‹ La méthode sociale; abrégé des Ouvriers européensChapitre 96 sur 114 · LE DANGER IMMINENT DE LA SOUFFRANCE CHEZ TOUTES LES RACES COMPLIQUÉES · texte numérisé non relu

LE DANGER IMMINENT DE LA SOUFFRANCE CHEZ TOUTES LES RACES COMPLIQUÉES

Les races qui trouvent le bonheur dans la complication n'offrent guère que des contrastes avec les races simples et heureuses que je viens de signaler. Chez ces dernières, en effet, plusieurs facultés de l'esprit humain sommeillent dans l'éparpillement des familles ou restent, en quelque sorte, engourdies par la rigueur du climat. Ces races sont même à peu près inconnues du monde entier, parce qu'elles ne donnent aucun signe d'activité, en dehors des localités qu'elles habitent, loin des grandes voies commerciales. Les rares voyageurs qui pénètrent quelquefois dans ces contrées y observent des peuples toujours immobiles, et ils nomment impuissance ce qui n'est que l'attachement au bien conquis par les ancêtres.

Les races compliquées, au contraire, développent leurs talents et leurs vertus dans toutes les branches d'activité auxquelles l'homme peut appliquer ses faciil^,,^^ excitent l'admiration du monde en créanfjles^mer^eilj^ qui émanent des agglomérations urbaine^) ^ejj^qu^ §ç

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manifestent surtout par les accumulations de richesse, de science et de force. L'observation des progrès extraordinaires accomplis, à notre époque, dans l'ordre matériel, et les inductions qu'en tirent les réformistes-novateurs font croire à beaucoup d'esprits qu'en principe les races compliquées assureront de plus en plus la prospérité aux nations et le bonheur aux individus.

En fait, cependant, il n'en a jamais été ainsi dans les temps passés; et c'est également la situation contraire qui se manifeste aujourd'hui. Le danger de la souffrance est d'autant plus imminent que les apparences de prospérité nationale sont plus évidentes. C'est précisément l'état de choses qui se produit dans l'Occident depuis l'époque de la renaissance, si vantée par tous les novateurs. C'est notamment ce qui arriva en France sous les gouvernements personnels de Louis XIV et de Napoléon Ier. On n'avait pas encore vu tant de richesse et de luxe, de science et d'art, de pouvoir et de grandeur militaire. Mais quels furent, même avant la fin des deux règnes, les résultats de ces merveilles? Jamais on ne vit éclater tant de souffrance et de dénûment chez les populations, tant de défaillances et d'idées fausses parmi les classes dirigeantes, tant de corruption, d'attentats et de faiblesse chez les pouvoirs publics devant le peuple et l'étranger.

Celte marche vers la décadence n'a pas été continue, dans notre race, depuis la date funeste de 1661 : suivant la loi dominante de l'histoire, elle a été accélérée par quelques succès; elle a été suspendue momentanément parles catastrophes nationales. Les deux souverains illustrés par leurs brillantes conquêtes ont laissé les déplorables exemples qui ont égaré, sous leurs successeurs, presque tous les pouvoirs publics. Au contraire, les terribles effusions de sang de 1793, de 1830, de 1848 et de 1871 ont ramené

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la plupart de ces pouvoirs aux meilleures traditions de notre race. Mais, au milieu de ces rapides alternances de mal et de bien, la souffrance reste le trait principal de notre histoire. Sous la tyrannie des gouvernants, la nation se désorganise de plus en plus. Dans la plupart des familles, le père, condamné à un dur travail, est devenu incapable d'assurer à ses descendants la pratique de la loi morale et la possession du pain quotidien. Chez les familles qui ont des loisirs, les parents, dépouillés des fonctions gratuites du gouvernement local, se dégradent dans l'oisiveté, le luxe ou le vice : ceux qui ont gardé quelque respect de la ioi morale confient à des maîtres choisis hors de la famille le soin de l'enseigner à leurs enfants, et les préservent ainsi, autant que possible, du mauvais exemple donné par la famille. Quant aux classes dirigeantes de la vie privée ou de la vie publique, qui ont été ramenées au vrai par les catastrophes nationales, elles se concertent depuis la mémorable réforme du 15 mars 1850, pour former cette partie de la jeunesse d'où sortira le salut de notre race. Malheureusement, elles sont entravées, dans leur œuvre de régénération sociale, par le vice, l'erreur et l'abus de la nouveauté, qu'ont légués à notre époque l'ancien régime en décadence et la révolution de 1789.

Au surplus, ce triste résultat des défaillances humaines n'est pas spécial à mon pays. Je l'ai rencontré souvent dans l'histoire des peuples fameux. Au moment même où j'écris ces lignes, je le retrouve, en traits frappants, chez les nations qui, dans une époque antérieure de sagesse, avaient trouvé la force nécessaire pour s'élever aux premiers rangs. L'enseignement donné à cet égard aux nations déchues par les nations enorgueillies de leurs succès est encore plus instructif que celui de l'histoire, parce qu'il s'étale sous nos yeux. C'est le spectacle éternel des abus

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de la force; et si je n'y ai guère fait allusion dans cet ouvrage, c'est qu'il serait aujourd'hui malséant a un Français de critiquer, même avec un amour sincère de la vérité, les peuples qui prétendent s'élever au-dessus de son pays.

