‹ La meunière de Moulin-GalantChapitre 11 sur 12 · REMY DE MONTBRUN, PROFESSEUR DE CHANT · texte numérisé non relu

REMY DE MONTBRUN, PROFESSEUR DE CHANT

ET d'escrime

Camille était un peu troublée quand elle arriva à Paris. Lorsque Barthez avait reçu du maréchal le courrier inattendu qui lui apportait de si étranges nouvelles, il n'avait pas cru devoir les cacher à sa femme ni à sa fille.

En lui faisant part du désir exprimé par la reine, en lui racontant comment ce désir avait été relevé par le baron de Montbrun, en lui annonçant que la duchesse de Chevreuse en personne devait venir chercher Camille au moulin de la part de Sa Majesté, M. de Montmorency avait recommandé à Barthez de ne faire que ce dont il ne pourrait pas se dispenser, et de résister jusqu'aux limites du possible aux arguments que produirait la duchesse.

Évidemment le maréchal ne comptait pas trop sur cette

résistance, puisqu'il finissait en ajoutant qu'il « laissait à la sagesse de Barthez la liberté d'agir selon sa conscience et l'intérêt de son enfant >>.

Telles étaient les propres expressions par lesquelles se terminait la lettre du duc.

Barthez ne se fit pas illusion. Il comprit que ce caprice royal était sans appel, et que lui, meunier, ne réussirait pas à le conjurer, alors qu'un maréchal de France avait échoué dans cette tâche difficile.

Il prépara donc sa femme et sa fille à une séparation qu'il considérait comme inévitable.

— J'espère, leur dit-il, que l'absence de Camille ne se prolongera pas, et que cette fantaisie de souveraine aura le sort de toutes les fantaisies, c'est-à-dire qu'elle passera aussitôt qu'elle aura été satisfaite. Dans tous les cas, ce qui peut adoucir l'amertume de nos regrets, c'est de savoir que notre enfant sera placée sous l'égide de la vicomtesse de Pressac. Ce n'est pas la première fois que nous lui confions Camille : je ne vois donc pas pourquoi nous nous alarmerions d'un événement qui est assurément une exception, mais qui rentrera promptement dans la loi commune. D'ailleurs Camille n'est pas encore partie. Suivant ce que dira la duchesse nous aviserons.

 tout hasard, il fit préparer un déjeuner succulent, donna l'ordre à sa femme et à sa fille de revêtir leurs plus beaux ajustements, et, d'avance, glissa dans la valise que remplissait madame Barthez un millier de doubles pistoles.

Quand arriva la duchesse, tous les préparatifs étaient terminés. Le meunier tint bon, fît valoir tous les arguments en sa faveur, mais il avait compté sans le baron de Montbrun.

La duchesse s'était étonnée, presque indignée, au nom de la reine, que Barthez se défendît avec tant d'opiniâtreté ; Remy fit mieux : il détruisit l'une après l'autre les objections soulevées par le meunier.

Tout entière au charme du déplacement, au plaisir de

faire un voyage, de quitter Tornière monotone dans la quelle elle était embourbée, Camille écoutait avec uni impatience qu'elle s'efforçait de dissimuler les observatioul présentées par son père. Elle avait positivement peur qi la duchesse ne finît par lui donner raison.

Les explications fournies par Remy furent pour el une véritable branche de salut. Volontiers elle l'aur remercié d'un geste, d'un regard. Elle eut la force résister à ce mouvement de reconnaissance.

Enfin, quand elle^rit place dans le carrosse, quand eU se sentit emportée par le trot des chevaux vigoureux, ell ne se posséda plus de joie.

Certes, elle aimait beaucoup son père et sa mère, mail l'impassible sérénité de son existence commençait à lui pesa

Supérieure à ses parents par la beauté, par la distinol tion des formes, par l'éducation surtout, elle n'avait ^ moulin d'autre distraction que la promenade, la musiqaj ou la lecture dei quelques livres qu'elle savait à peu prèj par cœur. . I

Ce n'était jamais que dans la société d'ÉIisabed qu'elle avait pu utiliser les connaissances qu'elle aval acquises, donner l'essôrt à son esprit, et s'élever un peu au-dessus du terre à terre dans lequel la confinait si position. '

Ce voyage était donc pour elle une incontestable satisfaction. I

Le premier embarras qu'elle éprouva en se trouvani transportée tout à coup sur les coussins moelleux de ce carrosse, naquit de l'attention dont elle était l'objet. '

Elle ignorait ce qui se passait dans la pensée de la du^ chesse et de Remy, mais elle sentait peser sur elle leur regard investigateur. I

Ce supplice fut de courte durée, grâce au baron qui] l'abrégea. Aussi les mille incidents de la route firent oublier sans peine à Camille cette gène momentanée.

L'accueil qu'elle reçut d'Elisabeth et de sa tante acheva de mettre le comble à son ivresse.

Sa chambre était prête. Elle y retrouva dans le même >rdre les menus objets qu'elle y avait apportés et laissés ors de ses précédents voyages.

Elle avait décliné l'honneur de paraître le soir même levant la reine, alléguant qu'elle n'avait pas de ' toilette, lu'elle ne voulait pas paraître à la cour en costume de royage, et avait obtenu que sa présentation n'aurait lieu |ue le lendemain.

Pendant cette première soirée, elle savoura donc dans K)ute sa pureté le plaisir de bavarder avec Elisabeth, plaisir qu'elle prolongea assez avant dans la nuit.

Pourtant il fallut bien se séparer. Alors, quand elle fut leule, bien seule, elle se prit à songer, et la joie qui Tinondait se changea peu à peu en une appréhension terrible.

Ce n'était pas uniquement pour voir Lisbeth qu'elle venait à Paris, cette fois ! C'était pour chanter devant la reine, devant la cour, en présence de regards jaloux et envieux que rien ne saurait désarmer 1 Plus elle ferait preuve de talent et réunirait de qualités, plus elle se ferait d'ennemies. Elle était trop femme pour l'ignorer.

Ce qui la frappait le plus au milieu des événements qui se multipliaient autour d'elle, c'était le rôle bizarre que le baron de Montbrun y avait joué.

Trois jours auparavant ce gentilhomme arrivait exténué dans un pays où il ne connaissait personne — il l'avait confessé lui-même.

Il pénétrait dans le moulin par la force, et, alors qu'il aurait dû s'attendre à n'y rencontrer que des ennemis, il n'y trouvait que des alliés.

Le premier, M. de Mont^morency lui avait tendu la main. Puis Barthez l'avait accueilli, puis Camille ellemême s'était sentie entraînée vers lui par cette vague curiosité sympathique que provoquent toujours chez les jeunes filles le courage et la témérité. Eofin le lendemain il était parti.

Il était assurément vraisemblable que Remy ne revien-

cirait jamais au moulin, ou, du moins, qu'il n'y reverrait jamais Camille. «

Pas du tout! En trois jours, le baron avait trouvé le moyen de se faire présenter à la reine, de lui parler de Camille, de se lier avec Melle de Grandpré, avec la vicomtesse de Pressac, avec la duchesse, et d'être en quelque sorte le plénipotentiaire de cette puissance et de ces amitiés conjurées. Le phénomène était trop saisissant pour ne pas sauter aux yeux de Camille.

Bile aurait presque eu peur, si le baron avait été moins jeune, et si son cœur de jeune fille ne se fût senti plein d'indulgence pour la beauté de ce hardi cavalier.

Il lui semblait que tant de hasards ne se combinent pas sans que la Providence y soit pour quelque chose. Elle avait un pressentiment secret que ce gentilhomme allait avoir sur sa vie une influence irrésistible.

Quand même elle aurait essayé de se soustraire à cette idée, elle y était ramenée par la force des choses.

Qui avait apprécié son talent de chanteuse? qui en avait parlé à la reine ? qui l'avait fait venir à la cour? qui avait victorieusement combattu les objections soulevées par Barthez? qui l'avait conduite chez Elisabeth ? c'était Remy, toujours Remy.

Quelle tête de jeune fille aurait pu résister à Tattraction que cet enchaînement des faits exerçait sur Camille ?

Pendant toute la soirée, comme on se l'imagine sans peine, la conversation des deux amies avait roulé un peu sur le chevalier Sylvain, mais beaucoup plus sur Remy.

Lisbeth avait appris à Camille que la vicomtesse avait été jadis étroitement liée avec le père et la mère du baron — car Melle de Pressac était de Narbonne même. Son nom indiquait suffisamment son origine méridionale.

Aussi avait-elle fait à Remy l'accueil le plus maternel, et lui avait-elle ouvert toutes grandes les portes de sa maison.

Donc, pendant tout le temps que Camille allait rester

à Paris, elle devait s'attendre à voir le baron, que son intimité avec le chevalier et l'amitié de la vicomtesse appelleraient nécessairement auprès d'elle.

Les deux jeunes filles n'avaient pas encore échangé de confidences. Pourtant, à l'embarras qu'avait montré Lisbeth, à l'incarnat qui avait coloré sa joue veloutée, toutes les fois que le nom du chevalier s'était trouvé sur ses lèvres, il aurait été facile à l'inexpérience la plus naïve de deviner qu'elle aimait Sylvain.

Camille s'en était aperçue. Si elle ne l'avait pas dit à Lisbeth, c'était par pure discrétion. Aussi, sans connaître le chevalier, sans l'avoir jamais vu, elle conçut de lui la plus haute idée, et le tint en grande estime.

Elle avait vécu avec M elle de Grandpré sur un pied de trop grande familiarité pour n'avoir pas apprécié à sa valeur ce caractère grave et réfléchi. Elle n'ignorait pas que, si le cœur de Lisbeth s'était laissé toucher, c'est que celui auquel était échu ce rare bonheur méritait l'estime et le respect de tous.

Ce n'était pas plus par des coups d'épée de paladin que par des flots de rubans et de dentelles, par une taille bien prise, par une jambe bien tournée, par un visage insignifiant, que Melle de Grandpré devait se laisser séduire.

A cette jeiine fille sérieuse, mûre avant l'âge, il fallait un long temps, un examen sérieux, une étude approfondie, avant que son choix se fixât définitivement sur quelqu'un.

Ce caractère avait été, du reste, l'étonnement de Camille. Elle avait peine à concilier dans son esprit tant de jeunesse, de grâce, avec tant de réflexion et de gravité.

Il est vrai que Lisbeth était orpheline depuis ses plus tendres années.

Son père et sa mère étaient morts de la façon la plus malheureuse du monde : en se baignant. La pauvre dame avait perdu pied, son mari s'était précipité à son secours, avait été entraîné avec elle^ de sorte que ce fut le lende-

main seulement qu'on retira de Teau leurs deux cadavres étroitement enlacés.

Était-ce risolement et l'abandon dans lesquels elle ayait vécu, qui avaient donné à la jeune fille cette sorte d'expérience précoce, cette maturité sans exemple } Peut-être.

Pourtant, en apprenant l'horrible catastrophe par laquelle sa sœur avait été emportée, la vicomtesse de Pressac était immédiatement accourue de Narbonne, pour défendre les intérêts de sa nièce et pour veiller sur son enfance.

Depuis cette époque, c'est-à-dire depuis la fin de Tannée 1616, presque au même instant où Barthez était venu à Moulin-Galant, la digne demoiselle n'avait pas quitté Lisbeth.

Tantôt elle l'avait emmenée dans son pays, tantôt elle avait séjourné au château de Grandpré, s'efforçant de remplacer auprès de l'orpheline la mère qu'elle avait perdue.

Bien plus, fatiguée de ces déplacements perpétuels, elle avait fini par vendre tout ce qu'elle possédait à Narbonne, pour se rapprocher définitivement de sa nièce, à laquelle elle s'était de plus en plus attachée.

Mais, si excellente qu'elle soit, toute femme ou fille aura beau faire, elle ne remplacera jamais une mère. Un cœur de mère a des trésors inépuisables, des tendresses instinctives, que la froide raison est impuissante à concevoir. La voix étrangère qui dit : a mon enfant », n'a pas ces inflexions caressantes, qui semblent sortir des entrailles plutôt que du gosier maternel.

Et cependant Dieu sait avec quelle sublime abnégation la vicomtesse se consacra à l'œuvre qu'elle avait entreprise I

Ce fut ainsi que Lisbeth grandit.

Lorsqu'elle fut en âge de se marier les soupirants et les épouseurs affluèrent. Pas de beau-père I Pas de bellemère! II Une fortune liquide, rapportant bon an mal an, trente bonnes mille livres de rentes I Quelle aubaine !

Loin d'être flattée de cet empressement, Lisbeth en conçut un dégoût profond.

En vain la vicomtesse fit défiler devant elle les plus grands noms, les plus brillantes positions, les gentilshommes les plus honorables : elle fut sans pitié.

— Non, ma tante, rien ne presse, répondait-elle. J'attendrai.

— Mais, malheureuse enfant! tu resteras fille, et vieille fille, qui pis est!

— Eh bien 1 je ferai comme vous, ma tante. -

— Ce n'est pas ce que j'ai fait de mieux, ripostait vivement la vicomtesse.

Camille elle-même avait été témoin de ces infructueuses tentatives, et s'en était étonnée. Mais pouvait-elle blâmer Lisbeth de ce que celle-ci ne voulût pas jeter son cœur à la tête du premier venu ?

