L'OBJET PERMANENT DE LA SCIENCE ET LES VARIATIONS DE LA MÉTHODE
La science sociale n'est point classée dans les programmes des universités; et elle n'a même reçu une dénomination que dans ces derniers temps (i, 1). Cependant, comme elle enseigne aux hommes l'art d'être heureux, elle a été nécessairement cultivée dès les premiers âges, et puisque le bonheur se compose de tout ce qui est utile et agréable, elle comprend, à vrai dire, toutes les connaissances. C'est précisément l'étendue sans bornes de la science sociale qui, jusqu'à notre époque, avait dispensé les savants de lui donner un nom. Cette apparition tardive de la science sociale ne constitue pas ce que, dans la phraséologie du jour, on appelle « un progrès » : c'est plutôt l'indice d'une décadence; et l'on s'en aperçoit aisément, quand on se reporte aux premiers âges de l'humanité et au développement successif des connaissances humaines.
Le don de la « science suprême », c'est-à-dire de la loi morale résumée plus tard dans le Décalogue, a accompagné et complété la formation matérielle du premier couple, d'où est sortie l'humanité. Par cette création simultanée,
qui constitua la vie morale, Dieu marqua le début d'une ère nouvelle pour la terre, car celle-ci jusqu'alors n'offrait qu'une vie matérielle dominée exclusivement par l'action spontanée des forces physiques. Grâce à la possession du libre arbitre, autre don estimable qui l'élève au-dessus de tous les êtres doués de vie et de mouvement, l'homme exerce, en fait, une délégation partielle de la puissance créatrice.
Dès qu'ils commencent à se multiplier, les hommes assurent d'abord la subsistance journalière en se groupant par familles; et, en même temps, ils recherchent les autres éléments de bonheur qui peuvent leur être fournis par les influences réunies de la loi morale, du travail et de la nature des lieux. Dès les premiers âges, ces aspirations, quoique communes à tous les hommes, se manifestent avec des tendances fort différentes. Les moyens employés pour la conquête du bonheur réagissent beaucoup sur les idées, les mœurs et les institutions des sociétés. Ils font naître des constitutions sociales, variant à l'infini, entre deux termes extrêmes qui correspondent à deux sortes de races. Les premières se contentent des moyens de subsistance les plus simples : elles restent éparses sur leurs territoires, dans les conditions les plus favorables au respect de la loi morale; et, en conséquence, elles conservent la prospérité. Les secondes multiplient autant que possible les moyens de subsistance sur leurs territoires : elles s'y agglomèrent et développent par cela même les influences opposées au règne de la loi morale; elles engendrent ainsi la corruption et tombent dans la souffrance. Sous ce rapport, des changements considérables se produisent (VI, In. 2 à 4); mais ils ne sont pas encore tous accomplis. Certaines races conservent la simplicité des premiers âges, tandis que d'autres se compliquent à l'infini : de ce
contraste croissant résultent naturellement des différences correspondantes dans les méthodes de la science sociale.
LA MÉTHODE CHEZ LES RACES PROSPERES A EXISTENCE SIMPLE, A FAMILLES ÉPARSES, DE L'ORIENT ET DU NORD.
La simplicité qui règne dans les idées, les mœurs et les institutions d'une race d'hommes se retrouve dans la méthode qu'elle emploie pour conserver la paix sociale. Jusqu'en 1855, cet heureux état des sociétés était assez commun, en Europe, dans les contrées extrêmes de l'Orient et du Nord. Depuis lors, la région de la paix et du bonheur a été quelque peu reculée, par l'approche des chemins de fer, vers le pôle et l'Asie. Elle offre encore des enseignements précieux aux hommes de bonne volonté, pour la solution des questions sociales qui agitent l'Occident. La comparaison de ces diverses régions fournit notamment des données sûres pour l'apaisement des discordes suscitées par les intérêts nationaux, politiques et religieux.
Sous ce régime de simplicité extrême, le père de famille, soumis au Décalogue, est l'unique agent de la paix sociale. Il est le gardien des traditions séculaires qui ont donné à la race la prospérité dont elle jouit. Il enseigne la loi morale aux jeunes générations. Il intervient journellement pour assurer l'obéissance et réprimer les infractions à cette loi. Enfin il préside à la fois aux rites de la religion et aux fonctions de la souveraineté1 (iv, 4).
