‹ La meunière de Moulin-GalantChapitre 12 sur 12 · LES SOUVENIRS DE LA VICOMTESSE DE PRESSAC · texte numérisé non relu

LES SOUVENIRS DE LA VICOMTESSE DE PRESSAC

En nommant le vicomte d'Espayrac avec Tintonation toute spéciale qu'il y avait mise, Jacques n'avait évidemment pas pour but de réveiller seulement la haine de son maître. Ce qu'il espérait, c'est que Remy abonderait dans son sens et qu'il pourrait le soustraire ainsi au danger immédiat qui le menaçait.

Sa déception fut grande de voir que la' corde de l'amour vibrait maintenant plus fort dans le cœur de son maître que celle de la haine.

II y a huit jours, Remy aurait sauté en selle, rien qu'en entendant prononcer le nom de M. d'Espayrac. Aujourd'hui il y était presque indifférent.

— SoitI monseigneur, fit docilement le colosse, qui entama tranquillement la seconde bouteille, faisons-nous tuer pour' les beaux yeux de la meunière, puisque vous le voulez absolument.

— Mais nous ne sommes pas encore morts, que je sache ! se récria Remy.

— C'est vrai, monsieur le baron, mais nous n'en valons guère mieux.

— Tu as peur, Jacques ?

— Pour VOUS, oui, monseigneur. Quant à moi, que m'importe 1 Après avoir promené mon grand corps dans toute l'Europe, et Tavoir offert si souvent aux balles qui n'en voulaient pas, il m'est indifférent de mourir à quarante ans ou à soixante, à Paris ou à Narbonne. J'ai tenu la promesse que j'avais faite à défunt M. le baron : je vous ai élevé» j'ai fait de vous un homme, ma tâche est remplie.

— Je te remercie, mon bon ami, répondit plus doucement Remy. Si tu veux, je reconnais encore que tu viens de me sauver la vie tout à l'heure, mais fuir I... Pense donci

— Ce n'est pas fuir, monseigneur, c'est rompre. D'ailleurs il y a des retraites plus glorieuses que des victoires.

— Oui, je sais bien qu'on dit cela pour se consoler d'un échec, mais il n'en est pas moins vrai. . .

— Alors, monsieur le baron, marchons droit à l'ennemi, au lieu d'attendre les embuscades qu'il ne manquera pas dé nous préparer.

— Que veux-tu dire ?

— Je veux dire que c'est le cardinal qui veut votre mort, et que c'est à lui que nous devons nous en prendre, plutôt que de ferrailler inutilement contre des imbéciles qui se font tuer pour une ou deux pistoles.

— Tu es fou I s'écria Remy.

— Alors nous le sommes tous les deux, monseigneur, puisque vous venez de convenir que vous l'étiez aussi.

— Oh I se défendit le gentilhomme, être fou d'amour n'est pas la même chose.

— C'est tout un, monseigneur, du moment que le ré« sultat consiste à risquer sa vie. Voulez-vous que je m'en charge, moi, de votre cardinal qui vous effraie tant ? Je lui planterai ma dague dans le cœur, sans qu'il ait le temps de crier ouf I

— Un assassinat ! Par exemple I

— Eh ! monseigneur, il vaut toujours mieux croquer

le loup que le loup ne vous croque. Or, il est bien certain que vous et moi, vous surtout qui avez déjà un bras de moins, nous ne sommes pas de force à lutter à main armée contre Richelieu.

Deux fois aujourd'hui il a essayé de vous tuer. La première, il a lancé sur vous deux de ses créatures, vous les avez tuées. Bien. La seconde, il a reconnu que le nombre n'était pas suffisant, il en a posté dix au coiif de votre porte. Vous les avez encore tuées. Bien. Mais prenez garde à la troisième, monseigneur !

La troisième fois, ils seront vingt ou trente, avec un arsenal de mousquets, d'espingoles, de pistolets, de dagues et de colichemardes, et, comme il n'y a pas de peau si solide qu'elle résiste à une décharge d'artillerie, le baron de Montbrun et son fidèle écuyer succomberont infailliblement dans cette lutte inégale. Si c'est votre idée, je n'ai rien à dire; mais si vous tenez à la vie, soit pour assouvir votre vengeance, soit pour satisfaire votre amour, permettez-moi de vous le faire observer» monsieur le baron, vous faites fausse route.

— Eh bien I nous verrons... dit évasivement Remy, que la logique de ce raisonnement avait ébranlé. Pour l'instant, allons nous coucher.

Sans rien perdre de son sang-froid, Jacques acheva consciencieusement sa bouteille et accompagna son mattre jusque sur le seuil de la porte.

Puis il regagna sa chambre, tout pensif.

— Il n'y a pas à dire, murmurait-il. Je ne veux pas le laisser mourir comme cela... il faudra que je trouve un moyen.

La nuit fut calme. Le lendemain matin, Remy éprouvait un peu de fièvre et surtout de raideur dans le bras.

Jacques visita la plaie, y posa un second appareil, et déclara que, pendant huit jours au moins, le baron serait forcé de porter le bras en écharpe.

Remy fit une assez piteuse grimace.

— Si monseigneur ne s'en rapporte pas à moi, dit le

colosse, rien n'est plus facile que de consulter un chirurgien.

Son maître ne répliqua pas et se laissa faire en maugréant. Comment oserait-il se présenter chez la vicomtesse ? Quelle réponse ferait-il aux questions qu'on ne manquerait pas de lui poser ? Que dire ? Ainsi le chevalier avait raison I Puylaurens avait raison I La plus simple prudence consdllait la fuite. Ce mot seul répugnait à Remy.

— Non, répétait-il avec obstination, non, je ne fuirai pasi

Ce qu'il n'osait pas s'avouer à lui-même, c'est que Camille seule le retenait à Paris. Elle serait partie demain, il l'aurait suivie.

Et pourtant il y avait un nuage dans cet amour, c'était le mystère évident, mais impénétrable, qui planait sur les relations de la jeune fille avec le maréchal. Aussi n'était-ce qu'à la dernière extrémité que Remy avait fait à Jacques l'aveu d'une passion dont il n'était pas loin de rougir.

Si étrange qu'elle fût, cependant, elle le dominait assez, déjà, pour ne plus lui laisser son libre arbitre. Aussi, vers trois heures, incapable de résister plus longtemps à l'aimant qui l'attirait, il se rendit chez la vicomtesse.

Le chevalier y entrait à peine, lorsqu'on annonça le baron de Montbrun.

Aujourd'hui il n'était plus question de toilette. Mlle de Pressac, sa nièce et Camille étaient réunies dans le salon et devisaient de la soirée qu'elles avaient passée chez la reine.

La vue de Remy, portant le bras en écharpe, sus[>endit à l'instant toute conversation.

Camille se leva, comme pour se précipiter au-devant de lui, mais elle s'arrêta et cramponna sa petite main au dossier de la chaise pour ne pas succomber à la tentation.

La vicomtesse et Lisbeth ouvrirent de grands yeux effrayés. Quant au chevalier, il courut au-devant du baron, qu'il amena, en lui posant la main sur Tépaule, jusqu'au milieu du cercle formé par les trois demoiselles.

— Eh bien ! qu'avez-vous ? demanda-t-il avec une sollicitude inquiète. Vous êtes blessé }

— Oui, mais ce n'est rien, répondit Remy. Je suis tombé hier au coin de la rue de l'Arbre-Sec, — en entrant chez moi, — ajouta-t-il pour ne pas mentir tout à fait, et je me suis foulé le bras.

— Mais il n'y a pas d'enflure au poignet ? fit observer le chevalier.

— Non, c'est le haut du bras, l'articulation de l'épaule qui me fait un peu souffrir, répondit Remy sans se déconcerter.

— A la bonne heure 1 fit la vicomtesse. Vous m'avez fait une peur... Hier déjà, vous vous êtes battu en duel... Oh I ces duels I Je frissonne rien que d'y penser. Cela me remet en mémoire la mort de votre pauvre père. Cher homme I dire que j'ai tant dansé le jour de sa nocel... Qui se serait douté alors que six ans plus tard... Ahl n'en parlons plus dit, Mlle de Pressacen secouant la tête.

— Au contraire, mademoiselle, si cela ne vous est pas désagréable, parlons-en, proposa Remy.

— Quoi, baron, vous voulez...

— Songez, mademoiselle, que j'étais pour ainsi dire au berceau quand mes parents sont morts, je ne les ai pas connus, et qu'il ne m'a jamais été donné cette joie de rencontrer une personne qui, comme vous, ait vécu dans leur intimité. C'est triste à dire, mais je ne connais de leur histoire que ce que Jacques m'en a conté.

Non seulement Remy disait vrai, mais il n'était pas fâché que la conversation eût pris cette tournure, afin d'échapper à l'incommode curiosité du chevalier, qui ne paraissait croire que médiocrement à la chute du baron.

Quant à Camille, elle tenait les yeux fixés sur lui, comme pour s'assurer qu'il venait de dire la vérité.

Il avait l'air si calme, la demande qu'il avait adressée à la vicomtesse inspirait à la jeune fille un si vif intérêt, qu'elle fut dupe de ce demi-mensonge, et prêta toute son attention au récit que Mlle de Pressac allait commencer- Fendant ce temps, la vicomtesse se recueillait afin de mieux consulter ses souvenirs.

— <c Dans les premières années de notre siècle, ditelle, vivait à quelques lieues de Narbonne un de ces types disparus de gentilshommes, pour qui la table et la chasse sont les principaux, et je dirai presque les uniques soucis de l'existence.

» Veuf de bonne heure, et n'ayant qu'une fille au monde, M. de Labastens avait ressenti une grande douleur et éprouvé une grande déception. Douleur d'avoir perdu une femme qu'il aimait beaucoup; déception de n'avoir qu'une fille, alors que le plus ardent de ses vœux était d'avoir un héritier mâle à qui léguer son nom et sa fortune.

» Ces deux chagrins eurent sur sa vie, si calme jusqu'à ce jour, une influence considérable. Ce fiit pour y échapper, sans aucun doute, qu'il se livra aux exercices violents et qu'il s'entoura de bruit.

» La chasse, qui le £Eitiguait, le condamnait an sommeil, c'est-à-dire à l'oubli; les amis qu'il recevait an château l'empêchaient de songer à ses ennuis.

» Il tenait table ouverte. Tout le monde pouvait s'y asseoir, à la condition d'être gentilhomme et chasseur.

» Quant à lui, c'était le plus expérimenté veneur de toute la contrée. A pied, à cheval, depuis le lever jusqu^au coucher du soleil, on le rencontrait sans cesse sillonnant les plaines, les bois, à la suite de sa meute qu'il appuyait de la voix.

» Il avait mis sur les dents les meilleurs écuyers, les marcheurs les plus renommés. Quand ses chiens haletants faisaient halte pour boire ou pour se reposer, il les frappait de son fouet avec une sorte de fureur.

» — Va donc I disait-il. Je ne bois pas, moi, je marche toujours.

» lie vingt lieues à la ronde, tous les gentilshommes des environs étaient venus prendre place à sa table, et partager ses plaisirs. Il était connu de tous et partout.

» Il était passé presque à Tétat légendaire.

» Depuis quinze ans, tous les jours, sans que jamais la plus légère indisposition Ten empêchât, il menait cette existence singulière, lorsqu'il se souvint qu'il avait une fille.

» Quand je me sers de cette expression, j'exagère un peu, corrigea la vicomtesse, car pour rien au monde, que cette enfant fût éveillée ou endormie, M. de Labastens n'aurait manqué» matin et soir, de lui donner le baiser paternel. Mais il ne s'était nullement occupé de son éducation.

» Fort heureusement le chapelain du château, dont l'emploi étak devenu une véritable sinécure, avait cru devoir utiliser de cette façon les longs loisirs que lui faisaient les absences quotidiennes de son maître.

» M. de Labastens fut donc très étonné, un beau jour, de s'apercevoir qu'il avait une fille de dix-sept ans, jeune, jolie, bien élevée, digne en tous points de fixer l'attention d'un galant homme.

» Aussi, jugeant que la pauvre enfant devait s'ennuyei outre mesure au fond de la solitude où elle végétait, l résolut de la marier.

» Il lui en fit franchement l'aveu et lui permit de choisir l'époux qu'il lui destinait.

» Ce fut à dater de ce jour seulement que, pour la première fois, Aline occupa à table la place d'honneur.

» Jusque-là on l'avait entrevue dans les corridors, portant à la main son trousseau de clefs, donnant ses ordres, veillant à tout, remplissant en un mot dans la perfection son métier de châtelaine.

» Aux yeux des uns, elle passait pour quelque chose comme une Cendrillon. D'autres, au contraire, appré-

ciaient à leur juste valeur tant de précieuses qualités jointes à tant de délicate beauté.

» Ceux-là vinrent plus fréquemment au château quand ils virent sortir Aline de l'obscurité au sein de laquelle elle avait grandi.

» Parmi ces gentilshommes, deux surtout attiraient l'attention par leur jeunesse et par leur élégance : Tun se nommait le vicomte d'Espayrac, l'autre le baron de Montbrun.

» Chacun d'eux avait pour Aline des attentions égales.

» Quand, le matin, la trompe sonnait dans la cour du château le signal du départ pour la chasse, ils manquaient d'un commun accord le rendez-vous, afin de passer la journée auprès d'Aline.

» Leurs assiduités devinrent si manifestes, que M. de Labastens lui-même s'en aperçut. Il les interrogea, leur arracha sans trop de peine l'aveu de leur amour, et promit de leur répondre aussitôt que^ sa fille se serait prononcée.

» Le lendemain, toujours après dîner, car M. de Labastens ne traitait jamais à jeun la moindre affaire, il confessa Aline, qui ne cacha plus ses préférences.

» Ce fut le baron de Montbrun qu'elle désigna, et — chose étrange, — les nombreux amis que s'était faits la jeune châtelaine éprouvèrent une joie secrète d'apprendre que le vicomte avait été évincé... »

Remy prêta avidement l'oreille. Sans aucun doute c'était à dater de ce jour que commençait le drame dont la mort de son père avait été le dénoûment.

(( Les motifs de la préférence générale qu'on accordait tacitement au baron de Montbrun, reprit Mlle de Prèssac, ne puisaient alors leur source dans aucun bruit fâcheux, dans aucun acte connu qui pût atteindre en quoi que ce fût l'honneur de la maison d'Espayrac.

» On ne les aimait pas, voilà la véritable raison.

» Pourquoi ne les aimait-on pas .^ Je vais vous le dire.

» Malgré le peu de fortune qu'ils possédaient, les

d'Espayrac étaient les gentilshommes les plus fiers, les plus vaniteux, les plus avares et les plus ambitieux de la contrée. Je sais bien que, dans cette énumération de leurs défauts, il y a des mots, tels qu'avarice et vanité, qui semblent hurler de se trouver ensemble, mais c*est l'exacte vérité.

