LÉS UNIONS DE LA PAIX SOCIALE
Au nombre des clients du comité de la Bibliothèque se rangent d'abord les Unions de la paix sociale. J'ai donné dans les Ouvriers européens le précis de ce moyen de réforme (III, Ép. G; VI, Ép. u). Je vais insister ici plus spécialement sur le mécanisme de l'institution.
560 LIVRE lit. — L'HISTOIRE DE LA MÉTHODE ET SES RESULTATS.
J'ai souvent signalé dans les Ouvriers européens le contraste que présentent, sur l'ancien continent, les populations établies dans deux séries de localités (VI, In. 2 à s). Au centre de l'Asie, loin de tous les rivages maritimes, habitent des pasteurs qui, grâce aux entraves opposées à tout changement par la nature des lieux, n'ont jamais modifié leur existence simple. En Europe, sur la longue ceinture de rivages maritimes qui limitent les territoires du Nord, de l'Occident et du Midi, les habitants primitifs, venus pour la plupart de l'Asie ou de l'extrême Nord, ont conservé les habitudes de simplicité qu'on peut encore observer dans ces régions. Selon la nature des lieux, ils ont d'abord demandé les moyens de subsistance au pâturage, à la pêche ou à la chasse. Tant que cette situation a duré, ils ont conservé, dans leur nouvelle patrie, la constitution sociale de leurs ancêtres, et ils ont joui du bien-être qui en émane. Le seul pouvoir préposé sous ce régime au gouvernement de la société est spontanément établi d'après la nature même de l'homme et de la famille. Le père, guidé par le Décalogue, assure à ses enfants les bienfaits du culte domestique et de l'autorité souveraine. A cet égard, il a une supériorité innée sur les innombrables formes d'autorité que le besoin de paix a fait instituer depuis les premiers âges : il est plus dévoué à ses sujets, et, par conséquent, il est plus apte à leur inculquer et à maintenir parmi eux la connaissance de la loi morale.
Toutefois cette situation, imposée aux pasteurs de l'Asie centrale, ne peut se perpétuer, hors des régions polaires (III, In. 2), près des rivages maritimes. Selon l'enseignement fourni par l'histoire des races méridionales les plus fameuses, le contact établi avec le reste du monde au moyen de la mer ne larde pas à ébranler les esprits, à faire
CH. XVI. — RÉSULTATS CONCERNANT l/ENSEIGNEMENT J)E LA MliTilODK. 5G1
naître de nouveaux besoins et à soumettre les races simples à une suite de transformations rapides que j'ai souvent signalées (VI, In. 4). Dans une première époque, les races maritimes qui ne sont point entravées par la rigueur du climat demandent de nouveaux moyens de subsistance à l'agriculture, à l'industrie manufacturière, au commerce, aux autres travaux usuels et aux arts libéraux. Elles s'agglomèrent sur leur territoire; elles débordent même sur les territoires contigus; elles acquièrent la richesse, la science et le pouvoir; enfin, selon le jugement habituel des historiens, elles prennent peu à peu dans le monde un ascendant légitime. En môme temps, une transformation correspondante s'opère dans la nature des pouvoirs sociaux. Sous ce régime de complication, la plupart des familles n'ont plus l'existence douce que procurait à leurs ancêtres, dans l'ancien état de simplicité, la récolte des productions spontanées. Courbé sous le poids du travail, le père de famille n'a pas conservé l'aptitude qui, sous le régime patriarcal, lui permettait, comme pontife et roi, de transmettre à ses enfants la connaissance et la pratique de la loi morale.
C'est alors que la société est contrainte de reconnaître son impuissance, et d'accueillir avec gratitude deux compléments indispensables apportés au Décalogue et à l'autorité paternelle : le culte public, dont les ministres procurent aux âmes « la paix de Dieu » ; la souveraineté, qui, par ses ministres et leurs nombreux agents, contraint au besoin les individus à respecter « la paix du souverain »-. Ces pouvoirs complémentaires se développent partout avec la complication des sociétés. Ils sont considérés par les sages comme le lien nécessaire des familles, comme le « ciment » de l'édifice social. Ils fortifient les nations qui commençaient à s'ébranler en s'agglomérant. Parfois même lai-
liance de la religion et de la souveraineté a élevé le peuple à un état de grandeur et de puissance qui a frappé les contemporains. En revanche, ces phénomènes extraordinaires de prospérité ont été presque toujours les symptômes précurseurs dune décadence rapide.