Dans l'état actuel du monde, les races compliquées qui se déclarent « civilisées » ne sont nullement en droit de revendiquer une supériorité absolue sur les races simples contemporaines, qu'elles nomment avec mépris « sauvages » ou « barbares ». Chez les nations où se montrent les plus brillantes apparences de prospérité, les deux corps publics chargés de suppléer aux défaillances de la majorité des familles ne font pas constamment leur devoir. Souvent même, égarés par l'esprit de domination, ils se disputent l'influence et ne s'entendent que pour opprimer la minorité des familles qui, ayant conservé l'aptitude à maintenir la paix dans leur voisinage, devraient être leurs plus précieux auxiliaires. Chez les races les plus compliquées de l'Europe, ces attentats contre la constitution essentielle ont pour conséquence l'esprit de changement et de révolte, tandis que, chez toutes les races simples contemporaines, l'esprit de stabilité et de paix continue à régner. La supériorité réelle des races simples est, au surplus, le trait le plus persistant de l'histoire. Les pasteurs, qui se perpétuent encore à l'orient et à l'occident du Nil, purent à la suite d'une invasion mémorable restaurer à la fois la vertu et la paix dans l'ancienne Egypte. Moins accessibles à la corruption émanant des Européens, les pasteurs Mongols et Mandchoux avaient réussi, jusqu'à la déplorable expédition de l'armée anglo-française, en 4860, à maintenir dans l'empire chinois, par leur vertu et leurs armes primitives, l'ascendant de la constitution sociale que les fils de Noé fondèrent, il y a 42 siècles, sur l'autorité paternelle.

Assurément je ne songe point ici à combattre de front

les tendances irrésistibles qui inféodent mes contemporains au culte de la richesse, de l'intelligence et de la force. Je voudrais seulement en conjurer autant que possible les abus. A cet effet, je m'adresse aux pères de famille qui restent capables d'acheminer leurs descendants vers la connaissance de la loi morale et la possession du pain quotidien. Je leur propose de nous associer, tout en conservant notre indépendance nationale, politique et religieuse. En résumé, je leur présente, comme but, la paix sociale et, comme moyen de ralliement, le drapeau de la constitution essentielle.

LA CONSTITUTION ESSENTIELLE, SOURCE CONSTANTE DU BONHEUR CHEZ LES RACES SIMPLES, REMÈDE ÉTERNEL A LA SOUFFRANCE CHEZ LES RACES COMPLIQUÉES,

J'ai indiqué dans cet ouvrage comment, avec un nombre toujours croissant de collaborateurs, j'ai pu marcher vers le but et l'atteindre. Ma voie était tracée du moment où j'avais appris qu'en matière de science sociale il n'y a rien à inventer. Cette vérité, révélée par les premières inductions tirées des faits, a été fortifiée par un demisiècle d'observations nouvelles. Elle se retrouve avec évidence dans ma conclusion définitive. Le retour à la constitution essentielle nous apparaît plus que jamais comme l'unique moyen de salut pour les races ébranlées ou désorganisées par la complication de la vie sociale.

Cependant nous ne nous faisons pas illusion, mes amis et moi, sur les difficultés que nous éprouverons à mettre en œuvre ce moyen de guérison. Les procédés de réforme que nos petites Unions locales apportent à leurs concitoyens sont fondés sur la persuasion; et, par leur nature

même, ils ne peuvent exercer qu'une action lente et pacifique. Sous ce rapport, ils forment un contraste absolu avec les procédés prompts et énergiques qui furent appliqués aux corruptions de l'ancienne Egypte ou de l'empire romain, et qui, dans l'ère moderne, ont plusieurs fois régénéré l'empire chinois. L'ancien système de réforme était naturellement imposé aux races compliquées et corrompues parla prépondérance des races établies sur les territoires immenses où se conservait le régime des productions spontanées du sol et des eaux. Les pasteurs, notamment, constituaient des races éparses complètement séparées des races agglomérées qu'elles devaient réformer. Ils possédaient la force militaire que donnent la frugalité, la pratique de la loi morale, et l'usage des armes de chasse fortifié par l'exercice journalier du cheval. Ils avaient la fécondité, conséquence naturelle des bonnes mœurs et de la multiplication facile des troupeaux. Ils redoutaient les dangers que pouvait amener l'agglomération exagérée des familles; et la difficulté de leur état social consistait surtout à donner une direction utile au courant d'émigration qui emmenait au loin le superflu de la population sur des chariots de bois, attelés de bœufs et de chevaux. La désorganisation d'une race célèbre, enrichie par le commeri'C, corrompue par les abus du luxe, affaiblie par les haines intestines et les guerres civiles émanant de l'erreur et du vice, avait un retentissement profond jusque dans les steppes les plus éloignées et venait y résoudre le problème de l'émigration. Cédant à l'attrait du pillage et des conquêtes, les trains d'émigrants, précédés par des troupes nombreuses de cavaliers, allaient s'implanter au milieu des populations désorganisées. Enfin, après les avoir soumises par la force, la race conquérante les ramenait à la paix par l'exemple de ses coutumes frugales. Nos

Unions ne sont redevables que sur un seul point à la Iradilion de ces anciens réformateurs. Elles sont revenues, par l'usage de la méthode, à la connaissance de la constitution essentielle, que pratiquent encore les pasteurs disséminés sur les steppes de l'Asie. Mais, en ce qui touche la restauration des vérités de cette constitution, elles ne sauraient avoir avec eux aucun point de rapprochement. Loin de former une race distincte, les Unions apparaissent comme des points épars au milieu des peuples qu'elles voudraient réformer. Elles ont peine à se recruter, par l'appel à l'expérience et à la raison, chez les familles désorganisées qui les entourent. Souvent môme, les membres de ces Unions restent imprégnés à leur insu des erreurs propres à la localité où ils sont nés. 11 ne suffit donc pas que les Unions s'implantent au milieu des populations égarées, pour les ramener à la constitution essentielle : il faut, en outre, que leur action soit secondée par celle du temps.