— Assurément non, se répondait aujourd'hui encore Camille, et je sais bien que si j'étais à sa place...

Elle s'arrêta, comme effrayée d'avoir sur-le-champ trouvé un nom au bout de sa pensée.

Ce nom qui se représentait sans cesse à la mémoire de Camille, c'était le même, toujours le même, celui de Remy.

Elle avait beau se pelotonner dans son lit, ramener ses couvertures au-dessus de sa tête, pour faire l'obscurité autour d'elle et pour y chercher l'oubli, elle ne pouvait pas se soustraire au charme qui l'attirait vers cette image. Peu à peu elle finit par trouver que cette obsession n'avait rien de bien effrayant.

Ce n'était pas un croquemitaine, après tout, que ce baron de Montbrun.

Tout le monde, le maréchal même, lui faisait bon visage.

Or, Camille avait en M. de Montmorency une confiance aveugle. Elle le connaissait depuis sa plus tendre enfance.

Témoin de la déférence respectueuse que professaient

242 LA MEUNlbLE DE MOUUN-GÂLAIfT

son père et sa mère pour le gentilhomme, sachant qu'il les arait comblés de ses bienfaits, ayant elle-même reçu de lui des cadeaux princiers, Camille avait conçu pour le duc une amitié qui se rapprochait de la tendresse.

Elle se sentait entraînée yers ce magnifique et mélancolique seigneur par une sympathie qu'elle ne s'expliquait pas, qu'elle n'essayait pas de combattre; elle le considérait presque comme un second père.

N'était-ce pas à l'înitiatiYe du maréchal qu'elle devait l'éducation qu'elle avait reçue? Ne lui avait-ilpas donné mille preuves d'une sollicitude an moins égale à celle qu'elle rencontrait chez Barthez > Voilà pourquoi, tout enfant, elle lui avait voué tant de reconnaissance, avant même de savoir qu'il s'appelât Montmorency et qu'il fût un des seigneurs les plus riches et les plus titrés de France- Or, du moment que le maréchal avait si bien accueilli le baron de Montbrun, c'est que ce gentilhomme avait droit à l'estime et au respect de tous.

Ainsi l'avait pensé tout d'abord Camille, et ensuite Barthez lui-même, dont la sourde colère s'était dissipée dès que le duc avait tendu la main à Remy.

Or, depuis ce moment, loin que rien ne fût venu infirmer la bonne opinion qu'on avait conçue de lui, tout au contraire semblait se réunir pour entourer cet élégant gentilhomme d'une sorte de prestige.

Donc, Camille pouvait se laisser aller sans terreur aux sentiments qu'il lui inspirait.

Une seule chose l'épouvantait : l'abtmeque la naissance avait creusé entre eux. Remy était gentilhomme, elle était meunière : la meunière de Moulin-Galant I

C'était ainsi qu'on la nommait partout.

Ah I quel gros soupir s'échappa de sa poitrine, en calculant cette infranchissable distance. Enfin le sommeil la surprit au milieu de ces espérances, de ces hésitations, de ces craintes.

Quand elle se réveilla le lendemain, elle éprouva ce

sentiment de stupéfaction particulier aux personnes qui se trouvent transportées tout à coup loin de leurs habitudes. Il est vrai qu'elle se rendit promptement compte de ce qui s'était passé.

Elle sauta donc à bas du lit avec une vivacité d'autant plus grande qu'elle avait à s'occuper d'un détail de haute importance, — sa toilette de cour.

Par les soins d'Elisabeth, les marchands d'étoffes et de rubans attendaient dans l'antichambre, les couturières préparaient leurs aiguilles.

Le choix des deux jeunes filles, auquel la vicomtesse donna son assentiment, s'arrêta sur une robe de satin bleu de ciel, crevée de taffetas blanc, et panachée de rubans de ces deux couleurs entrelacées.

Aussitôt l'étoffe grinça sous le ciseau, et trois alertes jeunes filles se mirent à l'œuvre.

Presque à la même heure, M. de Montmorency envoya son valet de chambre s'informer si Camille était à Paris.

Sans doute il s'attendait à une réponse affirmative, car, sans aller chercher de nouveaux ordres, le valet de chambre sollicita pour son maître l'honneur de faire visite à la vicomtesse,

Inutile de dire que cette faveur fut joyeusement accordée.

A deux heures, le maréchal se présenta.

Il ne témoigna d'aucune façon qu'il fût contrarié de la présence de Camille. Au contraire, il se montra gracieux, enjoué, lui donna des conseils paternels, lui fit des recommandations minutieuses, et demanda même à jeter un coup d'œil sur sa toilette, qui commençait à prendre tournure.

Enfin, il allait se retirer, lorsque Camille l'arrêta.

— Monsieur le duc, fit-elle avec un peu d'embarras, j'aurais quelque chose à vous dire...

— ■ A moi, mon enfant ? A moi seul ?

— Oui, monsieur..

244 l'A MEUNIÈRE DE MOULIN- GALANT

Le maréchal se tourna vers layicomtesse et Elisabeth.

— Si ces dames veulent bien le permettre... demandat-il.

Aussitôt M elle de Pressac se retira accompagnée de sa nièce.

— Monsieur le duc, dit Camille, je suis fort en peine. Cette romance à^El Coscone que la reine désire me faire chanter, je ne la sais pas très bien.

— Il faut l'étudier, mon enfant. N'avez-vous pas apporté votre guitare }

— Non, monseigneur, maisj*en ai une ici. Là n'est donc point la difficulté. D'ailleurs, je sais la musique sur le bout du doigt.

— Eh bien I alors...

— Mais c'e^t la prononciation, monseigneur. Pensez donc I Une romance espagnole mal chantée, mal dite devant la reine qui est Espagnole 1

— C'est juste, fit vivement le maréchal qui n'aVaîtpas songé à cela. Comment faire }

— Il y aurait bien un moyen... hasarda timidement la jeune fille.

— Alors il faut l'employer. Quel est-il }

— Ce serait de prier M. de Montbrunde vouloir bien me donner une leçon.

— M. de Montbrun I s'écria le maréchal interdit.

— Oui, monsieur le duc, répondit Camille en baissant les yeux.

— Il connaît donc cette romance }

— Et comme il parle l'espagnol, il la chante admirablement.

— Qu'en savez-vous ?

— Je l'ai entendu, monseigneur.

— Vous I fit le maréchal de plus en plus étonné. Où donc ? Quand >

— Au moulin, il y a trois jours, avoua Camille, plus rouge qu'une pivoine.

A ces mots, d'une voix plus tremblante que la feuille

d'automne, elle raconta au maréchal la leçon de chant qu'elle avait reçue.

— Est-ce bien à travers la cloison au moins ? interrogea sévèrement le maréchal,

— Oh I monseigneur, je vous le jure ! répondit la pau- 'vre enfant.

Aussitôt elle se mit à fondre en larmes.

Jamais M. de Montmorency ne l'avait regardée d'un œil si courroucé, ne lui avait parlé d'un ton si sévère.

— Allons, calmez-vous, fit le duc avec bonté, en lui prenant les mains. Je ne veux voir en cette affaire qu'une étourderie... qu'un enfantillage sans conséquence.

Elle leva sur lui ses beaux yeux noirs, tout humides de larmes.

— Ainsi, il prononce bien l'espagnol, M. deMontbrun ? fit le maréchal en souriant.

— Oui, monseigneur.

— Eh bien ! il faut lui demander une deuxième leçon. Ne savez- vous pas où il demeure ?

— Si, monseigneur, c'est une auberge de la rue de V Arbre sec, mais je n'ose pas...

— Eh bien I je vais l'envoyer chercher, promit le duc, mais à une condition. . .

— Tout ce que vous voudrez, monseigneur.

— C'est que la leçon aura des témoins, un pour le moins.

— Telle est bien mon intention, se récria Camille. Lisbeth ne demandera pas mieux.

— Alors, c'est convenu, dit le duc en la baisant au front. Dans un instant, M. de Montbrun sera ici... s'il est chez lui et s'il est libre, bien entendu.

Sur ces paroles indulgentes, il s'éloigna.

Camille rayonnait. Sur-le-champ elle alla communiquer à Lisbeth la grave question qu'on venait d'agiter et la décision qui avait été prise.

— Bravo! fit Melle de Grandpré. Et c'est le plaisir de chanter devant la reine qui te met ainsi le cœur en liesse >

— Mais... sans doute... balbutia Camille.

— Et M. Remy n'y est pour rien ?

— Pour rien, ce serait trop peu, puisque c'est lui qui doit m'apprendre...

Lisbeth n'ajouta pas un mot ; mais elle jeta sur son amie un regard qui semblait vouloir fouiller les replis les plus profonds de son cœur.

Désormais les deux jeunes filles n'avaient plus de secrets à se communiquer. Toutes les deux s'étaient devinées.

Les yeux fixés sur la pendule, et tout en surveillant ses ouvrières, Camille attendait impatiemment la visite da baron.

Serait-il chez lui ? Aucune occupation ne le retiendraitil > Daignerait-il se rendre à l'invitation qui lui était transmise >

Sans oser répondre franchement oui à tous ces points d'interrogation, la jeune fille espérait beaucoup. Sur quoi fondait-elle ses espérances ? Elle aurait été fort en peine de le dire.

Quelles transes auraient été les siennes, si elle avait su que Remy, l'instant d'avant, mettait pour la première fois les pieds sur ce terrain redouté qui se nommait le Pré-aux-Clercs, si elle avait appris surtout que ce Remy, jusqu'ici si choyé, si bienvenu de tous, s'était attiré la plus terrible des inimitiés, celle du cardinal !

Quant à Richelieu, ni la jeunesse, ni Télégance, ni la beauté de Remy ne l'avaient touché. Il ne voyait en lui qu'un ennemi, dont il importait de se défaire ; il avait chargé Blainville de cette lugubre besogne... Ainsi le voulait la raison d'Etat.

Uissue de cette rencontre n*était pas douteuse. Le spadassin avait déjà donné trop de preuves de son infernale habileté pour que le cardinal conçût la moindre inquiétude à cet égard.

Cependant, voulant s'assurer par lui-même que ses ordres avaient été exécutés, il ouvrit la porte de son cabi-

net, dès que le bruit de la querelle se fut apaisé, et dès qu'il jugea que les deux adversaires s'étaient éloignés :

— Eh bien I Que se passe-t-il ? demanda-t-il à Tofficier de service. Il me semble avoir entendu le bruit d'une dispute.

■*— C'est vrai, monseigneur. Deux gentilshommes viennent d'échanger quelques mots un peu vifs.

— Et quels sont ces gentilhommes >

— J'ignore leurs noms, monseigneur, répondit l'officier en rougissant.

— Est-ce ainsi que vous faites votre service, monsieur! fit Richelieu, qui fronça terriblement les sourcils.

— Ma foi ! monseigneur, je n'ai pas attaché grande importance à cette querelle, je vous en fais l'aveu. Ces messieurs se sont expliqués, et sont partis, je crois, les meilleurs amis du monde.

— A la bonne heure I dit le cardinal, qui n'avait pas besoin de plus longues explications.

Il était certain que l'officier mentait, mais, cette fois, il lui savait presque gré de ce mensonge.

II rentra dans son cabinet vers une heure.

— Personne n'est venu me demander? s'informa-t-il auprès de son secrétaire.

— Personne, non, monseigneur.

— Ah I fit Richelieu surpris.

Il consulta sa pendule.

— Pourtant ce coquin devrait être de retour, . murraura-t-il à voix basse.

Puis, tout haut, il ajouta ;

— Voyez donc si Blainville n'est pas dans l'antichambre. J'ai à lui parler.

Après une courte absence, le secrétaire revint.

— Non, monseigneur, dit-il. Il n'y est pas.

Le cardinal lui fit signe de s'éloigner. Ce retard chez un homme ordinairement si ponctuel le surprenait un peu.

Au même instant parut le chevalier Sylvain.

Il s'avançait lentement, d'un air triste et profondément affecté.

Richelieu s'en aperçut.

— Eh bien ! chevalier, qu'avez-vous donc ? demandat-il.

— Hélas ! monseigneur, je vous apporte une bien triste nouvelle...

— Quoi donc ?

— Blainville, ce pauvre Blainville est mort I

— Hein ? fit le cardinal qui tressaillit.

— Et cet infortuné Durhameau aussi, ajouta le chevalier.

Richelieu ne fut pas maître d'un soubresaut violent.

Avec une satisfaction secrète, mais le visage impassible, le chevalier savourait la surprise et la confusion du premier ministre.

Mais celui-ci n'était pas homme à s'émouvoir longtemps de si peu de chose.

— Ah I dit-il, ces deux coquins sont morts ? Eh bien î j'en suis fort aise. Ils commençaient à m'embarrasser. Et de quoi sont-ils morts, chevalier ?

— Je vais vous l'apprendre, monseigneur, mais avant tout laissez-moi vous remercier de la fidélité avec laquelle vous avez tenu la parole que vous m'aviez donnée.

— A propos de quoi ?

— Relativement à la visite que vous a faite le baron de Montbrun.

— Ah I oui... je sais... Eh bien ?