Cette décadence est devenue tôt ou tard le trait dominant d'une seconde époque dans l'histoire de la transformation des races simples. Presque partout, elle s'est manifestée par les mêmes phénomènes. Abusant de la richesse et de la puissance qui leur avaient été conférées par les peuples, en reconnaissance de grands services, les ministres des deu£ pouvoirs sont tombés dans îa corruption (V, 4). Ils ont considéré leur fonction, non plus comme une délégation de paternité, faite dans l'intérêt du peuple, mais comme un moyen de se procurer à eux-mêmes les satisfactions attachées aux plaisirs sensuels et à l'orgueil. Le mal, ainsi développé par ceux qui avaient en charge le règne du bien, a pris les caractères les plus contagieux. Il a été inoculé de proche en proche à la nation entière : aux hommes faits, par le mauvais exemple venu d'en haut; à la jeunesse, par l'absence d'un bon enseignement. La souffrance est venue de toutes parts; le peuple en a vu la cause; et la haine a remplacé l'affection accordée précédemment aux pouvoirs publics. Enfin, quand la réforme a trop tardé à se produire, la révolte contre ces pouvoirs et l'usage universel de la violence sont devenus l'état habituel de la société. Les nuances du mal ont d'ailleurs varié selon les temps et les lieux : dans les grands empires de l'antiquité, la décadence avait surtout pour origine les débordements du vice; de nos jours, dans l'Occident, les funestes effets du vice sont singulièrement aggravés par l'erreur. On ne se borne pas à combattre les deux pouvoirs que l'on croit infidèles à leur fonction : on prétend dé-
montrer, en parlant (l'une fausse conception de la nature humaine, que cette fonction a toujours été nuisible aux peuples. Je n'ai pas à m'étendre ici au sujet des fléaux déchaînés sous nos yeux par ces aberrations. Je me borne à signaler les remèdes que la méthode d'observation peut apporter à des maux sans précédents.
Dès mon enfance, j'ai entendu le récit des souffrances infligées âmes premiers maîtres, sous la pression des catastrophes qui eurent pour origine, en 1661, le vice d'un souverain corrompu et, en 1762, l'erreur d'un lettré présomptueux. J'ai ensuite retrouvé à chaque pas, dans l'histoire, la mention de semblables événements; enfin, depuis mon entrée dans la vie, je n'ai pas cessé d'en subir moi-môme les effets. Dès le début de mes travaux, à la vue des effusions de sang qui signalèrent la révolution de 1830, et des désordres sociaux qui en furent la suite, je me trouvais donc tout préparé à voirie but principal de mes recherches dans la solution de la question suivante. Tandis que le castor, l'abeille, la fourmi et les autres animaux sociables gouvernent leurs établissements depuis les premiers âges, dans la Stabilité et la paix, l'homme est-il seul condamné avoir ses créations se transformer sans cesse, pour aboutir aux catastrophes et à la ruine?
Sous le régime présent de décadence, je mets de plus en plus au premier rang des devoirs sociaux les études que cette question exige. Elle a été ma préoccupation constante; et, pour la résoudre, je me suis reporté, autant que mes autres devoirs m'en ont laissé le temps, aux enseignements donnés par tous les sages. J'ai consulté les opinions émises par les contemporains sur les causes du mal actuel et sur les remèdes qu'il réclame. J'ai surtout parcouru l'Europe pour demander la lumière aux Autorités sociales. Ces hommes utiles m'ont toujours engagé
ou retenu dans les voies que la méthode signale. En général, ils n'enseignent point la vérité par leur parole ou leurs écrits. Cependant ils remplissent cette haute fonction mieux que ne le font les lettrés : ils montrent le vrai en pleine action dans le cercle où s'exerce leur influence. Partout, en effet, leurs demeures hospitalières offrent le même tableau : la paix sociale fondée, au foyer et à l'atelier, sur la satisfaction des deux besoins essentiels, sur l'organisation d'un bon régime de travail, et enfin sur l'attachement réciproque du maître et des serviteurs. J'ai parcouru, en Europe et en Asie, vingt mille kilomètres dans le seul but de visiter une douzaine de ces Autorités. C'est grâce à ces voyages que j'ai élé initié à une foule d'idées et de sentiments que je ne saurais indiquer ici. Ces détails trouveront leur place dans la correspondance sociale qui complétera les petits livres publiés depuis 1871 (xvn, 12). Partout j'ai soumis à ces sages la question que soulève la réforme de nos sociétés occidentales : nous nous sommes reportés ensemble aux enseignements offerts par l'histoire universelle ou par l'observation des peuples contemporains, et toujours nous sommes arrivés à la même conclusion.