1 . « 11 est utile que la jeunesse soit gouvernée ; et nous avons donné pour cela, au père de famille, comme une magistrature domestique, sous la garde de laquelle les jeunes gens fussent contenus. » (Sénèque : Des Bienfaits, livre II f, ch. xi.J
Dans cette organisation patriarcale des sociétés, les trois formes de la propriété foncière s'ajoutent, comme chez toutes les races stables, aux quatre forces morales de la constitution essentielle (v, 2;IV,In.3às). Elles se sont établies çà et là, mêlées ou séparées, sous des influences dérivées, à la fois, de la nature des lieux et de la pratique des ancêtres. Sous le régime de la communauté, qui est le plus habituel chez les races pastorales, plusieurs familles errent sur les mêmes pâturages et se trouvent exposées aux contestations naissant d'un contact intime : elles aussi sont, en principe, soumises à l'autorité du chef de tribu chargé de rétablir la paix. Toutefois, en fait, les familles intéressées au débat suffisent presque toujours à la besogne d'apaisement; et les pères conservent alors la plénitude de leur autorité (v, 3 ;II,vi, 20). Il en est de même, à plus forte raison, sous les deux autres formes de la propriété : sous le régime de la propriété individuelle, quand la famille occupe seule son pâturage; sous le régime du patronage, quand la famille propriétaire est complétée par des familles de serviteurs. Dans ce dernier cas, la paix intérieure est surtout garantie par les coutumes qui lient indissolublement les serviteurs à leurs maîtres (iv, 4).
La méthode patriarcale des races simples s'est montrée efficace, depuis les premiers âges, sur une grande partie de l'ancien continent. Comparée à celles des races compliquées, elle est plus apte à perpétuer la paix intérieure chez une nation et moins impuissante à conjurer le fléau de la guerre extérieure chez des nations indépendantes. L'observation de ces races explique aisément la supériorité de leur méthode. La souveraineté qui règne sur les esprits est celle de Dieu, l'auteur de tout bien, le révélateur de la loi suprême, le seul pouvoir qui ne soit
sujet, ni aux défaillances, ni au changement. Elle est déléguée à l'union du père et de la mère, c'est-à-dire au seul pouvoir humain institué par le Décalogue, à l'autorité qui, au milieu même de la corruption, reste la plus légitime, parce qu'elle est la plus dévouée à ses sujets1. L'autorité paternelle s'impose par la nature même de l'homme et par le IVe commandement du Décalogue. Elle se transmet parmi les générations successives, selon les traditions invariables des deux sortes de familles stables, et elle doit être sacrée pour tous les autres pouvoirs. Dans l'exercice de son autorité, le père prend surtout pour guides les coutumes dérivées du Décalogue; mais, dans l'application, il les modifie, selon les circonstances locales et les événements journaliers. Le séjour permanent de cette autorité au milieu des hommes et des intérêts qui lui sont soumis lui permet de constater à chaque instant la convenance de ces modifications. La vie journalière communique peu à peu aux gouvernements du foyer domestique et de l'atelier de travail leur caractère distinctif. En résumé, même sous le régime traditionnel des races les plus simples, la méthode de la paix sociale est surtout « la méthode d'observation »«
LA MÉTHODE CHEZ LES RACES SOUFFRANTES, A EXISTENCE COMPLI- QUÉE ET A FAMILLES AGGLOMÉRÉES, DE L'OCCIDENT.
Les races simples et éparses peuvent compliquer leur existence et s'agglomérer sur leur territoire, sans perdre
1 . « Nous appelons le Prince père de la patrie pour qu'il n'oublie pas que c'est la puissance des pères qui lui fut donnée : puissance très douce, protectrice des enfants, et plaçant ses intérêts propres après les leurs. » (Sénèqul: : De la Clémence, livre 1, cli. xiv.)
loul d'abord le bien-être fondé sur la paix sociale. Le règne du bonheur se perpétue, quand les jeunes générations gardent l'obéissance envers les parents, quand les pères restent soumis à Dieu et à sa loi, enfin quand aucune autre autorité ne vient usurper le pouvoir que ceux-ci exercent à la satisfaction de tous. Pendant mes trente années de voyages en Europe, j'ai séjourné dans beaucoup de localités où, malgré la complication des constitutions écrites, la paix se montrait inébranlable, sans autre fondement que l'autorité paternelle régie par le lJécalogue. Ces localités ne sont pas rares dans l'Orient et le Nord; elles se retrouvent môme encore, çà et là, dans les montagnes des Alpes., de l'Auvergne, des Pyrénées françaises ou espagnoles, et dans les autres oasis de stabilité signalées en Occident par cet ouvrage (iv, s). La paix sociale assise uniquement sur « les deux fondements » primordiaux est plus commune dans les régions éloignées : elle existait au Japon avant qu'il lut envahi par les marchands et les légistes européens; elle subsiste sans altération depuis quarante-deux siècles, a l'abri de ce pernicieux contact, dans les campagnes de la Chine.