— Eh bien ! monseigneur, je vous .remercie. J'étais resté par hasard à causer dans la cour avec un gentilhomme de mes amis, et comme notre conversation s'était prolongée assez longtemps, j'ai eu la satisfaction de voir sortir le baron sain et sauf...

— Ne vous l'avais-je pas promis >

— Sans doute, monseigneur. Malheureusement, ce pauvre baron n'a pas eu de chance...

— Ah I que lui est-il donc arrivé ?

— Il s'est pris de querelle avec un misérable, qui a osé le traiter de voleur dans votre propre antichambre, devant vingt gentilshommes qui Técoutaient interdits, devant Tofficier de service en personne, à deux pas de votre cabinet...

— Par exemple ! s'écria Richelieu avec une colère parfaitement jouée. Oui... je me souviens, en effet, que j'ai entendu un bruit inusité. Je^suis même sorti pour en connaître la cause ; j'ai interrogé l'officier de service à ce sujet, il m'a répondu que cette querelle n'aurait pas de suite. Il pourra vous le certifier.

Le chevalier hésita quelques secondes.

— Est-il sincère ? se demanda-t-il un instant. Mais, ce doute s'évanouit aussitôt.

— Je suis heureux, reprit-il, de voir votre Éminence en si grand courroux, car alors j'ai la certitude qu'elle désavouera l'inconcevable agression dont le baron A été victime.

— Soyez-en certain, chevalier. Mais parlez. Voyons : que s'est-il passé ?

— Peu de chose, monseigneur. Le baron sortait, suivi de Blainville et de Durhameau qui l'avaient provoqué...

— Je commence à comprendre, fit le cardinal. Ah I c'était Blainville qui...

— Et le baron allait se battre seul contre ces deux spadassins, lorsqu'il m'aperçut dans la cour, et me mit au courant de ce qui venait de lui arriver.

— Vous avez peut-être servi de second à M. de Mont- ' brun... qui sait?

— Je le vois avec plaisir, votre Éminence comprend que je ne pouvais pas faire autrement. Il m'était impossible de laisser supposer au baron que je l'avais attiré dans un guet-apens, ou que le premier ministre d'un royaume comme la France ne savait pas tenir ses engagements. Aussi, convaincu que monseigneur me donnerait raison...

— Sans doute, sans doute, interrompît Richelieu avec impatience. Bref, qu'avez-vousfait?

— Nous sommes allés sur le terrain avec Blainville et Durhameau, qui paraissaient fort surpris, je dois en convenir, de me voir prendre fait et cause pour leur adversaire.

Une fois sur le pré, nous avons dégainé. Blainville s'est jeté sur le baron comme sur une proie, tandis que Durhameau m'attaquait avec un peu^moins de vivacité.

Aussi, je me contentais, dans le principe, de parer les coups qu'il me portait, et j'avais Tœil sur M. de Montbrun, qui se battait en duel pour la première fois, prêt à' lui porter secours en cas de besoin.

Fort heureusement, je m'aperçus, dès les premières passes, que le baron était, en matière d'escrime, d'une force à défier tous les bretteurs de profession, et que moi-même je n'étais qu'un enfant auprès de lui.

Blainville commençait à s'en apercevoir de son côté, un peu trop tard il est vrai. Son adversaire jouait avec son épée comme un jongleur avec une baguette d'osier. Blainville était devenu prudent. Loin de charger, il se défendait à grand'peine.

Quant au baron, comme il avait d'ores et déjà conscience de sa supériorité, il m'observait du coin de l'œil.

Nos regards se rencontrèrent et se devinèrent.

(( — Eh bien l chevalier ? me demanda-t-il. Est-ce que nous ferons plus longtemps à ces mécréants l'honneur de croiser l'épée ? »

Aussitôt, avec une vigueur dont je me reconnais incapable, il écarta la rapière de Blainville, se fendit à fond, et, d'un coup droit, qui ne dévia pas d'une ligne, il l'atteignit en plein cœur.

Ce pauvre Blainville ouvrit la bouche pour pousser un cri de douleur, mais il n'en eut pas le temps et il tomba foudroyé.

M. de Montbrun essuya froidement sa lame ensanglantée à l'aide d'un mouchoir de fine batiste, qu'il jeta

loin de lui avec dégoût ; puis il vint se placer à mes côtés. Je Tarrêtai d'un geste de la main gauche.

Durhameau, beaucoup moins habile que son camarade, suait sang et eau, soufflait, n'en pouvait plus. Il appuyait si maladroitement sur mon épée, que je n'eus d'autre peine que de la dégager pour trouver un jour. Alors, par un mouvement rapide comme l'éclair, je lui traversai le gosier de part en part.

Il chancela, ébaucha un formidable juron ; mais le sang qui affluait l'en empêcha : il laissa tomber son épée, battit l'air de ses deux bras, et se renversa lourdement en arrière.

Tel est, monseigneur, acheva Sylvain, le déplorable accident qui est arrivé à deux de vos plus zélés, trop zélés serviteurs. J'ai tenu à vous le raconter moi-même, afin qu'il ne devienne l'objet d'aucune exagération fâcheuse. — Et vous avez bien fait, chevalier, répliqua le cardinal. Si j'éprouve un regret, c'est que ces deux hommes échappent par la mort au juste châtiment que je leur aurais in- • fligé. Je m'estime en outre heureux, pour vous et pour M. de Montbrun, que ces pauvres diables ne laissent der- *rière eux ni parents ni amis, car cela m'évitera la douleur de vous poursuivre, — ce à quoi j'aurais été certainement contraint, si les réclamations d'une famille puissante s'étaient élevées contre vous.

A ces mots, et d'un signe bienveillant, il donna congé au chevalier, qui s'éloigna.

Ils n'étaient dupes ni l'un ni l'autre. Aussi quand Sylvain fut parti, Richelieu se mordit les ongles de dépit. Il demeura silencieux, immobile, réfléchi ; mais, au bout de quelques secondes, il releva la tête d'un air menaçant. Évidemment il ne comptait pas en rester là à l'égard du baron de Montbrun.

Quant à Remy, il avait regagné son hôtellerie, mais non plus avec la même liberté d'esprit qui l'animait qjuelques heures plus tôt. Une flétrissait pas de l'ombre, d'un soupçon la loyauté du chevalier ; seulement l'agression bru-

taie dont il avait été l'objet lui remettait en mémoire ]& paroles grosses d'orages que Sylvain avait prononcées.

« Si les choses se sont passées comme je vous les & racontées, avait-il dit, et si le cardinal en acquiert la certitude, il ne vous le pardonnera pas, et sa vengeance tùj:: poursuivra partout. »

Ainsi, c'était bien vrai ! Blainville et Durhameau personnifiaient une première tentative de Richelieu contre k baron. Leur insolence, le prétexte grossier sous lequel Iïî avaient insulté Remy dans les appartements mêmes m cardinal, étaient autant de preuves irrécusables qu'ils &r^ saient en vertu d'ordres reçus et que d'avance ils étaien: sûrs de l'impunité.

Ils avaient été châtiés de leur outrecuidance. M^is. après eux, d'autres se présenteraient. Il en surgirait ai partout. Le cardinal n'était chiche ni d'hommes ni c argent, quand il s'agissait d'atteindre un ennemi.

Remy sentit que la sollicitude du chevalier ne s'ioai: pas égarée, en lui prédisant que l'effet ne tarderait pas 1 suivre la cause. Il importait de se tenir sur ses garder.

Or le baron avait sous la main une égide en laque^j^ 1 avait une confiance aveugle, qui valait à ses yeux uite i^corte, une compagnie, presque une armée. C'était Jacqiu^ Il prit donc le parti de ne pas sortir sans être suivi ^t ct fidèle serviteur. Il lui raconta la provocation dont u £va. été l'objet, le duel qui en était résulté. Il put lire sur i;. mâle visage du colosse les émotions qui s'y refiétjùani, i mesure que son maître lui expliquait les péripéties a. combat. Pourtant dès que Jacques apprit de quclj£ minière la lutte s'était terminée, il haussa les épai^Ies e: i; entendre un ricanement ironique.

— Allez, monsieur le baron, dit-il, ne cra:py£z ner. Croyci-en mon expérience. Je connais tous les fius, io^: tireurs de France et d'Italie, j'ai fait assaut avac «ei.'x. t. les ai boutonnés comme j'ai voulu. Le cardmiù n csi n^ au boutL*. Vous souvenez-vous, monseipseur. ^quHr.^ nous étions dans votre chÀteau de MontbnAn ?... Vouî^ m.

répétiez tous les jours : Jacques, je veux partir. Jacques, je veux aller tuer M. d'Espayrac.

— C'est vrai, fit Remy.

— Et qu'est-ce que je vous répondais ? Je vous disais : (( Patience, monseigneur, quand le moment de partir sera venu, je vous avertirai. » Et qu'est-ce que je vous faisais faire ? Quatre heures par jour, à quatre reprises différentes, je vous mettais l'épée en main.

— Si bien que j'avais fini par demander grâce, avoua Remy en souriant.

— Fort heureusement j'avais trouvé le moyen de vous tenir en haleine. Il me suffisait de vous répondre : a Soit I monseigneur. Nous partirons un ou deux ans plus tard, voilà tout. » Alors vous sautiez, furieux, sur l'épée qui s'était échappée de votre main défaillante, et c'était moi qui étais obligé de vous condamner au repos.

— C'est encore vrai, fit Remy pensif.

— Et pendant combien de temps vous ai-je fait pratiquer ainsi ?

— Pendant trois années.

— Sans compter les cinq années d'apprentissage que vous aviez faites avec le mattre d'armes que je vous avais donné, pendant que j'étais au service et que je me perfectionnais moi-même. Total : huit années ; n'est-ce pas, monseigneur ?

— Dont les trois dernières en représentent assurément neuf ou dix, ajouta Remy.

— Eh bien I monseigneur, vous pensez bien que j'avais un but en vous surmenant de la sorte.

— Sans doute.

— Je voulais donner à vos membres une telle souplesse, à vos muscles tant de force et d'agilité, que vous fussiez en état de me résister à moi-même. Je vous ai dévoilé toutes les ruses du métier, je vous ai fait étudier toutes les prétendues bottes secrètes. En un mot, en tant que ce miracle est réalisable, j'ai voulu vous rendre invulnérable.

Que defois vous m'avez maudit ! Ah I si j'étais allé à

tous les diables autant de fois que vous m'y envoyiez à cette époque, je serais cuit, rôti, arciii-bouiili. Mais je prenais patience, je supportais votre mauvaise humeur, vos rebuffades, vos maiédictions...

— Tu as raison, mon bon Jacques : je tea demande pardon.

— Jusqu'au jour, continua ie colosse ea redressant sa haute stature, où, boutonné par vous, fatigué même parfois, car vous êtes plus jeune et vous avez plus d'haleine, je vous ai dit enfin : Monseigneur, nous pouvons partir. Cela signifiait, monsieur le baron, que je n avais plus rien à vous apprendre, que j'avais fait passer en vous toute la science que j'avais amassée pendant vingt ans pour atteindre ce résultat ; cela signifiait que vous n'aviez plus un adversaire à redouter, et qu'il n'y avait pas en France, j'oserais presque dire en Europe, une épée capable de lutter avec la vôtre.

— Le fait est que je commence à le croire, dit Remy pensif. Si tu avais vu avec quelle maladresse m'attaquait tout à l'heure ce Blainville, qu'on me donnait comme une lame de premier ordre, si tu savais avec quelle complaisance il s'est laissé planter mon épée en pleine poitrine, tu en aurais été étonné toi-même.

— Non, monseigneur, fit Jacques en secouant négativement la tête, je n'en aurais pas été surpris. Cela devait être.

— II n'est pas jusqu'au chevalier, qui a pourtant de ce genre de combats une grande habitude, qui ne m'ait déconcerté par l'incorrection, l'imperfection même de son jeu.

— Je vous le dis, monseigneur, n'ayez crainte-» fit le colosse avec confiance. D'ailleurs deux précautions valent mieux qu'une. Permettez-moi de vous accompagner partout, dusse- je vous attendre à la porte... Que diable î c'est mon ancien métier, après tout ! Les factions, ça me connatt.

— Soit ! accepta Remy. Le fils de mon père n*a per-

sonne à qui léguer sa vengeance et ne veut pas mourir tant que M. d'Espayrac...

Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase. On venait de frapper à la porte de sa chambre.

C'était un laquais à la livrée des Montmorency.

— M. le duc prie monsieur le baron de Montbrun de se rendre le plus tôt possible à Thôtel de la vicomtesse de Pressac.

— J'y allais, répondit Remy. Précisément le chevalier Sylvain m'y avait donné rendez-vous pour trois heures.

Remy répara promptement le désordre que ce duel avait apporté dans sa toilette et se rendit chez Mlle de Pressac.

Chemin faisant, il se demandait pourquoi le maréchal l'avait appelé. Le duc savait donc que Camille était à Paris ? Il était donc allé la voir } Il approuvait donc tout ce qui avait été fait ?

Remy se rappela alors cette phrase énigmatique que M. de Montmorency avait prononcée, le jour où le baron s'excusait de lui avoir déplu, en appelant l'attention de la reine sur la meunière de Moulin-Galant.

