PROLOGUE
On ne fonde pas une dynastie comme un établissement de bains publics. { r : , »
Avant les Bonaparte et lès^dX>rléans, les Bourbons eux-mêmes, qui s'intitulent encore les représentants du droit divin, n'ont pas affermi leur race sans d'excessives difficultés.
Henri IV était bien roi quand le poignard de Ravaillac vint le surprendre, mais il avait conquis son trône, et rarement, en pareil cas, on reprend au conquérant le pouvoir dont il s'est emparé. Sans doute il pouvait s'appuyer sur son droit de naissance; mais tant de générations le séparaient de la grande souche capétienne, tant d'obstacles semblaient se dresser entre le sceptre et lui, que son avènement fut une sorte de surprise.
Après avoir fait à sa couronne le sacrifice de sa religion, le Vert-Galant se trouva donc en présence d'une noblesse rebelle, qui supportait mal le joug de ce roitelet de Navarre, qu'elle avait connu jadis en si piteux équipage.
Quant à la France, nation catholique avant tout, bien que son nouveau roi eût rompu en apparence avec le
protestantisme, elle ne pouvait pas oublier qu'il avait été longtemps entaché d'hérésie, qu'hier encore il était l'âme damnée de la Réforme et que jusqu'alors il avait été en révolte permanente contre les Valois.
Ce fut cette succession de mécontentements et de défiances hostiles que recueillit Louis XIII, encore enfant, lorsqu'il monta sur le trône fen 1610, sous la régence de Marie de Médicis.
Toutes les ambitions particulières étaient en éveil. Les protestants, tout-puissants alors, riches des biens ecclésiastiques qu'ils avaient usurpés sous le règne précédent, dogmatisaient à l'aise et détenaient la plus grande partie des places fortes. La royauté n'était guère qu'une ombre, s'agitant au milieu de ce chaos de passions et d'ambitions déchaînées.
Lorsqu'en 1614 fut déclarée la majorité de Louis XIII, aucune modification sensible n'avait été apportée encore à cet état de choses, qjiioiquè le jeune roi eût déjà manifesté l'intention bien aixêôée de rompre avec les huguenots.
Les grands seigneurs, quelque temps domptés par la main puissante du Béarnais, ne pouvaient pas renoncer ainsi à leurs vieilles habitudes de turbulente indépendance.
Aussi, en l'an de grâce 161 6, au moment où s'ouvrent les premières pages de ce récit, l'autorité mal affermie de l'imberbe monarque n'avait rien gagné dans l'esprit des gentilshommes, et se trouvait gravement compromise toutes les fois que le hasard la mettait aux prises avec le despotisme de leur bon plaisir.
Sur les bords de cette pittoresque rivière qui a donné son nom au département de l'Aude et qui roule ses flots clairs tantôt entre une épaisse haie de saules verdoyants, ' tantôt sur un lit sablonneux, aussi riche en galets que les plages de la Manche, un moulin s'était capricieusement installé, et, non moins capricieusement, avait jeté une digue en travers de la rivière.
Grâce â la magnifique chute d'eau que l'ingénieur avait
ménagée, la roue tournait bruyamment et le meunier chantait. Pour accompagnement, il avait le fracas de Teau bouillonnante, qui s'écoulait en nappe blanche et se brisait au pied de Tobstacle, en répandant une espèce de fumée liquide que diamantait un soleil resplendissant.
A quelque distance du moulin, on avait bâti pour le meunier et pour sa famille une délicieuse petite maisonnette, fraîche, coquette, pimpante, qu'encadraient deux massifs de verdure, et dont le jardin était constellé de fleurs. Le mur de derrière donnait sur une route, le mur de devant, élevé seulement de deux pieds, avait été surmonté d'une grille de bois peinte en vert, de façon à ménager la vue dusplendide paysage dont l'Aude formait le premier plan.
Quant à la maison par elle-même, elle ne se composait que d'un rez-de-chaussée et d'un premier avec quatre fenêtres de façade. En bas, à droite, une vaste cuisine, pourvue d'une large cheminée dont l'énorme manteau pouvait abriter trois ou quatre personnes, ouvrait de plain-pied sur le jardin. A gauche, une pièce non moins vaste pouvait servir indistinctement de salon ou de salle à manger.
Au premier, deux chambres seulement ; l'une, la plus grande, éclairée par deux fenêtres, n'était séparée de l'autre que par un cabinet de toilette. A la rigueur, cela pouvait faire trois chambres. Pour un meunier, c'était une superbe habitation.
Celui auquel était échu le bail du moulin était jeune, célibataire, aimait son état. Il dormait comme il travaillait ; le bruit de la roue qui tournait, loin de l'incommoder, était au contraire une musiquedélicieuseà.son oreille. Il trouva que la maison était trop grande, trop belle et trop éloignée, bien qu'elle fût à peine à deux cents pas du moulin. En conséquence, il se meubla un petit coin d'une couchette, d'une chaise de paille, d'une table et d'une armoire de chêne, et se promit de louer sa maison dès que l'occasion s'en présenterait.
L'occasion ne se fit pas attendre, car la maison n'était
qu'à trois quarts de lieue de Carcassonne, et il était certain que sa situation exceptionnelle, son irréprochable propreté, finiraient par tenter la vanité de quelque honnête bourgeois.
