LE THÉÂTRE DE PIRON
i ORSQu'iL n'efface pas à jamais le nom des hommes avec le souvenir de leurs œuvres, le temps sait remettre à une juste hauteur les mémoires les plus décriées et les réputations dont les contemporains ont combattu l'établissement avec le plus de violence. On peut dire de Piron qu'il a profité de cet avantage, et que la postérité, qui triomphe de l'oubli comme de l'indifférence , n'a pas laissé dans une ombre regrettable la personnalité de l'auteur de la Métromanie '. Avec l'apaisement des années les préventions s'amoindrissent, et sa figure nous
I. « Je me recommande, a-t-il dit lui-même, à la postérité. J'espère plus dans son indulgence que dans celle de mes con-
II LETHEATREDE PIRON
apparaît en pleine lumière. C'est bien là, si l'on s'arrête devant le buste de Cafperi^ ou si l'on regarde le portrait de Saint-Aubin, l' effigie d'un bon vivant doué d'une santé robuste. Le front est haut, ombragé d'une perruque luxuriante. Sans être des plus grands, les yeux dénotent la vivacité et la finesse. Les joues sont pleines, rondes et vermeilles; les lèvres railleuses, et plus faites pour le ricanement que pour le sourire. Quand elles s'entrouvraient, le mot devait aussitôt jaillir et, pareil à une flèche aiguë, frapper impitoyablement. Voltaire l'éprouva en maintes circonstances. Les nombreux succès tragiques qui étaient alors le meilleur de sa gloire, et que son rival a toujours ambitionnés vainement, lui avaient valu, de la part de celui-ci, une aversion d'une rare constance. Avec une présomptueuse perfidie et une conviction en apparence des plus sincères, Piron traitait l'auteur de Zaïre comme un esprit médiocre 2. Il le discutait avec dédain et l'accablait d'épigrammes, s' efforçant de faire oublier les vers élogieux qu'il
temporains. » {Vie de Piron, tome I, page i33, de l'édition donnée par Rigoley de Juvigny, in-8, 1777.)
1. Jean-Jacques Caffieri paya de cette œuvre, l'une de ses meilleures, ses entrées à vie à la Comédie-Française. D'accord avec Mole, de Belloy se chargea, en 177Î, de conduire les négociations relatives à ce marché, et l'artiste, trois ans après, livra aux Comédiens le buste de Piron, évalué par lui mille écus. [Rtvue rétrospective. II", série, tome VIII, pages 147 à i5i. Archives de la Comédie française.)
2. Dans une lettre adressée, le 20 mai 176c, à Baculardd'Arnaud, et que termine une épigramme virulente, Piron appelait Voltaire un « cuistre». {Correspondance littéraire, numéro du 5 octobre 1859.)