LIVRE I
le premier grade universitaire me fut acquis, je portai mon attention sur deux carrières qui s'offraient à moi, dans les conditions suivantes. Comme diversion à mes études littéraires, j'avais acquis, en m'aidant de traités spéciaux, des notions d'arithmétique et de géométrie. Un de nos voisins, arpenteur rural bien achalandé, que je rencontrais souvent au milieu des champs, m'apprenait l'usage des jalons et de l'équerre, profitant ainsi de mes récréations. Édifié de ma petite science théorique, il me prit en amitié; et, comme il se faisait vieux, il me proposait de me prendre pour associé et de me céder un jour sa clientèle. D'autre part, un ami de collège1, qui se préparait, à Paris, aux concours de l'Ecole polytechnique, me conseillait de prendre la même direction que lui. En acceptant la proposition du voisin, je m'assurais immédiatement le pain quotidien et, plus tard, l'aisance dans l'exercice d'un art subalterne. En suivant le conseil de l'ami, je reculais l'époque de l'indépendance, et je courais la chance de conquérir une situation élevée dans l'art de l'ingénieur. Ce dernier parti me souriait; mais j'ignorais entièrement si mes aptitudes répondaient aux difficultés de l'entreprise. Pour lever mes doutes, je m'adressai à un ingénieur en chef des ponts et chaussées2, ancien ami de ma famille, qui voulut bien porter le jugement que
1. M. Louis Robert, d'abord ingénieur des constructions navales, aujourd'hui chanoine à la cathédrale de Rouen.
2. M. Dan de La Vauterie, originaire du Calvados, élève des premières promotions de l'École polytechnique, admis par mutation dans le corps des ponts et chaussées. Il avait été attaché, sous le Consulat et l'Empire, au\ départements conquis dans les Pays-Ras; puis, lors de la Restauration, au port d'Honfleur, où il avait connu ma famille. En 4823, il était ingénieur en chef à Saini-Lô (Manche) : il appliquait au dessèchement des marais du Cotentin les connaissances spéciales qu'il avait acquises dans les polders compris entre l'Escaut et le Rhin. Pendant l'été de celte même année, il fut chargé d'une mission ayant pour objet l'endiguement de l'île de Noirmoutier près des côles de la Vendée.
Cil. 1. — LUS SOCIETES ET LA METHODE. 2»
j'attendais, après m'avoir attaché momentanément à sa personne. Un mois d'épreuve suffit : le juge me garantit le succès; mais il voulut y contribuer en se transformant en maître. Il avait conçu pour moi une vive amitié; et, comme il vivait dans le célibat, il me garda près de lui le reste de l'année, en me traitant comme un fils. Grâce à cette communauté d'existence, les habitudes de travail que j'avais contractées jusque-là furent définitivement fixées. Le maître avait lui-même conservé, dans sa vie privée, le régime sévère des Pays-Cas. Il associait, à la simplicité et à la frugalité, l'aisance que lui assurait un patrimoine rural. Il employait son superflu à garnir de toutes les publications utiles les tables et les rayons d'une riche bibliothèque. Ses habitudes de lecture avaient surtout pour but de remédier aux lacunes que la décadence de l'ancien régime et les violences de la révolution avaient introduites dans les connaissances de la classe aisée. Selon lui, les ingénieurs de l'État, après l'accomplissement de leur devoir professionnel, avaient l'obligation morale de se rendre utiles gratuitement à la chose publique, comme le font les propriétaires fonciers en Angleterre et dans les autres états du Nord. Il disposa notre vie journalière de telle sorte, qu'après l'avoir secondé dans le service qui lui était confié, je pusse consacrer cinq heures aux lettres et aux sciences ayant pour objet l'étude des sociétés. Nous vivions solitaires, àSaint-Lô, dans une maison contiguë à un vaste jardin. Le travail professionnel commençait à quatre heures du matin, au bureau, et finissait à deux heures. Les études littéraires, sociales et scientifiques avaient lieu de quatre à neufheures du soir, dans la bibliothèque, qui était le salon commun de nos deux chambres. Montaigne et Gicéron étaient, dans nos lectures, les points habituels de ralliement; mais nous les quittions souvent pour