Certes, on peut mourir sans regret, alors que Ton n'a pas vu Carcassonne ; mais, quoi qu'en dise le chansonnier sceptique qui s'est moqué à si peu de frais de la pauvre ville, le touriste, l'artiste même, ne regretteront jamais de s'y être arrêtés. Carcassonne, offre, en effet, au point de vue archéologique, une curiosité que pas une autre ville ne saurait lui disputer : c'est la Cité. La Citéf c'est-à-dire l'ancienne ville tout entière, complètement indépendante de la ville moderne, telle qu'elle existait sous l'antique féodalité, perchée sur sa hauteur, avec son enceinte de murailles, ses tours, son château, ses rues étroites, ses toits pointus, ses maisons bizarrement enchevêtrées de poutres, son église merveilleuse, son puits insondable et ses antiques légendes. Demandez à M. Viollet-Leduc, qui s'y connaît et qui l'a réparée avec tant de goût, si la Cité n'est pas un véritable bijou d'art.
Carcassonne jouissait donc autrefois d'une juste célébrité. Gentilshommes, soldats, bourgeois y affluaient; les premiers, ambitieux, remuants, avides, dévorés de passions multiples ou guidés par un intérêt quelconque ; les seconds à la suite des premiers, paresseux, querelleurs, sans autre souci du lendemain que la solde qu'on leur avait promise. Les bourgeois, eux, que les spéculations du commerce moderne, n'absorbaient pas encore, astiquaient leurs salades, fourbissaient leurs cuirasses, aiguisaient leurs hallebardes ou nettoyaient leurs mousquets, prêts à crier comme autrefois : a Vive le roi ! » oi u Vive la Ligue I )> selon qu'un des deux partis l'empor* terait.
Quant à François Fabre, — c'était le nom du joyeu^ meunier, — il ne s'occupait de rien que de moudre st farine. Plus sa roue tournait, plus sa chanson patoise s'en volait bruyamment dans l'air.
Ce philosophe, à qui tout réussissait si bien et qui chantait si fort, ne paraissait assurément pas très à plaindre, et cependant, en Tobservant avec attention, il semblait qu'un léger nuage obscurcît son large front. On aurait juré qu'il ne chantait que pour s'étourdir ou tout au moins pour chasser quelque pensée importune.
Ce soir-là, il répétait ce refrain railleur, qui s'échappait souvent de ses lèvres :
Al soumet de la mountano Lou coucou y a cantat :
Quan las cabres aouroun lano.
Leishoumes aouroun bountat i.
Tout à coup il s'arrêta pour prêter l'oreille. Au dehors, sur la grande route, on entendait distinctement le pas d'un cheval, et l'on apercevait à travers les carreaux la silhouette d'un cavalier.
— Âh ! voilà M. Dubois, fit le meunier en se dirigeant vers la porte.
Mais à peine l'eut-il ouverte, que son bon sourire s'évanouit et que son visage s'assombrit. Au lieu du cavalier qu'il s'attendait à saluer, il aperçut un gentilhomme très élégant, grand, élancé, froid, dont le regard perçant, après avoir rapidement parcouru les environs se fixa sévèrement sur lui.
— C'est bien ici le moulin de Mackens ? demanda-t-il.
— Oui, monseigneur, répondit Fabre.
~ Et tu en es le propriétaire ?
— C'est à moi qu'il est affermé.
— Bien. Alors c'est à toi que j'ai affaire, dit le gentilhomme.
Aussitôt il mit pied à terre, attacha sa monture à la grille d'une des fenêtres du rez-de-chaussée, prit dans les fontes de la selle ses pistolets, dont il eut soin de
I . Au soumet de la montagne le coucou a chanté : quand les chèvres auront laine, les hommes auront bonté.
visiter les amorces, et pénétra dans le moulin, sans même attendre qu'on l'y invitât. Néanmoins il eut soin de jeter sur la route un dernier regard, comme pour s'assurer qu'elle était déserte.
François saisit au vol cette nuance d'inquiétude et se tint sur ses gardes. A première vue ce gentilhomme lui avait déplu. Il l'avait tutoyé, toisé d'un regard méprisant ; il était entré délibérément, comme s'il eût été en pays conquis : cela froissait un peu son amour-propre.
Sans être un aigle ou un docteur, Fabre n'était pas un imbécile. Il était même, pour son époque, assez instruit et suffisamment éclairé. Lorsqu'il vit ce corps long et maigre, cette bouche pincée, ces lèvres minces, ce menton pointu, ces petits yeux gris, insolents, chercheurs, qui fouillaient en un instant les coins les plus obscurs, qui semblaient toujours en défiance contre quelque piège invisible, le meunier pressentit qu'il était en face d'un danger ou d'un malheur.
Pendant ce temps, le gentilhomme avait gagné sans façon la chambre de François.
— Mon ami, lui dit-il en s'asseyant nonchalamment sur une chaise, veux-tu gagner une ou deux pistoles >
— Ce n'est jamais de refusj monseigneur, répondit rondement Fabre ; ma meule, mon garçon et moi, nous sommes à votre disposition.
— Maître sot I se récria le cavalier. Ai-je l'air d'un homme qui porte du blé au moulin ?
— Alors, monseigneur, fit le meunier de son air le plus naïf, comment voulez-vous que je gagne l'argent que vous m'offrez ?
— En me donnant les renseignements dont j'ai besoin.