Cependant on ne peut citer, ni dans les temps passés, ni à l'époque actuelle, aucune race qui ait conservé complètement l'état de paix sociale, quand la complication des idées, des mœurs et des institutions a dépassé certaines limites. Lorsqu'il en est ainsi, la souffrance devient un élément habituel des constitutions sociales1. Telle est aujourd'hui la situation de l'Occident (vu, 2 à 5).
h. « L'inégalité est à peine sensible dans l'état de nature, et son influence y est presque nulle. » — « Tant que les hommes se contentèrent de leurs cabanes rustiques,... tant qu'ils ne s'appliquèrent qu'à des arts qui n'avaient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains et heureux... et continuèrent à jouir entre eux des douceurs d'un commerce indépendant;... mais dès qu'un homme eut besoin du secours d'un autre,... l'égalité dispa-
Cil. VI. — LA PROSPÉRITÉ, LA SOUFFRANCE ET LA RÉFORME. \ G3
La complication est venue surtout du rapprochement des familles. Celles-ci, en s'agglomérant, ont perdu les facilités d'existence que leur offraient précédemment les productions spontanées du sol et des eaux. Dans les mêmes localités où le pasteur et le pêcheur-côtier vivaient dans l'abondance, presque sans effort, quand ils étaient épars, l'artisan et le laboureur, fortement agglomérés, ne subsistent que péniblement en consacrant au travail la totalité de leurs forces. N'ayant plus le loisir d'organiser ellesmêmes l'enseignement de la loi morale, les familles deviennent moins aptes à repousser la corruption, des mœurs. D'un autre côté, cette corruption, devenue plus fréquente, se propage plus facilement, comme les épidémies, à mesure que les populations se condensent davantage. Enfin, quand cette impulsion devient dominante, les jeunes générations commencent à se révolter contre le Décalogue et l'autorité paternelle; puis bientôt, si une réaction énergique ne se produit pas, la discorde apparaît.
A la vue de ce danger qui, par sa nature même, tend sans relâche à s'aggraver, les sociétés, si elles persistent à se compliquer et à multiplier les familles sur leur territoire, sentent le besoin de suppléer, par deux institutions, aux défaillances de l'autorité paternelle.
Un clergé, accepté avec reconnaissance comme délégué de Dieu, se charge d'enseigner le Décalogue; et il fonde cet enseignement sur les rites d'une religion qui donne une organisation positive au IIIe commandement
rut,... les vastes forêts se changèrent en campagnes riantes qu'il fallut arroser de la sueur des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt rescla\age et la mL-ère
germer et croître avec les moissons La mélallurgie et l'agriculture
furent les deux arts dont l'invention produisit cette grande révolution. Pour le poète, c'est l'or et l'argent; mais, pour le philosophe, ce sont le fer et le blé qui ont civilisé les hommes et perdu le genre humain. » (J.-J. Uousseau : De Vinë~ galite des conditions, 2e partie.)
(v, 2). Une souveraineté, servie par des agents spéciaux, est instituée ou s'impose avec l'assentiment général, pour organiser le règne de la paix sociale. Elle agit surtout au moyen de deux services principaux : par la justice, elle prévient les conflits entre les particuliers; par la force armée, elle réprime les attentats commis contre la paix, et elle assure l'exécution des arrêts rendus par la justice. Ainsi complétée, la constitution sociale est d'autant plus efficace, d'autant moins sujette à la corruption, que les nouveaux pouvoirs sont plus enclins à respecter l'autorité paternelle, et même à prendre sur elle des points d'appui. Sous ce régime, les races compliquées concilient longtemps la richesse, la science et les autres avantages qui leur sont propres, avec la stabilité et la paix des races simples. Toutefois, pour atteindre à ce but, les classes supérieures des sociétés prospères se croient tenues de subordonner leur action dirigeante à cinq règles principales : établir, par un système judicieux de récompenses et de dotations territoriales, une hiérarchie de familles assise sur la vertu, le talent et la richesse (III, iv, 17); confier, autant que possible, aux familles les plus dignes, et sans recourir aux allocations tirées de l'impôt, les fonctions supérieures du clergé, de l'administration publique, de la justice et de la force armée; conjurer, par un ensemble de contrôles, de règlements, de contrepoids et d'institutions de toute sorte, la corruption des pouvoirs publics, leurs discordes et surtout leurs attentats contre la famille (3); rester fidèles aux traditions des meilleures races en ce qui louche la seule souveraineté instituée par le Décalogue, et, à cet effet, voir toujours le critérium de la meilleure constitution sociale dans l'étendue de l'autorité paternelle; enfin, en assurer la durée et l'indépendance par la stabilité du domaine patrimonial (xu, 5).
