CHAPITRE I
LES SÛCIÉÎÉS, LA SCIENCE SOCIALE ET LA MÉTflOf**7
MOYENS DE GUÉRISON, PROCURÉS AUX SOCIÉTÉS SOUFFRANTFS PAR LES CATASTROPHES NATIONALES ET LES REVERS INDIVIDUELS.
La méthode d'observation appliquée à la recherche du bonheur est aussi vieille que la première société d'hommes. Elle a reçu, selon les lieux et les temps, des formes innombrables. Uniforme et simple dans les sociétés heureuses (iv, 4 et 5), elle s'est compliquée dans les sociétés souffrantes; et elle y a pris des caractères fort différents.
J'avais aperçu, dès 1829, la forme spéciale adoptée dans cet ouvrage; et je n'ai pas cessé, pendant un demi-siècle, d'en perfectionner les détails. Toutefois je ne m'attribue pas le principal mérite des résultats donnés par cette méthode. Je viens de déclarer, dans l'Avant-propos, que mes travaux n'ont ajouté aucune vérité aux principes fondamentaux de la science sociale; j'ajoute ici que, s'ils ont repoussé quelques erreurs contemporaines, ils doivent ce succès aux catastrophes l qui ont ébranlé notre nation et aux revers qui ont frappé nos gouvernants.
Cette conclusion se dégage avec clarté des premiers
1. « C'est par des calamités nationales qu'une corruption nationale doit se guérir. » [Lettre de Bolingbroke, dans les OEuvres complètes de Pope, traduction de l'anglais par Laporte. Paris, 1779, tome VIII, p. W\.)
i LIVRE I. — LES ORIGINES DE LA METHODE.
enseignements donnés à ma jeunesse (4) : je l'ai entrevue, dans les entretiens de mes parents et de mes maîtres, pendant les événements survenus de 1813 à 1815 ; et je l'ai retrouvée dix fois, de juillet 1830 a mai 1871, avec des caractères croissants d'évidence et de gravité. A cet égard, je choisis, parmi beaucoup d'autres, l'exemple de l'homme d'État qui, entre ces deux dernières époques, a vu ses succès et ses revers personnels étroitement liés aux catastrophes nationales. M. Thiers, en effet, est celui de nos gouvernants qui, par la vivacité de son esprit, le charme de ses écrits et le prestige de sa parole, a le plus contribué à l'égarement et à la décadence actuelle de ses contemporains. Comme journaliste, comme écrivain, puis comme ministre, il a, plus que tout autre de ses émules, provoqué la révolution de 18Zi8. Or, pendant les deux années qui suivirent cette catastrophe, M. Thiers montra, par ses discours et ses actes, la transformation extraordinaire qui s'opère dans l'esprit des gouvernants, selon qu'ils possèdent ou perdent le pouvoir. En 1850, il voyait le mal avec sa lucidité caractéristique : il y apporta même un commencement de remède par la meilleure loi qui eût été faite en France depuis 1629 (v, 4) ; mais il ne se doutait pas que le passé engageait sa responsabilité personnelle. Le respect dû à un homme qui a exercé la souveraineté m'interdit de rapporter ici des paroles qui ne s'appuieraient que sur mes propres souvenirs. Je me borne donc à citer un de ses écrits \ En comparant les
\. « Puisque la société française est arrivée à cet état de perturbation morale que les idées les plus naturelles, les plus évidentes, les plus universellement reconnues sont mises en doute, audacieusement niées, qu'il nous soit permis de les démontrer, comme si elles en avaient besoin... Tandis que, nous reposant sur l'évidence de certaines propositions, nous laissions le monde aller de soi, nous l'avons trouvé miné par une fausse science; et il faut, si on no veut pas que la société périsse, prouver ce que, par respect pour la
idées de l'homme d'État, ministre en février 18iS, déchu quelques jours après, revenu au pouvoir en 1871, le lecteur comprendra que, dès le début de ce livre, j'aie dû attirer son attention sur l'utilité des catastrophes, en ce qui touche la guérison des souffrances nationales.
LA SOUFFRANCE ACTUELLE DES SOCIÉTÉS EUROPÉENNES; ET LA SCIENCE SOCIALE PROPOSÉE COMME MOYEN DE GUÉRISON.
L'histoire est, en quelque sorte, le tableau permanent de la contradiction qui règne entre l'aspiration permanente des hommes et leurs actions les plus mémorables. En effet, les sociétés recherchent sans cesse le bonheur; mais, bien qu'elles ne puissent en jouir que dans l'état de paix, elles reviennent toujours à la guerre, qui est l'une des sources vives de la souffrance. De notre temps, la cause de ce contraste provient surtout des erreurs accumulées au xviu0 siècle dans l'esprit des Européens. L'une de ces erreurs est la prédominance exagérée, acquise à l'esprit de nouveauté sur l'esprit de tradition. Sans doute, les innovations contemporaines ont souvent amélioré la vie matérielle; mais., presque toujours, elles ont désorganisé la vie morale. Aussi les peuples modernes ne souffrent-ils pas moins que les anciens, chez qui dominait l'esprit de tradition.
Une erreur, liée à la précédente, consiste à croire
conscience humaine, on n'aurait jamais autrefois entrepris de démontrer... Oui, raffermissons les convictions ébranlées en cherchant à nous rendre compte des principes les plus élémentaires... Si dans ce que j'écris je cède à un sentiment personnel, c'est, je l'avoue, à l'indignation profonde que m'inspirent des doctrines filles de l'ignorance, de l'erreur et de la mauvaise ambition : de celle qui veut s'élever en détruisant, au lieu de s'élever en édifiant. » (A. Tiiiers : De la Propriété, avant-propos : \ vol. in-8°; Paris, 1848.)
qu'une loi essentielle à l'humanité, « le développement de l'esprit humain », amène une diminution graduelle dans l'intensité de la souffrance. Au milieu des luttes et des catastrophes contemporaines, ces doctrines ne me rassurent pas sur le sort réservé àl'Europe et spécialement sur le salut de ma patrie. L'histoire moderne ne me donne à cet égard aucun motif de sécurité. Je soupçonne même que les guerres entreprises depuis quatre siècles, sous prétexte de protéger la religion et les autres grands intérêts sociaux, n'ont pas fait moins de mal que les invasions historiques des barbares, dont le mobile était le pillage. Je vois d'ailleurs en action, sous nos yeux, des causes générales et permanentes de discorde qui n'avaient, dans le passé, qu'une existence locale et temporaire.
