est le contrepied du pouvoir absolu que l'Église s'arrogeait jadis sur les intelligences. La littérature a certainement contribué pour une [large part i\ cet effritement de l'autorité dans le domaine spirituel, et l'Église s'en est bien rendu compte. Ce n'est pas sans motif qu'après avoir protégé les lettres dans les siècles où elles végétaient, dociles comme des enfants, dans la tranquillité close des monastères, elle les a poursuivies de son hostilité, combattues, condamnées, une fois que, douées par l'imprimerie d'une force inouïe d'expansion, elles se sont lancées hardiment â travers le
"vaste monde et ont appelé aux joies et aux luttes de la pensée les élites d'abord et les foules ensuite. L'opposition acharnée qu'elle a faite au développement de l'instruction populaire prouverait, à elle seule, la défiance et peut être la rancune qu'elle nourrit contre la vertu émancipatrice contenue dans les œuvres littéraires, du moment qu'elles se dérobent h sa tutelle et se proclament libres de toucher à ces grands sujets qui étaient jadis, au dire de La Bruyère, interdits à un homme né chrétien et français.
§ 5. — 11 me paraît superflu d'insister plus longuement sur la liaison des phénomènes littéraires et des phénomènes religieux ; mais je voudrais encore résumer les principales opérations qu'elle commande à l'historien d'une littérature.
llTaut suivre en chaque époque l'histoire de l'Église, noter si son influence allait croissant ou décroissant, dans quelles limites elle était contenue, et si elle a rencontré un de ces points d'arrêt qui se trouvent d'ordinaire pour toute puissance au lendemain d'un triomphe et d'un excès de prétentions.
Il faut relever le caractère spécial qu'a revêtu alors le catholicisme; quelle secte, quel ordre y dominait; quel saint, quel grand homme du passé y était pris pour modèle; quelle face du dogme y était exposée en plein jour et quelle laissée dans l'ombre ; si la première place y était donnée à l'Ancien ou au Nouveau Testament; s'il s'adressait de préférence au peuple ou bien à telle ou telle classe privilégiée ; s'il voulait parler à la raison, au cœur, à l'imagination, aux sens; quels étaient les sujets de controverse où il se complaisait, etc. Il faut regarder de près l'organisation de l'Église; savoir si elle fut gallicane ou ultramonlaine; en quel sens le pape la poussa; quels furent ses rapports avec l'État, sa richesse, ses moyens d'action; quelle part elle eut dans l'éducation de la jeunesse en général et des écrivains du temps en particulier.
Il faut soumettre à une enquête analogue chacune des sectes qui ont alors existé, et tracer ce que j'appellerai Ya'we religieuse de l'époque; j'entends l'espace compris entre les points extrêmes atteints par la foi et par l'incrédulité. Ces limites se déplacent incessamment d'une génération à une autre; tel qui fut rangé parmi les mécréants peut, vingt ans après, sans avoir
changé d'opinion, se trouver classé dans le gros des demicroyants; de l'aile gauche il a passé au centre sans avoir fait un mouvement.
Ce qu'il importerait surtout de connaître, c'est l'importance -rfelative des différents groupes. La statistique en est, je l'avoue, fort difficile à dresser dans la plupart des cas. Même de nos jours, pour les cultes reconnus par l'État, catholiques, réformés, israélites, les chiffres recueillis par les recensements officiels sont sujets à caution, et quand il s'agit de supputer en un moment donné le nombre des diverses variétés de libres-penseurs, la difficulté devient à peu près insurmontable. Il faut bon gré mal gré se contenter d'approximations, et il en est de même lorsqu'on veut se rendre compte des sympathies plus ou moins déclarées que les hommes de certains temps ont eues pour des religions anciennes ou lointaines. 11 est pourtant nécessaire et intéressant de savoir que, par exemple, lors delà Renaissance, il y a eu un réveil du paganisme dont on trouverait la trace dans l'œuvre de Ronsard et de bien d'autres : qu'au dix-huitième siècle les surates du Coran ou les maximes de Confucius, témoin les écrits de Montesquieu, de Voltaire, du marquis dArgens, ont eu parmi les philosophes une sorte de popularité; que dans notre siècle le bouddhisme, preuve en soit la poésie de Leconte de Lisle ou de Jean Lahor, a rencontré en France des amis et presque des fidèles.
La littérature reflète toujours ces fluctuations des opinions religieuses, et les sujets traités, les tendances, le ton, le style des œuvres littéraires en portent la marque ineffaçable.