Dans tous les temps et dans tous les lieux, le problème de la paix sociale a été résolu lorsque, dans chaque famille, le père a transmis à ses enfants la connaissance de la loi morale et le moyen de gagner le pain quotidien. Chez les races simples et éparses où la récolte des productions spontanées procure une subsistance facile, le père lui-même suffit à ce double devoir. Chez les races compliquées et agglomérées de l'Occident, où les difficultés de la subsistance augmentent rapidement, le père devient insuffisant dans un nombre croissant de familles. Cependant la solution du problème social est encore obtenue si
CH. XVI. — RÉSULTATS CONCERNANT L'ENSEIGNEMENT DE LA MlïlHODE. o6j
le père est secondé par les deux pouvoirs publics qui peuvent, sans souci du pain quotidien, veiller sans cesse « à la paix de Dieu » et « à la paix du souverain ».
Si les deux pouvoirs préposés à la paix publique manquent à leurs devoirs, ils corrompent la société ; mais quand les familles restées intactes sont assez nombreuses et assez puissantes, quand surtout elles ont à supporter le poids de grandes calamités, elles réagissent efficacement contre les désordres de la vie publique : tel a été le cas au xvie siècle chez les Français, au xvnechez les Anglais et les Allemands, au xvmechez les Suédois. Au contraire, si, comme en France aux temps de Voltaire et de Rousseau, la corruption de la vie publique s'est propagée au point d'envahir presque toutes les familles dirigeantes de la vie privée, la vraie force de réaction fait défaut. Si, en outre, comme il arriva de 1762 à 1789, on demande la réforme aux conceptions chimériques des lettrés, on aboutit bientôt aux catastrophes. Enfin, si les faux réformateurs, se voyant incapables de réorganiser la vie publique, ne reconnaissent point l'impuissance radicale de leurs nouveautés; s'ils attribuent leurs échecs à la résistance, toute naturelle, opposée par le respect de la tradition ; si, en conséquence, Hs substituent parla force, dans les institutions publiques, leurs erreurs aux principes qui assuraient la paix de Dieu et du souverain, chaque violence nouvelle est pour la nation un nouveau pas vers la désorganisation et la ruine. Ce sont là les tristes spectacles de corruption, d'erreur et de violence que la France a successivement présentés au monde, depuis l'origine du gouvernement personnel de Louis XIV.
Dans la majeure partie de l'Occident, le mal s'est développé par les mêmes causes qui ont agi en France, et il sera guéri par le même remède. On peut entrevoir aussi
que, grâce à l'essor inouï des communications rapides, des phénomènes semblables vont se reproduire au sein des sociétés de l'Orient. Aujourd'hui, dans leur état d'ébranlement et de désorganisation, les nations souffrantes doivent se proposer un double but : elles ont d'abord à restaurer les coutumes qui, dans le passé de la race, avaient le mieux réussi, soit à préserver de la corruption les pouvoirs publics, soit tout au moins à les réformer. Pour soustraire ces mêmes pouvoirs au danger de nouvelles défaillances, les nations ébranlées ont surtout «à remettre en honneur dans la vie privée les idées, les mœurs et les institutions aptes à multiplier les familles qui ont en ellesmêmes la force nécessaire pour résister à la corruption des gouvernants. Ce plan de réforme a été suivi par les grandes races qui, après avoir subi une souffrance momentanée, sont parvenues à reconquérir la prospérité et sont maintenant classées parmi les modèles du monde.
Un des exemples mémorables que l'histoire nous offre à ce sujet fut donné par un groupe de sages, dans l'intervalle de douze années qui s'écoula entre la mort de Charles Ier d'Angleterre et la restauration de son héritier. Le jour même où l'infortuné monarque était frappé, un de ces sages écrivit à son fils, alors réfugié dans l'île de Jersey. Il lui exposa que la cause première de la catastrophe était l'inaction imposée au Conseil privé, rouage essentiel delà monarchie, et qu'à son avis l'institution d'un nouveau conseil devait être le point de départ de toute réforme. Le jeune roi revint sur ce point à l'organisation traditionnelle de la monarchie; et le Conseil reconstitué se mit aussitôt à l'œuvre. Grâce à l'unité d'action imprimée par Clarendon, il ramena à la coutume la sympathie des familles influentes, comme celle de l'armée et de son chef. Ainsi éclairée, nonobstant la prospérité due
CH. XVI. — RESULTATS CONCERNANT l/ENSEIGNEMENT DE LA MÉTHODE. 567
au génie de Cromwell, la nation, après la mort de ce grand homme, renonça au régime du Protectorat : elle rétablit la monarchie en la personne de Charles II, sans avoir à verser une goutte de sang anglais1.