Le mal qui ébranle aujourd'hui les sociétés européennes jusque dans leurs fondements n'est qu'un des traits de la discorde, qui est le péril éternel de l'humanité1, mais c'est l'un des plus dangereux. Par son origine, comme par ses proportions, ce mal diffère de tout ce qui a été connu dans le passé; aussi pourra-t-on justement le nommer dans l'histoire « le fléau du xixe siècle ». Autrefois, en effet, les crises aiguës, celles qui amènent l'effusion du sang humain, étaient séparées par des périodes de véritable paix. Les éléments de la paix sociale étaient fortement établis dans la vie privée. L'intérêt personnel, ennobli par le sentiment du devoir, portait chacun «à respecter un maître : dans le foyer domestique, les enfants étaient soumis au père; dans l'atelier de travail, les ouvriers obéissaient au patron; dans le voisinage, les pères et les patrons se groupaient respectueusement autour de l'Auto-
1. « Tout royaume divisé contre lui-même sera ruiné, et toute ville ou maison, qui est divisée contre elle-même, ne pourra subsister. » (Évangile selon saint Matthieu, su, 25.)
rite sociale1, qui avait la sagesse nécessaire pour maintenir l'union des sentiments et des intérêts. Souvent, comme aux bonnes époques du moyen âge, l'harmonie s'étendait a une province entière, avec le concours d'une solide hiérarchie de familles et de localités. Ces sortes d'unions ont toujours été troublées par les mauvaises passions développées au sein de cette hiérarchie. L'antagonisme des intérêts et des sentiments se propageait de proche en proche, puis la guerre éclatait dans le pays tout entier. Mais quand la paix était conclue, après les effusions de sang et le ravage des territoires, les survivants trouvaient au lieu natal un repos réparateur. Alors même que l'infériorité morale des familles ne permettait pas que l'union dépassât les limites du voisinage, les individus, après la lutte, jouissaient tout au moins de ce repos dans le foyer et dans l'atelier. Aujourd'hui, cette condition première du bonheur disparaît peu à peu en Europe; et elle devient particulièrement rare parmi les populations désorganisées de l'Occident (VI).
Cet état de souffrance date déjà d'un demi-siècle. Il continue à s'aggraver dans les régions manufacturières; et les discordes intestines y sont devenues le trait caractéristique de la vie privée. Les sociétés, qui impriment ce mouvement à l'Europe, marchent rapidement vers la ruine, dont le danger est signalé ci-dessus, d'après le livre saint. Heureusement elles n'y touchent point encore; et elles ont devant elles quelques années de répit. Elles réussissent à conjurer les désordres, avant-coureurs de
1. Cette expression, comme beaucoup d'autres, est employée dans cet ouvrage avec un sens spécial. Pour connaître la définition des expressions qui feraient naître un doute dans son esprit, le lecteur pourra recourir au Vocabulaire social annexé au présent volume. Une définition plus détaillée de ce mot se trouve en outre, ci-après, chapitre xn, § 5.
la catastrophe; et, à cet effet, elles étendent jusqu'aux moindres localités l'action répressive des pouvoirs publics1. Toutefois, les tribunaux, la police et la force armée n'ont point assurément la vertu de guérir l'antagonisme social : par leur institution même, ils en révèlent tout au plus l'existence et les dangers. Leur rôle se réduit au fond à organiser pacifiquement les manifestations de ce mal. Mais, sous ces apparences de paix, se cachent des luttes lamentables. Dans le foyer et l'atelier, la discorde se fait jour par l'entente sourde des serviteurs avec les ennemis ou les concurrents que le maître peut avoir au dehors, par des habitudes d'infidélité qui dégradent les caractères, et surtout par l'instabilité dans les engagements réciproques sur lesquels repose le régime du travail et de la vie domestique. Au premier aperçu, les frottements qui accompagnent ces pelites calamités semblent moins graves que les chocs violents des dissensions civiles; mais, en raison de leur continuité dans la vie journalière, ils troublent plus profondément le bonheur des familles. Ces souffrances intimes deviennent la préoccupation constante des intéressés. Elles paralysent singulièrement les forces qui, chez les races prospères, s'appliquent aux intérêts privés du voisinage et aux intérêts généraux de la nation. Quand on étudie ces souffrances dans leurs détails, selon la méthode exposée dans cet ouvrage, on en voit tout d'abord les caractères pernicieux. On est tout étonné d'apprendre que pour désigner ces détails, dans la vie usuelle des foyers et des ateliers, il se crée un langage spécial, qui se montre déjà ouver-
4. a Le pouvoir, dans toute société, se partage entre la famille et l'État, entre la religion et le gouvernement; quand il en manque d'un côté, il en faut davantage de l'autre. » (De Bonald : Pensées sur divers sujets, tome VI des Œuvres.)
tement à notre époque (VI, ix, io), mais dont on ne retrouve pas la trace aux époques de paix sociale. Au surplus, les sociétés de l'Occident seraient sans excuse si elles s'abandonnaient plus longtemps aux illusions qu'un calme trompeur entretient chez les gouvernants et les riches. Les événements de 1830, de 18/18 et de 1871 ont montré que chacun des édifices sociaux de cette région supporte déjà bien dilïicilement le contre-coup des ébranlements venus du dehors. Tout indique que ces avertissements redoutables se multiplieraient à de plus courts intervalles, si l'œuvre de restauration n'était pas prochainement entreprise.
On ne saurait dire que ces avertissements aient été inutiles. Les classes dirigeantes ne font pas encore tout leur devoir, mais la bonne volonté ne manque plus. Beaucoup d'hommes voient le mal : ils s'efforcent d'y porter remède; et la guérison serait déjà commencée, si la discorde déchaînée par l'erreur fondamentale de 1762 (v, 4), puis par onze révolutions violentes, ne troublait pas les esprits, et si la connaissance de la vérité éternelle (VI, In. 2) était aussi commune que le dévouement. Je n'ignore pas que, dans l'Occident et surtout en France, les hommes livrés aux luttes de la politique attribuent généralement la persistance du mal à la corruption ou à la perfidie de leurs rivaux. Toutefois, en me tenant plus que jamais en dehors de ces luttes, et en ouvrant chaque jour ma maison aux hommes de tous les partis, je m'assure que ces accusations réciproques sont rarement fondées. Je vois de plus en plus que les principaux obstacles opposés à la guérison sont les idées fausses que les deux grandes catégories de gens de bien, les hommes de tradition et les hommes de nouveauté, ont conçues touchant la nature du remède.