« D'ailleurs, avait dit le maréchal, peut-être vaut-il mieux qu'il en soit ainsi. »

Cela signifiait clairement: « J'aurais voulu l'empêcher, mais, puisque ce n'est pas en mon pouvoir, je ferai tout au monde pour parer aux événements que j'avais prévus. »

Dès lors il devenait probable que le duc, loin de tenir Camille dans l'ombre, s'efforcerait au contraire de la mettre en relief.

Lorsque [Remy arriva chez la vicomtesse, le chevalier ne s'y trouvait pas encore. Il fut introduit avec empressement, c'est-à-dire en homme dont la visite est signalée, sinon impatiemment attendue.

La vicomtesse, Elisabeth et Camille étaient au salon.

— Monsieur, lui dit Mlle de Pressac, c'est un nouveau service que nous allons vous demander au nom de cette enfant.

2^6 LA MEUHIÈRE DE MOUUN-GALAlfT

Elle désigna Camille.

— Il parait, reprit-elle, que non seulement vous savez Fespagnol, mais que tous chantez avec beaucoup de goût.

— Madame, dit Remy avec modestie, les 'personnes qui parlent espagnol ne sont pas rares dans notre pays, vous le savez. Quant à chanter, je me suis en effet exercé à crier aussi juste qu'il m'était possible.

— Et à vous accompagner ?

— C'est vrai, mademoiselle.

— Vous n'ignorez pas, monsieur, que Camille doit chanter ce soir devant la reine. Or elle ne connaît pas le sens des paroles, et elle les prononce imparfaitement. Ce qu'elle réclame de votre obligeance, c'est d'abord une traduction exacte de la romance, et une leçon de prononciation ensuite.

Remy rougit légèrement et leva les yeux sur la jeune fille, qui se détourna. Le soir qu'il avait été reçu au moulin, il avait donné à Camille une traduction de fantaisie qui n'avait aucun rapport avec la romance.

— Volontiers, mademoiselle ! répondit-il pourtant.

— Alors mettez-vous à l'œuvre, fit la vicomtesse. Remy s'exécuta. Il prit la plume et le papier qu'on lui

tendait, et donna, cette fois, la véritable traduction du thème espagnol. Camille la parcourut rapidement.

— Âh ! je comprends maintenant I s'écria*t-elle joyeusement.

A ces mots, elle prit sa guitare et préluda. C'était une nouvelle méthode à adopter. Ainsi traduite, la romance exigeait d'autres gestes, d'autres intonations. Remy donna quelques indications précieuses, et s'attacha surtout à corriger les défauts de prononciation. Au bout d'une heure, l'élève docile avait satisfjEÙt à toutes les exigences.

Pendant ce temps, le chevalier Sylvain était arrivé. Mais comme il était un des familiers de la maison, on n'avait pas interrompu pour lui la séance.

Quand elle fut terminée, Remy se dirigea de son côté.

— Eh bien ? demanda-t-il à voix basse.

— L'affaire est arrangée, répondit rapidement le chevalier, j'ai vu le cardinal. Ainsi que je m'y attendais, il désavoue l'insolente provocation de ces deux misérables, et ce duel n'aura pour vous aucune suite fâcheuse.

Remy respira plus librement.

Quant à Camille, elle s'était rapprochée curieusement. Elle n'avait pas tout entendu ; deux mots seulement l'a*vaient frappée au passage.

Elle devint horriblement pâle.

— Que parlez-vous de provocation, de duel ? interrogea-t-ellé avec anxiété.

— Nous I fit Remy en riant. Par exemple I

— Ohl j'en suis sûre, j'ai bien entendu.

— Mais, mademoiselle, je vous affirme...

— Et moi, interrompit Camille, je vous affirme que je ne me suis pas trompée...

— Encore une fois, je vous certifie...

— Vous aurez beau faire, monsieur, insista la jeune fille, je suis certaine de ce que j'avance.

La vicomtesse et Lisbeth avaient tout à coup dressé Toreille. Celle-ci jeta sur Sylvain un regard limpide et pénétrant.

— Est-ce vrai, chevalier ? demanda-t-elle.

Sylvain baissa la tête avec embarras.

— Vous savez, monsieur, que j'ai horreur du mensonge, dit Lisbeth. Répondez, je vous en prie.

Ces mots avaient été prononcés sans emphase, froidement, mais d'un ton qui n'admettait pas de réplique.

— C'est la vérité, mademoiselle, confessa le chevalier.

— Et à quel sujet avez-vous laissé échapper ces deux vilains mots ?

Il n'y avait pas à reculer. Il fallait avouer ou mentir. Or le chevalier connaissait le caractère essentiellement droit et franc de celle qu'il aimait. Il savait qu'elle ne

lui pardonnerait pas le moindre détour. Force lui fut de tout avouer.

Il fallait entendre les questions et les exclamations des deux jeunes filles l II fallait voir leur trouble, leur sein haletant, leur respiration oppressée, pendant que le chevalier racontait les péripéties du combat I

Sylvain n'eut point à regretter l'aveu auquel il avait été contraint, car il acquit cette fois la douce certitude qu'il était aimé.

Quant à Remy, il fut un peu surpris de l'émotion qu'il lut sur le visage de Camille. Était-ce lui qui était la cause de ce bouleversement ? Était-ce le chevalier }

Mais Camille ne connaissait pas le chevalier. Elle le voyait pour la première fois.

Remy n'avait pas assez de fatuité pour en conclure qu'il était aimé aussi; mais, à la seule pensée que cela fftt possible, son cœur battait à lui rompre la poitrine.

La leçon de chant, les explications que cette scène avait fait naître, s'étaient prolongées assez avant dans la journée. En outre la toilette de Camille n'était pas tout à fait terminée. Aussi Mlle de Pressac congédia-t-elle aussitôt les deux gentilshommes.

Au moment où ils se retiraient, la femme de chambre de Lisbeth entra, tenant à la main un paquet assez volumineux.

— Pour Mlle Camille, dit-elle en le lui remettant.

— Pour moi? s'écria la jeune fille intriguée. De la part de qui }

— De la part de M. le duc de Montmorency, répondit la camériste en s'éloignant.

Avec une curiosité enfantine, Camille arracha le papier dont le paquet était enveloppé, et mit à jour un écrîn de velours bleu. Sa surprise fut extrême. La plus ignorante des femmes sait toujours ce que renferme un écrin. Elle poussa le ressort d'une main tremblante, et ne put retenir un long cri d'admiration.

L'écrin contenait un bracelet, un collier et des boucles d'oreilles en perles blanches et noires alternées !

Bien qu'aucun ornement n'en relevât Téclat, le cadeau valait au moins trente mille livres 1

Ce fut une stupéfaction générale. On savait bien que M. de Montmorency était fort lié avec Barthez, qu'il portait à sa fille un très vif intérêt ; mais de là à ce cadeau vraiment royal, il y avait un abîme.

Camille elle-même hésitait à l'accepter.

— Que dois-je faire? demanda-t-elle.

— Le refuser, répondit Remy avec une colère mal déguisée.

— De tout autre que du maréchal, c'est ce que je vous conseillerais, mon enfant, fît observer la vicomtesse ; mais personne de nous n'ignore qu'entre votre père et lui existent des relations exceptionnelles. Nous n'avons pas à les expliquer^ pas même à les discuter. Elles existent, cela doit nous suffire. Pour ma part, je connais assez la délicatesse de M. le duc pour être convaincue qu'il n'agirait pas de la sorte, s'il n'y était autorisé par le père de Camille, — auquel cas ni vous ni moi n'avons rien à objecter.

Ce que disait Mlle de Pressac était fort sensé ; néanmoins Remy trouva que c'était absurde. S'il n'osa pas le dire, il laissa clairement voir que cet argument n'était pas de son goût.

Camille, qui l'examinait à Ta dérobée, fut surprise du mécontentement, pour ne pas dire plus, qu'elle découvrit sur les traits du baron.

Quaiit à la vicomtesse et à Lisbeth, elles ne s'en aperçurent pas, car, ne fût-ce que par politesse, Remy dut aussitôt composer son visage pour ébaucher un sourire d'adieu.

Mais le chevalier, qui n'était pour rien en cause dans la circonstance présente, avait eu le temps de tout voir, de tout observer.

Quand ils furent dans la rue, il passa familièrement son bras sous celui du baron.

— Je vous demande pardon, mon ami, lui dit-il, mais

26o LA MEUNIÈRE DE MOUUN-GALANT

j'ai besoin de quelques éclaircissements. Rien n'est bète^ vous le savez, comme un homme qui se trouve jeté au milieu d'une situation dont il ne connaît pas le premier mot. Donc, ayez la bonté de me mettre aa courant....

— De quoi > interrogea Remy.

— Mlle de Grandpré m'a fort souvent parlé de son amie d'enfance, de Camille.

Elle m'a dit quelles étaient la famille, la naissance de cette enfant; elle m'a mis au courant des prodiges que Barthez avait réalisés pour faire de sa fille une personne accomplie, et je vois qu'elle ne m'a pas trompé. Elle a ajouté que le maréchal était depuis longtemps le protecteur, sinon l'ami du meunier, et qu'il avait pour Camille une tendresse quasi paternelle. Tout cela n'est-il pas vrai >

— Tout cela doit être vrai, répondit soudeusement Remy, puisque la vicomtesse vous l'a raconté ; mais, entre nous, avouez que c'est bien invraisemblable.

— Pourquoi ? demanda le chevalier.

— Comment ! voilà un maréchal de France qui, dequîs vingt ans peut-être, est en relations suivies avec un Barthez, et vous me demandez pourquoi !

— Sans doute, il y a donc un mystère ?

— Nécessairement.

— Que vous connaissez >

— Que j'ignore, répondit Remy. Tout ce que l'on vous a conté, je ne l'ai appris, moi, que depuis deux jours ; ainsi je suis encore bien moins instruit que vous de certaines particularités. Cependant, on ne m'ôtera pas de l'idée...

— Quoi ? fit le chevalier en voyant que le baron s'arrêtait.

— Comment trouvez-vous Camille } dit brusquement Remy.

— Adorable.

— Et considérez-vous aussi comme une chose toute

naturelle qu'une jeune fille de son rang reçoive des cadeaux de trois mille pistoles ?

— Que voulez-vous dire? fit le chevalier d'un ton sévère.

— EhJ répondit Remy avec véhémence, je veux dire que les grands seigneurs ont des caprices pour passer le temps, et de l'argent pour les satisfaire.

— Prenez garde, mon ami I C'est moins le maréchal que Camille que vous accusez en ce moment.

— Oh I je n'accuse pas, se défendit le baron avec un sourire amer.

— Vous accusez si formellement que, si je m'en rapportais à vous, je croirais dès à présent que la meunière de Moulin-Galant est la maîtresse du maréchal.

— Eh bien I oui, dit franchement Remy. Lorsqu'on m'a mis au courant de la liaison singulière qui existait entre le duc et le meunier, je me suis étonné, j'ai cherché à la comprendre, à me l'expliquer; et je n'ai pas trouvé à ce problème d'autre solution. Alors j'ai attentivement examiné cette jeune fille. J'ai lu dans ses yeux, sur son visage, un tel air d'innocence et de candeur, que je m'y suis laissé prendre et que j'ai écarté d'abord cette pensée coupable; mais aujourd'hui... en présence de ce qui se passe...

— Voulez-vous que je vous dise ? fit le chevalier avec un sourire de tendre pitié. Je ne vous crois pas. Vous cherchez à vous persuader une chose qui n'est pas, pour arriver à découvrir ce qui est.

— Moi 1 pourquoi ?

— Parce que vous êtes jaloux.

— De qui ?

— De Camille.

— Par exemple I ricana Remy.

— Et vous l'aimez, ajouta le chevalier.

— Qui } Cette fille de meunier ? fit le baron avec mépris.

— Vous l'aimez, vous dis-je, et vous vous mentez à

vous-même en blasphémant ainsi, répliqua Sylvain. Quand on aime, mon cher, ajouta-t-il avec un accent mélancolique, on a foi dans celle que Ton a choisie. On lui attribue toutes les qualités, toutes les vertus, toutes les perfections. On se refuse même à supposer que le choix qu^on a fait se soit égaré sur un objet indigne.

Si je vous avais dit, moi, de Camille, la dixième partie du mal que vous faites semblant d'en penser, nous en serions à rheure qu'il est à nous couper la gorge. Quant à moi, qui connais et qui apprécie à sa haute valeur Mlle de Grandpré, je n'admets pas, vous entendez bien? je n'admets pas que son amitié abrite sous son pavillon de telles infamies. Qu'il y ait un mystère en tout ceci, je ne le nie pas; mais que ce mystère ne soit pas honorable, c'est impossible.

Remy hocha gravement la tète.

— Vous ne connaissez M. de Montmorency que comme homme de guerre, poursuivit le chevalier. Permettez-moi de vous dire ce qu'il est comme gentilhomme.

— Je n'ai pas besoin de vous dire à quelle famille appar. tient M. de Montmorency, reprit Sylvain. Ce serait presque faire un cours d'histoire. Il n'a que trente-huit ans, c'est vrai ; mais quand un homme a vécu si ostensiblement que lui, au grand jour, m'est avis qu'à cet âge l'homme s'est montré tel qu'il est, et qu'on peut le juger sans être taxé d'imprévoyance.