Les Unions de la paix sociale s'inspirent à la fois des coutumes nationales et des bons exemples offerts par les autres pays. Dans les diverses localités européennes, il ne s'agit plus des questions qu'il fallait résoudre aux siècles précédents: on se préoccupe seulement de rétablir les éléments de paix et de stabilité, selon les conditions et avec les moyens qui conviennent le mieux au temps actuel. Jusqu'à présent, chaque Union, soit française, soit étrangère, a commencé son œuvre en se concertant avec le comité de la Bibliothèque et en tirant profit des travaux déjà coordonnés dans ses livres. En principe, l'Union n'est liée par aucun programme; en fait, elle s'accorde avec ses voisines pour mettre en pratique les règles suivantes: repousser toute pensée de violence dans l'exécution des réformes jugées nécessaires; éviter toute participation aux débats stériles qu'engendrent aujourd'hui les questions relatives aux nationalités, à la politique et à la religion; rendre celte modération facile aux hommes ardents qui se rattachent à la cause du bien; enfin, les aider à découvrir eux-mêmes, par la pratique de la méthode, les moyens de retrouver la paix. Les Unions se fortifient sans cesse en publiant les faits observés par leurs membres. Elles mettent ainsi chaque jour en plus complète lumière les vérités éternelles qui donnent satisfaction aux deux « besoins essentiels » des peuples et rallient les âmes aux cou-
1. Voir dans la Diplomatie Review, recueil publié sous la direction de feu mon ami, M. David Urquharl, un article fort instructif de 31. Halsull sur l'histoire du Conseil privé du roi d'Angleterre, dans l'intervalle compris entre la mort de Charles Ier et le règne de la reine Anne.
5G8 LIVRE Ifl. — C'HTSTOÏRE DE LA METHODE ET SES RÉSULTATS.
tûmes de la « constitution essentielle ». Elles emploient d'ailleurs simultanément tous les moyens de propagande indiqués dans ce 'chapitre.
Pour exercer ces propagandes de la vérité, les Unions ne demandent aucun appui aux forces et aux privilèges que confèrent les pouvoirs publics. Elles se tiennent prèles à communiquer respectueusement les faits qu'elles ont recueillis aux gouvernants qui voudraient eux-mêmes en tirer parti ; mais elles n'étendent pas leur action personnelle au delà des limites de la vie privée.
l'enseignement par les écrits.
Vers J87/i, les Unions se sont constituées en se groupant autour du comité de la Bibliothèque. Émancipées peu de temps après sur les invitations pressantes du Comité, les Unions locales commencèrent à compléter, par leurs propres écrits1, les livres que la Bibliothèque
1 . Dans l'Union du Poitou, M. Emm. de Curzon a indiqué le concours donné à Ta réforme par les travaux d'un congrès local. Dans l'Union du Limousin, M. À. Delor a décrit les coutumes du moyen âge conservées, avec une ténacité inébranlable, par hi corporation des bouchers de Limoges. M. P. de Montaignac, dans l'Union du Bourbonnais, et M. Sumien, dans l'Union de Marseille, ont déterminé la presse locale à servir la cause de la réforme sociale. Dans l'Union provençale, MM. C. de Ribbe et Claudio Jannet ont publié des ouvrages qui ont établi, dans la France entière, la renommée de leurs auteurs. Dans une des Unions belges, M. C. Lagasse a signalé une nouvelle presse périodique qui semble promettre un excellent moyen de réforme. Dans une Union anglaise, M. Saint-George Mivart a pris l'initiative d'un genre de publicité qui associera utilement plusieurs pays pour le redressement de certaines erreurs. La réforme sociale la plus importante, la restauration de l'autorité paternelle, a inspiré des écrits fort utiles aux membres des Unions : tel a été le cas pour M. le comte de -Bousies à Mons, M. de iMoreau d'Andoy à Namur, M . Howelt à Dunkerque, M. le comte de Butenval à Paris et -M. L. Rostaing à Vidalon-lez-Annonay.
centrale continue à leur fournir. Les membres des Unions, tant qu'ils restent en petit nombre, se groupent spontanément autour d'un de leurs confrères. Ce membre est choisi pour remplir une fonction spéciale : il correspond avec le Comité au nom de ses commettants. Enfin chaque membre se procure directement, auprès des autres Unions françaises ou étrangères, les renseignements utiles à la poursuite de ses propres travaux.
