CHAPITRE XIII
§ i, — Il serait oiseux de prouver que les^mœurs inlluent sur la littérature, puisque la littérature se donne souvent pour tâche de les reproduire. 11 ne me semble pas beaucoup plus nécessaire de prouver que la littérature réagit à son tour sur les mœurs : on sait assez que les personnages créés par les poètes ou les romanciers servent fréquemment de modèles aux jeunes gens; que les sentiments ou les idées exprimés dans des ouvrages qui réussissent peuvent devenir ainsi des motifs d'action. D'ailleurs Tinstitution de la censure, la police de la presse, la loi qui permet de déférer aux tribunaux les livres trop scandaleux sont autant d'actes de foi dans reffet moral, ou, si Ton veut, immoral que peuvent avoir certaines œuvres.
Mais si la liaison de l'état moral et de l'état littéraire d'une société n'a pas besoin d'être démontrée, on se heurte, quand on veut la préciser, à plusieurs difficultés.
La première est de connaître exactement l'état moral d'une société à un moment donné. Rien qui varie davantage d'une époque à une autre. Sans doute, on entend dire à chaque instant : « Le cœur humain est toujours le même; les vertus et les vices d'aujourd'hui sont ceux d'hier et ceux de demain. Nous n'avons rien inventé depuis les anciens en fait d'orgueil, de sensibilité, de cupidité. » — Cela est vrai et faux à la fois. Oui, les passions essentielles qui poussent l'homme, comme les vents qui font mouvoir les ailes du moulin, sont à présent les mêmes qu'autrefois, et, comme autrefois, ces forces font du
bien et du mal. Mais aussi la combinaison de ces éléments éternels varie incessamment ; vices et vertus changent suivant les temps et de forme et d'intensité; la moralité dans Thumanité et même dans une seule nation a son va-et-vient, sa hausse et sa baisse, autrement dit son évolution.
Pour déterminer à quel niveau elle est dans une époque, il faut d'abord se défaire d'un préjugé vulgaire. Pour beaucoup de gens, immoral signifie ce qui blesse la pudeur. Il semble, de la sorte, que la vertu tout entière réside dans la chasteté. Mais c'est garder trop pieusement un legs de ce moyen âge chrétien qui plaça son idéal dans la vie monastique, glorifia le célibat, l'imposa aux prêtres, le conseilla comme le plus sûr moyen de gagner le paradis. C'est conserver étourdiment l'esprit d'un temps où régnaient cette haine de la chair, ce mépris de l'amour que le christianisme naissant parait avoir puisés dans le spectacle des voluptés impures de la décadence païenne. Il convient aujourd'hui de rendre au mot de morale l'extension large qu'il doit avoir. La moralité d'un peuple comporte non seulement les relations d'un sexe avec l'autre, mais aussi les façons d'agir des hommes qui le composent soit avec leurs concitoyens, soit avec les étrangers, soit avec eux-mêmes. Elle forme ainsi un ensemble très complexe.
Il sensuit qu'une société est toujours un composé de vices et de vertus et qu'elle peut être à la fois fort morale à certains égards et fort immorale à d'autres. Cela est visible dans la France du xvm' siècle. Si l'on considère les débauches élégantes de la cour et du grand monde, le goût de persiflage qui règne dans les salons à la mode, la grivoiserie qui gâte alors tant d'écrits et des plus sérieux, on est tenté de lui assigner un rang peu élevé sm' l'échelle de la moralité. On a pu lui reprocher, sans trop de malveillance, d'avoir eu h un faible degré l'amour de la famille et de la patrie. Quand Frédéric II de Prusse avait battu à Rosbach ou ailleurs ceux que Voltaire appelait les blnnc-povdvés^ c'est-à-dire les soldats de Sa Majesté Louis XV, on faisait à Paris des chansons sur leur retraite précipitée. Et cej)endant les mêmes hommes, qui applaudissaient aux railleries contre les généraux d'antichambre ou même contre Jeanne d'Arc, étaient animés d'un zèle incessant
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et désintéressé pour le bonheur de Thumanité. Les philosophes, s'ils n'ont pas été des époux sans défaut et des rivaux sans jalousie, ont enveloppé tous les êtres souffrants d'une sympathie large et active ; ils ont compati à toutes les misères, dénoncé toutes les injustices, salué de cris de joie tout progrès de la société vers un état meilleur. Voltaire, ce prince des moqueurs, écrivait dans son Dictionnaire philosophique* ces lignes de généreuse inspiration :
Si un animal sentant et pensant dans Sirius est né d'un père et d'une mère tendres qui aient été occupés de son bonheur, il leur doit autant d'amour et de soins que nous en devons ici à nos parents.
Si quelqu'un dans la voie lactée voit un individu estropié, s'il peut le soulager et s'il ne le fait pas, il est coupable envers tous les globes.
Le cœur a partout les mêmes devoirs, sur les marches du trône de Dieu, s'il a un trône, et au fond de l'abîme, s'il est un abime.
