ACTE I, SCENE III
Pourquoi?
Damis.
Je ne l'ai jamais vue.
Dorante, à part.
(Haut.) Expliquez-vous.
Damis.
-Mes termes sont fort clairs.
Dorante.
D'où naîtroient donc vos feux ?
Damis.
De son goût pour les vers.
Dorante.
De son goût pour les vers !
{Bas.) Mon infortune est sûre; Mais, n'importe; feignons et poussons l'avanture.
Damis.
Qu'est-ce donc' Qu'avez-vous? D'où vient tant d'à par/e.''
Dorante.
De mon premier objet c'est trop m'être écarté. Revenons au plaisir que de vous j'ose atendre.
Damis.
Parlez; me voilà prêt. Que faut-il entreprendre?
Dorante.
Donnez-moi pour acteur à monsieur Francaleu. Je me sens du talent, et je voudrois un peu, En m'essayant chez lui, voir ce que je sçais faire.
i8 LA MÉTROMANIE
Venez.
Dorante.
Mon nom pouroit me nuire.
Damis.
Il faut le taire.
Vous êtes mon ami, ce titre sufira.
Ecoutez seulement les vers qu'il vous lira. C'est un fort galant homme, excellent caractère, Bon ami, bon mari, bon citoyen, bon père; Mais à l'humanité, si parfait que l'on fut. Toujours par quelque foible on paja le tribut. Le sien est de vouloir rimer malgré Minerve; De s'être, en cheveux gris, avisé de sa verve. Si l'on peut nommer verve une démangeaison Qui fait honte à la rime ainsi qu'à la raison. Et malheureusement ce qui vicie abonde.
Du torrent de ses vers sans cesse il nous inonde. Tout le premier lui-même il en raille, il en rit. Grimace! l'auteur perce! Il les lit, les relit. Prétend qu'ils fassent rire et, pour peu qu'on en rie, Le poignard sur la gorge, en fait prendre copie, Rentre en fougue, s'acharne impitoyablement, Et, charmé du flateur, le paye en l'assomant.
Dorante.
Oh! je suis patient. Je veux lasser votre homme ; Et que de l'encensoir ce soit moi qui l'assomme!
Damis.
Pour moi, je meurs, je tombe, écrasé sous le faix.