» Le vicomte d'Espayrac allait le plus souvent possible dans les maisons qui lui étaient ouvertes, mais il recevait rarement. Quand il le faisait, c'était, il est vrai, avec beaucoup d'ostentation, et le service se faisait dans une vaisselle d'argent dont tout le monde admirait la richesse.

» Malheureusement on n'était pas à l'aise chez lui. On sentait qu'il recevait parce qu'il ne pouvait pas faire autrement, et, pour ainsi dire, afin d'avoir un nouveau prétexte à reprendre chez autrui deux ou trois fois ce qu'il avait rendu.

» En outre, les repas étaient mesquins, la chère peu abondante, les vins de provenance douteuse. On devinait que tout était, compté, depuis le chiffre des invités jusqu'au nombre de bouteilles qu'ils devaient boire.

» C'est à cause de cette mesquinerie surtout qu'on leur pardonnait difficilement leur arrogance.

)> Les d'Espayrac se divisaient alors en deux branches, l'atnée et la cadette, qui, toutes deux, avaient identiquement les mêmes défauts. Encore la branche cadette étaitelle plus excusable, puisqu'elle était moins riche.

» L'atnée était représentée alors par trois membres : le comte d'Espayrac, le vicomte Henri d'Espayrac, son fils, le même qui aspirait à la main de M elle de Labastens, et leur fille et sœur. Renée d'Espayrac, dont je vous parlerai tout à l'heure.

» Ceux-là, je vous les ai réellement dépeints tels qu'ils étaient; l'échec qu'ils venaient d'éprouver réjouit intérieurement tous les cœurs. C'est qu'en effet la morgue des d'Espayrac p'aurait plus connu de bornes s'ils avaient possédé, du chef de la fille, les domaines de M. de Labastens. Or, chacun était intimement persuadé que cette

arrière-pensée, plus encore que l'amour qu'il éprouvait, avait poussé le jeune vicomte à demander la main de cette* belle et riche héritière.

» M. de Labastens possédait pour le moins six ou sept cent mille livres en biens-fonds. S'il n'en tirait pas tout le revenu qu'il aurait pu, c'est que la passion de la chasse l'emportait en lui sur celle du gain, et qu'il ne voulut jamais se décider à livrer à la culture les terres les plus giboyeuses de sa propriété.

» Le comte d'Éspayrac le savait, et, bien certainement, s'il avait à son tour pris possession de ce domaine, au risque de tondre et de pressurer ses tenanciers, il en aurait tiré le possible et l'impossible...

)> Maintenant, parlons un peu de la branche cadette, puisque cette famille d'Espayrac est en cause.

» Elle ne comptait que deux membres: l'un, le baron, frère du comte, doué, je vous l'ai dit, des mêmes défauts que son aîné, mais dominé entièrement par lui, et n'ayant qu'une intelligence bornée. Sans l'influence pernicieuse de son frère, il aurait fait peut-être un bon et honnête gentilhomme campagnard. Son plus grand tort était donc de ne pas s'appartenir. On le connaissait, on savait qu'il n'était pas foncièrement méchant. Peut-être ne l'aurait-on pas enveloppé dans la même aversion que le comte, s'il n'avait aveuglément donné dans les mêmes travers.

» Quant à l'autre membre de cette branche, c'était le chevalier Gaston d'Espayrac, fils du baron, neveu du comte, et cousin-germain du vicomte, par conséquent.

» C'était à cette époque un tout jeune homme, et cependant il promettait déjà de rompre ouvertement avec les traditions de cupidité de sa famille.

» Il tint parole, en effet, en grandissant. Joli garçon, bien découplé, prodigue, coureur, dépensant gaiement sa jeunesse, sans souci des coups d'épée qui en émaillaient le cours, Gaston serait certainement devenu plus tard un gentilhomme accompli, à mesure que cette

exubérance de vie se serait calmée, ou que la raison aurait triomphé de sa mauvaise tète et de son humeur batailleuse.

» Je vous en parlerais plus savamment si je Tavais vu plus souvent ; mais à peine me Ta-t-on montré une ou deux fois, il y a si longtemps, que je serais fort en peine de le reconnaître. Bref, au dire de tout le monde, c'était un gentilhomme loyal, plein de cœur, prêt à rendre service au premier venu, courageux et bon.

» Un tel caractère contrastait ouvertement avec ceux des d'Espayrac. Aussi Gaston était-il accueilli très froidement par son oncle, encore plus froidement par son cousin. Quant à son père, il l'aurait probablement beaucoup aimé, s'il n'avait pas craint de froisser les sentiments de son frère aîné.

» Gaston ne se faisait aucune illusion à cet égard, et se montrait plein de déférence pour son père.

» Quant au comte et au vicomte, il était avec eux en hostilité presque constante. Peu soucieux de leur affection, il ne se gênait pas pour leur jeter leurs vérités à la face, et pour leur tourner le dos quand ils se fâchaient. C'est probablement à la suite d'une querelle plus violente que les autres, qu'il partit un beau jour, à leur insu, sans que personne ait jamais appris ce qu'il était devenu. A-t-il gagné l'étranger ? Est-il mort ? Nul ne le sait.

» Et maintenant que je crois avoir sufSsamment posé ces divers personnages, fit Melle de Pressac, revenons au baron de Montbrun, qui nous intéresse bien autrement. »

A ces mots, elle fit une pause.

Camille et Remy tenaient les yeux fixés sur elle, insensibles à tout ce qui se passait autour d'eux.

Quant au chevalier, il avait commencé par s'agiter sur sa chaise avec un air de malaise ou de contrariété que personne n'aurait assurément remarqué, si Lisbeth ne se fût trouvée là. Cet embarras était si manifeste, qu'elle s'en aperçut et ne dissimula pas son étonnement; ce qui.

du reste, eut pour résultat immédiat de rendre au chevalier son ordinaire impassibilité.

Depuis ce moment, soit qu'il n'écoutât pas, soit que ce récit l'intéressât médiocrement, il ne cessa pas de regarder à travers la fenêtre les arbres du jardin, ou de contempler les dessins capricieux du tapis.

Cependant, à certains clignements de paupières qui lui échappaient par instants, on aurait pu croire qu'il connaissait déjà quelques particularités de cette histoire. Cela n'avait rien de surprenant, puisqu'il avait avoué hautement avoir jadis habité Narbonne.

«... Quant au baron Charles de Montbrun, reprit la vicomtesse, il était pauvre. A part le château qu'il habitait, quelques parcelles de terres qui en dépendaient sous le titre pompeux de métairie, il ne possédait guère que son nom et son épée. Son père avait été tué pendant les dernières guerres, et avait manifesté le désir que son fils s'adonnât comme lui à la carrière des armes. Il était difiScile, en effet, que le jeune baron pût faire digne figure avec les seuls revenus que sa ferme lui rapportait.

» Il était donc soldat, comme son père, lorsqu'il vint passer à Montbrun quelques mois de congé. Avenant, hospitalier, bon, généreux comme si le Pérou lui avait appartenu, le jeune ofScier se créa bientôt de nombreux amis et d'ardentes sympathies. On lui proposa de le présenter à M. de Labastens, dont il avait beaucoup entendu parler; il accepta. Ce fut ainsi qu'il connut Aline.

» Seul peut-être de tous les gentilshommes qui ve^ naient au château, il apprécia dignement les rares qualités dont la jeune fille était pourvue. La beauté d'Aline acheva de lui tourner la tête.

» Certes, en allant chez M. de Labastens, il ne nourrissait pas l'espoir d'épouser sa fille, puisqu'il ignorait même que cette fille existât. En outre, la fortune du gentilhomme ne lui permettait pas d'espérer qu*un tel amour eût une heureuse fin.

» Ce fut timidement, presque avec défiance, qu*tl fît sa

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cour, tremblant de se mettre inutilement en évidence et de laisser supposer qu'il était guidé par un intérêt vulgaire.

» Mais ce fut précisément cette timidité qui plaida le plus éloquemment sa cause dans le cœur d'Aline. Tandis que le vicomte d'Espayrac se déclarait hautement et affichait une confiance presque absolue dans le résultat de sa recherche, le baron, moins infatué, plus discret, obtenait presque sans la demander la main de celle qu'il aimait.

» Les d'Espayrac eurent la sottise de ne point cacher le violent dépit que cet insuccès leur inspira. Ils rompirent avec M. de Labastens, avec le baron, et même avec ceux qui osèrent se montrer ravis que M. de Montbrun l'eût emporté sur son rival. Le mariage se célébra en grande pompe. Pendant huit jours le château de Labastens ne désemplit pas, tandis que, sur la pelouse du parc, les pièces de vin coulaient à flots dans les verres.

» Pour ma part, fit la vicomtesse, je n'ai cessé de boire, de manger et de danser pendant trois jours et trois nuits, et je ne suis partie que quand je ne pouvais plus me tenir debout.

» Un an s'était passé. Le baron n'avait pas encore d'héritier, lorsque M. de Labastens trépassa. Il mourut sur le terrain de ses exploits, horriblement décousu par un sanglier qu'il venait d'abattre d'un coup de feu.

» Ses magnifiques domaines passèrent donc aux mains du baron de Montbrun, qui devint tout à coup un des plus riches gentilshommes du pays.

» Cette circonstance redoubla le dépit des d'Espayrac. Quelle fortune le baron leur avait ravie I Cependant ils n'avaient ostensiblement rien tenté contre leur heureux rival, lorsque celui-ci fut brusquement rappelé sous les drapeaux.

» Soutenu par Venise, par le pape, par plusieurs princes d'Allemagne, Henri IV venait de conclure avec les Pays-Bas une alliance offensive et défensive. Les préparatifs contre l'Espagne étaient achevés.

» Cent mille hommes étaient prêts à combattre sous les ordres du roi lui-même, lorsque le poignard de Ravaillac vint réduire à néant ces vastes projets.

» Cet horrible accident désorganisa tout à coup les forces que Ton avait rassemblées. Le baron put donc revenir à Montbrun beaucoup plus tôt qu'il n'y était attendu. Son absence n'avait guère duré plus de quatre mois.

» Pendant ces quatre mois il s'était fait accompagner de Jacques, qui avait été élevé au château, et qui, tout jeune encore, montrait de grandes dispositions pour le métier des armes. De même qu'il était parti avec son maître, Jacques revint avec lui.

» Le retour du baron fit éprouver à ses amis un véritable soulagement, car il avait annoncé qu'on ne le reverrait pas avant la fin de la campagne. Or il pouvait être blessé, tué, ou tout au moins être retenu pendant un an, deux ans, dix ans peut-être...

» Évidemment, c'est sur cette longue absence probable qu'avait compté le vicomte d'Espayrac, puisque, du jour où le baron était parti, sous prétexte de renouer d'anciennes relations d'amitié, il avait osé se présenter chez Mme de Montbrun.

» Aline était loin de s'attendre à semblable visite. Elle reçut le vicomte avec une froideur glaciale, persuadée que cette seule attitude suffirait à l'empêcher de se présenter une seconde fois.

» Elle se trompait étrangement. Le départ du baron avait fait naître de nouvelles espérances dans l'esprit de M. d'Espayrac. Non seulement il revint, sans se rebuter de la froideur de l'accueil, mais il se représenta si souvent, qu'Aline dut lui faire défendre sa porte.

» Cette mesure extrême ne découragea pas encore l'obstiné gentilhomme. Ils avaient des amis communs, chez lesquels ils pouvaient se rencontrer. Le vicomte ne manqua pas de profiter de cette facilité. Certainement un domestique complaisant le tenait au courant des moindres faits et gestes d'Aline, car, à la longue, il devint impossi-.

ble à la pauvre femme de faire un pas sans le rencontrer.

» Elle prit un parti héroïque. Elle annonça à tous ses amis qu'à Tavenir elle ne sortirait pas de son château, où elle les pria de venir la voir aussi souvent qu'ils en auraient le courage. Les compromettantes assiduités du vicomte n'étaient un secret pour personne. Aussi, d'un commun accord, trouva-t-on excellent le moyen qu'avait adopté la baronne.

» Pendant les quinze premiers jours, ce fut au château de Montbrun une véritable procession ; puis cet empressement se ralentit, puis les visiteurs devinrent rares, puis enfin, au bout de six semaines, la pauvre Aline ne recevait plus guère assidûment que deux ou trois entêtées, qui, comme moi, restaient fidèles à son amitié.

» Mais plus nous la voyions, plus nous nous apercevions que sa solitude lui pesait. Sa femme de chambre, ne pouvant probablement pas se faire à cette existence de recluse, la quitta même un beau jour ou plutôt une belle nuit, sans l'avoir prévenue, sans que l'on sût quelle autre place elle avait choisie.

» A partir de ce jour-là même, c'est-à-dire une semaine au plus avant le retour du baron, la mélancolie d'Aline se changea en une tristesse morne, qui tournait presque au désespoir.

» En vain je venais la voir tous les jours, je la forçais à faire avec moi un tour de parc, j'essayais de la distraire ; rien ne pouvait l'arracher au sombre chagrin qui la minait. Le sourire par lequel elle répondait à mes saillies, à ma sollicitude, ressemblait à un déchirement. Je crois, en vérité, que j'étais restée sa seule compagnie, lorsque revint enfin le baron de Montbrun.

» Je vous l'ai dit, ce fut un soupir de soulagement général. Aline allait recouvrer sa gaieté, renouer ses relations, se dédommager, en un mot, de l'isolement dans lequel elle avait passé ces deux derniers mois.

» Pas du tout. Instruit de l'insolente conduite du vicomte, M. de Montbrun se rendit chez lui pour le provo-

quer ; mais le vicomte, en apprenant le retour de son rival, était parti prudemment, si bien que depuis deux heures à peine il avait quitté le château lorsque le baron s*y présenta.

» M. de Montbrun rentra chez lui; mais, loin d'en sortir pour procurer quelques distractions à sa femme, loin de rechercher la société de ses anciens amis, il continua de vivre comme Aline avait vécu pendant son absence, c'est-à-dire dans une solitude presque absolue.

» On fut très surpris de le voir rompre si brusquement avec ses habitudes. Aussi les commentaires allaient leur train. Les uns prétendirent que M. de Montbrun était devenu d'une jalousie féroce; les autres allèrent jusqu'à insinuer que peut-être la baronne avait oublié ses devoirs avec le vicomte...

— Par exemple ! interrompit Remy, pâle de colère et d'indignation.

— Rassurez-vous, fit la vicomtesse en souriant. Aline était trop connue et ces calomnies partaient de trop bas pour trouver créance auprès de ses amis. Cependant, comme je continuais à voir assez régulièrement vos parents, je crus devoir leur faire part des bruits qui circulaient à cet égard.