Des mots, des mots, dira-t-on! Non, le chantre de la Pucellc fut aussi le sauveur de Calas. Qu'on déplore tant qu'on voudra les vices qui souillèrent le xv!»** siècle, c'est par cette énergie de pitié, de bienfaisance, de passion pour la justice et la vérité qu'il reste grand; c'est par là qu'il mérite, non seulement l'estime, mais la reconnaissance de ceux qui en parlent aujourd'hui. N'est-ce pas Guizot, le protestant rigide, qui applique à ce siècle si peu chrétien les paroles mêmes du Christ : « Il lui sera beaucoup pardonné, parce qu'il a beaucoup aimé ». Et, en effet, il suffit de se rappeler la noble et vigoureuse campagne qui fut alors menée contre la guerre, contre les usages barbares fidèlement conservés par les cours de justice, contre la torture, contre la disproportion des délits et des peines, contre Tatrocité de certains supplices et déjà même contre la peine de mort. Ainsi envisagé, sous ses diverses faces, le xvm* siècle apparaît semblable à la petite statue que le philosophe Babouc présenta au génie Ituriel, pour lui faire entendre ce qu'il pensait de la ville de Persépolis : elle était composée « des terres et
i. Article » Religion ».
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des pierres les plus précieuses et les plus viles. » Si Ton représentait par un de ces graphiques, qui sont aujourd'hui d'usage courant, les différentes vertus et le niveau moyen que le xviii* siècle a atteints dans chacune d'elles, c'est une ligne montant très haut et descendant très bas qu'on obtiendrait de la sorte.
Une seconde difficulté, dont il faut tenir compte, c'est que dans une société quelconque, il y a, en même temps, différents groupes qui, non seulement ont des vices et des vertus de nature différente, mais encore sont en désaccord, ou môme en conflit sur les prescriptions pratiques et sur les fondements théoriques de la morale.
De nos jours, par exemple, il est évident qu'il existe, à coté d'un bon nombre de préceptes universellement acceptés, des questions qui sont matière à controverses passionnées. Faut-il faire rentrer l'assistance des pauvres dans les devoirs de pure charité, qu'on remplit ou ne remplit pas suivant le caprice individuel ou parmi les devoirs de stricte justice auxquels on ne saurait se dérober sans forfaire et qui peuvent être imposés par le pouvoir civil? A quel point précis l'obéissance du soldat cesse-telle d'être obligatoire et légitime? Doit-il être entre les mains de ses chefs un instrument aveugle, perînde ac cadaver? Ou doit-il rester sous les drapeaux homme et citoyen, par conséquent libre de raisonner sa docilité et de se refuser à l'exécution d'un ordre illégal ou injuste? Faut-il, avec Tolstoï, déclarer que tout service militaire est immoral, parce qu'il est en contradiction avec le commandement du décalogue : Tu ne tueras point? Voilà, entre vingt autres, des sujets de discussion qui prouvent qu'une société peut contenir et contient d'ordinaire cinq ou six morales en lutte les unes avec les autres.
Par suite, telle vertu devient vice et réciproquement, si Ton passe d'un groupe à un groupe voisin. Ainsi, pour les catholiques, le culte des saints, des reliques, de la Vierge fait partie intégrante de la piété chrétienne; pour les protestants, la piété chrétienne consiste à bannir ces pratiques soi-disant pieuses. Ainsi encore, pour le lidèle de l'Église romaine, la soumission aux décisions du pape en matière de foi est chose méritoire ; pour le libre-penseur, pour l'homme de science, soumettre tout
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croyance au contrôle de l'expérience et de la raison, puis se décider en pleine indépendance est k la fois un droit et un devoir.
De môme, si l'on passe d'une époque à une autre, on voit, si Ton peut ainsi parler, des vertus qui meurent, répudiées et méprisées par les générations nouvelles avec autant d'énergie qu'elles étaient honorées et recherchées par les générations précédentes. Ce fut, au moyen âge, un acte de piété envers Dieu et de charité envers les hommes d'exterminer les infidèles et les hérétiques. Chaque croisade fut précédée d'un massacre de Juifs. On brûlait les corps pour sauver les dmes. Victor Hugo a incarné en la personne de son Torquemada cette bonté impitoyable, cette charité inhumaine. Or, un jour vint (c'était hier, au xviu" siècle) où, par un heureux contre-coup des persécutions aussi atroces qu'inutiles exercées au nom de la religion, grâce aux efforts des philosophes et de Voltaire en particulier, cette ancienne vertu parut sauvage, horrible, souillée du crime de lèse-humanité. Le respect de la pensée d'autrui, la tolérance mutuelle, la volonté de reconnaître à tous une égale liberté de conscience prit peu à peu dans l'estime générale, malgré la résistance des partisans attardés de l'orthodoxie forcée, la place si longtemps occupée par la conception chère aux Inquisiteurs.
L'historien doit suivre avec soin ces changements d'opinion sur telle ou telle façon d'agir; il doit aussi distinguer les particularités morales propres à chaque classe sociale. Les vices du grand seigneur ne sont pas d'ordinaire ceux du peuple. Les vertus bourgeoises sont souvent raillées de l'artiste et méprisées du militaire. L'orgueil est le péché mignon de toute société aristocratique ; l'avarice et la cupidité sont plutôt les plaies d'un monde ou l'argent est dur à gagner. La vie débraillée, hasardeuse, débauchée se rencontre plus fréquemment parmi les nobles, les peintres, les gens de lettres que dans un milieu de commerçants qui ont un intérêt trop puissant à être prudents et rangés.