— S'il ne s'agit que de cela, il était inutile de faire sonner vos pistoles, répondit fièrement le meunier. Je n^ai pas l'habitude de vendre ce que je puis donner.
-.— Que tu vendes ou que tu donnes, peu m'importe ! répliqua le gentilhomme en fronçant les sourcils. Réponds, je ne te demande pas autre chose.
— Eh bien ! monseigneur, interrogez... nous verrons...
— Comment, nous verrons I fit le cavalier d'un ton menaçant.
— Pardon ! riposta tranquillement le meunier en se croisant les bras et en fixant son interlocuteur sans le moindre effroi ; mais je ferai observer à monseigneur que je suis chez moi, qu'il a envahi ma maison sans que je sache pourquoi, et que, jusqu'ici, je n'ai rien fait pour mériter sa colère ou ses menaces.
— Ah I c'est ainsi ? ricana le gentilhomme.
A ces mots, il tira de sa ceinture un pistolet qu'il arma.
— Voici de quoi te faire parler, drôle ! reprit-il avec un sourire ironique.
Fabre devint légèrement pâle, mais ne perdit pas contenance.
— Je ne tiens pas absolument à employer ce moyen brutal, reprit plus doucement le gentilhomme. J'espère, en outre, que je te déciderai plus aisément à t'expliquer, ajouta-t-il d'un ton significatif. Enfin je sais à peu près tout ce que je veux savoir. Je ne viens absolument ici que pour m'assurer qu'on ne m'a pas trompé.
— Alors parlez, fit Fabre en déguisant mal son impatience.
— Parmi les dépendances de ton moulin se trouve une maison située sur les bords de la rivière, à deux cents pas environ en amont du barrage, n'est-ce pas }
— Oui, monseigneur.
— Et tu as loué cette maison ?
— Oui, monseigneur.
— Y a-t-il longtemps ?
— Dix-huit mois bientôt.
— C'est bien cela. A qui ?
— A M. Dubois.
— M. Dubois I répéta le cavalier d'un air surpris et incrédule^ Qu'est-ce que cela, M. Dubois >
— C'est le nom de mon locataire.
— C'est celui qu'il t'a donné, veux-tu dire ? En effet...
c'est même probable. Mais tu m'as l'air d'un garçon intelligent, tu n'as pas été dupe de cette apparente banalité, tu as deviné qu'il s'agissait...
— Je n'ai rien deviné du tout, interrompit le meunier. J'ai reçu mon argent et je ne me suis plus occupé de rien.
— Soit ! mais tu as bien vu à la mine de ce locataire...
— A peine l'ai- je aperçu. Il est venu comme vous, un soir, par un temps assez obscur, a visité la maison, m'a payé trois années d'avance et est reparti sur-le-champ.
— Dans tous les cas, reprit le gentilhomme, tu sais quelles sont les personnes qui habitent la .maison }
— A peu près...
— Il y a une jeune femme de dix-neufans, brune, jolie, de taille moyenne, un enfant d'un an au plus, une soubrette qui doit répondre au nom de Marthe, et un valet dont il n'est pas question. Est-ce bien cela >
— C'est possible, répondit évasivement François.
— Ah ! tu n'en es pas sûr, ricana le cavalier.
— Monseigneur, fit le meunier, j'ai pour habitude de ne m'occuper que des choses qui me regardent. Demandezmoi combien mon moulin moud de sacs de blé par jour, quelle est la profondeur de l'eau qui fait tourner ma roue, quel est le nom démon garçon, je vous le dirai sans difficulté. Quant à ce qui concerne les personnes dont vous parlez, je ne sais rien, ces gens-là paient pour être chez eux, je les laisse chez eux, c'est tout naturel.
— Allons ! dit le gentilhomme avec un assez vilain sourire, je vois que tu mets à me répondre toute la mauvaise volonté désirable. Eh bien ! comme je suis sûr de ce que j'avance, je vais commencer ainsi que jeté l'ai promis, par employer les moyens doux.
— Quels moyens? interrogea le meunier d'un air étonné.
— Mais... répondit froidement le cavalier, ceux que l'on emploie envers les coquins qui se rendent complices d'une action criminelle. Si* je ne me trompe, on les jette d'abord en prison, puis on les juge et enfin on les pend.
LA MEUNlËkE DE MOULIN-GALANT
— Comment ? dit Fabre tout déconcerté.
— Supposons, par exemple, continua le gentilhomme sur le même ton, que la jeune femme en question ait été enlevée par M. Dubois, qu'elle appartienne à une famille riche et puissante qui ait souci de son honneur et qui ait j juré de le sauvegarder... On poursuit M. Dubois, ceux
qui Tont aidé dans la perpétration de cet acte déloyal, et, naturellement, on s'empare du meunier Fabre, qui se refuse à donner les éclaircissements dont la justice a i
besoin. Est-ce clair .î^
— Sans doute... balbutia François avec moins d'assurance.
C'est qu'il n'ignorait pas qu'il vivait dans un temps où le bon plaisir avait force de loi. Justice I ce mot seul l'épouvantait. Il savait bien que la justice d'alors n'agissait pas en vue de défendre les petits contre les grands. S'il était seulement accusé et arrêté, il serait promptement jugé, condamné et peut-être exécuté. Alors, adieu sa chère liberté, son moulin, ses économies, ses amours... Il y avait là de quoi réfléchir.
— Mais enfin, que voulez-vous que je vous dise } fit-il éperdu.