» Comme vous l'avez fait, votre père bondit sur son siège. Pendant près de six mois, il sortit de sa retraite, ouvrit toutes grandes les portes de son manoir, et témoigna publiquement à sa femme plus d'amour et de respect qu'il ne l'avait jamais fait.

» Quant à la baronne, elle était de plus en plus triste. On attribua cette disposition d'esprit aux effets de sa grossesse avancée, et l'on n'y prit pas garde, jusqu'à ce que, neuf mois après le retour de son mari, à quelques jours près, elle mit au monde un fils qu'elle appela Remy.

» Avoir un fils, un héritier, c'était le rêve que M. de Montbrun caressait le plus chèrement depuis plus de deux ans! Aussi donna-t-il à cette occasion des fêtes splendides.

» Malheureusement Tesprit maladif d'Aline ne lui permit pas d'y assister. Le médecin lui avait ordonné d'éviter toute secousse, toute fatigue.

» Le baron fit donc seul les honneurs de sa maison ; mais, -^ détail étrange et qui frappa tous les invités, — il était pâle comme un marbre et ne souriait que d'un air contraint aux compliments qu'il recevait.

» Ce fut la première fois qu'on remarqua en lui ces symptômes de dépérissement, qui finirent par revêtir le caractère d'une sorte d'insensibilité cataleptique.

» Aline elle-même semblait atteinte d'un mal identique.

» Une commune langueur les minait sourdement, et faisait en eux de si grands ravages, qu'au bout d'un an ils étaient déjà méconnaissables.

» M. de Montbrun avait donné sa démission d'ofScier et ne sortait plus du château. Je le rencontrais parfois, errant dans son parc, comme une âme en peine, sombre, méditatif, absorbé. Il me regardait passer d'un œil distrait, et, parfois même, oubliait de me saluer de ce triste sourire qui me faisait froid au cœur.

» Tout le monde avait fini par s'éloigner d'eux. Leur caractère taciturne et morose avait effrayé leurs meilleurs amis. Je fus, j'ose m'en flatter, la plus fidèle à leur mauvaise fortune; j'eus le courage de braver le vent du malheur qui avait soufflé sur la maison. J'assistais donc presque chaque jour à l'œuvre terrible que la consomption poursuivait en eux.

)> Si je ne les avais pas vus également bons et affectueux l'un envers l'autre, j'aurais pu croire à quelque catastrophe fatale, à l'un de ces événements impossibles qui jettent la désunion dans une famille ; mais j'avais beau les observer, interroger leurs gestes, leurs regards, je ne parvins pas à découvrir autre chose que l'expression d'un mutuel amour et d'une estime réciproque.

» Cependant, ils s'éteignaient à vue d'œil. Deux ans après la naissance de leur fils, c'est-à-dire trois ans envi-

^o8 LA MEUNIÈRE DE MOULIN-GALANT

ron après le retour du baron, ils n'étaient plus que Tombre d'eux-mêmes.

» C'était vraiment étrange. Comment ! tous les deux, à la même époque, ils avaient ressenti les mêmes symptômes, ils passaient par les mêmes phases, ils allaient mourir de la même maladie I

» Hélas ! non.

» Ce fut à. cette époque que le vicomte, tenu sans doute par son père au courant de ce qui se passait, crut pouvoir sans danger revenir à Narbonne.

» Qu'avait-il à craindre, en effet, de ce cadavre qui s'appelait encore Charles de Montbrun ? Rien, assurément. Il le croyait du moins.

» Il se trompait... En apprenant que M. d'Espayrac avait reparu, — je ne sais quel démon le lui apprit, — le baron redressa son corps amaigri, ceignit son épée, et se rendit chez le vicomte.

» Là, en présence de son père, des rares amis qui fêtaient son retour, il le provoqua, l'insulta, sans que M. d'Espayrac lui répondît autrement que par ces mots :

» — Monsieur le baron, je ne peux pas, je ne veux pas me battre avec vous.

» Aveuglé par la fureur, M. de Montbrun se laissa emporter jusqu'au dernier outrage, et, devant dix témoins, il souflSeta son ennemi.

» — Lâche I ajouta-t-il, comme s'il craignait que cet affront ne suffît pas encore. Faudra-t-il que je vous crache au visage ?

» Cette fois, le vicomte accepta le duel. Il s'est trouvé des sots qui lui ont donné raison, mais tous les honnêtes gens l'en ont blâmé. Si, devant cette brutale agression d'un malade, on peut même dire d'un mourant, M. d'Espayrac s'était éloigné, comme il l'avait fait une première fois, il aurait mis tous les torts du côté de son adversaire, et il aurait emporté l'estime de tous.

» Accepter un duel à mort, tel que l'exigeait le baron, c'était commettre un assassinat.

» Vous savez dans quelles conditions eut lieu ce combat, d'un agonisant contre un homme jeune et vigoureux : le premier, ayant pour unique témoin son domestique Jacques, le second, son cousin Gaston.

» Le vicomte n'eut pourtant pas raison de son ennemi si facilement qu'on l'aurait cru, puisque ce duel sacrilège dura douze minutes.

» La colère avait donné des forces au baron. Il ne s'épargnait pas. Il chargeait M. d'Espayrac avec une telle furie, que celui-ci ne dut positivement son triomphe qu'à l'épuisement de son adversaire... Que vous dirai-je ?Vous connaissez, bien certainement, monsieur Remy, les péripéties de cette rencontre. Jacques a dû vous en préciser mieux que moi les moindres détails.

— Hélas 1 soupira Remy.

— Le baron tomba donc, mortellement atteint. Jac« quesle rapporta au château... le lendemain, il était mort I

)> Il semblait, en vérité, que la pauvre Aline n'attendtt que ce moment fatal pour rendre son âme à Dieu. Pendant quelques mois encore, dans les larmes et le désespoir, elle traîna sous mes yeux sa misérable existence, puis elle s'éteignit en levant les yeux au ciel, comme pour le remercier de la réunir à celui qu'elle avait tant aimé.

» A cet instant suprême, j'étais là, monsieur Remy.

» Jacques était allé vous chercher. Il s'était agenouillé devant la mourante et vous tenait dans ses bras robustes. Votre malheureuse mère ne nous voyait pas tout d'abord, absorbée qu'elle était sans doute dans une dernière prière. Soudain, ses regards voilés, mais encore pleins de connaissance, s'abaissèrent sur vous.

» Vous tendiez vers elle vos petites mains potelées. Mais elle n'eut pas la force de vous donner la suprême étreinte. Elle étendit sur votre tète bouclée ses mains décharnées.

» — Mon Dieu I murmura-t-elle, bénissez-le comme je le bénis moi-même.

» Puis elle regarda Jacques, posa un doigt sur ses lèvres, se dressa toute droite, et, d'une voix forte :

» — Charles ! cria-t-elle, me voici !

)) Elle retomba morte dans mes bras.

» Sa dernière pensée avait été pour son mari... »

Ces deux morts successives, si inexplicables, si dramatiques, avaient fait venir des larmes aux yeux de tous ceux qui écoutaient ce lugubre récit. La vicomtesse, Remy, Lisbeth, Camille, étaient profondément émus. L'impassible chevalier lui-même était dans une surexcitation nerveuse dont on ne l'aurait pas cru capable. Ses membres étaient agités d'un tremblement convulsif, ses dents claquaient, et ses yeux secs, mais agrandis par la terreur, étaient mille fois plus effrayants que le désespoir de Remy ou les sanglots de ces trois femmes éplorées.

— Qu'avez-vous donc, chevalier } demanda Mlle de Pressac, qui, la première, avait repris ses sens.

— Vous me le demandez, mademoiselle, après l'horrible histoire que vous venez de nous raconter 1

— Comment, monsieur? aurais-je été assez malheureuse pour évoquer dans votre esprit de fâcheux souvenirs?

— Hélas I oui, mademoiselle.

— Comment! Est-ce que dans votre famille... parmi vos parents...

— Oui, mademoiselle, oui, s'empressa de répondre le chevalier. J'ai, en effet, perdu une de mes parentes les plus chères dans des circonstances, non pas précisément analogues, mais également très dramatiques, et votre récit imagé m'a rappelé...

Il n'acheva pas, voila d'une main son front, ses yeux, et se détourna.

Il se fît un moment de silence recueilli, pendant lequel chacun se remit de ses violentes émotions.

— Continuez, mademoiselle, je vous en conjure, fit le chevalier confus ; me voilà calme et prêt à tout entendre. Pardonnez-moi surtout ce ridicule attendrissement.

— Personne plus que moi ne respecte la douleur, monsieur, répondit gravement la vicomtesse. J*ai, du reste, peu de chose à ajouter à cette triste légende.

» Un mystère a-t-il brisé ces deux existences ? Est-ce purement et simplement l'œuvre d'une maladie inconnue ? Je ne sais, et, Jacques excepté peut-être, personne ne pourrait vous le dire mieux que moi, qui, en quelque sorte, ai conduit jusqu'au seuil de l'éternité ces deux malheureux époux.

» Je n'ai donc plus qu'à me faire l'écho des regrets unanimes qu'ils ont laissés, et du cri d'indignation qui s'est élevé de toutes les poitrines contre les d'Espayrac.

» Réellement — et je vous jure que je n'exagère rien, — c'était dans tout le pays de Narbonne une révolte ouverte contre l'insolente impunité de ces hobereaux. Les événements allaient donner bientôt une sorte de satisfaction à ce sentiment d'universelle réprobation.

» Je vous ai dit que le comte d'Espayrac avait une fille, et que j'allais vous en parler tout à l'heure. Le moment est venu. Écoutez-moi bien.

» Renée d'Espayrac, nous la connaissions toutes, nous autres jeunes filles de ce temps-là, et s'il en est qui ont survécu, comme moi, elles vous affirmeront que par sa beauté, sa modestie, sa grâce, sa charité, la chère brebis faisait tache au milieu de cette nichée de loups. C'était bien certainement à cause d'elle, uniquement à cause d'elle, que certains châteaux, dont je pourrais citer les noms, ne fermèrent point leur porte à la famille d'Espayrac.

)> Le rôle qu'elle a joué en ce monde est si court, que je ne vous tracerai pas son portrait. Belle, modeste, gracieuse et bonne, c'est assez définir cette figure sympathique. Or vous allez voir ce qu'il advint d'elle.

» Au moment où Renée devint jeune fille, le meurtre du baron était un fait accompli, mais non pas oublié.

» Les lâches tremblaient devant les d'Espayrac et leur souriaient, les honnêtes gens avaient cessé de les voir.

» Quant au vicomte, on ne l'appelait plus dans le pays que d'Espayrac Tassassin.

)> Cependant ils imposaient encore aux étrangers par leur naissance, par l'éclat dont leur famille avait brillé jadis, par les anciennes relations qu'ils avaient nouées avec les plus grandes maisons de France. Sans cela, comment expliquer que le duc de Montmorency soit venu passer chez eux deux longs mois ?

— Quoi I demanda Remy, le maréchal a été Tami des d'Espayrac !

— L'ami et l'hôte, oui, baron.

— C'est singulier ! D'où peut provenir alors l'antipathie que le duc éprouve aujourd'hui contre le vicomte ?

— Qui vous l'a dit ? interrogea Mlle de Pressac.

— Mais le maréchal ne s'en cache pas, répondit Remy.

— Il est facile de le comprendre, fit la vicomtesse. Si, pendant son séjour à Narbonne, le duc a recueilli les bruits odieux qui circulaient sur le compte des d'Espayrac, il est probable qu'il a rompu aussitôt avec eux, et je m'explique au contraire à merveille son brusque départ du château à l'époque dont je vous parle.

— C'est juste, fit Remy.

— Donc, revenons à Renée d'Espayrac. C'était en ce temps-là, une blonde et ravissante créature, dont je ne saurais mieux vous donner une idée qu'en la comparant à la reine ; non pas à Anne d'Autriche telle qu'elle est aujourd'hui, c'est-à-dire légèrement déformée par l'embonpoint, mais à Anne d'Autriche telle qu'elle était il y a dbc ans encore, alors qu'elle venait d'accomplir sa vingtième année. »

Remy prêta une oreille attentive. Ce que disait Mlle de Pressac corroborait les assertions du chevalier, relatives à l'amour mystérieux du maréchal. Était-ce donc de Renée qu'il s'agissait ?

Ce premier amour, dont M. de Montmorency perpé-

LA MEUNIÈRE DE MOULIN -GALANT }l}

tuait le culte dans la personne de la reine, était-ce la sœur du vicomte qui l'avait inspiré ? Rien n'était plus vraisemblable. Deux ressemblances si frappantes ne se multiplient pas à Tinfini. En outre, la vicomtesse venait de le dire, le maréchal avait passé deux longs mois chez le comte d'Espayrac, alors que Renée était dans tout Téclat de sa beauté.

Remy n'eut pas le temps de s'appesantir sur cette idée. Mlle de Pressac continua en ces termes :

« La pauvre Renée souffrait certainement beaucoup de l'espèce d'ostracisme qui pesait sur sa famille. Elle vivait dans un isolement presque complet. Le peu d'amies qu'elle avait ne la voyaient presque plus, ou, si elles le faisaient, c'était à la dérobée, à l'insu de leurs parents, pour ainsi dire.

» Cet abandon, l'humeur peu bienveillante de son père, celle plus morose encore de son frère, n'étaient pas faits pour égayer les ennuis de sa solitude.

» Le seul être qui compatît à ses chagrins, qui prit en pitié sa position, c'était son cousin Gaston. Malheureusement, ses visites et ses consolations devenaient de plus en plus rares, Â mesure que s'accentuait davantage l'hostilité perpétuelle dans laquelle il vivait avec son oncle et son cousin.

» Renée restait donc seule et bien seule au fond de sa chambre silencieuse, quand tout à coup on cessa de la voir. On n'y prit pas garde.

» Cependant au bout de six mois, on commençait à s'inquiéter de cette singulière disparition, lorsqu'on apprit brusquement la nouvelle de sa mort.

» Tous les gentilshommes d'alentour furent conviés à ses funérailles, pour lesquelles, conformément à leur façon d'agir toutes les fois que leur vanité était en jeu, les d'Espayrac déployèrent une grande pompe.

» Quand la stupeur causée par cet événement imprévu se fut dissipée, on se prit à réfléchir. On n'avait su par qui que ce fût que Renée était malade. Son frère et son père

prétendaient qu'elle était morte subitement, de la rupture d'un anévrisme.

» Mais la pauvre enfant ne s'était jamais plainte de la moindre palpitation ! Personne ne lui connaissait de prédispositions à cette dangereuse maladie I

» Il se fit dans l'opinion publique un mouvement subit. Les versions les plus malveillantes circulèrent de nouveau sur les d'Espayrac. On les accusa tout haut de séquestration, d'assassinat. On raconta qu'ils avaient fait mourir de chagrin la malheureuse Renée, pour n'avoir pas à lui compter un jour la dot qu'exigerait un mari ou que réclamerait un couvent.