Cn. VI. — LA PROSPÉRITÉ, LA SOUFFRANCE ET LA RÉFORME. 165
caractères nouveaux de la souffrance, en occident, a l'époque actuelle.
Ces règles ont toujours été indiquées par la méthode d'observation appliquée à l'étude des races qui, en se compliquant, conservaient la prospérité. Cependant on n'a jamais vu, dans le passé, une nation riche, lettrée et puissante qui s'y soit montrée constamment fidèle. Tôt ou tard, la corruption s'est développée chez les autorités de la vie publique; puis elle s'est communiquée, de proche en proche, dans la vie privée, aux riches, aux lettrés et aux autres professions libérales. Ordinairement, le mal a eu pour cause l'abus des appétits sensuels : il n'a guère envahi les familles obligées de gagner leur pain quotidien par un labeur incessant, c'est-à-dire celles qui composent le corps même de la société; et, quand il en a été autrement,, dans les villes maudites de l'antiquité par exemple, la ruine complète de la race est devenue inévitable. En général, ce désastre a pu être conjuré : la notion du Décalogue étant conservée dans les esprits, sinon dans les mœurs, quelques hommes d'élite ont pu s'appuyer sur cette force morale pour réagir contre les vices de la classe dirigeante. Quand, au contraire, les réformateurs indigènes ont fait défaut, la guérison du mal est venue de peuples étrangers possédant l'ascendant guerrier que donne la soumission aux quatre forces morales de la constitution essentielle1.
4. La prospérité qui distingua si longtemps l'ancienne Egypte, malgré les richesses créées sur le Delta et accumulées dans les villes, s'explique par les invasions successives des pasteurs qui conservaient, avec la vie simple des pâturages, la trddition du Décalogue. La même cause explique la longévité sans exemple de la Chine. Cette grando nation met en évidence, depuis quarante-deux
Dans le passé, la corruption des races enorgueillies de leur prospérité s'est présentée habituellement avec les mêmes caractères. Les chefs de la hiérarchie sociale, n'ayant plus le talent et la vertu de leurs ancêtres, ont perdu l'ascendant que ceux-ci exerçaient sur les autres classes. Leur richesse et leur pouvoir sont devenus l'objet du mépris des populations. Ainsi déconsidérées dans la personne de leurs chefs, les autorités publiques, divisées entre elles par la perte du sens moral, ont déchaîné le fléau des guerres civiles et plongé les peuples dans un état de souffrance. Ceux-ci toutefois conservaient les éléments de bonheur émanant du Décalogue et de l'autorité paternelle. Les pères de famille, pour résister aux calamités qu'amenait la lutte des gouvernants, possédaient au moins le concours de leurs enfants et de leurs serviteurs : même pendant la guerre des armées, ils avaient toujours la paix des esprits dans le foyer domestique et l'atelier de travail. Aujourd'hui, cette compensation aux maux de la vie publique est détruite pour les populations désorganisées de l'Occident. Les unités naturelles de toute société humaine, les familles, sont divisées autant que les pouvoirs complexes, opposés aux dangers de la discorde par les sages de tous les temps. J'ai en vain demandé aux historiens compétents de me signaler quelque exemple d'une situation aussi cruelle et aussi dangereuse. Le mal actuel de l'Occident dépasse donc probablement tout ce
siècle?, le principe fondamental de la science sociale. Elle conservera ce rôle bienfaisant si trois calamités sociales peuvent être évitées : si les Européens ne corrompent pas directement, par la conquête, les Chinois ruraux; si les Fet 1res chinois, qui viennent maintenant puiser des idées fausses et de mauvaises mœurs dans les villes de l'Occident, ne se chargent pas eux-mêmes d'accomplir celte œuvre de corruption; enfin, si les sp culalours de l'Iïurope, qui exploitent les nouveautés dangereuses de notre temps, ne sont pas autorisés à corrompre, au moyen de leurs dangereux engins, les races heureuses et réformatrices de la Mongolie et de la Mandchourie
CH# vi. — LA PROSPKRITlî, LA SOUFFRANCE ET LA REFORME. 167
qui a été connu dans le passé; ou bien, si un tel mal a existé, les races qui l'ont subi ont été désorganisées a ce point que l'histoire n'a pu en garder la mémoire (VI, In. 1). Un fait aussi extraordinaire porte en lui-même son enseignement : à cette division sans précédent des esprits et des intérêts, il faut opposer tous les moyens d'union que peut offrir la tradition du passé, contrôlée par l'expérience et la sagesse des contemporains. C'est la connaissance et l'emploi de ces moyens qui deviennent, en Occident, le but principal de la science sociale et impriment un caractère spécial à la méthode d'observation.