Dans son état actuel, notre petite école sociale ne se flatte pas de provoquer par ses leçons, dans l'Occident, une de ces promptes réformes que les pasteurs accomplirent souvent par leurs invasions en Chine et chez les anciens Égyptiens. Toutefois les résultats obtenus depuis vingt-cinq ans autorisent l'espoir d'un meilleur avenir. Ceux qui reste!. ! (ïe bonne foi clans l'erreur seront amenés tôt ou tard par la pression des catastrophes à demander le salut à la méthode; et dès qu'ils en feront usage, ils reviendront d'eux-mêmes à la vérité. L'école continue, d'ailleurs, le mode d'enseignement qui lui a réussi dans le passé. Elle cherche la paix et fuit la discorde. Elle s'interdit tout débat sur les questions nationales, religieuses et politiques qui irritent aujourd'hui les esprits. Elle ne réfute point directement Terreur : elle se borne à exposer impartialement les

fails et les inductions qui démontrent la vérité. En résumé, nous demandons uniquement à la persuasion la réforme qui, au milieu des grands événements de l'histoire, fut trop souvent imposée par la force. Selon les temps, on a successivement employé, comme moyen d'action, la force, renseignement ou l'exemple ; mais, au fond, la souffrance des races compliquées n'a jamais été guérie que par ceux qui gardaient ou retrouvaient la tradition de la constitution essentielle.

l'école de la paix sociale, éternel auxiliaire de la constitution essentielle, dans la vie privée.

Il me reste à indiquer, sous la forme la plus brève, les moyens que j'ai employés pour acquérir la science des sociétés. En premier lieu, je réduis à trois déclarations principales l'introduction nécessaire à l'intelligence de ce résumé.

Je dois aux enseignements de ma bonne mère et de cinq maîtres, qui ont successivement façonné mon caractère, les sentiments qui m'ont soutenu au milieu de rudes travaux, à savoir : le respect de Dieu, la frugalité de l'existence, l'amour du travail, le dévouement au bien. J'ai cherché le vrai dans l'observation méthodique des faits sociaux, c'est-à-dire dans les vestiges de l'histoire et dans les bonnes pratiques des peuples contemporains. J'ai induit des faits les principes de la science, en prenant uniquement pour guide la raison gouvernée parla logique, et surtout en me préoccupant d'échapper au joug des idées préconçues.

Cependant, lorsque je me préparais ainsi à la connaissance des hommes par un procédé analogue à celui que

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j'appliquais à la connaissance des minéraux, j'éprouvai un moment d'hésilation. Je voyais bien que la méthode était commune aux deux sciences; mais je sentais aussi qu'en moi l'homme et le chimiste ne gardaient pas une égale indifférence à lendroit des résultats cherchés. Je fus donc tout d'abord conduit à me demander si mon amour de la vérité résisterait à 1 influence des habitudes matérielles, intellectuelles et morales que mon éducation m'avait imposées. Heureusement je ne m'arrêtai pas longtemps devant cette difficulté : je pus la résoudre en me reportant à l'interprétation que mon quatrième maître donnait au livre de Montaigne; et, plus tard, ta méthode tracée par Descartes m'assura davantage dans la voie où j'étais entré. Dès mon premier voyage, j'avais résolu de conformer ma vie aux vérités que la science pourrait un jour démontrer; mais, en attendant un avenir inconnu, je continuai à prendre la tradition nationale pour règle des besoins journaliers de l'âme, de l'esprit et du corps.

À une époque qui était déjà fort troublée, celte règle aurait été difficile à suivre, si mon maître ne m'avait pas fourni un critérium sûr pour en faire l'application. En J8w2à, au moment où je partais pour Paris, l'esprit de tradition et l'esprit de nouveauté étaient également dangereux pour un jeune homme abandonné, dans le « pays latin », aux impulsions de son libre arbitre. Les corruptions et les erreurs accumulées par l'ancien régime et la révolution s'étalaient au grand jour; et les vœux mêmes de mes meilleurs condisciples appelaient des remèdes pires que le mal. Je pus néanmoins distinguer le vrai d'avec le faux : j'eus simplement à observer la pratique des Autorités sociales qui m'avaient été signalées par mon maître, et qui, dans leurs foyers domestiques et leurs ateliers de travail, conservaient l'affection et le respect de leurs subordonnés.

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Dès mon arrivée à Paris, je constatai la sagesse de l'enseignement que je devais à Montaigne, interprété par mon maître. Je me trouvai tout à coup en présence de l'erreur fondamentale de ce temps : celle qui attribue à l'enfant nouveau-né la perfection originelle; en d'autres termes, celle qui explique l'origine du mal sur la terre par le vice des institutions traditionnelles de l'humanité. Celte erreur ne m'était pas encore apparue dans les écrits de J.-J. Rousseau. Je l'entendis exposer par deux élèves de l'université de Berlin, qui habitaient dans la même maison que moi et devinrent mes compagnons habituels de récréation au printemps de 18:25. Je retrouvai la même erreur dans tous mes voyages; et j'ai toujours compris qu'elle louchait au plus grand intérêt des sociétés. J'ai donc écouté avec attention tout ce qu'on m'a exposé à ce sujet ; mais j'ai vu sans cesse que la doctrine des novateurs était condamnée par les dépositaires de la sagesse, dans toutes les conditions et dans tous les pays *.

