ACTE III, SCENE VII
Damis.
Non; mais d'un si beau droit l'abus est trop facile. L'esprit est généreux, et le cœur est fragile. Qu'un juge incorruptible est un homme étonant! Du guerier le mérite est sans doute éminent; Mais presque tout consiste au mépris de la vie, E: de servir son roi la glorieuse envie, L'espérance, l'exemple, un je ne sçais quel prix. L'horreur du mépris même, inspire ce mépris. Mais avoir à braver le sourire ou les larmes D'une solliciteuse aimable et sous les armes 1 Tout sensible, tout homme enfin que vous soyez. Sans oser être émû la voir presque à vos piésl Jusqu'à la cruauté pousser le stoïcisme ! Je ne me sens point fait pour un tel héroïsme. De tous nos magistrats la vertu me confond. Et je ne conçois pas coment ces messieurs font.
La mienne donc se borne au mépris des richesses, A chanter des héros de toutes les espèces, A sauver, s'il se peut, par mes travaux constans. Et leurs noms et le mien des injures du tems. Infortuné! Je touche à mon cinquième lustre Sans avoir publié rien qui me rende illustre ! On m'ignore, et je rampe encore, à l'âge heureux Où Corneille et Racine étoient déjà fameux!
Baliveau.
Quelle étrange manie ! Eh , dis-moi , misérable ! A de si grands esprits te crois-tu comparable ? Et ne sçais-tu pas bien qu'au métier que tu fais, Il faut ou les ateindre, ou ramper à jamais?
Damis.
Hé bien! voyons le rang que le destin m'aprête. Il ne courone point ceux que la crainte arrête. Ces maîtres même avoient les leurs, en débutant; Et tout le monde alors put leur en dire autant.
Baliveau.
Mais les beautés de l'art ne sont pas infinies. Tu m'avoueras du moins que ces rares génies, Outre le don qui fut leur principal apui, Moissonoient à leur aise où l'on glane aujourd'hui.
Damis.
Ils ont dit, il est vrai, presque tout ce qu'on pense. Leurs écrits sont des vols qu'ils nous ont faits d'avance; Mais le remède est simple : il faut faire comme eux; Ils nous ont dérobé, dérobons nos neveux, Et, tarissant la source où puise un beau délire, A tous nos successeurs ne laissons rien à dire. Un démon triomphant m'élève à cet emploi. Malheur aux écrivains qui viendront après moi !
Baliveau.
Vas, malheur à toi-même, ingrat! Cours à ta perte! A qui veut s'égarer la carière est ouverte. Indigne du bonheur qui t'étoit préparé, Rentre dans le néant, dont je t'avois tiré. Mais ne crois pas que, prêt à remplir ma vengeance, Ton châtiment se borne à la seule indigence. Cette soif de briller, où se fixent tes vœux , S'éteindra, mais trop tard, dans des dégoûts afreux. Vas subir du public les jugemens fantasques, D'une cabale aveugle essuyer les bourasques,