LES DEUX ÉTAPES PRINCIPALES DE LA PAIX SOCIALE EN EUROPE
Deux séries de travaux se présentent comme les préliminaires obligés de la réforme nécessaire à notre temps. Dans l'état général de discorde qui envahit la majeure partie de l'Europe, les hommes qui aspirent à ramener leurs concitoyens vers le bonheur émanant de la paix sociale ont deux étapes à parcourir. Ils doivent d'abord acquérir la connaissance de « la constitution essentielle », sans laquelle aucune race n'a prospéré. Ils ont ensuite à en concilier les éléments avec les idées, les mœurs et les institutions de leur propre pays.
Plusieurs milliers d'hommes ont été préparés à parcourir la première étape. Un enseignement spécial est organisé à cet effet en France; et il a été devancé, dans les pays plus prudents ou moins passionnés pour la nouveauté, par les leçons tirées du cataclysme de 1789. On commence à comprendre que la méthode décrite dans cet ouvrage pourrait remédier aux souffrances actuelles de l'Occident. Toutefois, il reste une distance énorme à franchir pour passer, de cette disposition d'esprit, à un travail efficace. Jusqu'à présent, peu d'hommes parmi nous ont acquis, sur l'œuvre de la réforme, les convictions énergiques qui donnèrent autrefois à sept apôtres la force nécessaire pour opérer la transformation sociale des Gaules. Pour ramener à la vérité les races égarées de l'Occident, les hommes animés de l'esprit de réforme doivent d'abord, selon le conseil donné à son moment de raison par un lettré célèbre (i,i), raffermir leurs « convictions ébranlées » par l'action des erreurs dominantes. Le meilleur moyen de
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retrouver ce discernement du bien et du mal est d'observer, chez certains peuples, les contrastes de prospérité et de souffrance. La voie de ces études préliminaires est maintenant tracée. Malgré ses proportions modestes, l'école sociale de Paris montre déjà comment chaque race peut communiquer, à l'élite de sa jeunesse, l'amour d'une science attrayante. Elle dresse des esprits studieux à étudier comparativement les races modèles et les races désorganisées. Elle les met en mesure d'acquérir, dans des voyages méthodiques, le dévouement à la patrie, l'esprit d'initiative et la puissance d'action, qui ne sauraient être donnés aussi vite par aucun autre enseignement. Tous les amis de la vérité peuvent aujourd'hui s'acheminer euxmêmes par une méthode sûre vers la connaissance de la constitution essentielle. Après être arrivé à cette première étape, chaque réformiste, en choisissant Tune des routes qui partent de ce point central, sera devenu plus capable d'atteindre le but spécial qui convient à sa nation.
La seconde étape est nécessaire pour procurer le bonheur aux races compliquées, parce que chez celles-ci les principes généraux de la constitution essentielle doivent être complétés par des coutumes nationales et locales. Elle doit être franchie par des voies diverses, parce que les moyens qui créent la paix, but suprême de toute constitution, varient selon la nature des hommes et des lieux. La voie à parcourir devient plus longue et plus pénible, quand augmentent les défaillances infligées à la race par l'amoindrissement des foyers domestiques, l'agglomération des familles, la complication des travaux et la difficulté croissante des moyens de subsistance. Cette voie est courte, au contraire, quand il existe beaucoup de familles connaissant la loi morale et possédant le pain quotidien, quand surtout ces familles sont portées, par l'esprit de paternité,
à suppléer aux défaillances des autres. Alors, en effet, les deux grands pouvoirs publics ont une tâche relativement simple. Ils assurent « la paix de Dieu » et « la paix du souverain », grâce au concours d'un personnel excellent et peu nombreux, recruté au sein des familles d'élite. Dans de telles conditions, ils sont peu exposés à la corruption, qui est l'éternel écueil des hommes publics. En revanche, quand les défaillances se multiplient chez les familles dirigeantes, par le mauvais exemple des gouvernants, le mal s'étend à toute la nation. Enfin, comme je l'ai indiqué (i, 1), la race s'abîmerait peu à peu dans la corruption, si les catastrophes nationales ne venaient promptement apporter les moyens de salut ou tout au moins des avertissements salutaires.
