‹ La méthode sociale; abrégé des Ouvriers européensChapitre 94 sur 114 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

LES CONTRASTES DE SOUFFRANCE ET DE PROSPÉRITÉ, A TOUTES LES ÉPOQUES DE L'HISTOIRE.

Depuis les premiers âges de l'histoire, il a existé simultanément, dans les diverses régions du globe, deux sortes de sociétés : les unes « prospères », jouissant du bien-être fondé sur la paix et la stabilité ; les autres « souffrantes », où le malaise a pour symptômes l'instabilité et la discorde. Ces situations opposées se sont perpétuées jusqu'à nos jours, en se modifiant, chez chaque race, avec des nuances infinies. J'ai pu observer ces contrastes en Europe dès le début de mes voyages, et j'ai constaté, depuis lors, les modifications rapides qu'ils subissent selon les temps et les lieux.

LES TROIS CAUSES ÉTERNELLES DE LA SOUFFRANCE : LE VICE, L'ERREUR ET LES AEUS DE LA NOUVEAUTÉ.

Dans les tableaux variés qu'offre l'histoire des sociétés humaines, le trait le plus habituel est le passage de la paix à la discorde ou, en d'autres termes, de la prospérité à la souffrance. Le retour fréquent de cette transformation s'explique par la succession de trois phénomènes sociaux qui ont pour origine les défaillances habituelles de l'humanité. Pendant longtemps, les races prospères se sont lentement formées, sous l'empire de la

constitution essentielle (v, 2), source de toute paix. Elles ont grandi sur des territoires où la subsistance était abondamment fournie par les productions spontanées du sol et des eaux. Ignorées d'abord des peuples commerçants qui écrivaient la géographie et l'histoire, elles se sont multipliées dans le bien-être. Plus tard, misesjen contact avec ces peuples, elles sont devenues riches, savantes et fortes tant qu'elles sont restées soumises à la constitution essentielle. Elles ont acquis la renommée, parfois même un grand éclat; mais, presque toujours, c'est à dater de cette époque qu'elles commencèrent à déchoir. En général, elles ont marché vers cette déchéance en faisant sortir, des fruits antérieurs de la prospérité, trois causes de souffrance, à savoir : de la richesse, le vice; de la science, l'erreur; enfin, de la force, de l'erreur et du vice, tous les abus de la nouveauté.

LES ENVAHISSEMENTS ACTUELS DE LA SOUFFRANCE EN EUROPE ET SURTOUT EN OCCIDENT.

Depuis un demi-siècle, je vois en action ces causes de corruption ou de souffrance en Europe et dans les contrées contiguës de l'Asie. Au début de mes voyages, en 1829, la prospérité était générale en Orient. La discorde, déchaînée en France et en Occident par la révolution de 1789, s'était calmée momentanément depuis 1815. Mais voici qu'elle allait reprendre possession des esprits, agiter à Paris les écoles où je terminais mes études, aboutir à la révolution de 1830, désorganiser un royaume voisin et semer partout des germes de souffrance qui se développent maintenant de plus en plus.

La révolution de I8Z18 a singulièrement favorisé cette

57G LIVRE ui. — l'histoire de la méthode et ses résultats.

transformation de notre continent. Elle a fait descendre l'esprit de discorde jusque dans les subdivisions inférieures de la vie sociale. Après trois explosions de violence survenues coup sur coup, Paris a été choisi comme patrie de prédilection par tous les hommes ardents qui, dans le reste de l'Europe, ne pouvaient satisfaire à leur gré les tendances vers la nouveauté, l'erreur et le vice. Servi par les nouvelles voies de communication rapide, ce redoutable foyer du mal exerce une action irrésistible sur toutes les localités qui ne possédaient pas des moyens exceptionnels de résistance. Au moment où j'écris ces lignes, je ne vois plus en Europe que quatre oasis de paix et de stabilité. Jusqu'à ce jour, l'Occident reste le principal centre de contagion; mais il semble que nous allons assister à un spectacle inattendu. Le mal continue à se propager d'Occident en Orient; et dans cette direction il s'aggrave, parce que la foi naïve des populations qu'il surprend ne leur a pas donné la force nécessaire pour résister à la corruption. J'en puis juger par un exemple. Pendant seize années de travaux assidus, je me suis trouvé aux frontières orientales de l'Europe en contact avec ces populations simples qui m'offraient les modèles de la stabilité et de la paix : or, j'apprends qu'on voit se manifester parmi elles des éléments de discorde inconnus encore à nos populations désorganisées. Ne semblerait-il pas qu'un contre-courant de mal va se produire désormais, comme le mouvement de la lumière, de l'Oural à l'Atlantique ?

s fi-

LA MÉTHODE EMPLOYÉE PAR L'AUTEUR POUR CONNAÎTRE LES CAUSES DE LA SOUFFRANCE ET LES MOYENS DE GUÉRISON.