» Bien plus, longtemps après qu'elle passait pour morte, il se trouva des paysans, des bourgeois même, que leurs affaires appelaient à Carcassonne, qui affirmèrent l'y avoir rencontrée et reconnue, malgré le voile épais qui recouvrait son visage.

» Sur ces indications étranges, quelques curieux firent exprès le voyage de Carcassonne, mais pas un d'eux n'eut la surprise de la voir, et ce bruit finit par tomber. Pourtant il n'en contribuait pas moins à alimenter les doutes que cette mort mystérieuse avait fait naître.

» L'opinion publique s'arrêta définitivement à cette conviction, car je ne peux pas dire à cette certitude : c'est que, d'une façon ou d'une autre, mais par un moyen certainement criminel, les d'Espayrac avaient fait disparaître Renée.

— Je l'ai souvent entendu dire, en effet, certifia Remy.

— Eh bien ! fit Mlle de Pressac, voyez combien il faut que cette conviction soit avérée dans les esprits. Il y a quinze ans que j'ai quitté Narbonne, moi. C'est donc à cette époque éloignée que remontent les bruits dont je me fais l'écho fidèle ; et vous, baron, vous, qui étiez à Montbnin, il y a cinq semaines encore, vous répétez à quinze ans de distance les mêmes accusations que l'on portait de mon temps contre les d'Espayrac 1

» Or, il n'y a pas de fumée sans feu, croyez-moi. Ce

n'est pas la pure calomnie qui poursuit si longtemps une famille de ses méfaits. Il faut qu'il y ait du vrai au fond de ces turpitudes.

» Pour ma part, ajouta la vicomtesse avec Taccent d'une foi robuste, je suis intimement persuadée que le vicomte d'Espayrac est deux fois assassin, et que c'est le sang de ses deux victimes qui s'élève pour l'accuser.

» C'est chez moi une conviction si ardente, que ce nom de d'Espayrac m'inspire une horreur insupportable, et que, si j'étais forcée, par une de ces nécessités qu'on ne peut conjurer, de donner la main de Lisbeth à l'un des membres de cette famille, j'aimerais mieux la tuer que l'exposer à semblable souillure I »

A ces mots, la vicomtesse, qui s'était animée malgré elle vers la fin de ce* récit, se renversa dans son fauteuil, comme pour s'y reposer des émotions qu'elle ressentait.

Mais ce repos fut de courte durée.

Sur les dernières paroles qu'elle avait prononcées, le chevalier, l'impassible chevalier, s'était levé de son siège, en proie à une sorte d'égarement. Il avait fait quelques pas au hasard, chancelant comme un homme ivre, incertain de la direction qu'il devait suivre, et enfin il s'était dirigé vers la porte.

— Mais où allez-vous donc, chevalier ? fit la vicomtesse en l'arrêtant.

— Mais, mademoiselle... balbutia Sylvain, je vais... j'allais...

— Vous alliez sortir, il me semble, interrompit, Mlle de Pressac, et juste au moment où je me proposais de vous retenir.

— Ah I je ne savais pas... j'ignorais...

— Décidément, fit la vicomtesse, il se passe en vous quelque chose de tout à fait extraordinaire. Vous que j'ai toujours connu jusqu'ici si froid, si énigmatiquement impénétrable, vous avez donné aujourd'hui des preuves d'une agitation incompréhensible.

3 l6 LA MEUNIÈRE DE MOULIN-GALANT

— Il est vrai, mademoiselle, confessa Sylvain, toujours excessivement troublé, je ne me sens pas très bien.

— Si c'est l'histoire que je viens de vous raconter qui vous a mis en cet état, oubliez-la, monsieur, et causons, si vous le permettez.

Le chevalier courba la tète avec une sorte de résignation. Quant à Mlle de Pressac, elle se tourna vers sa nièce.

— Lisbeth, dit-elle, laisse-nous.

La jeune fille obéit à regret, mais finit par s'éloigner. Un sourire confiant errait sur ses lèvres. Elle paraissait avoir deviné le sujet de la conversation, et n'éprouver aucune crainte sur le résultat que cette conversation devait amener.

— Chevalier, reprit Mlle de Pressac, nous pouvons causer à l'aise devant ces enfants ; Camille est la plus ancienne et la plus intime amie de Lisbeth, et M. de Montbrun, que j'ai vu nattre, est presque un fils pour moi. Tous les deux, j'en suis certaine, prendront un vif intérêt à Ta question que nous allons traiter.

Le chevalier s'inclina, mais ne sembla guère plus rassuré.

— Vous avez dû remarquer, monsieur, commença la vicomtesse, que j'ai rompu en votre faveur avec la réserve que j'ai gardée jusqu'ici envers les gentilshommes de votre âge. Or vous êtes trop fin et vous avez trop de tact pour ne pas comprendre dans quel but j'ai agi avec cette apparente étourderie.

Le chevalier ne répondit pas.

— J'espérais de jour en jour que vous provoqueriez vous-même l'explication que je sollicite, continua Mlle de Pressac ; mais le silence que vous gardez m'oblige à le rompre moi-même. Il est impossible que vous ne me compreniez pas.

Et la vicomtesse tendait l'oreille, avec l'avidité de quelqu'un qui attend une réponse conforme à ses désirs.

— Pas encore, mademoiselle... dit le chevalier avec un malaise de plus en plus prononcé.

— J'irai donc jusqu'au bout, poursuivit Mlle de Pressac un peu surprise. J'ajouterai que votre irréprochable conduite, votre réputation d'honneur et de loyauté, avaient trouvé grâce à mes yeux, et que Lisbeth elle-même, dont le caractère sérieux et réfléchi sait apprécier tant d'heureuses qualités, n'était peut-être pas restée insensible aux avantages qui m'avaient frappée.

De nouveau elle interrogea des yeux le chevalier, qui ne put supporter ce regard clair et perçant.

— En vérité I s'écria la vicomtesse à la fois interdite et impatientée, je ne sais si je dors ou si je suis éveillée I Pour ma tranquillité, pour celle de ma nièce, je vous somme, monsieur le chevalier, de me répondre catégoriquement. Dans quel but venez-vous ici depuis quelques mois } Oui ou non, prétendez-vous à la main de ma nièce }

Sylvain promena autour de lui un œil effaré. Il vit bien que Remy l'encourageait du regard et du geste ; il s'aperçut également que Camille lui souriait avec indulgence; il. sentit que Mlle de Pressac n'attendait qu'un oui bien sonore. Aussi fit-il un pas en avant. Un instant même il plia les jarrets comme s'il allait se laisser tomber à genoux... Mais soudain il devint blême, se redressa, porta la main à son cœur, et, surmontant la faiblesse à laquelle il avait failli céder, il s'enfuit précipitamment.

— Jamais 1 jamais ! s'écria-t-il d'une voix déchirante. La stupéfaction qui suivit cette étrange sortie lui donna

le temps de gagner la porte avant que personne songeât à le retenir.

Mlle de Pressac, Camille, Remy, se regardaient sans mot dire. Ce dénoûment était si peu prévu, il jurait si fort avec les sentiments que l'on supposait au chevalier, que, sur le premier moment, ils demeurèrent tous les trois paralysés de stupeur.

Le premier, Remy revint à lui, et s'élança sur les traces du chevalier.

3l8 LÀ MEUNIÈRE DE MOULIN-GALANT

— Oh ! s'écria-t-il, je saurai ce que cela veut dire.

Il arriva, en effet, au bas de Tescalier à Tinstant même où> Sylvain gagnait la cour de Thôtel.

Jacques Pavait arrêté au passage, sous prétexte de s'informer si son maître allait bientôt descendre. Remy s'empara du bras du chevalier^ Tentraina rapidement d'abord, mais, au bout de deux cents pas, il s'arrêta court.

— Ah çà ! lui demanda-t-il, que signifie votre fuite ? Comment I c'est alors que la vicomtesse elle-même vous offre la main de Lisbeth que vous la refusez !

— Mais je ne la demande pas, répondit Sylvain d'un ton glacial.

— Pourtant, hier encore, vous m'aviez promis...

— Je n'en disconviens pas, baron, interrompit le chevalier; mais depuis hier j'ai réfléchi. D'ailleurs, je n'ai pris aucun engagement, je n'ai pas donné ma parole ; je reste donc absolument libre d'agir à ma guise.

— Mais votre conscience, chevalier...

— Ma conscience ne me reproche rien.

— Ainsi, vous persistez ?

— Je persiste à garder ma liberté, oui, baron. Si mes visites sont réellement compromettantes, ou seulement déplaisantes, je m'abstiendrai de les continuer, voilà tout.

À ces mots, il salua Remy un peu plus cérémonieusement que de coutume, et s'éloigna.

Pendant que les deux gentilshommes échangeaient ces paroles rapides, Jacques, tout en se tenant à distance, n'avait cessé de fixer les yeux sur le chevalier.

— C'est singulier, murmurait-il. Plus je l'examine, plus il me semble... Oh I bien sûr, j'ai déjà vu cette figure-là quelque part...

COMMENT JACQUES FAILLIT FAIRE TUER SON MAITRE EN FUYANT LE DANQER QU'iL REDOUTAIT

Le lendemain matin, le chevalier, triste et pensif, était assis dans sa chambre. Il était aisé de voir qu'il n'avait pas dormi. Il avait le teint enflammé, les yeux rougis et profondément cernés. Son attitude indiquait en outre un grand découragement.

Sur un guéridon placé à sa portée fumait une tasse de chocolat que son domestique venait de lui apporter.

Il est vrai que le chevalier n'y avait pas pris garde, et ne paraissait pas avoir entendu la phrase respectueuse par laquelle son valet lui avait annoncé qu'il était servi.

Cependant, au moment où celui-ci s'éloignait, son maître le rappela.

— Joseph I lui dit-il, je n'y suis pour personne»

Le laquais s'inclina docilement et se mit en devoir de ranger l'appartement.

Ainsi que l'avait dit maître Miroton, cet appartement était relativement d'une extrême simplicité.

Le seul titre de gentilhomme entraînait avec lui à cette époque de telles idées de luxe et de bien-être, qu'à côté des hôtels somptueux ou des riches appartements qu'occupaient alors tous les seigneurs, le logement du chevalier paraissait réellement pauvre.

Cependant il était convenablement meublé et décoré. Si l'on n'y découvrait aucune de ces superfluités coûteuses qu'on entasse peu à peu, à force de temps et d'argent, la plus méticuleuse des ménagères n'y aurait pu trouver le moindre grain de poussière, ni le plus léger indice de désordre ou d'incurie.

L'œil du maître veillait bien certainement sur l'activité

du laquais. Aussi Joseph frottait, balayait, époussetait avec vigueur, lorsque la sonnette de Tantichambre résonna bruyamment.

Il courut à la porte, l'ouvrit, et aperçut une sorte de géant qui, d'une voix rude, lui demanda :

— Monsieur le chevalier est-il là ?

— Non, répondit Joseph, il est sorti.

— Y a-t-il longtemps ?

— Oh I un quart d'heure à peine.

Sur cette réponse, le colosse entra et ferma la porte derrière lui.

— Tu mens, coquin, dit-il. Voilà plus d'une heure que j'attends à la porte l'instant de me présenter décemment, et je suis sûr que ton maître est chez lui.

— Mais, monsieur I se récria Joseph d'un ton menaçant.

— Va dire au chevalier que je désire lui parler sans retard, ou sinon je me présenterai moi-même, reprit tranquillement le géant.

Joseph n'était pas très rassuré. Il voyait |bien qu'il n'était pas de force à lutter avec un homme de cette taille.

— Qui êtes- vous donc ? demanda-t-il.

— Je me nomme Jacques, je suis l'écuyer du baron de Montbrun, et j'ai absolument besoin de voir le chevalier.

Et comme Joseph hésitait encore, Jacques le poussa en avant.

Le pauvre diable entra tout penaud dans la chambre du chevalier.

— Eh bien ! que me veux-tu encore ? fit Sylvain avec humeur.

— Monseigneur, il y a dans l'antichambre un grand escogriffe qui est entré malgré [moi et qui refuse de s'en aller.

— Jette-le par la fenêtre.

— J'y ai bien pensé, monseigneur, mais il en mangerait quatre comme vous et moi d'une seule bouchée.

— Plaît-il ? dit 'le chevalier. Quel est donc le drôle qui se permet...

— Il se nomme Jacques, monseigneur, c'est...

— L'écuyer du baron de Montbrun ?

— Ah ! fit le chevalier en souriant, je comprends qu'il t'ait intimidé, mon bon Joseph. Et que me veut-il ?

— Il veut absolumeut vous parler.

— Absolument, c'est beaucoup dire.

— Le mot est de lui, monseigneur.

— Eh bien I qu'il entre, ordonna Sylvain en fronçant les sourcils.

Une minute après, Jacques pénétrait dans la chambre et saluait gravement.

— Voyons, que me voulez-vous ? dit le chevalier d'un ton bref. Votre maître vous a donné pour moi une lettre, sans doute ?...

— Non, monseigneur.

— * Une commission verbale, alors ? Eh bien I dépêchezvous, j'attends.

— Pas davantage, répondit Jacques.

— Comment I c'est de votre ; propre chef que vous vous permettez de forcer une consigne, de menacer mon laquais I

— Il le fallait bien, monseigneur, j'étais pressé.

— Et qu'est-ce donc qui presse tant monsieur Jacques.^ interrogea le chevalier d'un ton railleur.

— Monseigneur, vous n'ignorez pas que, depuis quarante-huit heures, M. le baron est impitoyablement poursuivi par le cardinal. Vous avez bien voulu lui servir de second dans la journée d'avant-hier ; mais si je n'avais pas été près de lui dans la soirée, M. le baron était perdu.

— Quoi ! vous avez été attaqués avant-hier soir ?

— Ainsi cette blessure au bras gauche, cette prétendue chute...

— Sont l'exacte vérité, avec accompagnement de dix épées nues, ni plus ni moins, qui ont occasionné la chute et fait la blessure, répondit Jacques. Aussi, comme je ne

veux pas que mon jeune maître soit plus longtemps exposé à un pareil danger, je me suis mis en tête qu*il partirait, il faut qu'il parte.

— Vous voulez... il faut... voilà de bien gros mots dans votre bouche, monsieur Jacques.

— Je n'ai pas plus le choix des expressions que des moyens, monseigneur. Je ne connais que vous à Paris qui ayez sur lui quelque influence ; il faut donc, je le répète, que ce soit vous, et à Tinstant même, qui forciez le baron à quitter Paris.