Les hommes de tradition sont souvent exclusifs dans
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leurs opinions et peu judicieux dans leur conduite. Ebranlés à leur insu par l'instabilité des régimes qui se succèdent depuis 1789, ils tombent parfois dans l'erreur. Ils ne connaissent plus les anciennes coutumes qui assuraient la paix sociale aux grandes époques de prospérité; et., s'ils se montrent attachés au passé, c'est par esprit de système plus que par une conviction raisonnée1. Ils ne s'appliquent point assez a l'étude de ces époques prospères, d'abord pour s'éclairer eux-mêmes, puis pour dissiper les préjugés, qui se perpétuent avec les mauvais souvenirs qu'a laissés l'ancien régime en décadence. Enfin, ils ne s'adonnent pas davantage à l'observation des grands empires qui, en conservant les institutions traditionnelles de l'Europe, ont acquis la prépondérance que l'Espagne et la France possédèrent autrefois. Ils ne s'inquiètent même pas de nous apprendre comment les races prospères de notre temps concilient la soumission aux vieux principes avec les nouveautés utiles survenues, depuis un siècle, dans la nature des lieux, la condition des hommes, l'organisation des travaux et les moyens de subsistance. En résumé, les hommes de tradition, confiants dans l'excellence de leurs principes, se bornent à les rappeler, par des affirmations stériles, au milieu des débats journaliers de la politique. Ils laissent à la nation égarée le soin de remonter, par ses propres efforts, aux vérités éternelles, bien que celles-ci soient combattues sans relâche par une foule de talents et d'activités.
Les hommes de nouveauté se chargent souvent de diriger ce combat. Ils ne se montrent, ni moins convaincus, ni moins exclusifs que leurs rivaux. Quand ils ne sont
i. « Une institution n'est pas bonne parce qu'elle est ancienne; mais elle est ancienne, lorsque et parce qu'elle est bonne. » (De Bonald : Observations sur l'ouvrage de Mmt de Staël : Considérations sur la révolution française.)
Cil. I. — LES SOCIÉTÉS ET LA MÉTHODE. 9
pas complètement dans l'erreur, ils sont plus éloignés de là vérité, mais ils apportent à leur propagande plus d'habileté et d'ardeur. Ceux qui, depuis un siècle, jouent un rôle prépondérant, ne sont pas seulement impuissants à conserver les vérités nécessaires : ils faussent les idées, les mœurs et les institutions, en exaltant les préceptes du Contrat social (v, 4) et les trois dogmes de la révolulion. A mesure que les fondements de la vie privée s'ébranlent et que les vieux usages se perdent dans les foyers, les ateliers ouïes voisinages, les novateurs trouvent moins de résistance et deviennent plus entreprenants. Frappés des changements utiles qui s'y accomplissent chaque jour dans l'ordre matériel, grâce a une succession rapide d'inventions ingénieuses, ils se laissent aller à une fausse assimilation. Ils se persuadent que des transformations correspondantes doivent se produire, en ce qui touche l'ordre moral, dans certains éléments immuables de la nature humaine. Autant vaudrait-il prétendre que la modification du vêlement doit impliquer la transformation de l'estomac. Au milieu de ce mouvement, qui est appelé « le progrès », et qui émane en partie du funeste empire de la mode1, les Français devancent les autres Européens; mais, en même temps, ils les corrompent par l'enseignement des erreurs, qui sont les préludes de la ruine des nations2. Selon l'enseignement journalier des novateurs, le génie de l'homme ne se bornera pas à créer les sciences physiques,
1. « Plalon, en ses lois, n'estime peste au monde plus dommageable à sa cité que de laisser prendre liberté à la ieunesse de changer en accoustrements, en gestes, en danses, en exercices et en chansons, d'une forme à une autre. » (Montaigne: Essais, livre I, ch. xliii.)
2. « 11 y a grand doubte s'il se peult trouver si évident proufit au changement d'une loy receue, telle qu'elle soit, qu'il y a de mal à la remuer : d'autant qu'une police, c'est comme un bastiment de diverses pièces joinctes ensemble d'une telle liaison qu'il est impossible d'en esbranler une, que tout le corps ne s'en sente. » (Montaigne : Essais, liv. I, ch. xxn )
qui agglomèrent si aisément les familles sur un lieu donné, en y décuplant les moyens de subsistance. Il se montrera plus fécond encore, en ce qui concerne les autres éléments du bonheur. Chacun a donc le devoir de contribuer à l'invention de « la science sociale », qui procurera aux hommes le moyen de conquérir, dès la présente vie, tous les biens et en première ligne la paix et la stabilité1. Lorsqu'ils sont décidément engagés dans cette voie, les esprits ne peuvent être contenus par aucun frein; et ils deviennent enclins à tout oser. C'est en vain qu'on tenterait de les arrêter sur cette pente dangereuse en faisant appel aux écrits des sages, aux faits contemporains et à l'expérience universelle8 : ils ne veulent, ni lire, ni voir, ni écouter. En repoussant ces objections, ils s'inspirent surtout de leur idée préconçue. Tous sont d'ailleurs plus ou moins animés par le mépris, la haine et la méfiance, parce qu'ils attribuent aux hommes de tradition un esprit de routine, des intentions perfides et des arrière-pensées. Ceux qui passent de l'invention aux actes ne sont point découragés par l'insuccès persistant de leurs efforts. Au contraire, chaque nouvel échec développe en eux l'esprit de violence et les irrite davantage contre les idées qu'affectionnent les peuples prospères. C'est ainsi que l'indolence des hommes de tradition et le zèle des hommes de nouveauté étend chaque jour le règne de la souffrance parmi les sociétés de l'Occident.
\. a L'esprit d'innovation est en général le résultat combiné de vues intéressées et de vues bornées. Ceux qui ne tiennent aucun compte de leurs ancêtres en tiendront bien peu de leur postérité. » (Burke : Réflexions sur la révolution de France, traduit sur la 5e édition; Paris, sans date, p. 65.)
2. « Tenez-vous sur les voies, considérez et demandez quels sont les anciens sentiers, pour connaître la bonne voie, et marchez-y; et vous trouverez le rafraîchissement de vos âmes. — Mais ils m'ont répondu : Nous n'y marcherons point. » (Jérémie : vi, 16.)