Pour ma part, dit le chevalier, je connais le maréchal depuis près de vingt ans, et je puis vous raconter sa vie mieux que personne. Aussi, comme je vais vous dévoiler une histoire qui est demeurée ensevelie dans l'ombre, je

me vois forcé de vous recommander le silence le plus absolu.

— Je vous en donne ma parole, fit Remy avec la plus vive curiosité.

— A l'époque dont je vous parle, commença le chevalier, dont le front s'était assombri^ le duc était déjà amiral, car, vous ne l'ignorez pas, il n'avait guère que dix-sept ans quand cette dignité lui fut conférée.

Il était venu passer quelque temps chez un gentilhomme qui, jadis, avait été l'ami de sa famille, et qui était père de la plus jolie fille qui se puisse imaginer.

Je n'ai pas à vous raconter comment les deux jeunes gens s'aimèrent, ni ce qui en résulta. Apprenez seulement que ces amours se terminèrent d'une façon tragique.

La pauvre jeune fille, que le duc n'avait pas pu épouser encore, par suite de raisons que je vais vous expliquer, mourut subitement, après deux années d'incomplète félicité.

Précisément à cette époque, Marie de Médicis voulait marier le duc à une de ses parentes. Celui-ci, sans repousser ouvertement l'honneur d'une telle alliance, en reculait toujours la conclusion, dans l'espoir que la reine se lasserait de ces retards, et qu'il pourrait épouser celle qu'il aimait.

Malheureusement l'impatience des parents de cette pauvre enfant vint en aide aux projets que nourrissait Marie de Médicis. La jeune fille mourut, et le duc, ne pouvant se soustraire plus longtemps à l'union qu'on lui imposait, épousa Marie-Félicie Orsini, aujourd'hui duchesse de Montmorency.

— Pardon, interrompit Remy ; mais en parlant de la mort de cette jeune fille, vous avez aussi parlé de l'impatience de ses parents. Est-ce que l'une est la conséquence de l'autre ?

— Un peu, dit le chevalier.

— Ainsi ce sont les parents de cette'malheureuse qui l'ont tuée ?

— Je n'ai pas dit cela, se récria Sylvain avec une sorte de terreur ; mais qu'ils aient contribué à ce lugubre dénouement, je le crois.

— De quelle façon, alors ?

— Il me serait impossible de préciser davantage, répondit le chevalier. C'est le hasard qui m'a mis au courant de ces particularités, je ne puis donc vous dire que ce qu'il m'a appris. D'ailleurs, songez que je vous livre un secret qui ne m'appartient pas,..

Remy, qui n'avait cessé d'observer Sylvain, crut remarquer en lui un embarras mêlé de frayeur qui le surprit étrangement. On aurait juré que le chevalier en savait plus qu'il n'en voulait dire.

— D'autant plus que ce secret est complexe, ajouta iylvain.

Remy dressa de nouveau l'oreille.

— Ah ! fît-il de plus en plus intrigué.

— Vous savez que le duc est très aimé de safemme, reprit le chevalier. Vous savez également que, sans être épris de passion pour elle, il lui témoigne un grand respect et lui prodigue tous les égards. Aussi vous vous êtes étonné, sans aucun doute, en arrivant à Paris, d'apprendre que le maréchal était amoureux de la reine ?

— Je ne vous le cache pas.

— Et maintenant encore que j'ai soulevé pour vous, pour vous seul, un coin du voile qui recouvrait le passé du maréchal, vous éprouvez le même étonnement ?

— C'est vrai, avoua Remy. Je me demande comment un homme dont vous me vantiez presque l'austérité de mœurs a pu concilier au fond de son cœur l'amour qu'il a eu pour cette jeune -fille avec la passion qu'il a pour la reine, car il n'est pas question ici de l'estime que la duchesse lui inspire.

— Je vais vous en donner l'explication, moi, répondit le chevalier : c'est que cet amour d'il y a vingt ans et cette passion d'aujourd'hui ont une seule et même cause.

— Qui est?...

— La ressemblance.

— Quoi I Anne d'Autriche serait-elle à ce point le portrait de cette jeune fille ?

— Jq vous le certifie, moi qui Tai connue.

— Mais alors je commence à comprendre I s*écfia le baron.

— Rappelez- vous, ou plutôt non, Tâge n'est pas encore venu pour vous de vous souvenir ; mais songez à quelle date déjà lointaine remonte l'espèce de culte que M. de Montmorency a voué à la reine. Réfléchissez-y bien I Que d'années ont dû s'écouler pour que cette passion, que le maréchal s'efforce d'étouffer, qui n'a été, j'en suis certain, suivie d'aucun aveu, qui n'a été encouragée d'aucune espérance, soit aujourd'hui devenue un bruit public, ait pris enfin un tel caractère de notoriété, que le cardinal et le roi lui-même s'en soient émus !

— Vous avez raison, dit Remy pensif.

— Or, remarquez-le bien, poursuivit le chevalier. Anne d'Autriche s'est mariée en 1615, il y a juste dix-sept ans, c'est-à-dire qu'elle est arrivée en France précisément à l'époque où le duc était le plus sérieusement épris de celle dont la mort l'a violemment séparé.

Donc, c'est déjà à cette époque que cette ressemblance a dû le frapper. Donc, en vouant à la reine cette adoration muette, qui n'a rien de commun avec la violence des passions humaines, le maréchal ne fait que conserver pieusement le culte du souvenir.

En dehors de ce fait exceptionnel que je vous ai signalé, .connaissez-vous dans la vie du maréchal la plus petite aventure galante, le plus léger scandale } Non. Découvrez-y quoi que ce soit qui ressemble de près ou de loin même à ce que vous appelez un caprice, et je vous rends immédiatement les armes.

C'est tout simple. La reine n'ignore pas plus que vous et moi qu'elle est aimée secrètement du maréchal, — vous le savez mieux que personne peut-être, baron. Or, je vous en fais juge: de quel œil verrait-elle ce fidèle

adorateur, si elle apprenait par la renommée qu'il se console avec tant de facilité ? Je sais bien qu'elle n'a pas grand mérite à lui tenir rigueur, puisqu'il ne s'est jamais déclaré, mais ceci est une question secondaire. Ce qui est incontestable, en principe, c'est que toute femme, à quelque classe de la société qu'elle appartienne, est toujours flattée d'inspirer à un homme un sentiment aussi profond que celui dont le duc est animé ; à plus forte raison quand il s'agit d'un duc et pair, d'un maréchal de France, d'un Montmorency enfin.

Que ce soit de la quintessence d'amour, je ne vais pas à rencontre. Raison de plus même, car la femme n'a pas à subir en pareil cas les importunes assiduités par lesquelles certains poursuivants obstinés arrivent parfois à déplaire d'abçrd, à se faire haïr ensuite.

Êtes-vous de mon avis ?

— Parfaitement, répondit Remy.

— Et c'est un homme comme celui-là que vous allez soupçonner de vulgaires amourettes avec la fille d'un meunier I C'est lui que vous osez accuser d'élever, pour ûnsl dire à la brochette, depuis dix-sept ans, cette pauvre petite Camille, pour en faire sa maîtresse I Mais c'est au comble de la dépravation que le font parvenir brusquement vos doutes injurieux ! Il n'y a peut-être pas à la cour dix libertins dont les sens soient assez blasés ou le cœur assez ratatiné pour concevoir et exécuter patiemment un tel projet.

— Sans doute... balbutia Remy, qui ne demandait pas mieux que de se laisser convaincre ; et cependant il y a au fond de cette amitié du duc pour Barthez un mystère...

— Eh ! mon ami, interrompit à son tour le chevalier, il y a bien d'autres mystères dans la vie des hommes ! Il y en a pour ainsi dire dans celle de tous les gens que nous coudoyons chaque jour. Que vous importe ? Le bonheur, ici-bas, consiste à savoir modérer ses appétits, — et aussi sa curiosité.

Remarquez que quand on a le désir d'apprendre une chose que Ton vous cache, et quand on réalise enfin ce désir, c*est presque infailliblement quelque chose de désa* gréable que Ton apprend. Ayez cette sagesse, mon ami, vous ne vous en trouverez pas plus mal.

— Bref, que me conseillez-vous, chevalier ?

— Rien, mon cher. En semblable 0;ccurrence, les conseils ne signifient rien. Vous aimez ou vous n*aimez pas. Toute la question est là. Si vous aimez, les conseils les plus opposés ne vous en empêcheront pas. Si vous n'aimez pas, il vous reste toute votre raison, et vous n'avez pas besoin de mon expérience pour vous guider.

— Mais au contraire, c'est à elle que je fais appel, répliqua vivement Remy.

— Elle ne vous serait pas d'un grand secours, fit mélancoliquement le chevalier, car je suis une preuve vivante de ce que valent, en matière d'amour, les conseils les plus sages ou les résolutions les plus héroïques.

— Que voulez-vous dire ?

— Je veux dire que, moi aussi, je croyais avoir définitivement rompu avec le monde, que je m'étais bien promis de ne pas aimer, et qu'aujourd'hui à trente-sept ans...

Le chevalier secoua tristement la tète.

— Eh I morbleu I n'allez-vous pas vous désespérer à votre tour? s'écria Remy. On n'a que l'âge qu'on parait, que diable ! et je vous donnerais trente ans à peine. D'ailleurs, si je m'en rapporte à ce que j'ai vu, vous n'êtes pas déjà tant à plaindre, il me semble...

— Ah I vous avez vu... vous croyez...

— Je crois, et je vous jure que ce n'est pas l'indiscrétion qui me poussait à m'en assurer, mais l'amitié réelle que je ressens pour vous ; je crois, dis-je, que vous aimez Mlle de Grandpré et que vous en êtes aimé.

— Oui, j'en ai bien peur... murmura le chevalier.

— Ne savez-vous pas à quoi vous en tenir à cet égard }

— Hélas 1 non.

— Quoi I VOUS n'avez pas fait votre demande à la vicomtesse I

— Jamais. Je n'aurais pas hasardé une démarche de cette importance sans obtenir l'assentiment de Lisbeth.

— Vous ne l'avez donc pas ?

— Pas encore.

— Pourtant elle sait que vous l'aimez ?

. — Peut-être mes regards, mes gestes, m'ont-ils trahi, mais je ne lui ai fait aucun aveu.

— Pourquoi ?

— Je n'ai pas osé, répondit évasivement le chevalier.

— Vous avez eu tort, à mon avis. Non seulement Mlle de Grandpré a pour vous une sympathie évidente, mais la vicomtesse de Pressac me paraît animée également envers vous de sentiments assez bienveillants.

— En effet, je suis le sieul gentilhomme de mon âge qu'elle veuille bien, depuis quelque temps, admettre dans son intimité. ^p^

— Alors, mon ami, si elle a fait pour vous cette précieuse exception, c'est pour encourager votre amour.

— C'est votre opinion ?

— Assurément. Il est évident pour moi qu'elle a déjà donné son consentement tacite à la demande qu'elle attend peut-être. Et, je ne vous le dissimule pas, c'est tellement visible, que je croyais la chose faite, et votre mariage sur le point de se conclure.

Le chevalier ne répondit pas. Il était devenu soucieux.

— Aussi, continua Remy, je vous engage à vous déclarer.

— Oui... balbutia Sylvain. Un de ces jours...

— En vérité I fit le baron en souriant, vous êtes un amoureux comme il y en a peu. Rien ne vous sépare de celle que vous aimez ; vous êtes agréé par elle, par sa tante, et vous retardez volontairement l'instant de votre bonheur I Je ne vous comprends pas.

Le chevalier gardait le même silence embarrassé.

— Voyons, dît Remy, est-ce la timidité qui vous en empêche?

— Oui, répondit Sylvain, c'est un peu cela.

— Alors, soyez sans inquiétude : je puis vous épargner ce pas difficile.

— De quelle manière ?

— En priant Camille d'obtenir d'abord le consentement de Lisbeth.

— Et ensuite ? interrogea le chevalier avec une sorte d'effroi.

— En faisant pour votre compte la demande à la vicomtesse.

— Gardez-vous en bien I s'écria Sylvain en proie à une excessive agitation.

Remy le regarda stupéfait. C'était la première fois qu'il voyait le chevalier sortir de son impassibilité ordinaire.

Celui-ci s'aperçut de cette surprise, et, par un suprême effort de volonté, recouvra presque aussitôt son sang-froid.

— Je vous remercie, baron, dit-il. Je ferai en sorte de surmonter cette sotte timidité. Vous m'avez ouvert les yeux. Il me semblait, en effet, que j'étais accueilli dans la maison avec une extrême indulgence, mais je craignais d'avoir trop présumé de moi-même. Aussi, puisqu'à votre sens il est difficile que je garde un plus long silence, je vais dès demain... ou après-demain... Oui, c'est cela, vous avez raison.

A ces mots, le chevalier serra la main du baron, et le quitta sans attendre même un dernier adieu, comme s'il voulait éviter de nouvelles explications.

Remy marchait de surprise en surprise.

Quels motifs empêchaient donc le chevalier de se déclarer?