— Décidément, vous raillez, fit dédaigneusement le chevalier. Je serais animé envers votre maître de la meilleure volonté du monde, que le ton sur lequel vous m'adressez votre requête serait capable de paralyser mon bon vouloir. '

— Peut-être ne suis-je pas bien au courant des usages de la cour, répliqua Jacques sans se déconcerter ; mais j'ai pensé qu'à titre d'ancienne connaissance...

— Que signifient ces paroles ? demanda fièrement le chevalier.

— Monseigneur veut plaisanter à son tour, fit Jacques. Ce n'est pourtant pas la première fois que nous nous voyons.

Le chevalier se troubla légèrement.

— Non, sans doute, dit-il cependant avec assurance. Depuis que votre mattre est à Paris, je vous ai vu presque tous les jours.

— Oh ! c'est de plus longtemps que cela qu'il s'agit. Je parle d'une vingtaine d'années. Souvenez-vous bien, monseigneur...

— Je ne comprends pas, fit Sylvain en pâlissant visiblement.

— Alors, je vais préciser, monseigneur. C'était aux environs de Narbonne, en i6i 3, que je vous vis pour la dernière fois. Nous étions dans un bouquet de bois qui dépendait du château de Montbrun... Vous souvenez-vous, cette fois ?

Non, balbutia le chevalier qui devint livide. Je continue donc, poursuivit Jacques. Deux hommes -cuvaient en face Tun de l'autre, Tépée à la main: ^ nommait le baron de Montbrun, l'autre le vicomte •^nyrac... Vous vous rappelez maintenant.

Non, répondit le chevalier d'une voix si faible que '^es l'entendit à peine.

' 'is le colosse ne fut pas dupe de ce mensonge. Il 't le chevalier chanceler, pâlir, se troubler. Plus que 'S il était certain de ne pas se tromper.

Ce duel horrible, reprit-il, n'avait pour témoins que

" jeunes gens, presque deux enfants : l'un avait vingt

se nommait Jacques Daltier, domestique du baron

~«4ontbrun, c'était moi ; l'autre avait dix-sept ans au

• c'était le cousin du vicomte, il se nommait...

- Tais-toi ! s'écria tout à coup le chevalier en posant ~ nain sur la bouche du colosse, pour l'empêcher de

loncer son nom.

n même temps il promenait autour de lui un regard

mouvante, comme s'il avait craint qu'une oreille indis-

e ne surprît cette conversation.

icques le rassura d'un geste.

- Aussi, continua-t-il^ comme M. le baron a eu la té de m'entretenir hier de ses affaires, comme il a dai-

' me répéter l'histoire que Mlle de Pressac a racontée ant vous hier, comme il m'a fait part du trouble extratnaire que vous aviez laissé paraître, je n'ai pas hésité onir vous trouver.

. Déjà votre visage m'avait frappé. J'y trouvais une semblance qui m'échappait encore, mais qui me préupait. C'est pour mieux étudier vos traits, monsei- •ur, que j'ai pris la liberté de vous arrêter hier au mont où vous descendiez, tout effaré, l'escalier de la omtesse.

^) Pourtant je ne vous ai pas reconnu. C'est M. le baron

i, sans le savoir, m'a ouvert les yeux. Ce bouleverse-

cnt qui s'était opéré en vous, et qu'il ne s'expliquait

pas, alors que Mlle de Pressac énumérait les forfaits des comtes d'Espayrac, fut le trait de lumière qui m'éclaira.

» Je conçois qu'après les malédictions qu'elle avait proférées contre cette famille, il vous était bien difficile de demander la main de Mlle de Grandpré, car alors il vous aurait fallu déposer le masque et avouer qui vous étiez... Rassurez-vous, du reste, monseigneur. Ni à mon maître, ni à la vicomtesse, je n'ai révélé ni ne révélerai le secret que j'ai suipris, si vous ne m'y forcez pas.

» Mon témoignage ou mon opinion son certainement peu de chose à vos yeux, monsieur Gaston ; mais je vous jure que, dans cette famille maudite, vous êtes le seul pour lequel j'ai conservé quelque estime, et même quelque vénération. Vous avez abjuré ce nom exécré, vous avez J bien fait. Vous vous êtes fait une réputation de probité, de loyauté, qui n'appartient qu'à vous ; ce n'est pas un mince mérite par le temps qui court.

» Eh bien I écoutez-moi, monsieur Gaston, je vous en conjure I Vous le voyez, je ne menace plus, je supplie. Si c'est le remords et la honte qui vous ont fait rompre avec cette famille d'assassins, si le sang injustement versé par elle vous inspire toujours la. même horreur, ayez pitié de mon jeune maître ! Il est brave, il est amoureux, c'est vous dire qu'il est fou, qu'il ne quittera pas Paris de son plein gré et qu'il y mourra.

» Or, si je n'ai pu sauver le père, je veux du moins sauver le fils. Aidez-moi, monseigneur, à remplir ce devoir sacré, et Dieu vous tiendra compte de cette bonne action. »

A ces mots Jacques se laissa tomber à genoux et saisît la main du chevalier.

Gaston d'Espayrac, — car c'était bien lui, il n'essayait même plus de le nier à présent, — releva le colosse avec bonté.

— A la bonne heure I mon ami, dit-il. Voici de bonnes paroles, qui produiront sur moi plus d'effet que tes \ menaces. Que m'importent tes menaces, après tout }

Qu'ai-je à craindre ? Mlle de Pressac n'a-t-elle pas reconnu, comme toi, que je n'avais trempé dans aucun des crimes que Ton reproche à ma famille ? Mon nom véritable est abhorré, soit I Mais crois-tu que si j'étais seul à le porter je ne parviendrais pas à le réhabiliter ?

— Je ne dis pas le contraire, répondit Jacques.

— Tu le vois bien, mon garçon, tes menaces ne peuvent rien sur moi. Si tu fais appel à ma conscience, si tu réveilles les remords que je ressens encore d'avoir servi de complice à un crime dont je ne soupçonnais pas alors l'infamie, c'est autre chose. Je suis avec toi, et je suis prêt à entreprendre tout ce qui pourra sauver ton maître de la mort qui l'attend.

— Eh bien I fit Jacques avec joie, rien ne vous est plus facile, monseigneur. Il est impossible que le cardinal vous refuse la première faveur que vous lui demanderez.

— Sans doute, mais ce n'est pas lui qui pourra jamais décider Remy à s'éloigner. D'ailleurs, tu dois en savoir quelque chose ; ton maître s'est engagé, un peu légèrement, à mon avis, dans une entreprise pour laquelle je redoute une issue fatale. Si, comme je le crains, mes pressentiments se réalisent, mieux vaut que je réserve pour cette catastrophe imminente le peu de crédit que je puis avoir.

Jacques hocha soucieusement la tète.

— Tu t'imagines que c'est une défaite, mon ami. Tu as tort. Crois-tu qu'à première vue, et rien qu'en apprenant son nom, j'aurais voué à ton jeune mattre l'affection sincère que je lui témoigne, si je n'avais été guidé par d'autres motifs ? Non, mon bon Jacques. Le sentiment qui me rapprochait de lui, c'était le remords. Je trouvais à aimer le fils, à le protéger, à le défendre, une occasion de réparer le mal que j'avais involontairement fait à son père.

Quand d'autres circonstances, presque aussi terribles, ont couvert d'opprobre ce nom de d'Espayrac, je l'ai répudié, je suis parti, réalisant le peu de biens que ma

mère m'avait laissés. Or, ce nom, je n'en veux pas plus aujourd'hui qu'hier. Mais si tu n'as rien à attendre de Gaston d'Espayrac, tu peux compter sur le chevalier Sylvain. Boucle les valises, donne l'avoine à tes chevaux. Avant deux heures, ton maître et toi vous aurez quitté Paris.

Par un reste de défiance instinctive, Jacques jetait sur le chevalier un regard d'incrédulité.

Celui-ci s'en aperçut.

— Va, lui dit-il encore, et si, à midi, tu n'as pas reçu de mes nouvelles, je te permets de tout dire, de me brouiller avec Remy, avec la vicomtesse, avec Lisbeth elle-même.

Cette fois le colosse était ébranlé.

— Ah 1 monseigneur, si vous faites cela...

— Eh bien 1 demanda le chevalier.

— Comptez à votre tour sur mon dévouement, répondit Jacques en étendant la main.

A ces mots, il s'éloigna. Aussitôt le chevalier sonna son laquais et se mit à sa toilette. Un quart d'heure après, il sortait, vêtu d'un costume sombre, mais élégant. Il était soucieux et préoccupé. La démarche qu'il allait tenter était bien délicate. Il allait chez M. de Montmorency; chez M. de Montmorency, lui, l'intime de Richelieu I

C'était la première fois qu'il mettait les pieds chez le maréchal. A peine nourrissait-il l'espoir d'être accueilli.

En effet, lorsqu'il eut donné son nom au valet qui l'introduisit, il attendit pendant près de dix minutes la réponse qu'on lui apporta enfin.

Le duc le reçut avec une froideur' glaciale. Il est vrai que le chevalier s'y attendait.

— Pardon, monseigneur, dit-il, si je prends la liberté de me présenter devant vous, mais il y a urgence.

— Je le pensais, fit le maréchal en souriant finement.

— Un mot encore, monseigneur. Sommes-nous seuls, bien seuls ?

— Monsieur, répondit le duc, quand un gentilhomme

tel que vous vient chez un Montmorency, ce ne peut pas être pour une futilité.

•— Vous avez raison, monseigneur, il s'agit de la vie d'un homme.

— Que je connais ?

— Qui est de vos amis.

— Alors, parlez, chevalier, parlez vite. Nous sommes bien seuls.

— Il s'agit du baron de Montbrun, monseigneur.

— Je vous écoute, fit le maréchal très attentif.

— Avant tout, monseigneur, je vous supplie de ne voir en moi, ni un ennemi, ni quelque chose comme un espion. Je ne viens pas ici pour vous arracher le moindre secret. Si je fais à certains détails qui vous intéressent, quelques allusions lointaines, ne vous en formalisez pas' et croyez que j'y suis contraint pour bien vous exposer la situation.

— Monsieur le chevalier, parlez sans crainte. Je sais que vous êtes avant tout le plus loyal gentilhomme qui existe.

— Nul témoignage ne pouvait m'être plus précieux que le vôtre, fit Sylvain en s'înclinant. Donc, je commence.

Vous avez témoigné au jeune baron un très vif intérêt, en daignant le présenter vous-même au cercle de la reine, où l'on vous voit très rarement d'ordinaire. J'en ai fait la remarque, monseigneur, et si j'ai commis cette indiscrétion, c'est que je ressens moi-même une grande amitié pour M. de Montbrun. Malheureusement, je n'ai pas sur lui la même influence que vous possédez certainement. Aussi, ne voyant au monde que vous qui ayez le pouvoir de l'arracher, fût-ce par la violence, aux dangers qui le menacent, j'ai pris le parti de m'adresser à vous.

— Des dangers ! fit le duc étonné. Le baron est en danger ?

— De mort, oui, monseigneur.

— Contez-moi donc cela, dit le maréchal en fronçant les sourcils.

— Vous n'ignorez pas, monseio^neur, que le jour où

p8 LA MEUNIÈRE DE MOULIN-GALANT

Remy fit ses débuts à la cour, Sa Majesté la reine et vous, vous vous trouviez un moment tout à l'extrémité des appartements, dans le boudoir qui communique avec la chambre de la reine.

— Je m'en souviens, fit le duc qui rougit imperceptiblement.

— Le cardinal attachait sans doute à ce qu'il croyait un tète-à-tète plus d'importance qu'il ne convenait, puisqu'il comptait vous surprendre et qu'il l'avait annoncé au roi. Son dépit fut donc extrême de voir que le baron de Montbrun se trouvait en tiers dans votre conversation. Les reproches du roi, les sarcasmes de la reine, aigrirent ce dépit, et ce fut au baron que Richelieu s'en prit d'avoir fait avorter ses projets.

— Mais il n'y avait pas de surprise possible I se récria le duc avec vivacité.

— Je ne discute pas, monseigneur, je raconte, dit le chevalier. Le cardinal est persuadé que vous étiez seuls, parfaitement seuls, et que Remy n'est intervenu que pour vous tirer du piège dans lequel vous aviez donné.

— Ah ! c'est votre opinion } demanda sévèrement le maréchal.

— Encore une fois, monseigneur, ce n'est pas moi qui suis en cause, c'est le cardinal. Vous comprenez donc aisément quelle colère anima Son Éminence, lorsque, à tort ou à raison, elle acquit la conviction qu'elle avait été jouée par un enfant. C'était un échec grave à ses yeux, d'autant plus grave, qu'il compromettait auprès du roi le crédit du cardinal. Voilà pourquoi le baron devint pour lui un homme dangereux, dont il importait de s'assurer le concours ou de se défaire.

— Que dites-vous 1 fit le maréchal effrayé.

— La vérité, monseigneur. Richelieu me pria donc de le mettre en relations avec Remy. J'écrivis au baron, qui se présenta le lendemain matin, et eut avec le premier ministre un entretien qui ne se termina certainement à la satisfaction ni de l'un ni de l'autre.

— Qu'en savez-vous ? fit vivement le duc.

— Le lendemain, monseigneur, c'était... avant-hier, continua le chevalier. Or j'avais vu le cardinal en si grand courroux, que je ne me fiais qu'à moitié à la promesse que je lui avais arrachée de ne rien tenter contre Remy sans m'en avoir prévenu. Donc, pendant qu'ils causaient, j'étais resté en faction dans la cour du Louvre. Bien m'en prit de cette sage précaution, car, lorsque je vis paraître le baron, il était suivi de deux coquins, avec lesquels il s'était pris de querelle dans l'antichambre même de Son Éminence^ et contre lesquels il allait se battre.

— Par exemple I

— Oui, monseigneur. J'eus même l'honneur de servir de second au baron, et de tuer en sa compagnie mon adversaire, comme il avait tué le sien.

— Mais il ne m'en a rien dit I fit le maréchal.

— Il a eu raison, monseigneur, cela n'en valait pas la peine. Mais le soir, en sortant du cercle de la reine, où votre protégée, la meunière de Moulin-Galant, avait si brillamment débuté, M. de Montbrun fut assailli de nouveau, au moment où il regagnait son hôtellerie.

— Est-il possible I

— Cette fois ils n'étaient plus deux, ils étaient dix, monseigneur. Fort heureusement, Jacques accompagnait son maître, et Jacques, sachez-le, est un colosse qui...

— Je le connais, interrompit le duc.

— Il arracha son maître à une mort certaine, mais non pas si complètement que le baron ne gardât les marques de cette agression.

— Comment I serait-il blessé ?

— Très légèrement, monseigneur, au bras gauche. Mais s'il tombe dans un troisième guet-apens, vous le sentez, c'est fait de lui !