Comme je viens de le dire, j'ai débuté dans l'étude des sociétés au moment où l'esprit de discorde, calmé, en ap-

parence, par les régimes du premier empire et de la restauration, commençait à se réveiller. J'employai dès lors tous les loisirs laissés par l'exercice de ma profession à créer la méthode qui a été le point de départ des travaux résumés dans le présent volume. Cette méthode ne présente, au fond, aucun principe nouveau; et l'on peut même ajouter, à la rigueur, qu'avec d'autres formes elle a été employée dans tous les temps. Les formes nouvelles sont moins efficaces que celles dont on a souvent fait usage dans le passé, quand les éléments éternels de la paix sociale étaient moins oubliés. Toutefois la méthode décrite au Livre II a pu seule nous aider, mes amis et moi, à retrouver les lois fondamentales qui, depuis deux siècles, étaient obscurcies ou enfreintes dans notre pays.

Je n'ai point perdu mon temps en efforts d'invention : j'ai simplement mis en œuvre le procédé qui, de notre temps, imprime une impulsion si féconde aux sciences de l'astronomie, de la physique, de la chimie et des trois règnes de la nature. Toutefois, en appliquant cette idée, je n'ai pas copié les sciences qui avaient été les premières nourrices de mon esprit. Je les ai imitées, sans jamais perdre de vue la nature de mon sujet. J'ai pris pour critérium de mes instructions la distinction du bien et du mal, établie par la pratique de toutes les sociétés prospères. Enfin, j'ai cherché le contrôle de mes résultats dans les phénomènes de paix et de discorde interprétés par les Autorités sociales qui gouvernent leur voisinage en s'appuyant sur le respect et l'affection des sujets.

Cette méthode, je n'ai jamais cessé de l'appliquer. Pendant trente-cinq ans j'ai voyagé pour obéir à deux préoccupations principales : le désir de voir en action chez les peuples prospères les traditions du bien et de la paix; le besoin d'apprendre, chez les peuples souffrants, comment

les Autorités sociales résistent à la corruption qui les entoure. Depuis lors, je demande à mes correspondants et à mes visiteurs le récit des changements inouïs qui s'accomplissent en Europe; et je m'applique surtout à tracer fidèlement le tableau du bien et du mal que m'ont offert les sociétés contemporaines. Grâce au dernier acte de violence qui m'a rendu à la quiétude de la vie privée, je puis chaque jour faire un nouveau pas vers la vérité éternelle; mais plus j'avance, plus j'aperçois l'impossibilité de fixer sur le papier tout ce qu'il m'a été donné d'apprendre. L'obstacle n'est pas uniquement dans l'insuffisance de l'écrivain, il est surtout dans l'impuissance des écrits, si bien mise en lumière par l'école de Socrale. L'expérience m'oblige donc à entrer dans une voie nouvelle. Je n'ai plus seulement à compléter la Bibliothèque sociale; j'ai surtout à incarner, par la parole, la vérité dans la jeunesse studieuse qui me consulte.

LE PROBLÈME ESSENTIEL QUE TOUTES LES RACES DOIVENT RÉSOUDRE POUR S'ASSURER LE RÈGNE DE LA PROSPÉRITÉ.

Les sociétés qui ont donné dans l'histoire les meilleurs exemples de bonheur se sont inspirées d'une préoccupation dominante. Elles ont voulu donner satisfaction aux deux « besoins essentiels » de l'individu. Ces besoins sont signalés en tête delà prière habituelle des chrétiens : le premier est la connaissance de la loi morale, sans laquelle l'homme tombe au-dessous de la brute; le second est la possession du pain quotidien, dont la privation a toujours déchaîné la discorde et l'esprit de révolte. C'est à ces deux satisfactions que se réduit, à la rigueur, le problème que la société doit résoudre.

Depuis les premiers âges, toutes les races modèles ont résolu ce problème : elles ont réussi en restant fidèles à des coutumes qui, à première vue, semblent avoir présenté, selon les lieux et les temps, une variété infinie. Toutefois, quand on analyse, dans leurs détails, les coutumes de chaque race, à l'époque où elle trouvait le bonheur dans la stabilité et la paix, on constate bientôt que ces coutumes dérivent toutes d'un petit nombre de principes. Ces règles suprêmes ont été toujours pratiquées par le peuple aux temps de prospérité et proclamées parles sages aux temps de souffrance. Or, aucune race d'hommes n'a possédé le bonheur, si l'édifice social qui l'abritait ne contenait pas au moins sept éléments. En prenant pour critérium la permanence ou la variation de leurs formes, je classe ces éléments en trois groupes, savoir : deux fondements invariables, le respect du Décalogue et le règne de l'autorité paternelle; deux ciments variables et toujours associés, la religion et la souveraineté; trois matériaux, c'est-à-dire les « tenures » du sol, associées ou séparées sous les trois régimes de la communauté, de la propriété individuelle et du patronage. Ces groupes d'institutions sont à la fois nécessaires et suffisants : c'est pourquoi je les nomme, dans leur ensemble, « la constitution essentielle ».