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comprendre et contrôler leurs pensées. Ces deux écrivains, formés au milieu de deux grandes époques de corruption, étaient, dans l'opinion du maître, éminemment aptes à jeter la lumière sur la corruption contemporaine. Montaigne, en particulier, resté pur d'esprit et de conduite malgré la corruption sociale des derniers Valois, me faisait comprendre la cause et le remède de la désorganisation qui dérive aujourd'hui des erreurs émanées des derniers Bourbons, du Contrat social et de la Terreur. Nos voyages dans le Cotentin et la Vendée nous exerçaient à observer chez les contemporains les vices et les vertus des temps passés. Nous nous plaisions à découvrir les espérances de paix sociale que semblaient garantir, après tant de discordes, la disposition des esprits et surtout la prospérité matérielle rétablie depuis 1815. J'admirai le magnifique spectacle qu'offrit à cette époque la Vendée, lorsque l'auguste fille de l'infortuné Louis XVI traversa ce pays. Habitué, à Paris et en Normandie, aux contradictions, mêlées de calme ou d'indifférence, que faisait naître le principe du gouvernement, je me sentis transporté dans un monde nouveau. En voyant le témoignage du sentiment énergique des familles du Marais et du Bocage, je compris pour la première fois la puissance que donne à une race d'hommes la communauté du dévouement à la religion et à la souveraineté. Sous cette impression toute nouvelle, j'improvisai un projet de rapport que je proposai au maître pour qu'il l'adressât, en son nom, au Directeur général. Ce projet comprenait implicitement la critique du scepticisme religieux et politique, qui m'avait souvent affligé. Le maître adopta avec bonté cette proposition; mais, en corrigeant dans mon texte des expressions trop enthousiastes, il m'apprit à garder plus de mesure, et me donna, sous ce rapport, la meilleure leçon de prudence que j'eusse en-
ce. I. — li;s sociétés et ia méthode. 31
core reçue. Cet épisode provoqua des lectures et surtout des entretiens qui laissèrent une utile empreinte sur mon éducation, et me préservèrent des exagérations contraires, propres aux écoles où j'allais entrer, i Le bagage de sagesse que mon maître venait de compléter était encore bien modeste : il comprenait seulement en germe des vérités que je n'aurais su alors nettement exprimer. Toutefois, en recueillant mes souvenirs, je crois pouvoir ainsi les résumer. A l'époque d'erreur et de discorde que nous traversons, le devoir de toute âme droite et honnête est de savoir comment il faut penser et agir touchant la religion et la souveraineté. En France comme partout, les motifs de conviction doivent être surtout fournis par la tradition nationale des bonnes époques et par l'exemple des peuples contemporains les plus prospères. Quant au choix des moyens d'action propres à restaurer les deux principes, il doit être subordonné à la connaissance des derniers siècles de notre histoire. Il faut se rappeler surtout les trois actes du drame lamentable qui, au moment où j'écris ces lignes, se poursuit depuis 217 années, savoir : pendant .100 ans (1661-1762) « la corruption » par les rois et les cours; pendant 27 ans (1762-1789) la propagation de « l'erreur fondamentale », par les lettrés; pendant 90 ans (1789-1879), « la destruction de la coutume », par l'association des lettrés, des violents et des hommes de proie. Affligé par les récits du maître, froissé dans le patriotisme inculqué à mon enfance, entraîné à l'action, avec l'ardeur et l'inexpérience de la jeunesse, j'interrompais souvent ses leçons. Je le pressais de me guider dans l'accomplissement de mon devoir envers la patrie. A mes instances, il répondait invariablement : « Commencez par vous élever vous-même à la place que je vous promets. Cherchez ensuite la vérité ; puisser-