— Non pas encore, morbleu l s'écria le maréchal. Je vais de ce pas trouver le roi, lui raconter ce qui se passe, et...

— Le roi, interrompit le chevalier en souriant. Avezvous réellement bien confiance dans ce que fera le roi >

— Il est juste par excellence, chevalier. Je suis sûr qu*il me donnera raison.

— Et j'en suis certain comme vous, monseigneur ; mais à quoi cela vous avancera-t-il ? Vous savez bien que Richelieu sera le premier à pousser les hauts cris qu^nd le foi lui parlera de cette affaire. Il désavouera ses créatures, il les fera jeter en prison sur-le-champ, sauf à les relâcher huit jours après. Quant au roi, qui aura reçu et vous aura donné cette satisfaction illusoire, il vous congédiera, n'y pensera plus, et, deux, trois, quatre... mettons quinze jours après, le baron sera mort d'un autre accident quelconque.

— Mais vous m'épouvantez, chevalier I Le cardinal vous a donc avoué qu'il voulait faire assassiner Remy ?

— Il ne me l'a pas dit, il se gardera bien de me le dire, parce qu'il sait que je m'intéresse au baron, que je ne le quitterais plus d'une semelle, et que je serais sa première victime : mais je le connais depuis trop longtemps pour ne pas être convaincu qu'il poursuivra son œuvre de vengeance.

— Que faut-il donc faire, à votre avis >

— Cela vous regarde, monseigneur. Il ne m'appartient pas de vous donner des conseils ; mais je m'étais imaginé, en voyant que le baron vous était si attaché, que vous aviez sur lui un certain pouvoir, à quelque titre que ce fût, et que vous aviez un moyen de le forcer à partir.

Le chevalier, tout en baissant les yeux avec un embarras mal dissimulé, avait souligné les dernières paroles qu'il venait de prononcer.

— Vous vous trompez, repondit le maréchal, je n'exerce aucun pouvoir sur M. de Montbrun.

— C'est fâcheux, fit le chevalier en secouant la tète.

— Pourquoi }

— Parce que j'ai fait une seconde remarque, que je

^ous demanderai la permission de vous soumettre encore.

— - Vous le pouvez, chevalier.

— Vous paraissez porter également un vif intérêt à la meunière de Moulin-Galant, monseigneur.

— Je ne m'en cache pas.

~ Et vous seriez assurément désolé qu*il lui arrivât malheur.

— Qu*entendez*vous par là ? interrogea vivement le duc.

— J'entends qu'il serait fâcheux, par exemple, que cette jeune fille s'éprît d'un garçon jeune et joli sans aucun doute, mais d'un rang plus élevé que le sien.

— Et ce malheur est à redouter, croyez-vous ? demanda le maréchal d'une voix émue.

— Il est en train de s'accomplir, monseigneur.

— Quoi I Camille...

— Est aimée du baron de Montbrun.

— C'est impossible I

— Je vous l'affirme, monseigneur.

— Il vous en a fait l'aveu }

— Non, mais je l'ai deviné.

— Mais il y a huit jours à peine qu'ils se sont vus pour la première fois I

— Ce n'est pas une raison, monseigneur. Et si je ne craignais d'alarmer trop directement votre sollicitude, j'ajouterais*.. *

— Achevez, chevalier.

— Que la belle meunière n'est pas loin d'aimer le baron, si ce n'est déjà fait.

— Êtes-vous bien sûr de ce que vous avancez ? demanda le duc, qui se leva, en proie aune grande agitation.

— J'en donnerais ma tète à couper, monseigneur, répondit le chevalier.

Le maréchal parcourut à grands pas sa vaste chambre, pendant que Sylvain l'observait attentivement et même avec un peu de surprise.

Tout à coup M. de Montmorency s'arrêta.

—^ Vous avez raison, chevalier, dit-il d'une voix ferme. Il faut que M. de Montbrun parte aujourd'hui.

— A rinstant même, ajouta Sylvain.

— Oui, à rinstant. Chaque minute de plus est un danger pour lui... pour Camille.

— Vous consentez donc à vous en charger, monseigneur ?

— Je ressaierai du moins, répondit le duc.

— C'est tout ce que j'espérais, monseigneur, fit Sylvain en s'inclinant.

Il allait s'éloigner, quand le maréchal l'arrêta.

— Mais où l'envoyer } demanda-t-il.

— Renvoyez-le à Montbrun, monseigneur.

— Bien, mais il rencontrera en chemin ce maudit d'Espayrac, qu'il veut tuer à toute force.

— Eh bien I expédiez le vicomte dans un autre pays.

— Mais lequel ?

— M. d'Espayrac n'est-il pas un peu l'ami de Gaston d'Orléans ?

— Je le crois.

— Alors, puisque Monsieur est en Lorraine, pourquoi le vicomte n'irait-il pas l'y retrouver ?

— C'est juste, fit le duc, et je vais de ce pas...

— Donner vos ordres en conséquence ; très bien.

— Vous voulez dire : tâcher d'arranger ainsi la marche des faits, corrigea le maréchal, car souvenez- vous bien qu'en dehors de mon gouvernement du Languedoc, je n'ai pas d'ordres à donner, monsieur le chevalier.

. -^ Je me trompais, monseigneur, répondit Sylvain, mais que voulez-vous ?... Je m'imagine encore qu'être un Montmorency, c'est presque être roi.

A ces mots, il salua courtoisement et s'éloigna.

Dès qu'il fut parti, le maréchal frappa sur un timbre.

— Fais entrer le courrier que tu m'annonçais tout à l'heure, dit-il à son valet de chambre.

Une minute après, survint un homme accablé de fatigue et couvert de poussière.

— As"tu rejoint le vicomte d'Espayrac }

— A quel endroit ?

- — Il était descendu à Thôtel de VÉcu (Tor, à Limoges, où il devait s'arrêter une huitaine de jours pour se remettre, répondit le courrier.

— Ainsi il y est encore }

— C'est probable, monseigneur.

— Bien, va te reposer, et envoie-moi un de tes camarades.

Aussitôt il se mit à table, prit une feuille de papier et écrivit :

« Gaston vous demande à grands cris. Allez le rejoindre à l'instant. Il y a urgence. »

Puis il signa et cacheta sa missive.

Le second courrier venait d'entrer, botté et éperonné.

— Pour M. d'Espayrac, hôtel de VÉcu d'or, à Limoges, sans débrider, dit le maréchal en lui remettant cette lettre.

En sortant de l'hôtel Montmorency, le chevalier se rer dit chez le cardinal. Il voulait sonder le terrain et s'assi rer que Remy pouvait partir sans danger.

Au moment où il pénétrait dans le cabinet du premier ministre, M. de Laffeymas s'y trouvait, la tête penchée, l'oreille basse, l'air humble et soumis, dans l'attitude d'un homme à qui son maître vient d'administrer une semonce d'importance.

Quand le chevalier entra, Richelieu congédia son factotum d'un geste impérieux.

M. de Laffeymas se retira, mais il jeta sur Sylvain un regard chargé de haine.

Celui-ci n'y prêta pas la moindre attention. Le rôle que jouait cet indigne gentilhomme auprès du cardinal lui répugnait, et il ne se donnait pas la peine de le cacher. Il était donc tout naturel que M . de Laffeymas n'aimât pas le chevalier, qui le lui rendait avec usure.

Dès qu'il fut parti, Sylvain amena la conversation sur

les événements du jour; mais il eut beau raconter, interroger, il ne tira pas deux mots suivis de TÉminence. Ce silence systématique, joint à Tattitude humble et contrite de Laffeymas, ne laissa pas que d'inquiéter le chevalier. Que venaient de comploter ces deux hommes > Quelle était la victime qu'ils venaient de désigner ? Était-ce encore le baron ? Dans ce cas, de Laffeymas mettrait tout en œuvre pour prendre une éclatante revanche I

Le chevalier comptait bien ne pas lui en donner le temps. Cependant au lieu de rentrer directement rue d'Orléans, il se rendit à l'auberge de V Arbre sec.

Ainsi qu'il s'y attendait, Remy n'y était déjà plus. On était venu le demander de la part du maréchal.

Le chevalier ne trouva donc que Jacques, qui était eo train de panser les chevaux et de boucler les valises.

— Eh bien ! lui dit-il, tu vois que je t'ai tenu parole.

— Quoi I vous croyez sérieusement que nous allons partir ?

— Dans une heure. Je quitte à l'instant le maréchal. S'il a fait appeler ton maître, c'est pour lui donner Tordre de se mettre en route. Tout ce que je te demande, c'est de me faire prévenir aussitôt.

— Pourquoi ?

— Parce que je veux vous faire la conduite.

— Âh I merci, monsieur Gaston, dit Jacques avec une joie expansive.

— Veux-tu te taire, malheureux I fît le chevalier. Oublie-tu ce que tu m'as promis ?

— Oui, c'est juste, monseigneur, mais le plaisir de savoir que mon jeune maître va quitter Paris me fait perdre la raison.

— Tâche de la retrouver, et ne manque pas de m'avertir.

Le chevalier allait s'éloigner, mais il se ravisa.

— A propos ! dit-il, fais comme moi, n'oublie pas de mettre des pistolets dans tes fontes, et donne double ration d'avoine à tes chevaux.

— Comment I demanda Jacques à voix basse, est-ce que vous craignez ?...

— Je ne crains rien, mais tant que nous serons à Paris, il faut s'attendre à tout.

— Bien, monseigneur, fit le colosse qui redevint soucieux.

Le chevalier rentra, donna Tordre à Joseph de seller son cheval, pendant qu'il changeait de toilette, et revêtit un costume tel qu'en portaient alors les gentilshommes, capable d'affronter impunément la poussière du grand chemin et les aventures d'un combat.

Pendant ce temps, Remy s'était rendu chez le maréchal.

— Baron, lui dit négligemment M. de Montmorency, j'ai besoin de vous.

— Je suis à vos ordres, monseigneur.

— Il s'agit d'une mission toute confidentielle, mon jeune ami. Je ne vous remettrai donc pas de lettre, mais seulement des instructions verbales.

— J'écoute, monseigneur.

— Vous irez trouver le comte Moret.

— Mais il est à Toulouse, monseigneur I se récria Remy.

— Croyez-vous que je ne le sache pas ? fit le duc d'un 'ton sec. Vous irez donc trouver le comte Moret, vous lui direz que l'armée de Monsieur va se mettre en marche, que je partirai moi-même dans huit ou dix jours, et que j'espère trouver toutes prêtes les forces qu'il m'a promis de rassembler.

— Comment ! monseigneur, dit Remy désappointé, vous voulez que je quitte Paris I

— Mais je le quitte bien, moi.

— Pas encore, monseigneur.

— Dans quelques jours, je vous l'ai dit.

— J'aurais été si heureux de vous accompagner, monseigneur I proposa timidement Remy. Aussi, si vous aviez sous la main, et il n'en manque pas, un autre gentil-

homme à qui confier la mission dont vous voulez bien m'honorer...

— Monsieur, interrompit sévèrement le maréchal, un soldat ne doit jamais discuter les ordres qu*il reçoit. Quand vous avez accepté de vous joindre à nous, vous saviez à quoi vous vous engagiez. Je vous en avais prévenu moi-même.

— C'est vrai, monseigneur, mais...

— Monsieur de Montbrun, interrompit le duc en se levant brusquement, puisqu'il faut avec vous employer de si gros moyens, je vous ordonne de partir.

— Du moins, monseigneur, laissez-moi le temps...

— Vous avez une heure pour mettre ordre à vos affaires, interrompit de nouveau M. de Montmorency.

Et d'un geste impérieux, il désigna à Remy la porte par laquelle il était entré.

Le baron se redressa fièrement. C'était la première fois non seulement qu'il recevait des ordres, mais encore que le maréchal lui parlait aussi sèchement. Des velléités de rébellion lui montaient au cerveau.

Cependant il ne put soutenir le regard dominateur que le duc faisait peser sur lui. Il courba la tète, poussa un profond soupir et s'éloigna.

— Dans une heure, répéta le maréchal en le voyant disparaître.

Remy était au désespoir. Quoi I il allait être obligé de quitter Paris lorsqu'à peine Camille venait d'y arriver! Et avant une heure I sans la voir, sans lui faire ses adieux. Il ne put se résigner. Quoique l'heure ne fût pas très bien choisie pour se présenter dans une maison qui n'était habitée que par des femmes, il se rendit chez la vicomtesse.

Mlle de Pressac, persuadée que lé baron avait eu une explication avec le chevalier et qu'il venait lui en apporter le résultat, le reçut avec empressement.

— Eh bien ? demanda-t-elle en l'apercevant.

— Hélas ! mademoiselle, gémit notre héros.

— Parlez, baron, ne me cachez rien, j'aurai du courage pour moi et pour cette pauvre Lisbeth, qui, depuis hier, est malade, couchée, désespérée.

— Je vous remercie beaucoup, mademoiselle, ainsi que votre nièce, de l'intérêt que vous me portez, mais qui vous a dit... vous avez donc vu M. de Montmorency ?

— Non, baron ; mais qu'est-ce que le maréchal vient faire dans cette circonstance ?

— Ah I mademoiselle, fît Remy désolé, c'est lui qui me force à partir I

— D'où ?

— De Paris.

— Mais je vous parle du chevalier, moi, baron, et non pas de M. de Montmorency I s'écria la vicomtesse.

Alors seulement Remy comprit qu'il faisait fausse route.

— Ohl pardon, mademoiselle... balbutia-t-il, je croyais...

— Voyons, répondez. Avez-vous vu le chevalier ? •

— Oui, mademoiselle.

— Que vous a-t-il dit ?

— Rien.

— Comment, rien I

— C'est-à-dire, si. Il m'a dit qu'il n'avait pris envers vous aucun engagement, qu'il n'avait pas donné sa parole... bref, une foule de mauvaises raisons, que je me proposais de détruire l'une après l'autre, lorsque, tout à l'heure, M. de Montmorency...

— Encore le maréchal I fit la vicomtesse.

— Mais, mademoiselle, je pars dans une heure I...

— Mais, monsieur, ma nièce en mourra de chagrin ! répliqua Mlle de Pressac.

Ils étaient si troublés tous les deux, que le quiproquo aurait pu se prolonger indéfiniment, si la femme de chambre de Lisbeth n'était venue avertir la vicomtesse que sa nièce la demandait.

— Pardon, baron, fit Mlle de Pressac, je vais

VOUS envoyer Camille, vous vous expliquerez avec elle, car,* en vérité, je crois que nous n'avons, ni vous ni moi, tout notre sang-froid.

A ces mots, elle sortit en grand émoi.

Quelques instants après parut Camille.

C'était tout ce que désirait Remy.

— Eh bien ? fit-il. La vicomtesse vous a appris la nouvelle?...

— Quelle nouvelle ?