LES DEUX RÉGIMES DE PROSPÉRITÉ : LES RACES SIMPLES ET LES RACES COMPLIQUÉES.

Les races qui conservent le bonheur, en pratiquant la constitution essentielle, restent pour la plupart dans les conditions où leurs ancêtres étaient déjà placés à des époques fort anciennes. Elles se présentent aux observa-

&S0 LIVRE m. — l'histoire de la méthode et ses résultats.

leurs contemporains sous deux régimes qui contrastent par la simplicité ou la complication des existences.

Une « race simple » est une grande famille composée de ménages issus d'un ancêtre commun el portant le même nom. L'importance en est fixée par l'étendue de la localité que le premier ancêtre occupa, en lui donnant son nom. Si, dans celte organisation, un judicieux système d'émigration est organisé pour la population surabondante, les moyens de subsistance sont suffisamment fournis par les productions spontanées du sol et des eaux. Chez les nations ainsi constituées, les familles, très éparses sur le sol, n'ont point à supporter le poids des travaux pénibles qu'impose aux nations compliquées la production des moyens de subsistance. La jeunesse et l'âge mûr suffisent amplement à la cueillette, à la pêche, à la chasse et aux autres travaux attrayants qui se rattachent à la conquête du pain quotidien. Ils se livrent à ces travaux avec passion, et ils sont naturellement enclins à en dispenser les vieillards chefs de famille. Sous l'influence des harmonies éternelles émanant de la nature des hommes et des lieux, chaque père jouit donc des loisirs nécessaires pour s'élever à la fois, par une méditation constante, à l'intelligence de la loi morale et à la connaissance des droits et des devoirs réciproques de ceux qui vivent sous son autorité. Les fonctions du gouvernement se trouvent spontanément dévolues aux pères, parce que ceux-ci réunissent en leur personne les aptitudes nécessaires pour imposer à leurs sujets « la paix de Dieu et la paix du souverain ». Sous ce régime, les pères n'ont pas seulement le pouvoir de faire régner, de leur vivant, la paix et la stabilité : ils forment tout naturellement l'héritier qu'ils jugent digne de perpétuer ces bienfaits chez les descendants.

Une « race compliquée » est un enchevêtrement de

Cil. XVII. — RÉSUMÉ ET CONCLUSIONS. 581

petites familles très agglomérées, issues de divers ancêtres. Le territoire se compose, non plus de localités portant chacune le nom djune famille, mais de districts dénommés selon la nature du pouvoir local qui, à défaut de l'autorité paternelle, lient les individus réunis. Les moyens de subsistance ne proviennent plus exclusivement des productions spontanées. A mesure que les familles s'agglomèrent, ils sont fournis en proportion croissante par les durs travaux de l'art forestier, de l'art des mines, de l'agriculture, de l'industrie manufacturière, du commerce et des arts libéraux. Les familles qui restent dans l'état d'abondance propre aux races simples ne forment plus qu'une minorité. Les autres familles n'ont pour la plupart que le nécessaire, et le personnel en est réduit aux moindres proportions que comporte l'existence d'une race d'hommes. Loin d'être soutenus par leurs enfants, les pères y sont obligés de pourvoir seuls à l'existence matérielle de tous. Courbés sous le poids de travaux toujours pénibles et parfois répugnants, ils deviennent plus ou moins incapables d'enseigner la loi morale à leur famille et, par suite, de maintenir au foyer domestique et à l'atelier de travail la paix et la stabilité. Il résulte de là que la prospérité ne subsiste que si l'organisation de la société subit une complication remédiant à celle qui est survenue dans le régime des travaux. Ce problème a été résolu, dès les premiers âges, par l'institution de deux corps publics qui suppléent à l'impuissance de la majorité des pères de famille. L'un de ces corps pourvoit h « la paix de Dieu » ; l'autre, à « la paix du souverain ». Dans l'accomplissement de leurs devoirs envers le peuple, ils sont secondés par le petit nombre de familles qui, conservant la vertu avec le loisir dans la vie privée, gardent les traditions de la loi morale. Les ministres de Dieu comme ceux

582 LIvnE III. — L'HISTOIRE DE LA MÉTHODE ET SES nÉSULTATS.

du souverain obéissent à diverses règles tracées par la coutume. Dans l'exécution, ils s'inspirent d'un sentiment qui doit leur être commun, l'esprit de paternité.

Page 1