Attristé par le spectacle de ces souffrances, j'ai conçu, comme les novateurs de bonne foi, le désir d'en opérer laguérison; mais, dans l'exécution, je me suis immédiatement séparé d'eux. En parcourant ma longue route, j'ai pris chaque jour pour guides les informations recueillies depuis le moment du départ. J'ai pu ainsi me rapprocher sûrement du but, dont mes émules s'écartaient en se laissant diriger par une idée préconçue. J'ai exposé, dans les ouvrages qui composent la Bibliothèque de la science sociale (voir ci-dessus l'énumération, page n), les préservatifs et les remèdes offerts à la France par les restes de nos traditions nationales et par les coutumes des peuples prospères que j'ai observés. Cependant, j'ai eu soin d'indiquer au lecteur comment il peut les vérifier, ou les trouver lui-même, aux sources où j'ai puisé.
Je n'espère pas, il est vrai, que, dans un pays divisé par la discorde et ravagé par onze révolutions, beaucoup d'hommes soient disposés à reconnaître tout d'abord l'évidence produite par des faits contraires à leurs opinions politiques ou religieuses. Toutefois, j'ai eu confiance dans l'efficacité de la méthode scientifique, qui fonde la vraie science sur l'observation des phénomènes sociaux.
Je me suis d'ailleurs appliqué à écarter autant que possible cette difficulté, en rédigeant les six tomes des Ouvriers européens, qui sont, en quelque sorte, les fondements de la Bibliothèque. J'y ai réparti les matières dans un ordre indiqué par la nature même de l'œuvre. Les six tomes se rattachent à un ensemble conçu d'après un plan méthodique. En même temps, ils forment six ouvrages complets sur les sujets spéciaux que j'y ai traités. Chaque tome peut être compris du lecteur, sans recours nécessaire aux cinq autres; et il peut figurer seul dans une bibliothèque de la spécialité. Ainsi, le tome Ier suiïit, à la
\î LIVRE I. — LES ORIGINES DE LA MÉTHODE.
rigueur, au savant qui s'intéresse aux nouvelles applications de la méthode d'observation, et qui se contente de l'aperçu sommaire fourni par ce lome sur la constitution des sociétés. Les tomes II et III sont utiles aux voyageurs qui veulent observer personnellement la stabilité sociale, particulière aux populations établies dans l'Orient et le Nord de l'Europe. Enfin les tomes IV, V et VI conviennent aux hommes d'État qui sentent le besoin d'étudier, dans ses trois phases successives, la désorganisation actuelle de l'Occident.
LA VRAIE SCIENCE DES SOCIÉTÉS ET LA BIBLIOTHÈQUE DE LA SCIENCE SOCIALE.
J'ai vu naître en 1827, à l'époque où je quittais l'École polytechnique, les souffrances sociales qui ont pris aujourd'hui un caractère si dangereux; et, comme mes condisciples les plus éminents, j'ai tout d'abord songé au moyen d'y porter remède. Depuis lors mes amis, découragés sous diverses influences, ont abandonné les projets que nous avait suggérés un sentiment commun de patriotisme. Seul, j'ai persévéré dans mon entreprise; et, après un demi-siècle de travaux assidus, j'y mets en ce moment la dernière main. Le contraste de ces résultats ne peut être attribué à une supériorité qui me serait propre : il s'explique par la diversité des méthodes de travail que nous avons employées. Frappés des transformations utiles qu'opère au sein des sociétés la création des sciences ayant pour objet le monde physique, mes amis étaient persuadés que la souffrance signalée ci-dessus (2) ne pouvait être guérie que par l'invention d'un nouveau système social. Quant à moi, voyant que leur plan favori
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reposait sur une idée préconçue, je restais indécis. Dans nos discussions, j'accordais ce qui était allégué touchant la fécondité des sciences physiques. Je convenais qu'une science sûre était nécessaire à la guérison du mal dont nous reconnaissions tous la gravité; mais je concluais que cette science devait, comme nos sciences polytechniques, être fondée, non sur une conception établie a priori, mais sur des faits méthodiquement observés et sur les inductions d'un raisonnement rigoureux. Après de longs débals, je persistai dans mon opinion; et, dès que l'occasion se présenta, je commençai à demander la science des sociétés à la connaissance des faits sociaux. Dans cette voie, j'ai réussi à l'aide du temps, sans avoir à déployer une grande perspicacité. Je suis arrivé tout naturellement à une précieuse découverte : c'est que, pour guérir les souffrances sociales, il n'y a rien à inventer. Je dus entreprendre de nombreux voyages et me livrer à de longues méditations pour découvrir une vérité aussi simple; mais, dès que je commençai à l'entrevoir, je fus tout surpris de constater que j'aurais pu en trouver la démonstration à chaque page de l'histoire.
Dans tous les temps, en effet, au milieu des tendances innées qui entretiennent la lutte éternelle du bien et du mal, les hommes ont toujours voulu conquérir le bonheur et fuir la souffrance. Sous l'inspiration de cette commune volonté, des peuples heureux se sont constitués dans des lieux et sous des régimes très différents (vi, 4, 5). Le bonheur a régné chez les pasteurs nomades des steppes asiatiques, comme chez les agriculteurs du pays de Canaan ou les citadins de l'Egypte. Sous tous ces régimes, les symptômes permanents du bonheur, la paix et la stabilité, étaient signalés par des sages qui gouvernaient les familles, les ateliers de travail, les voisinages, les cités ou les na-
tions. La science sociale a été simple ou compliquée selon que les familles étaient éparses sur le territoire ou agglomérées clans les villes. Pour la connaître à ses divers étals et pour en tirer profit, nous n'avons donc qu'à nous reporter à la pratique ou aux préceptes de ceux qui ont été les vrais maîtres de chaque lieu ou de chaque époque.
La science sociale peut d'ailleurs être constituée sur des bases plus solides que celles de l'histoire. Tous les Ages du monde social revivent au temps actuel; et, pour les divers états de simplicité ou de complication, les conditions fondamentales du bonheur n'ont pas plus changé que la nature de l'homme. Parfois môme la paix et la stabilité peuvent être observées de nos jours dans les lieux mêmes où elles régnaient avant l'ère actuelle. Tel est le cas, par exemple, pour les pasteurs des steppes asiatiques et les pêcheurs-côtiers de la Scandinavie. Celte heureuse condition des sociétés se perpétue également depuis une époque reculée chez les agriculteurs de la plaine saxonne, des petits cantons suisses del'Oberland et du pays basque. Pour devenir maîtres de la science sociale, nous ne sommes donc pas tenus absolument de déchiffrer des manuscrits ou de recourir aux historiens. Nous pouvons recueillir dans nos voyages les matériaux épars de la science, puis les assembler à l'aide de notre propre raison.