— Allons ! .je vois que tu deviens raisonnable, fit le cavalier qui remit son pistolet dans sa ceinture, répondsmoi donc sans détour. Ce que je viens de te dire est-il exact ?
— Mon Dieu I hésita François, je crois bien que oui.
— Ainsi la soubrette se nomme bien Marthe ?
— Oui, monseigneur.
— A la bonne heure ! fit le cavalier visiblement satisfait, c'est tout ce que je tenais à savoir. Tu vois que je
ne suis pas bien exigeant. Maintenant, si tu tiens à la . vie autant que je me l'imagine, tu ne répéteras à qui que 1 ce soit, pas même à ton traversin, la conversation que nous ^ venons d'avoir ensemble. Dans le cas où tu aurais le malheur d'oublier cette sage recommandation, je te donne . ma parole — ma parole, entends-tu bien ? et je suis gen-
tilhomme — que par le fer ou par le feu, par moi ou par les miens, que tu demeures ou que tu t'en ailles, tu serais un homme mort dans les vingt-quatre heures. M'as-tu compris ?
— Parfaitement ! répondit le meunier de plus en plus inquiet.
— Et pour te prouver que je n'ai qu'une parole, voici les deux pistoles que je t'ai promises.
A ces mots, le gentilhomme tira d'une bourse de velours deux pièces d'or qu'il laissa tomber dans la main du meu • nier interdit. Puis il sortit en haussant les épaules avec une pitié dédaigneuse, sauta en selle, piqua des deux et disparut bientôt à l'horizon.
La nuit commençait à tomber. Pourtant l'obscurité ne ralentit en rien sa course effrénée. Il avait lancé son cheval au galop dans la direction de Carcassonne. En dix minutes il atteignit la promenade de platanes qui entoure la ville.
Tout à coup il s'arrêta, se glissa lentement sous les arbres feuillus, et parut hésiter quelques instants sur le chemin qu'il allait prendre ou sur le parti qu'il allait adopter. Enfin, comme s'il avait fixé ses irrésolutions, il pressa de nouveau le pas de sa monture, jusqu'à ce qu'il atteignit une auberge luxueusement éclairée, sur la porte de laquelle se balançait une enseigne représentant un soleil d'or. Les pâles rayons de cette lointaine imitation de la nature reflétaient assez imparfaitement, comme on peut se le figurer, la lumière qui s'échappait des fenêtres entr'ouvertes.
Le gentilhomme fit un geste qui signifiait : « Le sort en est jeté I » puis il disparut sous la large porte d'entrée.
Après avoir mis pied à terre et jeté la bride de son cheval au premier valet d'écurie qui se présenta, le cavalier répara d'un revers de main le désordre de sa toilette, et pénétra dans la grande salle. Il y avait foule ; — foule de gentilshommes et d'officiers, dont les costumes éclatants, les broderies et les galons inondaient la pièce d'une gerbe d'étincelles. En l'apercevant, plusieurs jeunes seigneurs l'apostrophèrent bruyamment.
— Tiens I voilà Henri I
— Holà! vicomte d'Espayrac, d*où viens-tu donc ? Quant à lui, il ne répondit que négligemment et d*un
air contraint à ce feu croisé d'interpellations. Il se dirigea sans dévier d'une ligne, vers une table autour de laquelle étaient assis trois gentilhommes.
Deux d'entre eux avaient dépassé la quarantaine. Leurs traits offraient une ressemblance presque parfaite. Certainement ils étaient frères. Le troisième avait vingt-trois ou vingt-quatre ans au plus, un joli visage, une toilette de bon goût et une désinvolture très élégante. Lui aussi avait avec les deux gentilshommes placés en face de lui une ressemblance lointaine.
Henri d'Espayrac s'approcha d'eux et leur posa froidement sa main sur l'épaule.
— Venez, dit-il, j'ai à voua parler.
— Eh bien I qui t'en empêche ? demanda étourdiment le jeune cavalier.
— Mon cher Gaston, sois donc sérieux une fois dans ta vie, répondit Henri. Tu dois voir à ma figure que je n'ai pas envie de rire.
— Tu ris donc quelquefois, cousin ? fit Gaston en se levant à contre-cœur. Le fait est, ajoutait-il, que tu as ce soir un visage qui n'annonce rien de bon.
— Mon père, et vous, mon oncle, voulez-vous me suivre, oui ou non ? dit Henri sans daigner répondre à son cousin.
Ils obéirent silencieusement. Henri prit les devants, gagna l'escalier, gravit le premier étage et ouvrit la porte d'une vaste chambre, qu'il referma soigneusement aussitôt que ses parents furent entrés.
— Messieurs, dit-il d'une voix grave, ne croyez pas que ce soit pour le plaisir de vous déranger que je vous ai priés de me suivre. J'ai à vous faire une communication de la plus haute importance : j'ai découvert enfin la retraite de Renée.
En entendant cette révélation inattendue, le comte
d'Espayrac et son frère échangèrent rapidement un regard de sombre colère. Ces quelques paroles du vicomte avaient produit Teffet d'un coup de foudre.
Le comte et le baron, après avoir échangé ce regard chargé de menaces, relevèrent courageusement la tête.
Seul, Gaston laissa échapper un geste de contrariété et ne put réprimer un mouvement de douloureuse inquiétude.