En jetant ce coup d'œil rétrospectif sur l'ensemble de ma vie, je m'assure que, dans une carrière intellectuelle, le calme et le succès dérivent surtout d'un esprit libre de doute sur les vérités fondamentales qui maintiennent la paix parmi les hommes. J'ai dû ce bonheur aux maîtres de mon enfance. Conformément à leurs leçons, j'ai, en cette matière, conformé ma vie a la tradition nationale. Celte tradition a élé, il est vrai, obscurcie de plus en plus autour de moi par la lutte des deux pouvoirs qui devraient s'entendre pour la garder. Elle est en outre direclement combattue par les novateurs qui, depuis la Terreur, se

4. Mon camarade Gratry, qui devint le célèbre oratorien, assistait souvent en 18âo aux entreliens que j'avais, avec mes amis allemands, sous les ombrages du Luxembourg. Jusqu'à sa mort, l'erreur fondamentale fut un des objets habituels de nos entretiens.

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flattent de fonder le règne de la vérité sur la violence; mais, au milieu de cet ébranlement des idées, j'ai trouvé la certitude au foyer des sages, en Europe et en Asie. En résumé, pour conserver la paix de l'esprit, j'ai remonté dans le passé aux exemples laissés par les hommes illustres de notre race ; j'ai écouté l'enseignement pratique donné par les « écoles actuelles de la vie privée ».

Cette conclusion, tirée de ma propre expérience, n'est point une nouveauté. J'en ai trouvé les éléments à deux sources principales : en consultant les savants qui connaissent le mieux les vestiges de l'histoire ; en observant chez les peuples contemporains les divers régimes sociaux qui ont régné successivement dans le passé. Chez les races simples, l'école sociale reste toujours organisée auprès de chaque père de famille. Chez les races compliquées et prospères, elle n'est plus représentée que par une minorité : par les Autorités sociales, les gentilshommes et les nobles, intimement unis aux ministres de la religion et de la souveraineté. En France, le haut enseignement de la vie privée, ébranlé par l'ancien régime en décadence, a été désorganisé, depuis l'époque de la Terreur, par des contraintes qui ont rejeté nos familles hors de la tradition de toutes les grandes races. Aujourd'hui, la tradition se retrouve a peine chez quelques familles qui, avec une vertu presque surhumaine, ont résisté à une impulsion antisociale de deux siècles. Les dernières traces de la haute école d'enseignement disparaissent chaque jour; et notre race ignore de plus en plus comment la paix se conservait autrefois dans les foyers domestiques et les ateliers de travail. Les trois classes qui continuent à gouverner la vie privée chez les nations florissantes sont à la fois incapables et exclues de toute direction, au sein de notre nation déchue. Quant aux deux grandes classes qui dirigent

chez nous la vie publique, elles s'annulent elles-mêmes dans un ensemble inextricable d'actes imprudents, de haines et de malentendus.

J'ai indiqué, par une foule de détails, dans les six volumes des Ouvriers européens , comment l'école de la vie privée, désorganisée parmi nous, ébranlée dans une qrande partie de l'Europe, pouvait être restaurée. La réforme viendra des particuliers, à défaut de l'impulsion plus efficace que pourraient donner, par leurs efforts combinés, les deux corps publics. Celte question sera utilement traitée dans « la correspondance sociale » (xvn, 12). Ici, je dois seulement rappeler, en termes sommaires, ce que mes amis et moi commençons à entreprendre en France et dans les contrées voisines.

Dans l'état de discorde qui désole maintenant la France et la Belgique, l'école de la paix sociale ne peut demander appui aux deux grands pouvoirs publics, sans se rendre suspecte aux hommes qu'elle veut réunir. Elle doit donc agir avec les seules forces de la vie privée. En outre, comme les particuliers sont eux-mêmes profondément divisés au sujet des débats nationaux, politiques et religieux, il faut que notre enseignement ne s'étende jamais jusqu'à ces questions. Toutefois, en restant dans ces limites, l'école conserve un champ d'action plus fécond et plus large que les terrains brûlants sur lesquels s'accumulent, à notre époque, tant de luttes stériles. Au moyen d'une méthode sûre, elle raffermit les esprits ébranlés, en leur signalant le danger de ces agitations inutiles, et en leur montrant les biens qui émanent delà paix. Elle écarte provisoirement les idées secondaires qui provoquent aujourd'hui chez tous des haines ardentes, pour s'arrêter aux idées maîtresses qui ont toujours établi l'union des âmes chez les peuples prospères. Le haut enseignement de la vie privée

résume en neuf points ce qui est essentiel aux sociétés : deux besoins communs à tous les hommes ; sept éléments indispensables à toute constitution qui pourvoit à ces besoins.

Depuis I8/18, nous nous sommes réunis pour dresser ce plan de travaux et le mettre à exécution. Après avoir réagi, grâce à l'influence salutaire des catastrophes nationales, contre les préjugés que nous avions puisés à des sources fort différentes, après avoir constaté que nous possédions enfin une bonne méthode d'observation, nous nous sommes appliqués à découvrir la vérité, sans jamais nous laisser détourner du but par le choc des aberrations dominantes. Enfin, après vingt-cinq années de travaux assidus, ayant retrouvé ce qui a été connu de tous les temps, nous avons fondé l'école de la paix sociale pour enseigner « la constitution essentielle des sociétés ». Parvenus à ce point de notre entreprise, nous ne nous dissimulons pas les difficultés que nous avons encore à vaincre pour être utiles à nos contemporains. Il y a loin, en effet, des principes fondamentaux que nous enseignons aux applications pratiques qu'il en faut faire à la constitution et aux coutumes locales de chaque race d'hommes. Nous savons que les principales difficultés sont en nous-mêmes : dans l'ignorance et l'orgueil qui régnent toujours plus ou moins, même parmi les hommes de bonne volonté. Notre préoccupation principale est donc d'échapper aux erreurs émanant de ces deux défaillances de l'homme : c'est elle qui crée parmi nous l'impulsion imprimée aux quatre institutions que nous avons successivement fondées.