Tout en causant, il était arrivé devant la porte de son hôtellerie. Quoiqu'il n'y demeurât que depuis quelques jours, l'aubergiste avait pour lui le respect que professe cette classe d'individus pour un client riche, généreux, et

qui ne consulte pas sa bourse avant de savourer un plat délicat, ou de déguster une bonne bouteille de vin d'Espagne.

Remy n'avait jamais voyagé, mais il avait pour principe que ce n'est pas au moment où l'on est sevré du bienêtre de son intérieur qu'il faut vivre d'économies et de privations. Sans jeter son argent par les fenêtres, il vivait bien.

En entrant dans la salle d'auberge, il aperçut l'hôte dont le visage s'illumina du sourire le plus gracieux.

Cela fit songer à Remy que cet homme si avenant aujourd'hui, l'avait fort mal accueilli le jour de son arrivée, tant qu'il ne s'était pas recommandé du chevalier.

Donc l'aubergiste avait Sylvain en grande estime et pouvait fournir sur lui quelques renseignements.

Remy ne résista pas au désir de s'informer. Certes il tenait le chevalier pour un parfait gentilhomme, mais il ne le connaissait que depuis quelques jours, et il ne savait rien sur son compte, sinon ce que ce personnage bizarre avait bien voulu lui apprendre, c'est-à-dire peu de chose.

— Maître Miroton, demanda Remy, le chevalier est-il venu aujourd'hui ?

— Non, monseigneur, répondit l'aubergiste.

Ce nom parfumé de Miroton qu'il portait le prédestinait, on le voit, à l'état qu'il exerçait.

— Ah I reprit Remy, c'est étonnant, je l'attendais. Ne pourrais-je pas lui faire parvenir un petit billet ?

— Rien n'est plus facile. Monseigneur n'a qu'à lui envoyer un de mes valets d'écurie.

— Sans doute, mais c'est que je ne sais pas où il demeure.

— Qu'à cela ne tienne. Je puis vous le dire, monseigneur. C'est rue d'Orléans-Saint-Honoré, à deux pas d'ici.

— Quel numéro? Le savez- vous?

— Certainement, monseigneur. M. le chevalier a daigné conserver de ma cuisine un assez bon souvenir. Aussi

comme il n*a pas grand train de maison, quand il donne à dîner ou à souper, c'est moi qui lui fournis ce dont il a besoin.

— Ahl il vit donc bien simplement?

— Très simplement, monseigneur. Il habite au deuxième étage du numéro 5 un appartement composé de quatre pièces, pas davantage, et n'a pour tout domestique qu'un valet de chambre, qui a été jadis à mon service, qui a par conséquent appris un peu de cuisine, et que je lui ai cédé lorsqu'il m'a quitté.

— Le chevalier a donc habité chez vous ?

— Pendant plusieurs années, oui, monseigneur. En arrivant à Paris, c'est chez moi qu'il est descendu.

— Y a-t-il longtemps .>

— Cétait en 1616, monsieur le baron. Il y a donc aujourd'hui seize ans.

— Et d'où venait-il?

— Du Midi, bien certainement. Il était aisé alors de s'en apercevoir à son accent. Il est vrai que, depuis cette époque, il l'a presque entièrement perdu.

— En effet, je n'y avais pas pris garde, fit Remy« De quel pays venait-il donc ?

— Il ne me l'a pas dit et je ne le lui ai pas demandé, monseigneur.

— Mais il était tout jeune, fit observer le baron.

— Il avait une vingtaine d'années, je crois.

— Et sans doute, il menait en ce temps-là une vie bien autrement agitée?...

— Pas du tout, monseigneur, interrompît l'hôte. Une vraie demoiselle pour la conduite ; mais un vrai diable pour les coups d'épée, se hàta-t-il d'ajouter. Sobre comme le chameau, doux comme le mouton, courageux comme le lion, rangé comme le cénobite, c'est ainsi que je l'ai toujours connu. Et pourtant, s'il l'avait voulu...

— Qu'aurait-il fait ?

— Tout ce qui lui aurait plu, monseigneur; car à dater du jour où il se déclara pour le cardinal, il lui rendit de

tels services, que Richelieu lui offrit à plusieurs reprises de lui accorder telle récompense qu'il demanderait, telle somme d'argent qu'il exigerait.

— Et le chevalier refusa ?

— Il eut grand tort, à mon avis, répondit Miroton; car, entre nous, et soit dit sans l'offenser, je le crois peu fortuné.

— Portait-il alors le même nom insignifiant sous lequel il est connu à présent?

— Toujours le même, monseigneur, dit maître Miroton d'un air surpris. Il en a donc un autre? interrogea-t-il d'un air mystérieux.

— Non pas, répondit Remy, mais je ne puis me faire à l'idée qu'un homme de si grande valeur ne soit pas aussi riche et aussi titré que tant d'autres gentilshommes qui ne lui vont pas à la cheville.

— Ahl que vous avez bien raison, par exemple I approuva l'aubergiste.

Remy n'insista pas et regagna sa chambre. Le moyen qu'il avait employé lui répugnait. La curiosité de maître Miroton acheva de l'en dégoûter.

D'ailleurs, à mesure que la journée s'avançait, ses idées l'éloignaient des événements auxquels il avait pris part.

C'était le soir même, dans deux ou trois heures, que Camille allait paraître devant la reine. Or, pour rien au monde, Remy n'aurait voulu manquer à cette présentation. Madame de Chevreuse avait fait prévenir la vicomtesse, Lisbeth et Camille qu'elle les enverrait chercher dans son carrosse à huit heures précises.

Remy soupa, s'habilla, et appela Jacques.

Jacques était prêt. Il entra dans la chambre de son maître en faisant jouer les batteries de deux pistolets, dont il venait de renouveler prudemment l'amorce, et qu'il passa dans sa ceinture. Son maître ne fit aucune observation à propos de ce surcroît de précautions.

Ils partirent. Un quaft d'heure après, Remy faisait son entrée dans les appartements de la reine.

LA MEUNIÈRE DE MOULIN-GA.LANT 2yj

La première figure qu'il rencontra fut celle de Puylaurens.

— Eh bieni qu'ai-je appris? dit-il joyeusement. Vous avez tué Blainville ?

— J'ai eu ce malheur, répondit le baron.

— Mais expliquez-moi donc comment il se fait que le chevalier Sylvain vous ait servi de second dans cette circonstance, car c'est bien lui qui a tué Durhameau, n'est-ce pas >

— C'est bien lui, dit Remy.

 ces mots, il lui raconta ce qui s'était passé depuis le moment où le chevalier lui avait écrit de se rendre chez Richelieu jusqu'à celui où il était appelé sur le terrain.

— Ahl ahl fit Puylaurens, il paraît que le cardinal n'aurait pas été fâché de vous attacher à son service. Peste ! il n'a pas si mauvais goût, le cardinal I Et vous avez refusé, je le vois.

— Parbleu I fit Remy.

— Alors, mon cher, tenez-vous sur vos gardes! Richelieu n'aime pas les gens qu'il craint, et il vous craint, je vous le garantis; sans cela il ne se serait pas donné tant de mal pour essayer de vous corrompre d'abord, de vous assassiner ensuite.

— Ahl vous croyez?... dit le baron en souriant.

— N'en doutez pas, mon cher. Depuis avant-hief, votre nom est dans toutes les bouches. On ne sait pas au juste de quelle nature est le service que vous avez rendu à la reine et au maréchal, mais on s'en doute; on sait que vous avez humilié, bafoué Richelieu et cela suffit. Aussi vous êtes le héros du jour. C'est un magnifique début, assurément; mais si j'étais à votre place...

— Que feriez-vous ?

— J'irais voir pendant quelque temps si mes terres sont en bon état. Cela donnerait à cette affaire le loisir de se laisser oublier, et peut-être le cardinal lui-même finirait-il par n'y plus penser; mais tant qu'il vous verra, tant qu'il entendra jeter votre nom à tous les échos, soyez certain

qu'il ne dormira que d'un œil et qu'il aura l'autre ouvert sur vous.

— Diable ! fit Reray. Savez-vous que vous n'êtes pas très rassurant ?

— Vous avez eu, aujourd'hui déjà, un exemple de ce que peut la haine de Richelieu. Cela n'est rien à côté de ce qu'il tentera encore. Et maintenant que je vous ai prévenu, mon cher, le reste vous regarde.

Au lieu de courber la tête devant ces nouvelles menaces, Remy se redressa fièrement. Plus le péril était grand, moins il se croyait le droit de l'éviter.

Il alla se réfugier dans l'angle d'une croisée et y demeura caché jusqu'au moment où Camille entra.

Ce fut un frémissement général d'admiration, dont le baron partagea délicieusement la saveur.

La beauté de Camille, sa riche et simple toilette, attirèrent toutes les attentions.

Le mouvement de curiosité que sa présence avait provoqué ne lui échappa point. Elle rougit, s'arrêta, et serra la main de Lisbeth.

— Courage I lui dit Mlle de Grandpré.

Ce qui rendit courage à Camille, ce fut de voir Remy qui s'avançait à sa rencontre, et qui s'inclinait cérémonieusement devant elle.

Il se fit le cavalier servant de la vicomtesse, et la conduisit jusqu'au fauteuil qu'elle avait choisi. Les deux jeunes filles prirent place à ses côtés.

Quelques instants après, la reine, qu'une de ses demoiselles d'honneur était allée prévenir aussitôt, parut accompagnée de la duchesse.

Mme de Chevreuse jeta autour d'elle un regard rapide, aperçut Camille et s'approcha d'elle.

— Venez, mon enfant, dit-elle.

La jeune fille se leva, tremblante, et suivit son guide, qui la mit en présence de la reine.

Ce n'est pas une petite affaire que de savoir faire une révérence en pareil cas. Toutes les femmes qui se trou-

LA MBUNlèkB DE MOULIN-GALANT 275

valent là, bien qu'elles fussent déjà un peu surprises de voir Camille habillée avec tant de goût et douée de tant de distinction, se réjouissaient d'avance à la seule pensée de voir une meunière saluer une Majesté. Aussi leur dépit fut-il extrême lorsque la jeune fille, non seulement avec une grâce exquise, mais encore en remplissant toutes les formalités voulues par l'étiquette, s'acquitta de cette tâche délicate. Anne d'Autriche elle-même n'en pouvait croire ses yeux.

— Est-ce là, demanda-t-elle, la meunière dont le baron de Montbrun m'a parlé ï

— Et que je suis allée quérir de votre part, répondit la duchesse ; oui, Majesté.

— Je vous fais mon compliment, mon enfant, dit la reine, qui n'était pas encore revenue de son étonnement ; vous justifiez on ne peut mieux le nom galant que vous portez.

— Votre Majesté est trop indulgente... balbutia Camille»

— Non pas, vraiment, reprit Anne d'Autriche, je suis sincère. Cela ne devrait pas me surprendre, du reste, ajouta-t-elle. N'êtes- vous pas une protégée, presque une amie de M. de Montmorency ?

— Il est vrai que monseigneur le duc a eu pour ma famille et pour moi d'ineffables bontés, répondit la jeune fille.

— Je ne m'étonne plus alors de vous trouver parfaite, lorsque vous avez grandi sous les yeux du premier gentilhomme de France, fit la reine. Vous chantez, m'a-t-on assuré ?

— Un peu. Votre Majesté.

— Très bien, à ce que prétend M. de Montbrun ?

— Je crains que M. le baron n'ait accru par des éloges exagérés le peu de mérite qu'il daigne m'attribuer, se . défendit Camille.

— Eh bien I nous en jugerons tout à l'heure, mon enfant, dit la reine avec bonté. Remettez-vous et allez re-

joindre Mlle de Pressac. Quand le roi sera arrivé, noui tenterons l'épreuve.

La jeune fille se retira sur une révérence aussi irrépro»; chable que la première.

— Mais c'est qu'elle est charmante ! s'écria Anne d'Au: triche, assez haut pour que Camille recueillît en s'éloi* gnant ce dernier compliment.

M. de Montmorency et le chevalier étaient entrés peu dant ce court entretien. Ils avaient été témoins de Tac cueil favorable fait par la reine à la meunière.

Le maréchal rayonnait positivement d'une joie inao; coutumée, quand il se rapprocha du groupe formé pai la vicomtesse, les deux jeunes filles, le baron et le cheva lier.

Remy l'observa avec attention. Il avait surpris sur h visage du duc cette joie, cet orgueil, dont il ne s'expli quait pas la cause. Ses soupçons jaloux lui étaient revenu à l'esprit, en dépit de ce que le chevalier avait fait pou les dissiper. Mais il eut beau fouiller d'un œil chercheirf les traits de cette belle et noble figure, il ne découvrij rien sur le visage ou dans les regards du maréchal qui ré vélàt le plus petit indice de passion.

Le duc contemplait Camille et l'écoutait avec um bonté, une tendresse au fond de laquelle il était impossi ble de découvrir autre chose qu'un intérêt profond, un sympathie extraordinaire.

— En vérité! murmura Remy, je n'y comprends plus rienj Quelques minutes après survint le roi. Anne d' Autriche

alla à sa rencontre et lui adressa quelques mots.

Louis XIII fit un signe d'assentiment et se laissa toiO' ber dans son fauteuil d'un air ennuyé.