On voit que de précautions il faut prendre pour se représenter nettement l'état moral d'une époque. Cependant, malgré la variété infinie des caractères et des tempéraments indivi-
duels, on parvient à trouver en chacune des vertus dominantes et par conséquent des vices régnants, qui ne sont que Tenvers ou l'exagération de ces vertus.
^ ±, — Supposons vaincues les difficultés que nous venons de signaler. Supposons connu jusque dans ses nuances cet état moral si malaisé à démêler : la littérature le reflète comme un miroir qui peut rembellir, l'enlaidir ou le reproduire tel quel, mais qui en donne toujours une image plus ou moins ressemblante.
L'époque est-elle guerrière ; ce qui domine dans la vie réelle, ce sont naturellement les vertus militaires, le courage, la force^ le mépris du danger et de la mort. On est sûr de retrouver alors tout cela grandi, idéalisé dans les héros créés par les poètes. Ainsi, dans les chansons de geste contemporaines des croisades, la première qualité des personnages offerts à notre admiration, c'est la force. Les chevaliers assènent de si terribles coups d'épée qu'ils tranchent à la fois l'armure, l'homme et le cheval. Ils ont beau être moribonds : les restes de leur vigueur sont encore effrayants. Roland, blessé à mort, presque expirant, assomme avec son cor d'ivoire un Sarrasin qui a voulu le lui dérober. A chaque pas l'on rencontre des géants, vaincus comme de raison, quand ils sont musulmans, vainqueurs, dès qu'ils combattent pour la sainte cause. L'un de ceux-ci, un chrétien nommé Renoart, est armé d'un sapin de quinze pieds qu'il manie en guise de massue. On le charge un jour de s'emparer d'un cheval pour un héros qui se trouve démonté. Il se précipite dans la mêlée; mais le malheur est que, chaque fois qu'il écrase un cavalier, le cheval est du même coup broyé, comme le papillon qu'un enfant saisit et serre dans sa main maladroitement meurtrière.
En ces corps solidement charpentés et vêtus de fer, les poètes ont logé des âmes énergiques, violentes, poussant le courage jusqu'à des proportions surhumaines. Combattre un contre mille, défier tous les supplices quand ils tombent aux mains de l'ennemi, n'est guère qu'un jeu pour tous ces héros. Ils font bien davantage. Un jeune homme, presque un enfant, Vivien, a fait serment de ne jamais reculer de vaut les Sarrasins, fût-ce d'un pied de terre. Or, dans la bataille des Aliscamps,
Yivien a été blessé si grièvement qu*on peut voir le soleil à travers les plaies qui le transpercent. 11 a les yeux crevés, le ventre ouvert; ses boyaux pendent derrière lui. Il coupe avec son épée «eux qui le gênent; puis, il dit à ses compagnons : Passez-moi le reste autour du corps et attachez-moi à mon cheval. — Ainsi équipé, le mourant se rue au milieu des Sarrasins et en fait un -carnage épouvantable; après quoi, se confessant avant de rendre le dernier soupir, il a un remords, bien inattendu. 11 a failli manquer à son serment; il a un instant reculé d'un demipied devant les infidèles et il ne veut pas mourir sans être absous de cette faute. La bravoure ne se traduit pas seulement par des actes qui sont hors du vraisemblable; elle éclate en mots héroïques, cornéliens. Ainsi un guerrier s'écrie* : « Maudit soit le premier qui fut archer. C'était un lâche : il n'osait approcher ».
A cette vaillance se lie naturellement la loyauté. La ruse n'est point l'arme des forts. Ces braves ont, au cœur même du combat, une générosité que de leur nom nous appelons encore chevaleresque. Roland et Olivier sont aux prises dans un duel formidable ; Olivier brise son épée ; Roland attend qu'on lui en donne une autre; il ne veut pas user de son avantage. Un peu plus tard, pendant une courte trêve, un homme du camp d'Olivier apporte à boire à Roland et veut profiter du moment où le héros se désaltère pour l'assassiner ; c'est alors Olivier -qui protège son adversaire et tue sans pitié le traître. — Le traître, le félon, c'est l'homme voué à la haine et au mépris. La mémoire de Ganelon est restée flétrie à jamais. La trahison est le vice infâme par excellence. En revanche, les poètes célèbrent l'amitié, le dévouement entre compagnons d'armes. Roland s'évanouit, quand il voit tomber mort son ami Olivier. Cette tendresse des chevaliers s'étend même à d'autres compagnons de leurs aventureuses chevauchées, je veux dire à leur cheval et à leur épée. Le cheval a un nom ; celui de Roland s'appelle Veillantif : celui de Renaud, le fameux Bayard, est un cheval-fée qui fait des bonds de quinze pieds et révèle à son maître les embus- <;ades dressées contre lui. L'épée, elle aussi, a son nom; elle