La société d'économie sociale, la première par ordre de date, est l'institution fondamentale de l'école, parce qu'elle est moins que les autres accessible à l'erreur. Elle a le dépôt de la méthode qui fournit à chacun le moyen,

soit de trouver directement la vérité, soit de découvrir les erreurs qui auraient pu se glisser dans les travaux antérieurement publiés. La Société n'admet, dans ses deux recueils, les faits observés qu'après les avoir soumis au contrôle d'une libre discussion; mais elle n'a point la prétention de distinguer absolument le vrai d'avec le faux : elle soumet sa propre discussion au jugement du public, et elle s'interdit formellement de porter elle-même ce jugement par un vote. Dans ces conditions, les fondateurs n'ont pas craint de demander au gouvernement, après treize années d'expérience, les éléments de stabilité que donne la déclaration d'utilité publique.

La Bibliolbèque sociale, fondée solidement en 18G9, édite les Ouvriers européens et publie les autres vérités constatées par la méthode. Elle constitue une sorte de librairie qui diffère des autres en ce que les auteurs et les éditeurs associés s'interdisent tout profit sur leurs productions. Celte association a pour clients naturels les membres des trois autres institutions. La Bibliothèque est administrée et contrôlée par un Comité spécial indépendant; mais elle est contrôlée plus efficacement encore par ses clients : ceux-ci, en effet, se garderaient d'acheter et de propager les livres qui n'auraient pas leur complète approbation. Le Comité s'est donné à lui-même, par le dévouement à la vérité, le caractère d'utilité publique; mais il juge inopportun de le soumettre à la reconnaissance de l'État.

Les Unions de la paix sociale ont reçu, en 1874, leur organisation définitive. Elles sont composées de particuliers qui se dévouent à propager, dans leurs foyers domestiques, leurs ateliers de travail et leurs voisinages, les principes de la constitution essentielle. Les membres se réunissent par petits groupes, répartis, en France et à l'étranger, sur de nombreux territoires constitués selon les convenances

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propres à leur localité. Malgré cet état d'indépendance, ils adoptent une dénomination commune, qui établit un lieu moral entre tous ces groupes. Ainsi dénommée, chaque Union locale acquiert, en outre, le droit de se procurer les ouvrages de la Bibliothèque moyennant des prix inférieurs encore à ceux qui sont accordés aux libraires et au public par les éditeurs.

Enfin, un enseignement spécial s'est organisé peu à peu à Paris, grâce à l'initiative d'un homme qui se dévoue au bien public, et considère la méthode comme un puissant moyen de réforme. Un maître, formé par quarante années de travaux, attaché à cette quatrième institution, enseigne à la fois la méthode, les résultats qu'elle a produits et les moyens pratiques d'application. Le fondateur de l'œuvre est indépendant des pouvoirs préposés à la direction des trois autres. Toutefois il se concerte souvent avec ces derniers pour apporter son concours à la tâche commune. Dans la direction qu'il imprime à ses élèves, il s'inspire d'une pensée principale : il veut former des hommes qui continueront les travaux commencés par l'auteur des Ouvriers européens et par la société d'économie sociale. Dans ce but, il les dresse à l'art de trouver eux-mêmes dans le cours de « voyages méthodiques » les vérités sociales qu'ils ne sauraient acquérir par aucun autre moyen.

Une telle entreprise offre, dans notre pays, de grandes difficultés. Depuis cent dix-sept ans, en effet, l'opinion publique des Français est pervertie par des hommes qui se révoltent contre la vérité transmise par les traditions de l'humanité. Ces hommes ne veulent point se donner la peine d'aller eux-mêmes la chercher, a travers le monde, par la méthode d'observation. Ainsi éloignés, par leurs idées préconçues, des sources de lumière émanant

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de la tradition et de l'expérience, ils se rejettent vers le procédé, facile, mais infructueux, qui a fait bâtir, dans le cabinet des légistes, tant de systèmes éphémères sur l'erreur fondamentale de 17G2 et les trois faux dogmes de 1789. Heureurement le fondateur du nouvel enseignement a constaté la fécondité de notre méthode d'observation. Né sur le rivage où j'ai passé les cinq premières années de ma vie (i, 4), il réagit avec la ténacité normande contre ces erreurs invétérées. Je ne saurais donc trop adjurer mes concitoyens de seconder ses efforts.

Les races célèbres des temps passés ont justifié cet appel en démontrant, par des exemples fameux, l'utilité des voyages. Les peuples modèles de notre époque, pour développer l'habileté manuelle des ouvriers, l'intelligence des patrons et la sagesse des gouvernants, tirent grand profit de ce complément d'éducation. Les écrivains que je cite souvent l'ont signalé à l'attention de leurs contemporains. Ainsi, par exemple, à une époque où la vie intellectuelle et morale était profondément troublée chez les Athéniens, Platon leur recommandait d'aller, « par terre et par mer », chercher la vertu chez « les hommes divins » de tous les pays (xn, 5). Montaigne considérait les voyages comme nécessaires à l'éducation d'une noblesse digne de ce nom ; mais il reprochait à celle que les derniers Valois avaient corrompue d'appliquer ce moyen de perfectionnement à des observations futiles1. Après la perturbation introduite par deux révolutions dans les idées et les mœurs de l'Angleterre, Locke signalait l'étude d'une langue étrangère et la conversation des hommes

1. « La visite des pays étrangers est fort propre pour l'instruction... non pour en rapporter seulement, à la mode de notre noblesse française, combion de pas a Santa-Rotonda, ou la richesse des caleçons de la signora Livia ;... mais principalement, les humeurs de ces nations et leurs façons, et pour frotter et limer notre cervelle contre celle d'aulrui. » (Montaigne : Essais, 1, 23.) •

qui la parlent comme un moyen de ramener les jeunes gens à la sagesse et à la prudence1. Enfin, au moment même où La Fayette cherchait, dans des nouveautés imprudentes, l'amélioration du sort des classes populaires, Thomas Jefferson reproduisait le même conseil, avec une opportunité plus spéciale encore, et en termes charmants qui pourraient fournir une épigraphe au programme détaillé de notre école des voyages2.