La duchesse vint chercher Camille et lui tendit ua< guitare.

Aussitôt le plus profond silence régna dans le salon. |

Le maréchal tenait les yeux fixés sur Camille et serrai son cœur avec force, comme pour l'empêcher de battre 01 d'éclater.

— Oh I bien sûr, il y a quelque chose, pensa Remy.

Camille était visiblement émue. Elle promena sur le cercle de curieux qui l'entourait un regard défaillant. Sur tous les visages de femmes qui la contemplaient, elle découvrit un sourire railleur, qui lui fit monter le rouge de la colère au front. Sous ce défi jeté à son amour-propre, elle se redressa fièrement.

Les hommes étaient en général plus sympathiques, quand ils n'étaient pas simplement indifférents. Au premier rang, elle aperçut le maréchal, qui la couvrait d'un regard paternel, et Remy, dont les yeux brillants semblaient lui crier: Courage I

Elle rassembla toutes ses forces et commença. Son organe un peu voilé, légèrement tremblant tout d'abord, se raffermit insensiblement et reprit bientôt sa sonorité.

Alors avec une fraîcheur de voix, un charme, une vigueur que nul n'aurait soupçonnée, elle chanta cette romance d'el Coscone, que peu de personnes comprenaient, mais dont on avait beaucoup entendu parler.

Elle détailla avec beaucoup de sentiment les regrets de ce vieux soldat, qui rentre au village après vingt ans d'absence, et qui n'y trouve plus un parent, plus un ami, plus une figure de connaissance. «

Chacun l'entoure, le regarde curieusement, et semble lui demander : D'où viens-tu ? qui es-tu ?

Il pénètre dans la maison où il est né... Son père et sa mère sont morts, sa sœur habite un pays lointain, la chaumière est déserte, la poussière a envahi tous les meubles ; devant le foyer éteint, un fauteuil vide marque la place où se tjenait l'aïeul. Plus rieni Rien! Soudain, il essuie la grosse larme, qui coule sur sa joue hâlée, le sentiment du devoir accompli le ranime, et, dans un sublime élan de patriotisme, il s'écrie : Vive mon pays 1 vive l'Espagne I

Plus directement intéressée que toute autre, Anne d'Autriche, à qui cette langue était familière, dans le souvenir de qui ces paroles faisaient revivre les joies du passé,

ravivaient Tamour du pays natal, pleurait des larmes véritables et rayonnait d'enthousiasme.

Le roi lui-môme, si difficile à émouvoir pourtant, donna le signal des applaudissements. La salle croulait sous le bruit des démonstrations. Les plus jaloux, les plus hostiles, entraînés par le charme de cette musique touchante, de cette voix admirable et pénétrante, joignirent leurs bravos frénétiques à ceux dont Louis XIII avait donné le rare exemple. Il s'était levé de son fauteuil et s'était approché de la meunière, mouvement que la reine s'était empressée d'imiter.

— Mais savez- vous que vous chantez à ravir, mon enfant ! dit-il à Camille. Et vous prononcez dans la perfection. Vous parlez donc espagnol ?

— Non, Votre Majesté, je n'en sais pas le premier mot.

— C'est donc votre maître à chanter qui vous a formée .î*

— Mon maître à chanter, sire, est un pauvre homme qui (Connaît la musique sur le bout du doigt, mais qui m'a appris cette romance sans savoir lui-même ce qu'elle signifiait.

— Cependant, mon enfant, dit la reine, il est impossible que ce soit par hasard et d'instinct que vous prononciez aussi purement.

— Votre Majesté a raison. J'ai pris deux leçons de prononciation.

— Et qui vous les a données ?

— M. le baron de Montbrun.

— Il parle donc espagnol ?

— Couramment, madame. Bien plus, il connaît la romance du vieux soldat et lâchante beaucoup mieux que moi.

— Je vois que M. de Montbrun est un gentilhomme accompli, dit Anne d'Autriche. Je regrette d'autant plus qu'il ne veuille accepter aucune charge à la cour.

— Comment I il ne veut pas ? fit le roi étonné. Le cardinal lui aurait-il offert un emploi ?

— Non, pas le cardinal, sire, répondît la reîne. C'est moi qui, voyant le baron de Montbrun si chaleureusement recommandé par M. de Montmorency, l'avais prié de m'adresser sa requête.

— A la bonne heure I fit Louis. J'aurais été fort étonné qu'à la suite de son échec de l'autre soir, le cardinal... ♦

Il n'acheva pas sa phrase, mais un imperceptible sourire erra sur ses lèvres pâles...

— Et M. de Montbrun a refusé ? reprit-il.

— Oui, sire, il a décliné toute espèce d'honneurs ou de dignités.

— Ventre-saint-grîs I comme disait mon père, voilà un gentilhomme comme il nous en faudrait beaucoup, madame.

A ces mots, il jeta autour de lui ce regard sombre et voilé qui lui était particulier.

— Et le baron est-il ici ? demanda-t-il.

— Oui, sire, s'empressa de répondre Camille.

— En effet, je l'aperçois, fit le roi qui se dirigea lentement de son côté.

Remy demeurait cloué au sol, fort embarrassé, ne sachant pas s'il devait aller au-devant du roi, s'il devait attendre...

— Approchez, monsieur le baron, lui dit Louis-. Remy fit quelques pas en avant.

— Eh bien 1 baron, fit le roi, est-il vrai que vous ayez refusé les bons offices de la reine ?

— J'ai eu ce regret, sire.

— Trouvez-vous donc la maison de France indigne de vous, monsieur ?

— Votre Majesté ne le pense pas, répondit Remy. Je suis d'une famille qui repousse un pareil soupçon.

— De sorte que si je vous offrais un emploi dans ma maison...

— Je vous supplierais, sire, de le réserver pour un gentilhomme plus capable que moi de le remplir, dans la crainte que mes aptitudes ne fussent pas à la hauteur de mon zèle et de mon dévouement.

— C'est déguiser adroitement un nouveau refus, dit Louis avec son même sourire. Soit! baron. Je ne vous ferai pas violence. Mais si jamais vous aviez besoin de recourir à nous, n'oubliez pas que [le roi de France est votre débiteur.

A ces mots, il prit congé d'un petit signe de tête, traversa les appartements de la reine et s'éloigna.

 partir de ce moment, le cercle de la reine dépouilla toute étiquette et reprit ce caractère d'intimité qu'Anne d'Autriche était parvenue à lui donner.

Le cardinal était absent. Il n'avait pas daigné se déranger pour assister à cette soirée ; on était donc doublement à l'aise.

La première, Anne d'Autriche pria Camille de recommencer sa romance, ce à quoi chacun applaudît d'avance.

Enhardie par son premier succès, la jeune fille ne se fît pas prier. Elle trouva dans sa confiance plus de netteté et de puissance qu'elle n'en avait déployé au début. Loin de nuire à son talent et à l'originalité de la chanson, ainsi que cela arrive souvent en pareil cas, cette seconde épreuve poussa, au contraire, à son comble l'enthousiasme des auditeurs.

Remy, moins absorbé cette fois par la crainte que Camille ne réussît pas^ put étudier avec soin les impressions qui se reflétaient sur les traits du maréchal.

Plus que qui que ce soit, il était tout yeux, tout oreilles. Ses regards ne se détachaient pas de la jeune fille, dont ils suivaient les moindres mouvements, et sa bouche semblait prononcer les mots, à mesure qu'ils tombaient cadencés des lèvres de la meunière.

Ce spectacle l'absorbait tellement qu'il paraissait même ne plus songer à la reine, ni à aucune autre chose que Camille. Il était littéralement sous le charme, surpris de la flexibilité incomparable avec laquelle la voix de cette enfant atteignait les notes les plus élevées, et détaillait les traits dont le chant était parsemé.

Quand elle eut fini, incapable de se contenir plus long-

temps, il courut à elle, lui prit les mains, les serra avec une effusion intraduisible, et la reconduisit ainsi jusqu'à la place qu'elle occupait auprès de Mlle de Grandpré.

— Ah I disait-il avec un soupir de regret, quel dommage que Barthez ne soit pas là pour jouir de son triomphe I

— Oui, fit tristement Camille. Pauvre père I il serait si heureux I

— Mais je le lui dirai, mon enfant, je vous le promets, reprit le duc avec chaleur. Ah ! c'est singulier, ajouta-t-il, je ne me figurais pas qu'on pût goûter tant de plaisir à entendre chanter.

Cependant il se calma dès qu'il se trouva en présence de la vicomtesse. ^

— Mademoiselle, lui dit-il, permettez-moi de vous remercier au nom des parents de cette belle enfant. Vous avez fait un miracle de goût et d'activité. Sa toilette est de la plus riche simplicité. Pour moi qui la connais depuis sa plus tendre enfance, je ne l'avais jamais vue aussi jolie.

Remy avait recueilli précieusement ces impressions, cette satisfaction intérieure qui se trahissait dans les moindres paroles du maréchal.

Il enrageait, et pourtant, il avait beau se battre les flancs, il ne surprenait chez le duc aucun de ces indices qui révèlent un rival et qui aiguillonnent la jalousie. Il ne s'expliquait ni tant d'empressement ni tant de joie, mais sa colère était tombée, sa médisance était muselée.

Le maréchal, en se retournant, aperçut cette figure pâle et soucieuse,

— Ah I c'est vous, baron, dit-il avec feu. Mais arrivez donc prendre votre part de mes félicitations ! Vous êtes décidément un magicien. Le résultat que vous avez obtenu est renversant.

Remy s'inclina assez froidement.

— Décidément, lui dit-il avec une nuance d'amertume, vous ne m'en voulez plus, monseigneur, d'avoir fait sortir la meunière de son obscurité.

Le maréchal changea subitement de ton et de manières.

— C'est vrai, fit-il avec tristesse. C'est vous qui avez eu cette pensée...

Puis il secoua la tête, comme pour chasser une idée importune.

— N'importe, reprit-il brusquement, ce qui est fait est fait... Je n'ai du reste personnellement pas le droit de vous garder rancune, et je suis certain que Barthez n'en aura pas le courage, quand je lui aurai dit à qui sa fille doit son éclatant succès.

A ces mots, il s'éloigna.

Malgré son triomphe, Camille n'avait pas affronté impunément tant de dangers. Elle se sentait indisposée, elle étouffait. La vicomtesse le remarqua et donna sur-le-champ le signal de la retraite.

Le chevalier et Remy leur firent escorte, et ne les quittèrent que devant la porte de l'hôtel.

— Eh bien I fit le baron dès qu'ils furent seuls, avezvous réfléchi à la proposition que je vous ai faite aujourd'hui ?

— Mûrement, oui, mon ami, dit le chevalier d'un ton grave.

— Et qu'avez-vous décidé ? Dois-je intervenir en votre nom ?

— C'est inutile, répondit Sylvain avec effort. Demain, je parlerai à Mlle de Pressac.

— A la bonne heure I s'écria Remy. Et n'ayez pas peur, je serai là.

Sur un dernier adieu, ils se séparèrent.

Jacques, qui jusqu'alors s'était tenu à distance, se rapprocha de son maître. Il lui raconta qu'il avait retrouvé, parmi les gardes de service, d'anciens compagnons d'armes avec lesquels il avait bavardé toute U soirée, ce qui lui avait fait grand bien.

Tout en devisant, ils suivaient la rue Saint-Honoré, quand, à cent pas environ de la fontaine qui fait le coin

de la rue de TÂrbre-Sec, Jacques s'arrêta brusquement.

— Qu'as-tu ? lui demanda Remy.

Pour toute réponse, Jacques lui montra un groupe d'individus qui stationnaient dans le renfoncement produit par la saillie de la fontaine sur l'alignement de la maison voisine.

— Eh bien I fit le baron, as-tu peur ?

— Je n'ai pas peur, monseigneur, mais ce qui vous est arrivé aujourd'hui me rend défiant et prudent.

— Allons donc I tu es fou, dit Remy qui voulut passer outre.

— Un mot encore, monseigneur, supplia Jacques en l'arrêtant. Traversons seulement la rue, c'est tout ce que je vous demande.

— Je le veux bien, mais à quoi bon ?

— C'est que si ces gens sont mal intentionnés et si nous gardons la droite, ils auront toute la facilité de se jeter sur nous avant que nous ayons pu dégainer, tandis que si nous prenons notre gauche, et, si c'est à nous qu'ils en veulent, ils seront également forcés de traverr^er la rue pour nous barrer le passage ; nous les verrons venir, et nous aurons le temps de nous mettre en garde.

Remy sentit la justesse de cette tactique et tira sur la gauche. Â peine avait-il fait vingt pas, qu'une voix s'éleva dans l'obscurité.

— Attention l dit-elle avec précaution. Voici notre râcleur de guitare.

Aussitôt le groupe d'individus commença par se développer sur une ligne, dont les deux extrémités se rapprochèrent ensuite, de manière à former un cercle et à couper la retraite au baron et à son laquais.

— Eh bien I monseigneur, que vous disais-je ? fit Jacques en saisissant de chaque main les pistolets dont il était armé. Aujourd'hui, ils étaient deux, ce soir ils sont dix, demain ils seront vingt... Ça promet !