En France spécialement, les Unions mettent à profit les journaux de leur localité pour propager l'enseignement des vérités sociales. En outre, les membres disposant de quelques loisirs se préparent à imiter l'exemple donné par une Union belge : ils se concertent pour réunir les matériaux et le personnel d'une nouvelle forme de presse hebdomadaire à bon marché. Les membres ainsi associés ont surtout pour but de s'instruire eux-mêmes afin de se rendre dignes d'enseigner les classes moins lettrées. Ces tentatives semblent être, pour certaines campagnes, le prélude d'une transformation intellectuelle : elles remplaceront par des études sérieuses les lectures futiles des classes aisées; et elles procureront des informations utiles aux familles dont le développement intellectuel ne repose guère aujourd'hui que sur la littérature naïve, parfois grossière, des almanachs.
La fondation de la nouvelle presse hebdomadaire à bon marché est en ce moment l'objet de mes entretiens avec les membres compétents des Unions françaises ou étrangères, qui me font l'honneur de me visiter, soit pour m'instaure, soit pour me demander des conseils. Le sentiment dont cette nouveauté dérive est aussi vieux que l'humanité : c'est le dévouement qui porte les possesseurs de la science à instruire les ignorants. Les vrais historiens de notre temps commencent a trouver dans le passé les
traces de cette vertu1. Pendant mes voyages, j'ai recueilli mille indices de son utile action ; et, depuis que mon attention s'arrête plus volontiers sur ce détail de la réforme, j'apprends qu'à cet égard de merveilleux exemples sont donnés dans notre propre pays. Je me trouve ainsi ramené, une fois de plus, à la conviction qu'a exprimée le plus ardent fondateur de la démocratie américaine (VI, In. s), à savoir : que l'aristocratie naturelle de la vie privée est la vraie classe dirigeante. Ainsi averti, je ne saurais trop recommander une œuvre qui, en se multipliant, étendra aux campagnes les bienfaits de l'instruction acquise maintenant aux villes. Des familles rurales et urbaines jouissant de certains loisirs, et comprenant le danger de la situation actuelle, se concertent pour restaurer dans les cœurs rattachement aux coutumes des bonnes époques, et pour remonter le courant de vice et d'erreur où les Français sont plongés depuis deux siècles. Elles se préparent à créer un petit journal local, pour ajouter quelque force à une première impulsion déjà donnée par des cours oraux et par un almanach. Elles ne se font pas d'ailleurs illusion sur l'impuissance momentanée de leur entreprise, en présence des passions et des malentendus semés journellement au sein des populations par de mauvais écrits. Elles se garderont même de combattre l'influence de ces écrits par le procédé irritant des controverses directes. Elles se borneront à opposer aux erreurs contemporaines les vérités éternelles, scientifiquement démontrées par l'assentiment et la pratique des peuples prospères de tous les temps. Les réformistes-traditionnels, qui se donnent cette mission, ont
1. C'est ainsi que M. l'abbé A. Tollemer nous a fait connaître récemment, par des documents authentiques, la vie journalière du seigneur de Gouberville, qui, a l'époque de Henri II et de Charles IX, se plaisait à instruire par des lectures les gens de sa maison. [Revue des Deux Mon les, 4 e* mail 878; page 159.)
appris, en effet, par leurs observations de chaque jour, que la cause première du mal actuel est, non pas dans les attaques dirigées par les égarés contre les institutions fondamentales de l'humanité, mais dans le vice, l'erreur, l'imprudence et l'inertie de ceux qui ont le devoir de les conserver et de les défendre.