Ce secours est douloureux, mais indispensable aux peuples égarés, et il n'a jamais été refusé parla Providence aux races révoltées contre la constitution essentielle. Dans l'état actuel de souffrance, il n'a manqué, ni à notre pays, ni à la majeure partie de l'Europe ; et il a produit le mouvement de réforme dont ce chapitre offre le résumé. Toutefois ce mouvement est retardé par les divisions profondes qui surgissent presque partout : d'abord entre les diverses nations; puis, dans chaque nation, entre les croyances religieuses, les intérêts politiques et les classes sociales; souvent enfin, jusque dans le personnel des partis militants, des ateliers de travail et des foyers domestiques. 11 me reste donc à dire comment l'œuvre de la réforme peut être accélérée par une coutume de nos Unions, par « la correspondance de la paix sociale ».
Cette correspondance a commencé au milieu des événements qui se sont accomplis, en France, entre le h septembre 1870 et le 31 mai 1871. A cette époque, des lettres dictées par l'anxiété de mes concitoyens et la solli-
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citude de mes amis étrangers me furent adressées de toutes parts. Les réponses individuelles que je fis à ces lettres furent résumées et complétées dans une brochure intitulée « La Paix sociale après le désastre », qui fut publiée le 1er juin 1871. Depuis lors, cette correspondance a été poursuivie avec activité. Dans mes nouvelles réponses, j'ai insisté constamment sur une vérité qui, à la longue, a été acceptée par mes correspondants. Quatre mille personnes admettent aujourd'hui les propositions suivantes. Les partis nombreux qui désolent maintenant l'Europe par leurs divisions n'aboutiront qu'à leur propre ruine, s'ils ne cherchent pas le moyen de se rapprocher sur quelque terrain commun. Ce moyen est trouvé : c'est le procédé qui produit l'accord des esprits dans toutes les sciences d'observation; c'est la méthode décrite dans ce volume. C'est elle qui a fourni les résultats coordonnés dans les six volumes des Ouvriers européens. En 187/i, un premier rapprochement a été opéré par l'institution des Unions de la paix sociale. Enfin, un moyen plus précis vient d'être adopté : c'est la connaissance de la constitution essentielle résumée, dans ce chapitre, en termes très généraux. Plusieurs fragments de cette correspondance ont été publiés en petites brochures, qui ont été vendues, en grand nombre, au prix de revient de quelques centimes. Ils ont beaucoup contribué à établir ce point de ralliement au milieu des divisions contemporaines.
La « correspondance sociale » deviendrait plus utile encore, si les hommes d'élite qui la provoquèrent au milieu des anxiétés de la guerre la continuaient maintenant dans la quiétude de la paix. Ces hommes sont signalés par leurs éminentes qualités à la confiance des partis qui, en se disputant l'influence et le pouvoir, poussent la France à l'abîme. Les représentants de chaque parti ont
donc en ce moment à remplir une haute fonction nationale : rechercher, dans l'histoire et dans l'observation comparée des peuples contemporains, les nombreuses coutumes qui peuvent le mieux concilier les principes généraux de la constitution essentielle avec les aspiralions spéciales de leurs amis. Ceux qui me demandèrent conseil, à l'époque où il s'agissait de libérer notre territoire envahi, trouveront, dans le comité de la Bibliothèque, un concours plus efficace pour une tâche plus difficile : celle qui arrachera notre nation aux étreintes de la discorde. En publiant cette édition nouvelle des Ouvriers européens, le Comité a fortifié l'enseignement offert par sa Bibliothèque. Au spectacle journalier de nos discordes civiles, il s'est affermi dans la croj-ance aux éternels principes de la paix. Toutefois il a constaté, plus que jamais, que la restauration en est inutile ou dangereuse, quand elle n'est pas précédée par celle des institutions complémentaires qui assurent à ces principes l'intelligente coopération des hommes. C'est donc à cette restauration préalable que doivent maintenant s'attacher les amis de la paix. Tous les partis doivent remettre en lumière les coutumes et les lois écrites sur lesquelles, chez leur nation ou dans leur localité, doivent s'appuyer le Décalogue, l'autorité paternelle, la religion, la souveraineté et les trois formes de la propriété foncière *.