La connaissance des peuples heureux n'est que la moitié de la science. Le règne de la souffrance a commencé aussitôt que celui du bonheur. La question de la réforme qui préoccupe si justement les contemporains s'est donc posée à toutes les époques; et l'on peut en trouver la solution dans les faits de notre temps comme dans ceux du passé.
Quant au problème mystérieux soulevé par la reproduction éternelle de la prospérité et de la souffrance au
sein des sociétés, la méthode d'observation le résout aussi clairement que les monuments de l'histoire. Il a été souvent rappelé à mon esprit, et toujours résolu dans le même sens, par les phénomènes sociaux observés dans le cours de mes voyages. Il semble d'abord inexplicable que toutes les races célèbres aient pu passer si rapidement de l'un à l'autre de ces états. Au milieu des transformations opérées chaque jour dans le monde entier par les nouvelles voies de communication, les alternatives de la prospérité et de la souffrance sont plus rapides que jamais; et l'explication de ce terrible problème est devenue un besoin urgent des sociétés. Elle est nécessaire pour arracher beaucoup d'esprits aux deux erreurs qui ont pour origine la croyance au progrès fatal ou à la décadence fatale de l'humanité. Elle est le principal critérium de la confiance à accorder aux travaux ayant pour objet la science des sociétés. Chacun peut arriver aisément par l'étude du passé à la conclusion que j'ai moi-même trouvée. C'est surtout pour répondre sur ce point à d'incessantes questions que je complète, depuis 1855, la Bibliothèque de la science sociale. Je reprends, dans la seconde édition des Ouvriers européens, le même sujet sous toutes ses formes. Enfin j'ai indiqué ci-après (v, 4), dans le dernier paragraphe de ce Livre, les événements qui signalent en France, depuis le moyen âge, celte déplorable succession du bien et du mal, de la prospérité et de la souffrance, de la corruption et de la réforme.
' En résumé, le mot « science sociale » est une nouveauté ; et l'on doit peut-être regretter qu'il ait été introduit dans notre langue, car il a pu quelquefois stimuler mal à propos l'esprit d'invention. Mais, si le mot est nouveau, la chose est ancienne; et, au fond, elle constitue la plus vieille des connaissances. J'ajoute qu'elle a trouvé des
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obstacles plutôt que des secours dans les nouveautés qui transforment aujourd'hui, avec une rapidité menaçante, les idées, les mœurs et les institutions des Européens. Les sages que j'ai rencontrés dans les steppes de l'Asie, où régnent encore les traditions patriarcales, m'ont paru en cette matière plus savants que nos lettrés. La même impression a été ressentie par mes compagnons de voyage et par d'autres voyageurs; et je les ai entendus exprimer le désir de se mettre pendant une saison entière à l'école des arrière-neveux d'Abraham.
Arrivé à la fin de ma tâche, je me demande encore chaque jour pourquoi plusieurs de mes anciens condisciples, doués de facultés supérieures, ne sont pas arrivés avant moi à cette définition si simple de la vraie science des sociétés. Aux indications déjà données à ce sujet, j'ajoute une réponse dont l'importance me frappe de plus en plus. Ceux de mes amis qui ont conquis la renommée par leurs talents avaient été élevés dans les agglomérations urbaines et dans les internats scolaires, où s'accumulent en France toutes les formes de l'erreur; et ils y avaient puisé les idées préconçues dont j'ai signalé cidessus la funeste influence. La dure contrainte exercée, dans ces écoles, par les maîtres et surtout par les camarades avait affaibli en eux cette force de caractère qui permet à une âme droite de résister à la pression d'une erreur dominante. Sous ce même régime, ils avaient contracté le défaut actuel des Français : ils étaient enclins à opposer une critique tracassière aux actes de l'autorité ; ils étaient devenus peu capables de résister, avec calme et fermeté, aux abus de tous les pouvoirs. En reportant mes souvenirs vers mon éducation première, je crois remarquer que mon caractère a été moins déformé par ce genre de contraintes, sous le poids des préjugés conlem-
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porains. L'isolement rural, l'externat scolaire et les enseignements de plusieurs sages m'ont permis d'aborder, avec un esprit plus libre, l'étude des phénomènes sociaux. Je romps, pour deux motifs, le silence que j'ai gardé à ce sujet jusqu'à ce jour. En premier lieu, j'offre au lecteur une garantie d'impartialité, en montrant comment, éclairé de bonne heure sur les questions soulevées aujourd'hui touchant la religion et la politique, j'ai pu observer et conclure, sans céder à des sentiments exclusifs. En second lieu, fondé sur ma propre expérience, j'espère que mon récit appellera l'attention publique sur l'utilité des réformes qui soustrairont la jeunesse française à l'uniformité et à l'oppression des enseignements scolaires l.
comment l'auteur avait été préparé, a son insu, avant 1829, a l'étude de la science sociale.