En résumé, ceux qui aspirent à fonder la nouvelle presse hebdomadaire, ne se flattent point de reprendre aisément, sur les populations perverties, trompées ou justement mécontentes, l'ascendant perdu par la faute des anciennes classes dirigeantes: ils se proposent avant tout de dire leur mea culpa et de se réformer eux-mêmes. Le plan qu'ils élaborent sera développé dans la correspondance sociale (xvn, 12) de la Bibliothèque. En France comme en Belgique, les membres des Unions locales qui tendent a se constituer sur ces bases s'inspirent d'une idée simple qui ne saurait entraîner les mécomptes habituels aux grandes entreprises de la presse périodique. Pour se rendre capables d'enseigner les autres, ils veulent d'abord rechercher, dans les documents du passé et dans l'observation des modèles contemporains, les causes qui donnèrent autrefois le bonheur à la nation, à la province et à la localité. Dès à présent, ils se procurent par ces recherches, poursuivies clans le cercle de la parenté et de l'amitié, un complément agréable aux anciennes habitudes de travail et de sociabilité, lis veulent créer leur organe hebdomadaire dans des conditions si modestes, qu'ils puissent supporter indéfiniment la dépense annuelle imposée, à chaque famille associée, par ce nouveau moyen de récréation. Ils pourront ainsi attendre patiemment que les populations reviennent à la vérité, sous l'influence d'un enseignement qui se perfectionnera peu à peu, et surtout grâce à l'insuccès réservé tôt ou lard à l'erreur.
572 livre m. — l histoire de la méthode et ses résultats.
l'enseignement par la tarole.
En arrivant au terme de la tache entreprise il y a un demi-siècle, je me demande souvent comment mes amis et moi avons réussi, en matière de science sociale, à raffermir en nous « les convictions ébranlées » dans l'Occident, après une longue époque de vice et d'erreur. En ce qui me concerne, je trouve la réponse dans le rapprochement de plusieurs circonstances décisives. J'ai observé les sociétés contemporaines avec un amour sincère de la vérité : je dois ce sentiment aux impressions exercées sur mon enfance par une mère et par des maîtres dévoués à Dieu et à la patrie. Quand je me reporte aux travaux qui nous ont permis de fonder nos Unions, je m'assure que les écrits y ont pris une part moindre que la parole. Enfin je trouve qu'il en est de même pour les travaux à l'aide desquels les Unions continuent à se développer. A cet égard, notre expérience journalière confirme la supériorité de la pratique adoptée par les sages qui ont le mieux réussi à conserver ou à raffermir le règne du bien.
Les moyens de recrutement les plus efficaces dont les Unions disposent sont les moins apparents : ce sont les entretiens familiers que provoque, entre nos confrères et leurs amis, le spectacle des souffrances contemporaines. Parmi les autres moyens de propagande figurent les discours prononcés périodiquement, dans diverses sortes de réunions, par des confrères ayant une aptitude spéciale pour ce genre d'enseignement ; les conférences d'étudiants et de personnes de tout âge où se discutent les moyens d'amélioration sociale; les simples conversations entre les
hommes qui comprennent le danger des erreurs dominantes de l'époque et les maîtres de leur choix, auxquels ils viennent demander la vérité; enfin divers enseignements réguliers et méthodiques qui s'organisent surtout à Paris, et qui tendent plus ou moins à constituer l'école sociale dont il sera question plus loin (xvn, 10).
Dans tous ces enseignements, les livres interviennent seulement comme moyens accessoires. Les vraies sources de la science sont les maîtres chez lesquels la vérité s'est incarnée par l'observation directe des faits sociaux et par de longues méditations. D'après notre expérience journalière, les livres et les extraits qu'on en peut faire sont même peu utiles à ceux de nos confrères qui réagissent avec le plus de succès contre les vices et les erreurs de notre temps. Tous recommandent à leurs élèves de ne point faire entrer des textes écrits dans le plan de leurs discours. Cette recommandation est particulièrement opportune à nos époques troublées, où les dépositaires de la vérité doivent affronter la résistance et subir le choc des pouvoirs publics. C'est, au surplus, la règle que, dans une époque semblable, le Maître par excellence imposait à ses disciples1. Suivons nous-mêmes celte règle, en nous préparant, par le travail et le dévouement, à propager la vérité éternelle !
1. «Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups; soyez donc prudents comme des serpents et simples comme des colombes... Vous serez présentés, à cause de moi, aux gouvernants et aux rois pour me rendre témoignage... Lors donc qu'on vous livrera à eux, ne vous mettez point en peine ni comment vous parlerez, ni de ce que vous direz; car ce que vous leur devez dire vous sera donné à l'heure même, parce que ce n'est pas vous qui parlez, mais l'Esprit de votre Père qui est en vous. x (Saint M(Mliieu,\, 16 à 20.)