1. « Les lois doivent se faire en quelque sorte elles-mêmes, car il faut qu'elles naissent des rapports spéciaux, de la situation particulière du peuple... Le législateur énonce les lois et les coordonne avec l'élat du peuple, mais sans cesser d'avoir l'œil fixé sur le but constant et universel de toute société. De là résulte le principe de l'éternelle mobilité des lois unie à leur stabilité; il y a, en effet, dans l'état d'un peuple, des rapports qui demeurent toujours les mêmes, et d'autres qui changent perpétuellement; et le législateur qui, en examinant le présent, s'applique a prévoir l'avenir, ne doit jamais perdre de vue le passé, car le passé contient tout, ce qui est nouveau comme ce qui est ancien. » (Ancillon : De la Souveraine le; trad. de l'allemand. Paris, 4 816, page 33.)
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Le Comité, pour écarter les méfiances opposées à l'œuvre de paix par les partis nationaux, politiques et religieux, se conforme à l'enseignement qui me fut donné dès Tannée 1823, par un maître expérimenté (i, 4). Il s'interdit de plus en plus les satisfactions personnelles, les moyens d'influence et les chances de succès que procure, chez les peuples divisés, l'affirmation bruyante des principes rivaux. Cette pratique est, d'ailleurs, justifiée par les heureux résultats qu'obtiennent nos Unions en s'éloignant des débats irritants des politiciens. Sous cette réserve, je me tiens prêt, avec mes amis, à seconder les réformistes-traditionnels de toute nuance qui, en partant de la nature de l'homme et de l'expérience des sociétés, veulent apaiser, en France, les haines et les discordes. Je m'adresse particulièrement aux hommes qui m'ont aidé à fonder les Unions. Je les invite maintenant à compléter cette œuvre de paix, en démontrant à leurs partis respectifs qu'en se ralliant sous le drapeau de la constitution essentielle, ils marcheront, par la voie la plus directe, vers les premières satisfactions qu'ils doivent désirer.
Comme je l'ai indiqué (xm, 3), les amis qui, en juillet 18/t8, m'obligèrent à entreprendre la composition des Ouvriers européens, se proposaient de restaurer, avec le concours du parlement où ils siégeaient, les principes de la constitution essentielle. Pendant les six années que je consacrai à l'accomplissement de cette tâche, ils s'appliquèrent, de leur côté, mais sans résultat bien apparent, à vaincre les préjugés et les idées préconçues que leurs collègues opposaient à la restauration de ces principes. Lors donc qu'à l'automne de 1854 je leur apportai le manuscrit de la première édition, ils furent unanimes à déclarer que l'opinion égarée ne pourrait supporter mes conclusions. Le plan que j'adoptai, d'après leurs conseils,
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était fondé sur les six conclusions suivantes, que l'événement a justifiées de tous points. La première édition, réduite à l'exposé des faits observés, aurait un succès immédiat. La connaissance de ces faits, alors oubliés, réagirait à l'aide du temps contre l'erreur fondamentale, qui, par l'affirmation d'un fait évidemment faux, avait déconsidéré ces principes dans les esprits. Cette réaction serait malheureusement retardée par l'acte de violence qui, en 1851, avait subdivisé en partis hostiles l'admirable groupe réformiste-traditionnel de 1850. En revanche, elle serait sans doute accélérée par de nouvelles catastrophes qui rétabliraient le groupe de la réforme. Grâce à l'influence salutaire de ces catastrophes, les partis seraient ramenés aux sentiments d'union, qui avaient acquis, en juillet 1848, une force irrésistible. Enfin, quand le groupe de la réforme serait ainsi rétabli, avec la transformation opérée dans les esprits par la première édition des Ouvriers européens, le moment serait venu de publier la deuxième édition, en y rétablissant l'exposé de la constitution essentielle, supprimé dans la première par mesure de prudence.