Les cinq premières années de ma vie (1806-1811) se sont passées sur les bords de la basse Seine, entre le petit port d'Honfleur, près duquel je suis né au village de La Rivière, et la forêt de Crotonne qui, au-dessus de Quillebœuf,
\. Une note jointe par Locke à son Traité de V Éducation des enfants se rapporte à la bonne coutume de l'enseignement par la famille; elle témoigno de l'importance qu'elle avait aux yeux de l'auteur. Voici ce qu'il en dit : « Dans Suétone {Vie d'Auguste, ch. lxiv) et dans la Vie de Calon le Censeur, composée par Plutarque, vous pouvez voir combien chez les Romains les parents se croyaient obligés de prendre soin eux-mêmes de l'éducation de leurs enfants. » Or, Suétone rapporte que, « pour l'ordinaire, Auguste enseignait lui-môme à écrire à ses petits-fils ». Selon Plutarque, Caton le Censeur, a cet illustre romain, ayant eu un fils..., lui enseigna les lettres lui-même, quoiqu'il eût un esclave honnête homme et bon grammairien...; il composa des histoires et les écrivit de sa propre main en gros caractères... Enfin, il se donnait autant de garde de prononcer des paroles déshonnètes en la présence de sou fils que s'il eût été dans la compagnie des vierges vestales. »
confine au rivage. Ces premiers souvenirs me reportent à la détresse des pêcheurs-côliers, dont l'industrie était détruite parla flotte anglaise qui bloquait toute cette région; à l'agitation entretenue par les péniches anglaises qui, se détachant à l'improviste de cette flotte, venaient commettre sur la côte des actes d'agression et de contrebande; enfin aux déplacements subits, imposés à mon père, officier des douanes, par le devoir de combattre ces tentatives. Les vieux pêcheurs se consolaient des humiliations infligées par le blocus, en se rappelant leurs exploits maritimes de la guerre qui prit fin en 1783. J'écoutais avec passion leurs récits, et je prenais ainsi à leur foyer les premières leçons de patriotisme. Dès que mes forces naissantes me le permirent, je me mis à la suite des enfants qui apportaient journellement à ces pauvres logis les produits de leurs petites entreprises de glanage, de pêche, de chasse et de cueillette. Ardent pour ces exercices, qui ont été souvent la récréation de mon âge mûr, j'acquis promplement, à l'aide de mes camarades, l'habileté et l'énergie physiques nécessaires pour me rendre utile au modeste ménage de mes parents. Je me rappelle encore le plaisir indicible avec lequel je coopérai, au printemps de 1810, à une pêche miraculeuse faite à coups de bâton, par le poste de la douane, sur une bande d'aloses échouée à mer basse dans une flaque d'eau, devant le hameau de LaVacquerie, sur la lisière de la forêt. Pendant l'hiver suivant, qui fut rigoureux, la récolte du combustible devint pour le ménage, comme pour mon développement physique, une utile ressource ; et ma bonne mère récompensait mon zèle en m'aidant à lire un gros livre qui m'intéressait beaucoup1. J'acquis ainsi, en ce qui touche l'importance des produc-
1. Lrasle ou l'Ami de la jeunesse, 1 vol. in-8°; Paris, 1773.
lions spontanées que récollent les familles pauvres, une conviction qui m'est toujours restée présente à l'esprit; et lorsqu'en 1829, je traçai au Hartz (III, m, 2 1) le premier budget domestique, je plaçai dans le cadre, tant de fois remanié depuis lors, ces sortes de recettes à la place qu'elles occupent encore aujourd'hui, sous le nom de « subventions ».
Les quatre années suivantes (1811-1815) apportèrent à cette éducation naturelle un changement qui a laissé chez moi de fortes traces. En juin 1811, après la perte de mon père, une de ses sœurs richement mariée vint à Ilonfleur, avec son mari, apporter des consolations à ma mère. Les deux époux, privés d'enfants, me prirent en affection et m'emmenèrent à Paris, où je restai jusqu'à ce que ma tante, devenue veuve lors de la seconde entrée des armées alliées, me renvoyât à ma mère. Les idées que j'acquis, pendant cette seconde époque de ma vie, s'expliquent par la nature du milieu social où me placèrent mes parents d'adoption. L'arrivée à Paris produisit sur moi l'impression fâcheuse que j'ai toujours ressentie depuis lors à la vue des villes. Mon oncle habitait rue de Grammont sa propre maison, qui est encore désignée aujourd'hui par le n° 15; mais le luxe de l'appartement Louis XVI, où je devais rester quand je n'étais pointa l'école, ne me lit jamais oublier le charme de la forêt, des vergers et des rivages du pays natal. L'école où l'on m'envoyait fut pour moi, pendant quatre hivers, un supplice dont le souvenir ne m'a jamais quitté. Elle était uniquement composée d'une pièce, située rue de Grétry à un second étage, où quarante enfants étaient renfermés pendant sept heures dans un air vicié. Aucun souvenir d'amitié ne s'y est joint à ceux que m'avaient laissés mes compagnons de chasse et de pèche; et, en ce qui touche l'enseignement, je ne saurais
me rappeler ce que j'y ai appris. Toutefois, la dôsorganisaliou introduite de nos jours, en matière d'écriture, dans la tradition nationale, par l'importation de «l'anglaise», reporte de plus en plus mon attention sur deux objets qui restent connexes dans ma pensée : l'admirable rideau des « exemples » tracés par le maître en « bâtarde », en « ronde » et en « coulée » ; et l'immense nerf de bœuf qui venait fréquemment nous rappeler l'obligation de les regarder. La partie littéraire de l'éducation ne m'était guère donnée que dans le salon de mes parents, grâce à un concours de circonstances qui était spécial à cette époque. Chaque soir, mon oncle, âgé de 50 ans environ, réunissait d'anciens condisciples qui, nés dans l'aisance, mais moins heureux que lui, se trouvaient après les désastres de la révolution privés de fa îille et de fortune. Ces réunions avaient pour mobiles principaux de solides amitiés de collège, la culture habituelle des lettres, une vive sollicitude pour les événements internationaux, qui se précipitaient alors avec une rapidité inouïe. La tendance au rapprochement était motivée aussi par la diversité des opinions politiques et littéraires; mais celle-ci était tempérée par le calme et la gaîté, traits dislinctifs de l'ancienne urbanité française. L'union était d'ailleurs fortifiée par le sentiment patriotique à mesure que l'indépendance nationale se trouvait plus compromise par les revers de nos armées. L'attrait de ces réunions était en outre entretenu par une table élégante et hospitalière, par une riche collection de livres qui formait la principale décoration du salon, enfin par des jeux de combinaison, qui faisaient diversion de loin en loin aux entretiens, aux lectures et aux nouvelles venues de l'étranger. Un tel milieu fut un utile stimulant pour mon esprit. Après le second hiver, dans ma septième année, la passion de la lecture, judicieuse-
ment tirigée et contenue par mes parents, me faisait oublier les ennuis physiques de la vie urbaine. J'étais chargé du service de la reliure et institué bibliothécaire de la réunion. Quand il en était besoin, je remplissais, à la table de jeu, la fonction de « quatrième » à la satisfaction de tous les amis de la maison. Pendant les deux dernières années de mon séjour à Paris, ces amis sentirent le besoin d'échapper aux poignantes impressions de cette terrible époque; et ils se plurent à nvinstruire, soit en dirigeant mes pro[ r:s lectures, soit surtout en répondant aux intarissables qi estions que me suggéraient les lectures et les entreliens de la soirée précédente. Cet enseignement m'était donné, à peu près chaque jour, par deux commensaux habituels de la maison, qui complétaient heureusement les souvenirs des lieux et des hommes que les campagnes de la révolution et du Consulat avaient laissées dans l'excellente mémoire du maître de la maison. Ces trois hommes, sortis des écoles vers l'époque de la révolution d'Amérique, déposèrent dans mon esprit une foule d'opinions touchant la littérature ancienne et l'histoire moderne de la France. Ces opinions furent momentanément effacées par les enseignements ultérieurs des écoles; mais elles reprirent leur juste influence à mesure qu'avançant dans la vie, puis constatant la décadence de mon pays, j'ai senti le besoin d'arriver, en matière de science sociale, à des convictions arrêtées. Depuis l'année 1848, où je fus, en quelque sorte requis, par des hommes d'opinions très diverses, de publier les Ouvriers européens, j'ai souvent reporté ma pensée sur les leçons de mes trois maîtres de 1813; et j'ai compris que je leur étais plus redevable que je ne l'avais pensé jusqu'alors. Je regrette de ne pouvoir citer les noms de ces deux maîtres, car mon oncle, leur ancien condisciple, les désignait familièrement par leur prénom. Ayant