Aux motifs tirés de la tradition des grandes races et des écrits que je viens de citer, je puis joindre ceux que me fournit l'expérience d'une longue vie de travail. Les cinq maîtres qui m'ont introduit dans les voies de la vérité (r,4;xm, 3) l'avaient tous acquise en habitant les pays étrangers. C'est en faisant moi-même de longs voyages pendant 35 années, avec une méthode sûre, que j'ai trouvé le complément nécessaire de leurs leçons. Enfin, ce sont

1 . Locke résume ainsi les deux avantages assurés à un jeune homme par les voyages qui complètent son éducation : « Le premier consiste à apprendre les langages étrangers, et l'autre à se rendre plus sage et plus prudent en conversant avec des hommes et des peuples qui n'ont ni le môme tempérament ni les mêmes mœurs, et qui surtout diffèrent par tous ces endroits des personnes do sa paroisse et de son voisinage. » (Locke : De V éducation des enfants. Paris, Didot, 1821, in-8°.)

2. Dans sa lettre du 11 avril 1787 à La Fayette, Thomas Jefferson décrit le ravissement avec lequel il a parcouru la Provence a petites journées. 11 y joint les réflexions suivantes, que je signale à l'attention des voyageurs de notre école : « Je vous ai souvent désiré. Je crois que vous n'avez jamais fait ce voyage. C'est une connaissance à ajouter à toutes celles que vous avez acquises. Mais, pour le faire avec profit, il faut garderie plus strict incognito; il faut aller, comme je l'ai fait, dénicher les habitants dans leurs chaumières, regarder dans leur pot-au-feu, manger leur pain, se coucher sur leurs lits, sous prétexte de se reposer, mais dans le fait pour s'assurer qu'ils sont assez doux. Vous éprouverez dans ces recherches des jouissances d'un ordre élevé, et vous goûterez un plaisir plus sublime encore quand votre connaissance de leurs besoins vous fournira les moyens de leur rendre leurs couches meilleures ou de placer un morceau de viande dans la chaudière où cuisent les végétaux dont ils se nourrissent. » (L. Conseil : Mélanges sur Thomas Jefferson; Paris, 1833; tome Ier, p-go 293.)

les convictions énergiques, acquises à la vue de tant d'hommes et de lieux, qui me donnent aujourd'hui la force dont j'ai besoin pour enseigner, à mon tour, au milieu des aberrations contemporaines, les lois de la paix, symptôme éternel du bonheur. Depuis mon enfance, j'ai observé souvent en Europe trois causes principales de discorde. Le naturalisme et l'évolulionisme, abusant de la zoologie, adoptant l'erreur préconçue de la perfection originelle, ou exagérant les conséquences à tirer des progrès récents de la science et de l'art, enseignent que l'homme peut se passer de Dieu. La violence, se mettant au service de l'esprit de nouveauté, empêche toute conciliation entre les exigences légitimes de la liberté et de l'autorité, de l'égalité et de la hiérarchie, de la vie locale et de la souveraineté, de la famille et de l'État. Enfin, depuis 1829, je vois la paix sociale détruite de plus en pins par un mal tout nouveau ou qui, du moins, était resté partout local ou accidentel : je parle ici de la discorde, organisée en quelque sorte, dans les foyers domestiques et les ateliers de travail, par les luttes intestines du père et des enfants, du maître et des serviteurs.

Le remède aux maux déchaînés par ces trois causes de souffrance m'a été indiqué par la méthode d'observation, appliquée, en dehors de toute idée préconçue, à l'Europe entière. Cette enquête, commencée en 1829, achevée en 1855 et affermie depuis lors par des recherches incessantes, est définitivement justifiée par trois grandes lois sociales qui se révèlent avec une évidence irrésistible. Chez les peuples contemporains où la paix règne avec ses meilleurs caractères, les conditions suivantes sont toujours remplies. Le culte dû a Dieu lui est régulièrement offert, selon la tradition de chaque race, par les particuliers et les gouvernants. Le bonheur dans la vie publique est

assuré par la constitution essentielle : celle-ci est commune à toutes les sociétés, elle est complétée par des coutumes, variables selon les lieux, et se perpétue ou se transforme en chaque lieu, par l'initiative des populations, sans aucun recours à la force. Enfin, le bonheur dans la vie privée repose principalement sur une coutume qui maintient la tradition dans la famille et la permanence dans les rapports du maître avec le serviteur.

Ces institutions des peuples prospères contrastent avec celles des peuples souffrants. Elles sont le contre-pied de celles qui régnent aujourd'hui en France. Mes concitoyens connaissent peu la supériorité offerte à cet égard par les peuples étrangers; et ils se persuadent même que ces derniers envient nos institutions. Heureusement ceux qui restent ainsi dans l'erreur ont maintenant le moyen de revenir a la vérité beaucoup plus vite que je ne l'ai fait moi-môme. Ils n'ont qu'à observer comparativement la France et les pays étrangers par la méthode enseignée, avec tant de dévouement patriotique, dans notre « École spéciale des voyages ».