Je reconnus bientôt la sagesse du conseil , suivi d'abord à regret. Aussi ai-je résisté avec une ténacité inébranlable aux demandes d'une deuxième édition faites journellement par les amis les plus dévoués à la réforme, comme par les éditeurs les plus perspicaces. Si, après un quart de siècle, je me rends à leur désir, c'est que certains symptômes décisifs démontrent que le moment prévu en 185i (xiu, 4 ) est enfin arrivé. Je reproduis, avec des compléments, dans celte deuxième édition, les faits publiés dans la première; mais, cette fois, j'y joins l'exposé de « la constitution essentielle » qui, seule, depuis les premiers âges, crée les races prospères, parce
que, seule, elle donne satisfaction aux « deux besoins essentiels » de l'humanité.
Cependant, selon la prévision émise en 1854 par mes amis, cet exposé ne produira ses fruits qu'après un nouvel effort des hommes qui continuent l'œuvre commencée à cette époque. La constitution essentielle, respectée par tous les peuples, est formellement [violée en France par les dures contraintes exercées, par des lois antisociales, jusque dans les ateliers de travail et les foyers domestiques. Ainsi rejetée en dehors de « la civilisation européenne », devenue, depuis ses catastrophes réitérées, un objet de pitié pour ses amis, de convoitise pour les races avides et d'étonnement pour le monde entier, notre race, qui conservait tant de force en 1789, après 128 années de corruption, ne résisterait plus longtemps au travail spontané de désorganisation, dont le mobile est inoculé aux âmes par 117 années d'erreur. Heureusement, je vois surgir partout des hommes qui commencent à apercevoir le danger de cette situation. Vivant de leur travail, ils ne sont pas portés, comme nos « politiciens » le font souvent de bonne foi, à fonder leur fortune sur l'enseignement de l'erreur, l'excitation à la discorde et l'exploitation du trésor public. Tout en mettant nos gros livres à leur disposition, je leur conseille de ne se point contenter de la vérité toute faite, mais de la chercher eux-mêmes, avec l'aide de la méthode d'observation, à ses vraies sources. Ce conseil est maintenant suivi; et c'est par ce motif que l'ère définitive de la réforme paraît être commencée. Revenus à la vérité, moins par nos enseignements que par l'usage de leur propre raison, nos amis voudront la répandre dans leur voisinage. Ils se concerteront avec nous, pour la résumer, sur chaque point où elle fait défaut, soit dans de très petits livres,
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soit dans la « nouvelle presse hebdomadaire » constituée, en dehors des partis politiques, pour la restauration de la vie locale (xvi, c). Enfin, ils nous aideront à faire pénétrer ces écrits dans les moindres subdivisions de chaque parti, dans chaque foyer domestique et dans chaque atelier de travail.
La souffrance, dont cet ouvrage décrit les causes et les principaux traits, ne désole pas seulement notre pays. Elle envahit, de proche en proche, la majeure partie de l'Europe. Le plan de réforme que nous proposons pour la France s'étendra naturellement aux autres pays, dès qu'il sera justifié par ses résultats. Grâce à son organisation, l'école de la paix sociale reste, non indifférente, mais étrangère aux passions qui déchaînent la discorde au sein de l'humanité. Tant qu'elle sera fidèle aux traditions des fondateurs, elle ne s'exposera, ni à froisser les intérêts privés, ni à porter ombrage aux pouvoirs publics. La constitution essentielle, base de son enseignement, n'est spéciale à aucun lieu, à aucune race, à aucune forme de religion ou de souveraineté. Signalant, sans les classer au rang des principes éternels de la constitution, les coutumes variables qui assurent la soumission à ces principes, notre enseignement produit partout la paix. Il atteint ce but suprême de la vie temporelle en élevant les âmes dans une sphère supérieure à celles où s'agitent les intérêts condamnables et les mauvaises passions.
« Ce ne sera que par des hommes simples qui le luxe n'a pas amollis, que los plaisirs et les arts n'ont pas corrompus, que de fausses doctrines n'ont pas pervertis, qu'une 7l7fion fc.T.boo dans la décrépitude sera rajeunie. » (De Bonald : Méditations politiques tirets de l'Evangile; tome xn des Œuvres complètes.)
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