22 L1VKE 1. — LUS OIUGINCS DE LA METHODE.
parfois occasion de les citer, dans la suite de cet ouvrage, j'appellerai le premier le «Lettré», et le second le «Gentleman»1. Mon oncle subordonnait volontiers les questions politiques à l'ordre financier. Il nous racontait les services qu'il avait rendus, sous ce rapport, au régiment dans lequel il s'était engagé. Il rappelait la conduite prudente qui lui avait conservé sa fortune, au milieu des crises de la révolution. 11 critiquait avec une égale fermeté les désordres de la noblesse de cour, les fraudes des fournisseurs d'armée et l'indélicatesse des acquéreurs de biens confisqués. Il blâmait sévèrement les dilapidations de l'ancien régime; et il estimait Napoléon Ier pour la sagesse de son administration plus que pour la grandeur de ses talents militaires2. Il louait les habitudes de sobriété que j'avais contractées pendant ma première enfance et se montrait envers moi d'autant plus généreux que je dépensais moins. Le deuxième maître, le Lettré, ancien magistrat, passionné pour la culture des lettres, s'était adonné à l'enseignement en France et à l'étranger. Il contribuait plus qu'aucun autre, par son talent de lecteur, au charme de nos soirées; et il me guidait avec une rare patience dans mes propres lectures. Pour le fond des idées, il inclinait vers J.-J. Rousseau, les Encyclopédistes et les Girondins ; et, à cet égard, il était vivement combattu dans nos soirées. Le troisième maître, le Gentleman, se chargeait particulièrement de ce soin ; et c'était luisur-
1. Eu ce qui touche la définition de ce dernier mot, le lecteur peut se reporter au Vocabulaire sociul, formant le chapitre xvi du présent volume.
£. « Tout ce qu'on apprend de l'histoire aux enfants ne consiste presque en autre chose qu'en récils de combats et de massacres, et enfin, les glorieux éloges dont on comble les conquérants (vrais bourreaux de l'humanité pour la plupart) achèvent de corrompre l'esprit des jeunes gens, qui dès lors se figurent que l'art de tuer les hommes est la chose du monde la plus louable et la plus héroïque. » [Loc&b : De V Éducation des enfants, § I lu.)
Cil. I. — LES SOCIÉTÉS ET LA METHODE. 23
tout qui se plaisait à démontrer l'influence souveraine exercée par la religion sur le bonheur individuel et la prospérité publique. Contraint do fuir la France pour échapper à l'échafaïul, puis dépouillé de ses biens, il alla d'abord rejoindre les émigrés réunis sur le Rhin; mais il ne tarda pas à comprendre que leur cause était perdue d'avance; et, jusqu'à l'époque de sa rentrée en France, il ne lui resta plus qu'à se livrer, en Allemagne, à l'enseignement et à l'étude. Il voyait, dans la corruption des classes dirigeantes de l'ancien régime, la cause première de la révolution1. Il avait assisté au déplorable spectacle d'impiété et de corruption que les mœurs des émigrés offraient à Coblentz, à Cologne et dans les résidences affectées, par l'hospitalité allemande, à la demeure des princes; et il déclarait que ces désordres étaient devenus peu à peu, aux yeux des Allemands, l'apologie ou tout au moins l'excuse de la révolulion 2. Ces enseignements revenaient constamment, dans un langage gai et spirituel, à propos des incidents du jour : ils déposèrent dans mon esprit les premières notions de l'instruction morale et littéraire, que ne me donnait pas l'école.
Chaque année, mes parents apportaient une excellente diversion à cette existence trop sédentaire et trop sérieuse
1. « Si les supérieurs qui gouvernent perdent la voie de la justice ot du devoir, le peuple s'en détache également, et perd pour longtemps t'.uto soumission. » (CoNfucius, Le Lun-yUj livre I, cli. xix )
2. Le cardinal Pacca a laissé, dans ses Mémoires, des pages attristantes sur les exemples d'irréligion et de désordre donnés par les émigrés français. « C'étaient les mêmes cabales, les mômes intrigues de la cour, » dit-il, « la même indifférence pour les maximes de la religion et do la morale, les merr.es débauches .. A part quelques gentilshommes do province, tous professaient ouvertement les maximes philosophiques qui avaient amené la catastrophe... Ils n'en persévéraient pas moins dans leurs erreurs, et faisaient même tous leurs efforts pour les propager, soit par leurs discours, ?oit par des écris abominables. » (Cardinal Pacca : Mémoires, traduits tic l'italien sur 1; 3e édition ; Lyon, 1833, 2 vol. in-8", lo ne II. pages 4 > . i ■
pour un enfant. Dès le premier printemps, nous nous rendions clans le charmant pays de Bray, où résidaient deux membres de ma famille paternelle. Nous y trouvions, pendant la belle saison, une hospitalité généreuse chez d'admirables familles rurales dont l'habitation, nommée familièrement « maison du bon Dieu », était le rendezvous habituel, le lien et l'instrument de paix du voisinage. Là, délivré de la servitude scolaire, je reprenais les habitudes du premier Age. Je me livrais avec ardeur aux travaux utiles. Je devenais l'aide favori des ouvriers ruraux, des bûcherons, des chasseurs et des pêcheurs. Je commençai, avec les bergers et les jardiniers, mes premières éludes de botanique. Je me trouvai ainsi initié, en dehors de tout système préconçu, à une foule de notions qui me permirent plus tard d'attribuer à ces travaux leur véritable place, dans l'étude des hiérarchies rurales et manufacturières.