— Elle vous a dit que je partais.

— Non, monsieur.

— Quoi I vous ignorez que dans une heure...

— En effet, balbutia Camille, vous avez l'air bien triste, bien affecté.

— On le serait à moins, mademoiselle. Après avoir eu le bonheur de me rapprocher de vous, être forcé de vous quitter I Lorsque depuis trois jours à peine j'ai le plaisir de vous voir... Oh I c'est d'une cruauté...

-^ Mais à qui en avez-vous, monsieur ? Qui vous oblige...

— C'est monsieur le duc, mademoiselle.

— Il a donc sur vous un pouvoir plus fort que votre volonté >

Cette fois Remy sentit qu'il devenait maladroit. Il recouvra aussitôt sa présence d'esprit.

— Non, mademoiselle, répondit-il. Mais le maréchal, depuis que' j'ai eu l'honneur de le rencontrer chez vous jusqu'à ce jour, m'a donné tant et de si touchantes preuves d'affection, qu'il y aurait ingratitude de ma part à lui refuser le premier service qu'il me demande.

— C'est juste, approuva Camille.

— J'ai donc été moralement contraint de lui promettre que, selon le vœu qu'il en exprimait, je partirais dans une heure. Cependant, malgré le peu de temps dont je pouvais disposer, je n'ai pu résister au désir de venir vous faire mes adieux.

— Je vous en remercie, monsieur... balbutia la jeune

fille rougissante. G*est donc pour longtemps que vous vous absentez ?

— Oh I le moins longtemps possible, mademoiselle, je vous le promets, répondit Remy avec une vivacité incroyable. Mais qui sait pourtant ?... ajouta-t-il. Il est possible que je ne puisse pas revenir quand je le voudrai, et même que... je ne revienne pas du tout...

— Que dites-vous, monsieur I s'écria Camille très émue.

— Sans doute, mademoiselle. Sait-on où Ton va, quand on entreprend un voyage dont on ne connaît pas Tissue ? Ah I si je vous avais rencontrée plus tôt, Camille... Si le jour où je suis entré comme un fou dans le moulin de Barthez, j'avais soupçonné quel trésor de grâce, de beauté, de candeur, je devais y découvrir... Il était temps encore... J'étais libre, je n'avais pris aucun engagement... Mais qui se serait douté qu'une femme telle que vous respirait derrière ces murs enfarinés ? Je ne le croyais pas moi-même, lorsque, sous prétexte de vous donner la traduction d'el Coscone, je vous écrivais ce billet impertinent que je glissai sous votre porte... Ah! combien j'ai regretté, le lendemain, cette impardonnable légèreté I Comme le ciel m'a puni de mon étourderie I Ce que je vous écrivais alors, en me jouant de votre naïveté, est devenu une réalité, mon enfant.

Tous ces mensonges dorés que je vous débitais sont actuellement autant de vérités. Je vous aime, Camille ; je n'ai pas le courage de m'en défendre, et je suis trop loyal pour vous le cacher.

— Mais, monsieur le baron... balbutia la jeune fille dont la poitrine se soulevait avec force.

— Laissez-moi finir, Camille I supplia Remy. J'ai si peu de temps à moi, que je ne sais plus où j'en suis. En effet, je blasphémais tout à l'heure en disant que le ciel m'avait puni. Est-ce donc un châtiment que d'aimer un ange tel que vous? N'est-ce pas au contraire la suprême félicité que de murmurer à votre oreille ces paroles qui brûlent

le cœur et les lèvres ? Ne vous en défendez pas, Camille. Il est si doux de s'aimer, de se le dire, de presser la main de celle à qui Ton consacre sa vie !

En même temps, il se laissait tomber à genoux devant la jeune fille, dont il serrait passionnément la main fuselée.

— Oui, continua-t-il d'une voix caressante, c'en est fait de moi, maintenant. Mon avenir, mon cœur, mon sang, vous appartiennent, Camille. Je pars ; mais si quelqu'un vient vous dire que je vous ai oubliée, soyez certaine qu'il a menti ; si l'on prétend que je suis mort sans que mon dernier souffle, ma dernière pensée, se soient envolés vers vous, croyez qu'on m'a calomnié^ Camille, car, je vous le jure ! devant Dieu qui nous voit et qui nous entend, je vous aime et n'aimerai jamais que vous ! Et puisque j'ai l'ineffable bonheur que cet amour ne vous offense pas, puisque votre silence me permet de croire que vous le partagez, avant de nous séparer, Camille, laissez-moi déposer sur vos lèvres notre baiser de fiançailles.

A ces mots, il l'attira vers lui dans une étreinte passionnée, et avant qu'elle eût le temps de s'en défendre, il déposa sur sa bouche fraîche et rose un baiser dévorant. Puis il s'enfuit précipitamment, laissant la jeune fille à demi pâmée.

Remy revint à l'hôtellerie dans un état de surexcitation voisin de la folie. Tout à' l'heure encore, il était résigné à s'éloigner ; mais partir, maintenant qu'il se savait aimé... renoncer aux ivresses quotidiennes que ce bonheur lui réservait ! c'était au-dessus de ses forces.

Cependant il ne pouvait hésiter entre son amour et son devoir. Mais combien il regrettait de s'être engagé légèrement dans une affaire dont, aujourd'hui seulement, il était à même d'apprécier la gravité et les conséquences I Ce fut d'une voix sombre, presque farouche, qu'il donna Tordre à Jacques de seller les chevaux et de boucler les , valises.

— Bon I fit le colosse avec joie, j*ai deviné juste. Tout est prêt.

Remy fut très surpris.

— Comment I tout est prêt ? dit-il avec défiance.

— Oui, monseigneur. Comme nos chevaux n'ont pas quitté Técurie depuis trois jours, j'ai pensé que nous irions faire aujourd'hui une petite excursion hors Paris, et je les ai régalés en conséquence.

— Mais les valises I... je ne t'avais pas dit...

— C'est vrai, monseigneur; mais un cheval ne doit pas plus marcher sans sa valise qu'un soldat sans son mousquet. Cela fait partie de son harnachement ; c'est le poids réglementaire qu'il doit porter. Or, les chevaux comme les hommes, il faut toujours les tenir en haleine. Si pourtant ce n'est pas votre avis, monseigneur, si c'est pour faire des visites que nous sortons, rien n'est plus facile que de supprimer les valises...

— Au contraire, fit Remy, laisse-les.

— Celle de monseigneur n'est pas encore bouclée, du reste. J'ai laissé dans sa chambre son costume de voyage, son justaucorps de peau de buffle, pour le cas où monseigneur...

— Tu as raison, dit Remy, et plus raison que tu ne crois. Nous partons.

— Et nous allons ?...

— A Toulouse, mon pauvre ami I

— Eh bien I monseigneur, franchement, je ne le regrette pas.

Remy haussa les épaules. Est-ce que Jacques pouvait le comprendre ?

— Attache nos montures à la porte, ordonna-t-il. Dans dix minutes, je serai prêt. Tu viendras fermer ma valise et nous nous mettrons en route.

Jacques exécuta les ordres de son maître, confia les chevaux à un valet d'écurie et courut prévenir le chevalier.^ Celui-ci n'attendait que le moment de mettre le pied à l'étrier. Il sauta en selle et suivit Jacques.

Le colosse monta dans la chambre de son mattre.

— Ah I monseigneur, fit-il, voilà qui est curieux, par exemple I

— Quoi donc ? demanda Remy.

— Monsieur le chevalier qui est en bas I

— Pourquoi ne monte-t-il pas ?

— Il est à cheval.

— Comment ? à cheval !

— Oui, monseigneur. Il avait Tidée de faire également une longue promenade, et il venait voir si vous ne voudriez pas raccompagner. Je lui ai montré nos montures qui s'impatientent, et il nous attend.

— En effet, dit Remy, voilà qui est extraordinaire ! Tant mieux, ma foi I Je serai enchanté que le chevalier nous tienne compagnie.

Pendant ce temps, Jacques avait bouclé la valise de son maître et Tavait chargée sur son épaule. Il descendit, l'assujettit avec des courroies derrière la selle, et adressa au chevalier un coup d'œil significatif.

Tout allait à merveille. Remy ne se doutait de rien.

Peu d'instants après, le baron quitta l'auberge, reconduit par maître Miroton, dont il venait de payer la note, et qui, son bonnet de coton à la main, le poursuivait de ses saluts obséquieux.

Remy serra la main du chevalier et sauta en selle.

Aussitôt ils se mirent en marche et se dirigèrent vers le Pont- Neuf.

Une troupe de cavaliers stationnait au coin du quai, armée de mousquets, de pistolets et d'épées.

Elle se rangea respectueusement pour livrer passage aux gentilshommes et à leur laquais.

Ni Remy ni le chevalier n'y firent attention. Jacques lui-même n'y aurait pas pris garde, si cette troupe avait appartenu à l'armée régulière ; mais il avait une trop grande expérience du métier pour s'y méprendre.

Cette bande de cavaliers était assurément un mélange de bretteurs de tout âge, qui s'en allaient en expédition

pour 1« compte du roi. Aussi le colosse les dévisagea et les compta. Ils étaient douze, parfaitement équipés. Parmi eux, soigneusement dissimulé dans le dernier rang, Jacques crut reconnaître une façon de gentilhomme qui, le matin avait longuement bu dans Tauberge de maître Miroton, qui même était entré dans la cour et avait causé avec le garçon d'écurie, pendant que Jacques pansait les chevaux.

Il n'eut pas le temps de s'en assurer, et ne voulut pas même regarder en arrière, afin de ne pas laisser voir que le visage de ce cavalier Pavait frappé. Seulement, au moment où il tournait l'angle du pont, i l'autre extrémité, pour remonter la rive gauche de la Seine, il jeta de côté un regard oblique, et s'aperçut que la troupe de cavaliers s'était mise en marche et suivait à une distance de trois cents pas environ. C'était de mauvaise augure.

En tournant sur la droite, pour prendre la rue Saint- Jacques, il jeta de nouveau un regard investigateur, et reconnut que la troupe s'avançait en bon ordre dans la même direction. Peut-être était-ce un hasard, mais, à coup sûr, c'était un singulier hasard. Pourtant Jacques ne jugea pas à propos de communiquer à son maître la remarque qu'il venait de faire.

Remy cheminait au pas, causant tranquillement avec le chevalier, qui paraissait l'écouter très attentivement.

Arrivés à la porte Saint-Jacques, les deux gentilshommes se retournèrent afin de s'assurer que leur écuyer était à son poste. Celui-ci piqua des deux, les rejoignit, et observa ce qui se passait derrière lui.

Les cavaliers continuèrent de s'avancer, et même de se rapprocher. La halte des deux gentilshommes leur avait fait gagner une centaine de pas.

— Monseigneur, dit Jacques, m'est avis que nous avons une mauvaise affaire sur les talons.

— Que veux-tu dire ?

— N'avez- vous point remarqué ces douze cavaliers qui se sont si gracieusement écartés pour vous livrer passage ?

— Au coin du Pont-Neuf ? Oui, je m'en souviens.

— Eh bien I monseigneur, si vous voulez vous donner la peine de regarder dans la rue, vous les verrez à cent cinquante pas de nous. Tenez, ils s'arrêtent également et paraissent se consulter. N'ayons pas l'air d'y faire attention, reprenons notre chemin, mais tenons-nous sur nos gardes. A propos, monseigneur, vous avez dans vos fontes une paire de pistolets chargés, ne l'oubliez pas I

— Bon I pensa le chevalier, je ne me suis pas trompé. La conversation du cardinal avec M. de Laffeymas, que j'ai interrompue ce matin, concernait le baron de Montbrun. Richelieu reprochait sans doute à son confident d'avoir laissé échapper le baron, et celui-ci veut se réhabiliter aux yeux du maître. Je m'en doutais.

Aussitôt ils se mirent en marche, mais sans presser l'allure de leurs chevaux.

Dix minutes plus tard, ils quittaient les dernières maisons espacées en dehors de l'enceinte, et gagnaient la rase campagne.

Cette fois il était permis de se lancer au trot.

Les montures ne demandaient pas mieux. Impatientées par trois longs jours de repos, excitées par la double ration d'avoine que Jacques leur avait copieusement servie, elles s'élancèrent en hennissant, dès que leurs cavaliers rendirent légèrement la main.

Presque aussitôt, comme un écho formidable, retentit derrière eux sur la route le trot bruyant de la troupe qui les poursuivait.

Maintenant le doute n'était plus possible.

Néanmoins Remy et ses compagnons ne jugèrent pas à propos de mettre leurs chevaux au galop. De minute en minute, ils regagnaient, en effet, l'avance que la première halte leur avait fait perdre. Déjà l'on entendait le galop de plusieurs chevaux, que leurs maîtres étaient forcés de pousser afin de suivre les deux gentilshommes et leur écuyer.

— Attention I fit Jacques. Si ces messieurs voient que

nous leur échappons, il va pleuvoir des balles de mousquets. Au galop, morbleu 1 et couchez-vous sur vos montures, messeigneurs !

Au contact de l'éperon, les chevaux bondirent, mais presque au même instant, ainsi que l'avait prévu le colosse, une décharge de mousqueterie se fit entendre, et les balles vinrent siffler aux oreilles des gentilshommes.

— Rien ? demanda Remy au chevalier en se redressant.

— Rien, répondit Sylvain, mais il me semble que mon cheval est touché.

— Chargeons-nous ces coquins, maintenant que leurs mousquetons sont vides? proposa Remy.

— Non pas, s'il vous plaît, monseigneur, fit Jacques ; tirons au large, et à moins que la monture du chevalier ne nous laisse en route...

En effet, la pauvre bête n'était plus en état de suivre. Au bout de deux minutes, elle boitait atrocement, Remy et Jacques avaient été forcés de ralentir l'allure de leurs chevaux.

Derrière eux, la troupe des cavaliers, qui s'en était aperçue, arrivait au pas de charge en poussant des cris de joie.

— Morbheu I jura le colosse en mordant sa moustache, allofts-nous crever comme des chiens sur la grand'route 1

Il promena autour de lui un regard rapide. A deux cents pas en avant, il aperçut une maisonnette plantée tout au bord du chemin.

— Courage I cria-t-il. Tâchons de gagner cette bicoque.

Le chevalier enfonça ses éperons dans le ventre du pauvre animal, qui hennit de douleur. A force de le talonner, de lui déchirer les flancs, il réussit à le soutenir ; mais à vingt pas de la maison, la pauvre bête tomba, et le chevalier roula dans la poussière.

Un hurrah épouvantable de leurs ennemis salua ce premier accident;

— Décidément, fit le chevalier en se relevant, cette route ne me porte pas bonheur.

Déjà Remy et Jacques avaient mis pied à terre devant la maisonnette. La porte et les volets étaient clos. L'habitation était déserte et depuis longtemps abandonnée, car les volets, étaient disjoints et le toit de chaume était défoncé en vingt endroits.