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vcz le maître que vous jugerez le plus capable de la restaurer. Pour moi, je ne puis vous montrer que l'entrée du chemin. Dès que vous y serez décidément engagé, consultez souvent l'auteur des Essais. Il vous empêchera de vous égarer aux premiers pas; et souvent, vers le point d'arrivée, vous le trouverez encore de bon conseil. » Je reçus ces derniers enseignements au moment où je quittai M. Dan de La Vaulerie; et, depuis lors, je ne les ai jamais trouvés en défaut. C'est en les suivant encore au milieu de nos souffrances que je m'affermis de plus en plus dans l'espoir de la guérison. Si je ne vois pas la fin de l'œuvre que je poursuis avec mes amis, je ne saurais mieux faire que de leur transmettre cette même leçon. J'ai en vain cherché, parmi les hommes d'action de ce temps, la sagesse de Montaigne. Rarement, je l'ai vu estimé à sa vraie valeur; souvent même, les hommes parmi lesquels j'espérais trouver de nouveaux maîtres l'ont complètement méconnu, en l'accusant de scepticisme. Montaigne, au contraire, était pénétré des convictions indispensables à ceux qui propagent la vérité par l'exemple ou par les préceptes. Pour la religion, comme pour la souveraineté, il s'inspirait de la tradition nationale. Dans un temps où, comme dans l'ère actuelle, la nation était ébranlée par la corruption des classes dirigeantes, l'erreur des lettrés et les entreprises dangereuses des novateurs, il resta toujours fidèle à la coutume des ancêtres. Il a souvent émis des doutes, mais ils ne se rapportaient point aux principes essentiels : ils avaient pour objet la défaillance de ceux qui manquaient au devoir de sauver la patrie. Ces doutes étaient légitimes, car le grand penseur mourut six années avant l'acte décisif de 1598, par lequel Henri IV ouvrit l'ère nouvelle de paix. Plus j'étudie mes contemporains, plus je m'assure que Montaigne était l'interprète de la sagesse à
la triste époque des derniers Valois. A une époque non moins malheureuse, je trouve en moi des doutes semblables. Comme Montaigne1, j'ai en vue les « principes » de ceux qui, en pratique, manquent à leur devoir.
J'arrivai à Paris dans les premiers jours de 182/|, pour être admis, pendant les six années suivantes, aux trois enseignements du collège Saint-Louis, de l'École polytechnique et de l'École des mines. Les leçons de l'année précédente me procurèrent un premier avantage : je restai indifférent aux passions politiques qui animaient mes condisciples les plus habiles2. Je compris la nécessité de me livrer exclusivement aux études successives des trois écoles. Par goût et par devoir, j'évitai la compagnie des camarades animés des aspirations d'où sortit bientôt la révolution de 1830 3. Soumis aux idées de hiérarchie, je me contentai de gémir intérieurement en entendant le professeur d'histoire glorifier le triste mot de Louis XIV : « L'État, c'est moi. » Je ne me laissai pas même éblouir par les leçons du Collège de France, où des professeurs éloquents discréditaient les coutumes nationales et signalaient « le développement de l'esprit humain » comme le but suprême de « la civilisation ».
4 . Voir l'Avis qui précède l'Index alphabétique des auteurs cités.
2. Cet avantage fut d'abord balancé par un inconvénient : j'étais relativement sage en politique, mais fort ignorant en mathématiques. L'affection de M. Dan de La Vaulerie, en me retenant en Vendée, m'avait fait perdre trois mois do l'année scolaire 4 823-1824. Je me trouvai donc soumis à de dures éprouves pour arriver avec honneur à l'École polytechnique, en octobre 4825.
3. Mes deux premiers compagnons de prédilection restaient, comme moi, étrangers à la politique. C'étaient : en 4 824-1825, Robert, camarade d'enfance, alors admis à l'École polytechnique, aujourd'hui membre des « Unions de la paix sociale »; en 4824-1827, Gratry, condisciple de Saint-Louis et de l'Écolo polytechnique, plus tard prêtre éminent de l'Oratoire, et jusqu'à sa mort dévoué aux études sociales. Comme je le dis ci-dessous (S), ce fut seulement en 4828, pendant mon séjour à l'École des mines, que je revins aux questions sociales dans mes entretiens avec mon ami Jean Reynaud.
COMMENT LA MÉTHODE A ÉTÉ SURTOUT DÉVELOPPÉE, DEPUIS 1830, PAR LES RÉVOLUTIONS ET LES AUTRES CATASTROPHES