— Je vois, dit cependant le comte à son fils avec un peu d'amertume, que notre honneur te préoccupe étrangement. Ce n'est pas un reproche que je t'adresse, c'est plutôt un remerciement, corrigea-t-il aussitôt. Nous accomplirons donc en vrais gentilshommes le. devoir que les circonstances nous imposent. Mais, en pareil cas, lorsqu'il s'agit de faire acte de justice, il importe d'agir à coup sûr. Es- tu bien certain de ne pas te tromper?
— Croyez-vous, demanda Henri d'une voix grave, que je vous aurais à la légère apporté une semblable nouvelle }
— Eh bien ! parle ; que sais-tu ?
— Aujourd'hui vers les deux heures, j'étais près de la porte de Toulouse, lorsque j'aperçus de loin une jeune femme, suivie d'une domestique qui portait dans ses bras un petit enfant...
— Un enfant ! interrompit le comte, dont le front s'empourpra de honte. Il y a un enfant!
— Attendez, mon père, dit Henri avec une froideur railleuse. A peine ai-je commencé mon récit.
Le comte se laissa tomber sur un fauteuil et se voila le visage de ses deux mains.
— Cette jeune femme, sur qui se portèrent d'abord mes regards désœuvrés, reprit Henri, avait, selon la mode espagnole, la tète enveloppée d'une mantille de dentelle noire qui lui couvrait la figure. Aussi, lorsque je pressai le pas pour me rapprocher d'elle, me fut- il impossible de distinguer ses traits. Cependant, à sa démarche, à sa tournure, il m'avait bien semblé deviner une personne de
connaissance. Il est vrai que Tidée ne m'était pas encore venue qu'il pût s'agir de Renée.
Aussi mon étonnement fut extrême d'entendre cette jeune femme pousser un cri d'effroi en me voyant. J'observais tous ses mouvements avec d'autant plus de curiosité qu'elle cherchait évidemment à m'échapper. En effet, elle s'arrêta brusquement, promena autour d'elle un regard effaré, et se tourna, tout éperdue, du côté de la suivante, comme pour lui demander conseil.
Ce n'était rien encore. Au moment où je suivais machinalement ce regard, je vis la soubrette faire subitement volte-face, afin de m'éviter sans aucun doute, et se réfugier dans un magasin de mercerie, au fond duquel sa maîtresse la rejoignit précipitamment.
Naturellement, cela m'avait donné l'éveil. Aussi, malgré la vivacité avec laquelle la soubrette avait* opéré sa retraite, il m'avait bien semblé reconnaître le minois scélérat de Marthe, disparue en même temps que Renée, et qui l'avait évidemment accompagnée dans sa fuite.
Aussitôt la lumière se fit en moi. Cette jeune femme dont la tournure bien connue m'avait frappé, c'était Renée !
Néanmoins, il m'était bien permis de douter encore. Cette scène s'était passée avec une telle rapidité, que je pouvais avoir été le jouet d'une illusion. Pour ma part, j'étais convaincu déjà, mais je ne voulais pas ^venir à vous, porteur d'une si grande nouvelle, sans être à même de vous fournir des renseignements précis.
Entrer derrière elles dans le magasin, c'était leur ôter la sécurité que je préférais leur laisser. Aussi je m'éloignai du même pas que je suivais alors, et j'allai m'embusquer au coin de la rue Saint-Michel.
— Vilain métier, cousin I fit Gaston d'un air méprisant. Et c'est tout ?
— Oh I non, répondit le vicomte avec un horrible sourire.
Au bout de quelques minutes^ je vis sortir une jeune
14 LA MEUNIÈRE DE MOUUM-GALAMT
fille qui reyint bientôt, ramenant une ridicule patache, dans laquelle montèrent lestement Renée et Marthe ; puis le lourd véhicule s'ébranla et se dirigea vers moi.
Assurément, si j'avais voulu suivre, fût-ce à pied, ce grotesque équipage, rien ne m'aurait été plus facile, car il était traîné par un cheval fourbu, que ses jambes soutenaient par je ne sais quel miracle d'équilibre. Mais pas plus que la première fois je ne jugeai prudent de me montrer. Au contraire, je m'esquivai en toute hâte, afin que ma présence ne fût même pas soupçonnée.
— Alors, interrompit le baron, comment as-tu découvert l'asile de Renée ?
— Oh l vous allez voir, mon père, jusqu'où va la sagacité de votre neveu ! fit Gaston avec une impatience mal contenue. Ce cheval et cette voiture avaient un cocher. Henri, qui les avait vus partir, savait bien qu'ils reviendraient. Il a guetté le retour du cocher, l'a séduit à l'aide d'un misérable écu, d'une pistole au plus, — car je le connais, mon beau cousin, ce n'est pas la générosité qui l'étouffé I — et il a obtenu de ce misérable tout ce qu'il a voulu.
— Je ne relèverai pas comme elles le méritent les appréciations que se permet Gaston sur mon caractère ou ma manière d'agir, répondit Henri d'un air pincé ; mais j'ai fait, je l'avoue, ce qu'il aurait fait lui-même à ma place, j'en suis persuadé, puisqu'il a si bien compris ma pensée.
— Moi I riposta vivement Gaston. Oh ! non. Le rôle d'espion n'est pas de mon goût.
— Quand il s'agit de l'honneur d'une famille comme la nôtre, répliqua Henri avec emphase, on ne doit reculer devant rien. Je m'étonne que mon beau cousin, puisque c'est ainsi qu'il m'appelle, ne le sente pas comme moi. Personnellement, ma conscience ne me reproche rien, et la preuve, c'est que j'ai tenu à pousser jusqu'au bout mes investigations...