Revenu à Honfleur en 1815, je constatai tout d'abord l'exactitude de l'enseignement qu'avait rapporté de l'émigration le plus sage de mes maîtres parisiens. Je vis bien ainsi que les principales conditions du bonheur se rencontraient dans la religion, la paix et la coutume nationale. Depuis quel'élatde guerre avait cessé, mes vieux amis, les pêcheurs-côtiers, étaient revenus à la ville; et ils y avaient repris la prépondérance sociale. Ils retrouvaient dans le culte les diversions morales et les consolations pratiques nécessaires à leur rude et périlleux métier. Je me rappelle encore, non sans émotion, la solennité et la joie avec lesquelles ils célébraient les jours de première communion et de Fête-Dieu. Pendant sept ans (1815-1822), sur les deux rives de la basse Seine, je vis renaître le travail, paralysé depuis vingt ans par le blocus. Dans le pays d'Auge, je voyais croître rapidement le bien-être au sein des ateliers
domestiques de fileuses, de tisserands et de dentellières, en môme temps que la richesse dans les fabriques collectives qui centralisaient le commerce de leurs produits. Dans le pays de Caux, le spectacle était encore plus instructif : le retour delà paix et la conservation des traditions normandes concouraient également à la renaissance de la prospérité. Les usines à engins mécaniques s'élevaient de toutes parts. Les familles de bordiers, de paysans et de grands propriétaires n'étaient point encore désorganisées par les lois de la Terreur; elles gardaient dans leurs « masures », avec les vieilles mœurs, les habitudes de hiérarchie et d'union, qui ont persisté jusqu'à présent sur les rivages de la mer du Nord et de la Baltique. Dans cette troisième époque, comme dans la précédente, j'ai d'ailleurs été initié à la connaissance du passé par les hommes, nombreux encore, qui avaient commencé sous l'ancien régime l'exercice de leur profession. C'est ainsi, par exemple, que j'entendis souvent confirmer ce qui m'avait été enseigné à Paris, touchant l'esprit d'irréligion qui régnait chez les classes dirigeantes, pendant les années qui précédèrent la révolution de 1789. Je choisis, entre beaucoup d'autres, une anecdote qui montre à quel point les riches propriétaires fonciers du pays d'Auge étaient indifférente au bien-être du clergé des campagnes. Le prêtre qui compléta en 1816 mon instruction religieuse, et dont la cendre repose aujourd'hui dans le tombeau de ma famille, avait été curé dans un village de celte contrée. Possédant une petite fortune personnelle, il pouvait assez bien réparer, par l'usage de la viande, ses forces épuisées par un service pénible de jour et de nuit. Il partageait même, autant que possible, sa modeste pitance avec ses confrères du voisinage, qui ne vivaient guère que de pain et de légumes. L'un de ces derniers avait, tout au plus une fois par
quinzaine, le pot-au-feu au presbytère. Ce régal était procuré au pauvre prêtre et au jeune garçon qui sonnait la cloche et servait la messe, par le travail de la vieille servante. Toutefois, les forces du ménage n'étaient restaurées, par cet heureux événement, que dans le cas où la bonne femme réussissait à obtenir, au marché voisin, un bon prix du lot de fil qu'elle venait de fabriquer. Le jour où se traitait cette grande affaire, le bon curé, accompagné de son serviteur, dirigeait sa promenade sur la route par laquelle les gens du village revenaient du marché. Il était convenu que, s'il y avait succès, la servante l'annoncerait de loin en plaçant un grand rameau vert sur le panier qui lui servait à emporter le fil et à rapporter, avec la provision de nourriture, la filasse qu'elle devait élaborer pendant la nouvelle quinzaine. Quand le rameau vert se détachait sur l'horizon, au haut de la côte abrupte qui dominait le village, les deux promeneurs poursuivaient leur route, afin de féliciter plus tôt la vaillante femme; mais, quand le rameau ne se montrait pas, le curé faisait brusquement volte-face; puis il disait gaîment à son assistant : « Allons, François, encore des haricots! » Je me suis souvent reporté parla pensée à ce récit de mon vieux maître. J'en ai trouvé de fréquentes confirmations au milieu des rapports que j'eus avec l'ancien et le jeune clergé, pendant les cinq années (1818-1822), où je suivis au collège du Havre les cours d'humanité.
A cette époque, je travaillais, en toute liberté, près de ma bonne mère, dans une maison rustique, sans l'aide d'aucun répétiteur. Assidu à mes devoirs scolaires, j'employais la majeure partie de mon temps à lire Giceron, vers lequel mes maîtres de Paris avaient souvent dirigé mon attention ; et je cherchais surtout dans les opinions de Tacite, au sujet des Germains, les passages qui jusli-
fiaient l'estime accordée, par le Lettré et le Gentleman, au caractère actuel des Allemands. Durant mes longues récréations solitaires, je parcourais le rivage maritime, les champs, les prés et les bois : naviguant avec les pêcheurscôtiers; demandant aux livres de Linné le complément de mes éludes botaniques du pays de Bray; chassant au filet les bec-figues et les alouettes à l'école d'un habile Bordelais; enfin, me mêlant aux travaux agricoles des masures cauchoises. En 1822, vers la fin de l'année scolaire, un jeune prêtre1, qui m'avait pris en amitié, m'assura que je pouvais subir l'épreuve du baccalauréat es lettres; et il aida à mon succès en me donnant quelques notions de logique. Le vénérable principal du collège2 y contribua avec la même bienveillance en m'accordant quelques leçons particulières d'histoire de France. J'avais pende goût pour la chronologie des souverains et pour les dates des grandes batailles ; et souvent mes questions ramenaient le professeur aux souvenirs de sa jeunesse. En me racontant les principaux incidents de sa carrière, le bon maître confirma les notions que j'avais antérieurement acquises touchant la défaillance des dignitaires ecclésiastiques, la situation pénible dubas clergé sous l'ancien régime et les tendances vers la nouveauté, manifestées par une partie de ce clercé aux états généraux de .1789. Ces récils metlaient souvent en lumière le mal à côté du bien, le discrédit à côté de l'influence; et ils ont contribué plus tard à m'expliquer pourquoi le clergé de France n'a pas encore repris sur la nation l'autorité qu'exercent si utilement les clergés dans les divers pays du Nord de l'Europe.
L'année 1823, pendant laquelle j'eus à me fixer sur le choix d'un état, fut l'époque décisive de ma vie. Dès que
4. M. l'abbé Bénard, mort récemment curé du ITavre. 2. M. l'abbé llouiilér, ancien piêliede l'Oratoire.