En résumé, l'école de la paix sociale offre, à première vue, un caractère singulier. Elle comprend quatre institutions distinctes, formées spontanément à diverses dates, dans le cours de 23 années, et complètement indépendantes les unes des autres. Cependant chacune d'elles travaille avec le même instrument, « la Bibliothèque sociale», à une même œuvre, « le bonheur de l'humanité ». Cet état de morcellement apparut tout d'abord comme un fait regrettable aux premières Unions qui se fondèrent, pour ainsi dire d'elles-mêmes, en France et à l'étranger. les nouveaux associés pensèrent que leur action deviendrait plus féconde, si le fondateur principal de la Bibliothèque acceptait l'action dirigeante que lui offraient les groupes

déjà formés. Sa résistance ayant soulevé de longs débats, 11 fut unanimement reconnu, par les motifs suivants, que les quatre institutions de l'école seraient inévitablement affaiblies et môme désorganisées par un « régime de centralisation ».

La société internationale d'économie sociale, selon la dénomination adoptée par ses fondateurs, se liera intimement aux sociétés étrangères qui adopteront sa méthode; mais elle ne saurait prétendre ni même désirer qu'une science d'observation reste pour elle une spécialité exclusive. La Bibliothèque sociale, dont le comité dirigeant réside à Paris, peut être évidemment imitée en tout autre lieu, avec toute autre langue : ces imitations seront même fort utiles si, à l'exemple de ce comité, elles affirment les principes communs à toutes les sociétés prospères, sans blesser aucune des coutumes locales qui en assurent l'application. Plusieurs Unions sociales ont pu déjà constater que leur action se fortifie, lorsque des hommes dévoués à l'œuvre de paix se sont concertés pour les subdiviser en Unions autonomes de moindre étendue. Enfin, dès qu'une école consacrée à l'art des voyages aura surmonté les difficultés d'un premier établissement, des institutions analogues réagiront aussitôt contre toute pensée de centralisation. Selon les vraisemblances, elles suivront, dans leur développement, la même marche que les autres branches de l'enseignement supérieur : elles formeront progressivement, près des Universités, un cours d'essai, puis des cours officiels, et enfin une section distincte qui pourra être nommée « la faculté de la paix sociale ».

Cependant quelques nuances persistent au milieu de ces opinions sur l'avenir de l'école. Mes amis les plus ardents ne voient pas aussi clairement que moi la décadence infligée depuis trois siècles à notre race par les

excès de la centralisation. Us s'appuient sur l'histoire pour affirmer que les Français ont souvent montré clans le passé une prédilection spéciale pour les entreprises conçues dans l'intérêt de l'humanité. Ils voient dans notre école une force nouvelle qui ajoutera un chapitre aux récits que l'on a nommés « gesta Dei per Francos ».

Je me plais à m'associer par la pensée à ces généreuses prévisions; mais je résiste autant qu'il dépend de moi, quand mes amis me pressent de préparer la réalisation de leurs espérances, en soumettant à une centralisation forcée des efforts qui doivent rester libres et spontanés. Aussi, quand ils me demandent d'exprimer au moins le vœu que les Français conservent la suprématie, sous le régime actuel de liberté, dans l'œuvre de nos Unions, je rappelle les principes suivants, qu'enseignent, en matière d'ascendant social, la méthode d'observation et l'histoire.

« Toute race noble peut désirer la prépondérance, pourvu que celle-ci ait pour bases la loyauté et la persuasion, non la ruse et la force. D'un autre côté, elle doit toujours accueillir le succès avec une modération entretenue par une juste crainte des défaillances humaines. Plus une nation s'élève, plus elle est menacée de déchoir. Sur ce point la Fiance, après ses grands succès du passé et ses récentes catastrophes, est suffisamment avertie. »

LA CONSTITUTION ESSENTIELLE MISE EN LUMIÈRE PAR L'OBSER VATION COMPARÉE DE TROIS SORTES DE RACES CONTEMPORAINES.

A une époque où les activités prépondérantes de l'Europe s'emploient plus que jamais à propager la discorde, je ne veux pas terminer ce volume sans faire un dernier effort en faveur de la paix. Les résultats de l'œuvre que

604 LIVRE m. — l'histoire de l\ méthode et ses résultats.

j'ai entreprise en 1829 sont encore peu apparents. Elle n'a guère réagi contre le débordement de vice et d'erreur qui restera un trait caractéristique dans l'histoire des deux derniers siècles. Je passe outre néanmoins, car je ne suis plus seul à penser que, de notre modeste entreprise, peut sortir une ère nouvelle de vertu et de vérité.

Comme je l'ai d'abord déclaré dans l'avant-propos de ce volume, je n'ai rien ajouté à la connaissance des grands principes sociaux. En appliquant à l'étude des sociétés la méthode qui est la base de toutes les sciences d'observation, j'ai choisi, parmi les formes que cette méthode peut prendre, celle qui convient le mieux à notre temps. J'ai fourni ainsi au lecteur un moyen simple de constater luimême les conséquences qu'entraînent, selon les lieux, le respect ou le mépris des principes. Enfin, dans les tomes II à VI des Ouvriers européens, j'ai exprimé mon propre jugement sur les diverses sociétés de l'Europe, pour appeler le contrôle des lecteurs et les mettre en mesure de distinguer eux-mêmes le bien d'avec le mal, dans ce genre d'informations. Les Européens et les Asiatiques contigus à la frontière d'Europe offrent aujourd'hui tous les enseignements nécessaires aux voyageurs qui veulent chercher, dans l'observation même des sociétés, les moyens d'apaiser les discordes actuelles et de restaurer la paix sociale. Pour l'exposé des faits que j'ai observés moi-même, j'ai distingué généralement deux catégories : les sociétés prospères qui conservent la paix intérieure sans être secondées par une force armée; les peuples souffrants qui ne sauraient se passer d'une telle assistance. Toutefois, dans l'état actuel des observations recueillies depuis un demi-siècle, il est moins opportun d'étudier toutes les nuances des sociétés contemporaines que de concentrer son attention sur les termes extrêmes. Je conseille donc aux amis de la réforme

CH. XVII. — RliSUMÉ ET CONCLUSIONS. G06

de visiter principalement trois sortes de races : les deux sortes de races modèles qui jouissent de la paix sociale* sous les deux régimes opposés de la simplicité et de la complication, et les races chez lesquelles l'état de discorde s'étend jusqu'à la désorganisation.