— Achève I dit le comte d'une voix sourde.
LA MEUNIÈRE DE MOULlN-pALANT I^
— Car, continua son fils, fort de cet encouragement, j*ai appris par ce drôle que les deux jeunes femmes demeuraient près de Mackens, dans une maisonnette située à deux cents pas du moulin qui se trouve sur la route de ce village.
En conséquence, je revins à l'auberge, je fis seller mon cheval et je me rendis au moulin. Là, après bien des fanfaronnades et des hésitations, le meunier m'apprit enfin ce que je désirais savoir : c'est-à-dire qu'il avait loué sa maison depuis dix-huit mois, et qu'elle était habitée par une jeune femme, dont la camériste se nomme bien Marthe.
— Eh bien } demanda impétueusement le comte d'Espayrac. A qui est-elle louée, cette maison ?
— Ceci est le seul point demeuré obscur, mon père. Le personnage qui l'a louée a prétendu se nommer Dubois. C'est sous le nom de madame Dubois- que Renée est connue dans les environs. Mais vous savez ce que je vous ai dit à cet égard. M. Dubois, j'en donnerais ma tète à couper, n'est autre que...
— Tu es fou ! interrompit le comte en haussant les épaules.
— C'est possible, fit Henri ; mais souvenez-vous bien que c'est exactement à la même époque qu'il a disparu.
— Cela n'a rien d'étonnant, répliqua le comte. N'estil pas obligé par son nom, par son titre, à tenir sans cesse la campagne contre les huguenots ? Non, je ne puis pas croire qu'il soit coupable du déshonneur de Renée, lui à qui nous avions ouvert de si grand cœur les portes de notre maison. Dans tous les cas, si tes pressentiments ne le trompent pas, notre malheur est irréparable, car il est peut-être le seul gentilhomme dont nous ne puissions pas tirer vengeance.
— Pourquoi ? demanda Gaston.
— Parce qu'il est si haut placé que nous ne pouvons pas l'atteindre.
— Qui vous en empêche ? Quand un homme se met
l6 LA MEUNIÈRE DE MOULIN-GALANT
hors la loi, fût-il sur les marches d'un trône, on a le droit d'aller l'y chercher.
— Sans doute, mais c'est courir à une mort certaine, pis encore, à la ruine, riposta le comte. Alors même que nous provoquerions ce prétendu M. Dubois en combat singulier et que l'un de nous laverait dans son sang l'outrage qu'il nous a fait, ce succès serait pour les autres un arrêt de mort, lequel entraînerait la perte de nos biens, l'anéantissement de notre famille.
— Qu'importe I fit Gaston avec feu. Il y a des impossibilités qu'il faut braver, des fatalités devant lequelles on ne doit pas reculer. Disparaisse le nom, s'engloutisse la fortune, pourvu que l'honneur soit sauf î Ah ! vous me reprochez sans cesse d'être léger, prodigue, de jeter à la tête du premier venu mon esprit, mon cœur et mon épée...
Vous avez peut-être raison, mais je n'ai du moins qu'une manière de comprendre l'honneur. Si vous tremblez pour votre fortune, si vous aimez mieux perpétuer à travers les siècles votre nom souillé, rentrez dans votre château de Narbonne dont vous n'auriez jamais dû sortir ; donnezmoi, à moi qui ne suis rien qu'un méchant rejeton de la branche cadette, la mission de vous venger, et je vous jure Dieu que duc, ou prince, ou roi, celui qui nous a outragés ne vivra en paix que le jour où six pieds de terre pèseront sur mon cadavre. r — Allons ! dit ironiquement Henri, voilà mon beau cou-
sin parti.
— Je n'ai pas comme vous, riposta Gaston, le sang assez patient pour supporter pendant des années les affronts que j'ai reçus.
— Plaît-il ? demanda le vicomte en se redressant.
— Oh ! vous savez bien ce que je veux dire, fit le jeune gentilhomme. Pendant cinq ans déjà vous avez tremblé, vous avez fui devant le baron de Montbrun.
— J'avais pour en agir ainsi des raisons que vous ne pouvez pas apprécier, répondit gravement Henri.
— Je me plais à le croire, vicomte, car il n'a rien moins fallu pour vous forcer à vous battre qu'un soufflet appliqué sur votre noble visage en présence de tous vos amis.
— Aussi vous reconnaîtrez de votre côté, mon beau cousin, que j'ai mis M. de Montbrun hors d'état de renouveler un pareil acte de brutalité.
— C'est vrai ! répartit vivement Gaston ; mais il n'y a pas de quoi tant vous vanter, mon cher : vous vous battiez contre un cadavre.
— Que m'importe I se défendit le vicomte. Quand on a la force de frapper, on doit avoir la force de tenir une épée.
— Et de se faire assassiner, ajouta tristement Gaston.
— Eh I morbleu 1 s'écria Henri, ne fallait-il pas en finir avec cet entêté ?