— En avant ! cria cette fois la voix du triste héros qui

commandait cette lugubre expédition. Et Remy n'avait que son épée de cour 1

Évidemment Remy et Jacques avaient été suivis ; leur signalement avait été exactement pris, et la porte de leur auberge soigneusement gardée ; sans cela, comment les agresseurs auraient-ils deviné en pleine nuit que ceux qu'ils attaquaient étaient bien les mêmes qu'on leur avait désignés ?

Il est vrai que la haute stature de Jacques était un point de repère suffisant pour que personne ne pût s'y méprendre. Il était facile à reconnaître de loin, rien qu'à sa taille exceptionnelle.

Le premier choc de ces dix hommes, se ruant à la fois l'épée haute, fut terrible. A peine Remy put-il» malgré son habileté, parer les premières bottes qui lui furent portées.

Fort heureusement, Jacques avait attendu de pied ferme les plus entreprenants de ces spadassins et les avait laissés approcher. Quand les deux plus téméraires furent à sa portée, il déchargea sur eux à bout portant les pistolets dont il était armé.

Les deux coquins tombèrent sans pousser un cri.

Cette défense énergique et inattendue, le bruit des deux corps tombant lourdement sur le pavé, eurent pour résultat immédiat d'arrêter l'élan de la bande, et permirent à Jacques de dégainer cette longue, lourde et formidable rapière que lui seul était capable de manier.

— Courage, monsieur le baron I cria-t-il. Quatre contre un, c'est de l'enfantillage. Vous vous êtes déjà trouvé à pareille fête à Essonne.

Et, tout en prononçant ces paroles, il commença à s'escrimer de la pointe, d'une si furieuse manière qu'il fit reculer les assaillants.

Ceux-ci, que la vue du colosse avait déjà intimidés, ne se souciaient pas de se trouver au bout de cette redoutable épée.

Aussi, comme Jacques et son maître s'étaient adossés

au mur de la maison afin* de ne pas être surpris par derrière, et comme Remy se trouvait placé sur la droite, ce fut sur la droite que les misérables se portèrent à la fois, et sur le baron qu*ils s'acharnèrent.

Bien certainement, c'était Remy qui leur avait été signalé. Aussi le gentilhomme eut-il fort à faire, tandis que Jacques ne pouvait plus frapper que de flanc, et ne pouvait pas atteindre ceux qui se trouvaient à l'extrême droite.

Néanmoins, il ne perdait pas son temps. De flanc comme de face, il réussit en un clin d'œil à transpercer deux ennemis de son irrésistible colichemarde.

Quant à Remy, serré de près, dans l'impossibilité absolue de rompre, il voulut charger vigoureusement à son tour pour se dégager, mais son épée de cour se brisa en morceaux.

Il allait être transpercé par les àix lames qui le menaçaient encore, lorsque le colosse le prit d'une main, l'enleva de terre, comme il aurait fait d'un enfant, et, le couvrant de son corps gigantesque, se trouva tout à coup face à face avec les coupe-jarrets.

Puis, avec une furie sans égale, une force à briser tous les obstacles, il se précipita sur eux et réussit à les disperser.

— Tout va bien, monseigneur, disait-il, les mécréants ne nous tiennent pas encore. Ramassez prestement l'épée d'un de ceux que j'ai déjà envoyés dans l'autre monde, et à la rescousse, morbleu I II faut que pas un de ces bandits ne nous échappe. Le diable nous les a envoyés tous les dix, ce serait mal à nous de ne pas lui rendre son compte.

Il s'animait au jeu terrible qu'il jouait en ce moment. Ses railleries n'empêchaient point son bras robuste de fonctionner. De temps en temps, il sentait au bout de son épée une résistance molle, qui lui prouvait qu'un de ses adversaires venait d'être atteint.

En effet, deux ou trois de ces coquins étaient légère-

ment blessés. La confiance que le nombre leur avait donnée dans le principe s'évanouissait par degrés.

Lorsqu'ils virent le baron revenir à la charge avec Tanne qu'un des leurs lui avait fournie, ils perdirent contenance et battirent prudemment en retraite.

Ce mouvement rétrograde annonçait une défaite imminente ; Remy et Jacques n'en déployèrent que plus de vigueur dans l'attaque.

Le gentilhomme, exaspéré, ne voulant pas laisser au colosse toute la gloire de ce combat, se jeta sur le plus proche de ses ennemis et le traversa de part en part. Ainsi fit-il du second, tandis que les quatre survivants reculaient toujours.

Mais Jacques adopta sur-le-champ une autre tactique, et évolua de façon à les placer entre son maître et lui, afin que pas un d'eux ne leur échappât, ainsi qu'il l'avait dit.

Il les poussa si vivement, qu'ils furent littéralement acculés entre l'épée de Remy et la sienne, et qu'ils n'eurent plus d'autre ressource que de vaincre oa de mourir.

Cela leur rendit quelque énergie, mais ils avaient affaire à trop forte partie pour que cet effort suprême leur réussit. La rue était jonchée des cadavres de leurs camarades, et de blessés dont ils entendaient le râle déchirant. Ils se virent perdus.

Malheureusement Remy, qui, de son côté, ferraillait

' avec la plus grande ardeur, mit le pied dans une flaque de

sang au moment où il se fendait à fond, glissa et tomba.

Aussitôt les deux épées qui le menaçaient s'abaissèrent

pour le clouer au sol.

C'était fait de lui I Un quart de seconde à peine le séparait d'une mort certaine.

Mais Jacques voyait tout, embrassait tout de ce regard rapide et sûr auquel rien ne pouvait se soustraire.

En vingt fois moins de temps qu'il n'en faut pour le raconter, il écarta ses deux adversaires, et prenant les deux autres en flanc, il leur porta un coup droit d'une telle

viotence qu'il les traversa à la fois de son immense épée.

Pourtant, si prompt qu'eût été ce mouvement, il n'avait réussi qu'à faire dévier le fer du plus éloigné des deux spadassins, et Remy fut assez grièvement atteint au bras gauche.

A cette vue, la fureur du colosse ne connut plus de bornes. Deux adversaires seulement restaient debout devant lui. Encore n'essayaient-ils plus de résister, car, dès qu'ils se trouvèrent seuls, ils cherchèrent leur salut dans la fuite. Mais Jacques ne leur en donna pas le temps, et, de nouveau, leur coupa la retraite.

. Quand les deux misérables se virent au bout de cette rapière endiablée, qui faisait autant de victimes que la faux d'un moissonneur abat d'épis, ils perdirent la tète, jetèrent l'arme inutile qu'ils tenaient à la main, et se laissèrent tomber à genoux en demandant grâce.

Jacques ne se possédait- plus. Il ne les aurait certainement pas épargnés, si Remy, qui s'était promptement relevé, n'était arrivé à leur secours.

— Arrête I cria-t-il au colosse à moitié fou de colère. Arrête I je te l'ordonne.

— Mais, monseigneur, fit observer Jacques, le diable ne retrouvera plus son compte, et c'est à nous qu'il s'en prendra I

— Sois tranquille, répondit Remy, qui ne put réprimer un sourire. Le diable n'y perdra rien. Tôt ou tard il les retrouvera, fût-ce au bras d'une potence.

Malgré l'ordre de son maître, Jacques brandissait audessus de leur tète sa lame ensanglantée.

Remy fut obligé de la lui arracher des mains pour le réduire à l'immobilité.

— Ah 1 c'est dommage! soupira le colosse.

— Que t'importe? fit Remy. Je veux me donner la satisfaction de les interroger.

A peine avait-il prononcé ces paroles, que Jacques, pour se dédommager, saisit au collet les deux misérables.

les remit sur pied et les emporta, plutôt qu'il ne les entraîna.

• Ils arrivèrent ainsi devant la porte de Tauberge.

Maître Miroton attendait, en comptant sa recette du jour, le retour de son locataire, et la recette était bonne, à en juger par l'expression des deux petits yeux gris qui jubilaient au milieu de sa face rubiconde.

— Maître Miroton, lui dit Remy, vous avez bien dans la cour une charrette et cinq ou six bottes de paille qui s'ennuient de ne rien faire.

— Assurément, répondit l'aubergiste.

— Dans ce cas, allez réveiller sans bruit deux de vos valets d'écurie, donnez-leur l'ordre d'atteler la voiture et de venir prendre mes instructions.

L'hôte revint presque aussitôt.

— Maintenant, servez-nous deux bouteilles de votre meilleur vin, demanda le gentilhomme. Après quoi vous pourrez aller vous coucher safis crainte. Jacques se chargera de fermer la porte, quand ces messieurs seront partis.

Maître Miroton s'exécuta de la meilleure grâce du monde, posa les deux bouteilles et les quatre verres sur la table, puis regagna sa chambre en bâillant.

Presque immédiatement arrivèrent les deux valets d'écurie.

— Au coin de la rue de l' Arbre-Sec et de la rue Saint- Honoré, lui dit Remy, vous trouverez cinq, six, sept... ou huit cadavres, je ne sais pas au juste. Vous les chargerez proprement sur votre voiture, vous les recouvrirez de paille, et vous irez les déposer où le hasard vous conduira, pourvu que ce soit hors Paris.

Les deux valets se regardaient en frissonnant d*épouvante.

— Voici pour vous donner du cœur, ajouta le baron en leur remettant â chacun une demi-pistole. Il vous en reviendra autant lorsque vous serez de retour.

Cette fois les deux valets recouvrèrent un peu de courage et s'éloignèrent.

Quand la porte se fut refermée sur eux, Remy se tourna vers les deux coquins qu'il avait sauvés, pendant que Jacques remplissait les verres.

— Qui vous a payés, misérables ? demanda-t-il d'une voix sourde.

— M. de Laffeymas, répondit humblement le plus âgé.

— Bien. C'est tout ce que je voulais savoir, fit Remy. Ainsi, il vous a donné mon signalement, celui de mon domestique, le nom de mon hôtellerie ?

— Mieux que cela, monseigneur. Nous étions sous le vestibule de l'escalier quand vous êtes arrivé ce soir au cercle de la reine.

— Et ce Laffeymas était avec vous }

— Oui, monseigneur. C'est lui qui vous a désigné à nous, en nous disant qui vous étiez, où vous demeuriez, et ce que nous avions à faire.

— Il suflSt, dit Remy, buvez, allez donner un coup de main aux deux braves garçons qui sont en train de relever les corps de vos camarades ; s'il en est parmi eux qui respirent encore, faites ce que bon vous semblera. Pourvu que le pavé de Sa Majesté soit net dans dix minutes, c'est tout ce que je vous demande.

Les deux coupe-jarrets se levèrent étonnés, ne pouvant pas s'imaginer qu'ils seraient quittes à si bon marché.

— Un mot encore, ajouta Remy. Ne manquez pas de dire à celui qui vous emploie que sans moi vous étiez morts.

Ils s'inclinèrent sans mot dire, et gagnèrent la porte.

— Toi, continua Remy en s'adressant à Jacques, va voir si Ton exécute ponctuellement les ordres que j'ai donnés.

Le colosse sortit sur les talons des deux aventuriers et arriva en môme temps qu'eux sur le théâtre du combat.

Déjà les valets d'écurie avaient commencé leur sinistre besogne. Plus un cri, plus un râle ne sortait de ces corps froids et que la mort avait raidis.

On jeta pêle-mêle avec eux dans la charrette les armes qui jonchaient le sol. Dix minutes après, il ne restait plus rien sur cette scène de carnage que de larges mares de sang.

Les bourgeois effarés, que le bruit de la lutte avait attirés, refermaient tranquillement leurs fenêtres, habitués qu'ils étaient, en ce temps-là, aux alertes de cette espèce.

Quant à Jacques, il rentra précipitamment pour panser la blessure de Remy.

Son ancien métier de soldat et de maître d*armes, les nombreuses campagnes qu'il avait faites, lui avaient donné une grande expérience de ces sortes de blessures. Aussi ne daigna-t-il pas même envoyer chercher un chirurgien.

Là plaie ne présentait, du reste, aucun caractère de gravité. L'épée avait traversé le gras du bras, sans attaquer aucun nerf ni aucune artériole. Il posa le premier appareil avec une dextérité qu'un barbier lui aurait enviée.

— Bah ! ce n'est rien, dit-il, et tant que le bras droit vous restera, messieurs les spadassins trouveront à qui parler. Mais c'est égal, monseigneur, si cela continue, la place ne sera plus tenable.

— Que faudrait-il donc faire à ton avis ?

— Partir, monsieur le baron, partir à l'instant.

— C'est impossible.

— Pourquoi ? dit Jacques avec une intention marquée. Puisque le vicomte d'Espayrac n'y est plus...

— C'est vrai, fit Remy, mais Camille...

— Camille I répéta Jacques stupéfait.

— Eh bien ? demanda le colosse.

— Elle est à Paris.

— Qu'est-ce que cela peut nous faire ? dit Jacques pour qui ces explications n'en étaient pas.

— Tu ne devines donc pas que je l'aime ! s'écria Remy.

— Vous! Un baron de Montbrun I

— Eh ! mon cher, il faut bien croire que cela ne fait rien à Taffaire, répliqua Remy, puisque j*en perds la raison.

— Allons, bon I grommela le colosse en frappant du pied, il ne nous manquait plus que cela !

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