Les races modèles simples ont toujours eu, pour patrie principale, les steppes européennes et asiatiques situées au centre de l'ancien continent. Là, chaque famille, vouée à l'industrie pastorale, et composée de ménages épars sur son domaine, possède amplement le pain quotidien et pratique la loi morale formulée dans le Décalogue éternel. Selon l'opinion universelle, le père est chargé par délégation spéciale de présider aux rites de la religion et d'exercer les devoirs de la souveraineté. Il trouve dans l'organisation patriarcale tout le personnel dont il a besoin pour s'assurer les loisirs nécessaires à l'accomplissement de cette double tâche. Il délègue lui-même une part croissante d'autorité, à mesure que les années s'accumulent et que se multiplient les descendants. Il confie en tous temps à sa femme une large part du pouvoir domestique; et, avec son concours, il assure au caractère des jeunes fdies le respect dont elles auront besoin plus tard, dans leurs ménages, pour transmettre l'esprit d'obéissance à de nouvelles générations. Ensuite, il forme par la pratique de chaque jour l'héritier auquel il doit peu à peu céder son pouvoir. Les rapports 1:1 Uuels des familles dépendent du régime de propriété qui procure à chacune le pain quotidien, soit par la communauté, soit par la propriété individuelle, soit par le patronage. Elles sont intimement unies, parce qu'elles reconnaissent toutes le môme souverain : Dieu, créateur du ciel et de la terre, révélateur du Décalogue. En résumé, les races modèles et simples doivent la paix aux sept éléments de la constitution essentielle : elles ont les quatre

C06 livre ni. — l'iustoire de la méthode et ses résultats.

forces morales émanant du Décalogue, de l'autorité paternelle, de la religion et de la souveraineté; elles jouissent du bien-être matériel fourni en abondance, selon les lieux, par l'une des trois formes de la propriété foncière.

Les races modèles et compliquées ont souvent brillé en Europe. Elles peuvent être observées aujourd'hui dans les États Scandinaves, sur les rivages maritimes compris entre la Baltique et le Rhin, dans les Alpes des six petits cantons suisses et dans les montagnes du pays basque. Les peuples y jouissent encore de la paix que donne la constitution essentielle; mais ils sont loin de rester dans l'état d'égalité propre aux races simples. L'inégalité vient surtout de l'agglomération qui rapproche sans cesse les familles. Les unes possèdent des domaines, grands ou petits, sous les trois régimes de la propriété; les autres sont complètement dépourvues de toute propriété foncière autre que le foyer domestique. Cependant chaque père de famille se procure des moyens assurés de subsistance, en exploitant les huit branches d'arts usuels et les nombreuses catégories d'arts libéraux. 11 n'a plus à gouverner de grandes communautés patriarcales : il n'a sous son autorité qu'un ménage, nommé famille-souche, composé seulement des vieux parents, de l'héritier et de ses enfants. Dans cette condition des sociétés, les pères sont obligés de consacrer tout leur temps à la conquête du pain quotidien. Pour subvenir aux besoins d'une population croissante, le territoire se transforme constamment. La stabilité n'existe plus dans l'organisation matérielle; mais elle persiste dans l'ordre moral. Deux institutions y pourvoient : ce sont les deux corps spéciaux constitués dans l'intérêt public, pour suppléer à l'insuffisance des pères de famille, qui ne peuvent servir, ni la religion, ni la souveraineté. Secondés par ceux qui conservent les vertus et les loisirs acquis à tous

les pères dans la vie patriarcale, ils procurent aux races compliquées les avantages qu'assurent la « paix de Dieu et la paix du souverain ». Une race agglomérée, même prospère, n'a jamais les satisfactions que donne aux races éparses le sentiment de leur dignité et de leur indépendance. Cependant elle obtient souvent des succès qui font l'admiration de ses voisines. Parfois, sous ce régime d'agglomération, une société atteint ces développements extraordinaires de richesse, de science et de force qui sont considérés, par les historiens, comme la plus enviable des conditions.

Celte admiration a été rarement justifiée à la suite des grandes époques de prospérité : en se compliquant davantage, les anciennes nations modèles se sont ébranlées, souvent même désorganisées. Leur décadence a été plusieurs fois signalée dans cet ouvrage; et elle mine plus que jamais sous nos yeux tous les éléments de la constitution essentielle. De 1661 à 1774, la cour de France a corrompu les mœurs et privé de leur fonction sociale les anciennes classes dirigeantes. Les lettrés et les légistes ont continué depuis lors cette œuvre de corruption en se ré vol tan 1 contre Dieu et la religion; les gouvernants de la Terreur ont détruit l'autorité paternelle et la souveraineté; enfin, trois révolutions ont successivement supprimé, dans notre édifice social, les réparations faites par le premier empire. En ce qui louche les grands symptômes de la paix, la France contraste maintenant avec tous les modèles: elle a perdu notamment les trois formes du respect accordé, chez ces derniers, à Dieu, au père et à la femme.

Je cherche sans relâche la voie que doivent suivre les hommes de paix, au milieu des vices et des erreurs qui ont envahi l'Europe. Je m'assure déplus en plus que tout esprit droit et désintéressé trouvera la vérité dans l'observation comparée des trois régimes que je viens d'indiquer.

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