— Était-ce bien nécessaire, vicomte ? Puisque vous étiez resté cinq ans absent, ne pouviez-vous pas attendre une ou deux années encore que le chagrin l'eût tué tout à fait } Ne saviez-vous pas bien, en agissant comme vous l'avez fait, que vous le blessiez dans ce qu'il avait de plus cher ? Vous prétendez que je ne puis pas apprécier les motifs de votre conduite. Nierez-vous cependant que votre vengeance perfide n'ait été le résultat d'un hideux calcul.^ Ce duel fatal, dont je me reproche aujourd'hui d'avoir été le témoin, n'est-il pas un crime ?
— Ceci ne regarde que Dieu et moi, interrompit Henri avec hauteur.
— Oh ! cela regarde bien aussi les hommes en présence de qui cela se passe. Il m'est donc bien permis de m'étonner qu'avec un passé semblable, vous vous montriez si sévère envers cette pauvre Renée...
— Ma sœur n'avait pas le droit de disposer d'elle sans l'assentiment de mon père et le mien.
— Holà ! messieurs, dit le comte d'Espayrac, qui jugea prudent d'intervenir, assez de récriminations stériles, je vous prie. Moi seul, en ma qualité de chef de la bran-
l8 LA MEUNIÈRE DE MOULIN-GALANT
che atnée, ai le droit de décider ce qu*il convient de faire en pareille occurrence.
A ces mots, il se tourna vers les trois gentilshommes, qui Técoutaient avec une respectueuse attention.
— Si je vous ai consultés, reprit-il, vous, mon frère, vous, mon fils, et vous, mon neveu, c'est que j'ai pensé qu'issus de la même origine que moi vous partageriez ma manière de voir.
Le baron et Henri s'inclinèrent docilement. Seul, Gaston ne sourcilla pas.
— Quant à moi, poursuivit le comte, sans paraître remarquer cet acte de rébellion tacite, si je ne suis pas d'âge à envisager les choses au même point de vue chevaleresque que mon neveu, je ne souffrirai pas plus que lui qu'on se soit joué de ma loyauté, qu'on ait abusé de ma confiance.
En cette cause, il y a deux coupables : l'un que je puis atteindre, que j'ai le droit de juger et de punir comme et quand bon me semblera ; l'autre qui m'échappe par son illustre naissance, par le rang qu'il occupe. Ne croyez pourtant pas que je renonce à me venger de lui, que je dévore silencieusement l'outrage qu'il m'a infligé. Oh I non. Au contraire. Depuis qu'Henri m'a si fidèlement rapporté ce qu'il a vu, ce qu'il a appris, je ne songe qu'à cette vengeance, et si je vous ai laissés tout à l'heure entamer d'inutiles discussions, c'est que je rêvais au moyen de punir le coupable plus cruellement encore que si l'épée de Gaston lui avait dix fois traversé le cœur.
— Et vous l'avez trouvé, mon frère ? demanda le baron d'Espayrac.
— Je le crois, fit le comte, en affectant le [plus grand calme.
— Voyons ? dit curieusement Henri.
— Ne m'as-tu pas dit que Marthe portait un enfant dans ses bras ?
— C'est vrai.
— Eh bien ? interrogea le baron.
LA MEDNXÉatE DE MOUUN-GALÂNT I9
— £h bien 1 il fkut faire disparaître le fruit de ces honteuses amours.
— Di^arattre... bien! Mais de quelle façon ?
— Disons tuer, si vous Taimez mieux, répondit le comte avec brusquerie.
— Mais Renée.. « objecta son frère.
— Votre question me semble étrange, baron, fit le comte, dont le visage s'était définitivement couvert d'un masque d'impassibilité. Vous devriez depuis longtemps être fixé à cet égard. Âvez-vous donc la mémoire assez courte pour oublier ce que j'ai répondu il y a dix-huit mois à ceux qui me demandaieait où était ma fille ?
— Non. Vous leur avez répondu qu'elle était morte.
— Et qu'ai-je fait encore, baron ?
— Vous lui avez fait dans la chapelle du chéteau de magnifiques funérailles.
— Alors, comment pouvez-vous admettre qu'un mort sorte de son tombeau ? Nous ne sommes plus au temps des miracles, mon frère. Si Renée est morte pour nous depuis le jour où elle a souillé notre blason d'une tache ineffaçable, il faut qu'elle soit morte aussi pour le monde.
— Que dites-vous ? fit Gaston avec un geste d'effroi. J'ai mai entendu, n'est-ce pas ? Ce n'est pas la condamnation de cette pauvre enfant que vous venez de prononcer?
— Qu'est-ce donc ? demanda froidement le comte. ^ Quoi I vous aurez l'horrible courage de tuer votre
tille, votre sœur, votre nièce 1 s'écria le jeune gentilhomme épouvanté.
— Morte la vipère, mort le venin, dit le père inexorable.
— Et c'est Henri qui vous la livre ! Et il savsdt en venant ici qu'il la vouait à une mort certaine ! Et c'est là ce que vous appelez vous venger en gentilshommes ! fit Gaston avec horreur. Non. C'est impossible! Je rêve. Vous voulez m'effrayer. Vous n'aurez pas cette froide cruauté
— Dussé-je le faire moi-même, interrompit Timpitoyable comte, j'aurai ce triste courage. Si quelque chose m'étonne, monsieur mon neveu, c'est d'entendre une voix, la vôtre, s'élever contre l'arrêt que j'ai prononcé.
— Et je ne serai pas le seul, mon oncle. Comme mon père, comme Henri, je vous aime, je vous respecte, je me soumets à votre autorité de chef de la famille ; mais je suis sûr qu'ils se joindront à moi pour implorer votre clémence en faveur de cette enfant.