N'importe. C'était un refuge précieux, dans lequel il fallait pénétrer à tout prix.

Les assassins acharnés à leur poursuite, devinèrent le projet des gentilshommes ; ils commencèrent à faire feu de leurs pistolets.

Les balles s'aplatissaient sur le mur, avec un bruit sec, autour de Remy et du chevalier qui venait de le rejoindre. Mais l'ennemi approchait de plus en plus ; dans une demi-minute, la position ne serait plus tenable. Jacques le comprit. N'aurait-il donc fait tant d'efforts de diplomatie que pour voir périr son maître au moment même où il croyait l'avoir sauvé ?

Avec un élan dont la fureur doublait la force, semblable à une de ses machines de guerre dont Homère a chanté l'irrésistible puissance, le colosse se rua sur la porte, contre laquelle il appuya sa large épaule, puis, s'arc-boutant sur ses jambes robustes, aidé du chevalier et de Remy, il fit sauter la serrure, les verrous, et la porte grinça sur ses gonds. Puis il fit entrer les chevaux, referma précipitamment la porte, qu'il étaya et barricada solidement à l'aide de solives qui pourrissaient dans la cour.

Ainsi consolidée, elle pouvait résister pendant quelque temps aux assauts de l'ennemi.

A peine avait-il achevé de placer une poutre monstrueuse, que les cavaliers arrivèrent. A leur tour, ils tentèrent d'enfoncer la porte, mais elle résista si bien à leurs efforts, qu'ils se décidèrent à prendre la maison d'assaut.

Pour y arriver, il fallait entrer par les fçnêtres. Or la maison tout entière ne se composait que d'une cour communiquant avec une salle basse, percée au milieu d'une petite porte ouvrant sur la route, et, de chaque côté, d'une croisée étroite.

Déjà l'ennemi essayait d'enfoncer les volets avec la crosse de ses mousquets.

— Allons, messieurs, dit Jacques, à chacun de vous une des deux fenêtres, à moi la porte.

Fort heureusement le chevalier, en se relevant, avait eu la présence d'esprit de prendre ses pistolets dans les fontes de sa selle.

— Et ne faites feu qu'à bout portant I recommanda le colosse.

Aussitôt ils occupèrent leurs postes de défense.

Au dehors, les volets gémissaient et volaient en éclats sous les coups furieux qui brisaient leurs ais vermoulus. Â travers ces déchirures, on commençait à distinguer les visages enflammés des assaillants.

— Feu ! cria Jacques. Il est temps.

 l'instant, presque simultanément, six coups de feu retentirent dans la salle basse. Au dehors, quatre hommes tombèrent pour ne plus se relever.

Les assiégés rechargèrent immédiatement leurs pistolets, prêts à renouveler, cette habile tactique ; mais, à leur grand étonnement, l'ennemi ne donna plus signe de vie. Sans doute il croyait n'avoir affaire qu'à des gentilshommes armés de leurs épées, dont il comptait avoir facilement raison. Il avait acquis la preuve du contraire et devenait prudent.

Ce silence de mort durait depuis dix minutes.

Jacques était inquiet. Par une de ces ouvertures béantes, il se hissa sur le toit et interrogea l'espace.

Il redescendit en poussant un cri de fureur.

Les misérables avaient allumé un feu de broussailles devant la grande porte, et jetaient sur le toit de paille des tisons enflammés I

Ainsi, n'osant pas ou plutôt ne pouvant pas les vaincre par la force, les lâches avaient recours à l'incendie I Ils allaient les enfumer, dans la redoute qu'ils avaient improvisée, comme des renards dans leur terrier I

— Pas encore ! s'écria Jacques en brandissant son bras menaçant.

Et il parcourut la salle basse, à la recherche d'un expédient.

Tout à coup, à travers les volets brisés de la petite porte, auprès des deux hommes qu'il venait d'abattre, il aperçut, gisant sur le sol, les mousquets dont ils étaient armés.

— Ah I si je les avais I... murmurait-il, je les empêcherais bien de nous serrer de si près.

Cette idée prit racine dans son esprit. Après tout, il ne s'agissait que de faire une sortie, de ramasser les mousquets et de rentrer dans la bicoque. Il est vrai qu'il faudrait essuyer dix ou douze coups de feu ; mais qui ne risque rien n'a rien.

Aussi sans en prévenir Remy ni le chevalier, qui l'en auraient empêché, le colosse ouvrit brusquement la porte, ramassa les deux mousquets et rentra.

Mais, si rapidement qu'il eût exécuté ce mouvement, l'ennemi, qui se trouvait à dix pas de lui, l'aperçut, lui tira presque à bout portant cinq ou aix coups de pistolet, et se rua sur lui pour le massacrer.

Jacques n'eut que le temps de se retourner et de refermer précipitamment la porte.

Il avait été légèrement touché au bras par une balle qui avait ensuite labouré son épaisse cuirasse de buffle,

— Eh 1 vite I dit-il à voix basse. Chargez les mousquets pendant que je grimpe sur le toit.

Il avait remarqué en effet un corps de cheminée, derrière lequel il pourrait s'abriter et canarder impunément les assaillants.

Remy et le chevalier exécutèrent docilement ses ordres et lui tendirent les mousquets.

Précisément Tincendie se développait avec une incroyable rapidité. La porte délabrée, le toit de chaume éventré, commençaient à crier sous les atteintes de la flamme. Les misérables n'avaient que trop bien réussi. Quand ils virent que le feu allait faire son œuvre de destruction, ils se rangèrent en cercle de l'autre côté de la route, pour assister à ce spectacle, et pour couper la retraite aux assiégés, dans le cas où ils tenteraient de fuir. Mais Jac* ques épaula lestement le premier mousquet et fit feu. Un ennemi tomba.

Cette nouvelle tactique déconcerta quelque peu les assaillants ; mais avant qu'ils se fussent rendu compte de quel côté le coup était parti, Jacques avait abaissé le second mousquet et abattu une seconde victime.

Alors seulement les assassins aperçurent le colosse, blotti derrière le corps de cheminée. Ils firent une décharge générale, qui n'eut d'autre effet que de faire voler le plâtre en éclats. D'ailleurs ils étaient déjà réduits de moitié ; la défense prenait des proportions plus égales.

Pendant que le chevalier et Remy chargeaient de nouveau les mousquets, les ennemis, devenus plus circonspects, agrandirent leur cercle d'investissement, afin de se mettre à l'abri. Quand Jacques les coucha en joue, ils étaient d'autant plus hors de portée que les balles du colosse n'étaient pas de calibre, et qu'il était difficile, sinon impossible, de frapper juste à une si grande distance.

En effet, le troisième coup ne porta pas. Quant au quatrième, il atteignit le but, mais ne tua pas le cavalier à qui il était adressé, et ne lui fit même pas vider les arçons.

— Cinq et demi 1 s'écria Jacques en quittant son poste, que la fumée le forçait d'abandonner. C'est bien le diable si à nous trois nous ne venons pas à bout de ces bandits !

Il descendit dans la salle basse, que la fumée commençait également à envahir.

Bien certainement, avant dix minutes, le feu allait prendre des proportions terribles. Déjà il devenait difficile de respirer. Périr asphyxié n'était pas tentant.

Il fallut se réfugier dans la cour. Là, du moins, on était à ciel ouvert. Mais la porte et le toit flambaient avec un pétillement sinistre. La chaleur menaçait de les étouffer. Les deux chevaux, affolés de terreur, treipblaient de tous leurs membres.

— Décidément, dit Remy, il n'y a plus moyen d'y tenir. Mourir pour mourir, mieux vaut que ce soit au grand air.

— Vous avez raison, monseigneur, mais comment sortir de là ? fit Jacques.

Le chevalier s'avança résolument vers la porte enflammée.

— Vous n'y songez pas 1 s'écria le colosse en l'arrêtant. Non seulement nos chevaux refuseront de passer, mais encore nous nous exposerons à un feu convergent plus dangereux encore que l'incendie.

— Que faire, pourtant ? Nous ne pouvons pas rester ici trois minutes de plus.

En effet, le chaume était en feu. Des flammèches embrasées tombaient déjà dans la cour, et jusque sur les habits des gentilshommes.

— Il n'y a qu'un moyen, dit Jacques, ' c'est de pratiquer une brèche dans ce mur et de fuir à travers champs.

— Soit I accepta Remy, mais hàtons-nous.

Il n'était pas difiScile d'avoir raison d'un mur en torchis, que les années et l'intempérie des saisons avaient à moitié démantelé.

Jacques s'empara d'une poutre et l'éventra du premier coup. Remy et le chevalier l'aidèrent des pieds et des mains. Une fois le premier trou fait, la besogne alla grand train.

Bientôt la brèche fut assez large pour livrer passage à un cheval.

— Bravo I morbleu ! dit le chevalier. Sautez en selle et gagnez la campagne, mes amis, vous êtes sauvés I

— Et vous ? fit Remy.

— Moi ? Qu'ai-je besoin de fuir ? Il me suffira de me

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nommer pour que ces misérables déposent les armes devant moi.

— Bien, mais ils ne vous en laisseront pas le temps, objecta, le baron. Ils vous tueront avant de s'informer qui vous êtes.

— Monseigneur a raison, appuya Jacques. Ni lui ni moi ne vous laisserons dans une position si critique.

— Vous aurez beau faire, dit le chevalier, je ne bouge pas d'ici que vous ne soyez hors de vue.

— Et nous, répliqua énergiquement le baron, nous ne partirons pas si vous ne partez pas avec nous.

Les deux gentilshommes se regardèrent. Chacun d'eux était évidemment bien résolu à tenir sa parole.

— Eh I messeigneurs, fit Jacques, ne vous inquiétez pas de cela. Les chevaux des coquins que nous avons tués errent dans les environs, et broutent tranquillement la haie qui borde le chemin. Rien n'est plus simple que de s'emparer d'un de ces animaux.

— C'est juste I s'écrièrent à la fois Remy et le chevalier qui n'y avaient point songé.

— Donc, continua le colosse, que monsieur le baron se mette en selle, que monsieur le chevalier prenne mon cheval, et je me charge tnoi, de m'en procurer un en moins de temps qu'il n'en faut pour crier gare I

Il était urgent de prendre un parti. Ce n'était plus seulement le toit et la porte qui brûlaient, c'était la charpente, c'était la maison entière qui devenaient la proie des flammes. Demeurer un instant de plus dans une semblable fournaise, s'était se vouer à une mort inévitable.

Remy et le chevalier adoptèrent sans plus d'observations le plan proposé par le colosse et franchirent la brèche. Jacques les suivit.

A cinquante pas de la maison, un cheval tondait paisiblement un seigle verdoyant ; Jacques courut de ce côté. Mais ni son maître ni le chevalier ne voulurent l'abandonner. Au lieu de fuir, ils firent escorte à l'ingénieux et intrépide écuyer.

Les assassins poussèrent des cris de rage et se précipitèrent à la fois, pour les empêcher de réaliser leur projet.

— Au moins, ne tirez pas les premiers ! recommanda le colosse, qui ne perdait pas sa présence d'esprit.

Pour lui, courant toujours, il eut le temps de saisir le cheval par la bride, de s'élancer et de s'a£fermir sur les étriers, avant de recevoir ,1e premier choc.

Les gentilshommes essuyèrent bravement le feu de leurs adversaires. Le feutre de Remy tomba, emporté par une balle. Le chevalier fut légèrement atteint à la cuisse. Quant à Jacques, contre qui l'attaque était plus spécialement dirigée, tout ce qu'il put faire, ce fut de forcer sa monture à se cabrer, pour ne pas être criblé de balles.

Ce bouclier d'un nouveau genre lui sauva la vie, mais tomba comme une masse.

— C'était bien la peine de monter à cheval I grommela Jacques qui sauta légèrement à terre en sentant sa monture se dérober sous lui.

Fort heureusement le baron et le chevalier étaient prêts à riposter. A leur tour ils firent feu, appuyant pour ainsi dire le canon de leurs pistolets sur le dos ou sur la poitrine des assaillants, selon que ceux-ci tentaient de fuir ou de se défendre.

Jacques ne perdit pas non plus une seconde.

Comme il lui fallait un cheval à tout prix, il s'élança à la bride du premier qui se trouvait à sa portée, et, brûla littéralement la cervelle au cavalier qui le montait, avant que celui-ci eût pu tirer son épée du fourreau.

Cette décharge meurtrière décida de l'issue du combat. Trois des bandits mordirent- la poussière. Les trois autres, plus ou moins écloppés, comprenant que toute résistance était désormais impossible, tournèrent brusquement casaque dans la direction de Paris.

Les deux' gentilshommes et leur écuyer restèrent maîtres du champ de bataille.

Le chevalier n'eut que la peine de choisir un cheval à

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sa convenance, pour remplacer celui qu'il avait perdu.

La blessure qu'il avait reçue était insignifiante. A peine la balle avait-elle .touché Tépiderme: c'était une brûlure plutôt qu'une blessure. Celle de Jacques était plus profonde et commençait à le faire un peu souffrir. Cependant les chairs seules avaient été atteintes.

Quant à Remy, il en était quitte pour un feutre troué, que le colosse ramassa et lui rendit.

— Allons ! fit le chevalier, en route I Bride abattue, jusqu'à ce que nous rencontrions une auberge pour panser nos égratignures, et ensuite... bon voyage!

En effet, à la première auberge qu'ils aperçurent, ils firent halte.

Jacques n'eut besoin que de laver avec un peu d'eau salée la jambe du chevalier.

Le chevalier, de son côté, pansa la blessure de Jacques, sur laquelle il posa une compresse.

— Maintenant, dit-il, partez, mon cher baron, et, croyez-moi, ne vous amusez pas aux bagatelles de la route. Prenez, dès aujourd'hui, une avance telle, que vous soyez enfin hors d'atteinte. Sans cela. . .

— Oui, chevalier, répondit Remy; je commence à m'apercevoir que vos conseils étaient bons. C'est une raison de plus pour que je vous remercie du zèle et du désintéressement avec lesquels vous avez daigné obliger un pauvre diable que vous ne connaissiez pas. Je vous en sais plus de gré, je vous le jure, que si vous aviez agi en vertu d'une de ces vieilles amitiés pour lesquelles les épreuves et les dévouements sont autant de liens qui les resserrent étroitement.

Car, voyez où en arrive l'égoïsme des hommes : vous avez été témoin des forces et de l'intelligence surhumaines que Jacques a déployées pour nous tirer de ce mauvais pas. Eh bien I je sais à tel point combien je peux compter sur lui et combien il peut compter sur moi, que je finis par considérer son héroïsme comme la chose la plus naturelle du monde. Mais nous sommes attachés l'un

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