— Vous croyez ? fit le comte sans se départir de sa glaciale sévérité. Eh bien I interrogez-les, je vous le permets.
Gaston, éperdu, se tourna vers son père et son cousin, dont l'immobilité significative le fit pâlir. Cependant il ne voulut pas s'en rapporter à ce silence de sinistre augure.
— Voyons, mon père, dit-il en s'adressant au baron, prononcez-vous, je vous en conjure I
Pour toute réponse, celui-ci s'inclina respectueusement devant son frère aîné.
— Mais vous, Henri, fit Gaston, vous ne tremperez pas les mains dans votre propre sang, vous ne permettrez pas...
— Bien que mon cœur se brise, répondit hypocritement le vicomte, je ne saurais contrevenir à la volonté de mon père.
Gaston demeura foudroyé.
— Vous voyez ? monsieur, dit le comte.
— Alors, s'écria impétueusement le jeune gentilhomme saisi d'épouvante, ce sera moi, moi seul, qui protesterai contre ces assassinats. Oui, si c'est par de telles infamies que vous prétendez sauver l'honneur de la famille, je vous repoussé avec horreur, je vous renie, je ne veux plus avoir rien de commun avec vous, ni le nom, ni la fortune.
Qui était fort embarrassé de son côté ? C'était François Fabre. Sans le vouloir, sans le savoir, il était pour quelque chose dans la tragédie qui se préparait.
Lorsque jadis il s'était décidé à louer la luxueuse maisonnette qui lui était destinée, il ne se doutait guère que cette résolution lui coûterait un beau jour son cœur, sa liberté, et Timpliquerait dans une affaire aussi grave que celle dont Henri d'Espayrac lui avait esquissé le menaçant tableau. Â cette époque, il errait un soir sur les bords de TAude, lorsqu'un cavalier de dix-neuf ans au plus s'engagea dans le même sentier, et s'arrêta devant lui.
— Est-ce toi, demanda-t-il, qui es le meunier de ce moulin ?
— Oui, monseigneur... balbutia Fabre.
Aussitôt le jeune cavalier mit pied à terre.
Le meunier l'observa curieusement ; mais la nuit commençait à tomber, un large feutre, profondément enfoncé sur les yeux, lui cachait les traits du gentilhomme, et le manteau de couleur sombre dans lequel il était enveloppé ne laissait à découvert que l'extrémité de ses bottes de daim gris, garnies d'éperons d'argent.
— Ainsi, reprit le jeune cavalier, c'est toi qui es propriétaire de la petite maison devant laquelle je viens de passer ?
— C'est bien moi, monseigneur.
— A merveille. Est-il vrai que tu aies l'intention de la louer ?
— C'est la -vérité, monseigneur.
— Eh bien I ta maison me plaît, mon ami. Quel est le prix que tu en demandes }
Fabre, sous cette enveloppe sévère, flaira sans doute i la fois un gentilhomme et une bonne affaire, car il répondit avec un imperturbable aplomb :
— Vingt pistoles, monseigneur.
C'était le double de ce qu'il avait demandé jusqu'à ce jour.
— C'est dit, fît le cavalier. Avant que la nuit tombe tout à fait, viens me montrer ta maison, afin que j'y envoie quelques meubles»
En même temps, il jeta au meunier une bourse pleine d'or. •
— Tiens, ajouta-t-il, te voilà payé pour trois ans au moins. Que je garde ou non la maison, cet or est à toi. Marche I
Le meunier s'épanouit en un large sourire et prit les devants. Chemin faisant, il dénoua les cordons de la bourse, y plongea sa main et sentit le délicieux contact des doubles pistoles. Il y en avait bien quarante, il les compta. C'était vingt pistoles de bénéfice sur le marché qu'il avait fait. Aussi fut-ce d'un pas léger qu'il se dirigea vers la maisonnette, dont il fit visiter les moindres recoins au généreux locataire.
— Bien, dit le gentilhomme. Maintenant, qui que ce soit qui vienne habiter cette maison, ne t'avise jamais d'en franchir le seuil, ou gare à ta peau 1
A ces mots, le jeune cavalier s'élança en selle avec une surprenante agilité et s'éloigna, suivi de son laquais.
Le meunier demeura ébahi. Dans le mouvement qu'avait fait le gentilhomme pour prendre sa bourse dans ses chausses, son manteau s'était écarté et avait laissé voir un ravissant costume de velours gris, crevé de satin cerise et relevé de passementeries et d'aiguillettes en argent.
— Imbécile l murmura le meunier ; si j'avais demandé trente pistoles, il me les aurait données.
Pourtant il eut la sagesse de ne pas trop regretter l'affaire qu'il venait de conclure.
Au moment de se coucher, il était encore très intrigué de cette étrange visite.
— On me recommande de ne pas être indiscret... pensait-il. Donc il y a du mystère... Faudra voir....
Le lendemain, dans la matinée, il vit arriver un pesant chariot, chargé de meubles soigneusement enveloppés. Il eut la curiosité de soulever la toile qui les recouvrait et s'assura que ces meubles étaient luxueux. Pendant toute la journée, les cinq hommes qui étaient venus avec le chariot s'occupèrent activement de tout mettre en place.
Le soir, à sept heures, leur besogne était terminée, car le meunier les vit s'asseoir au bord de la rivière, tandis que le patron interrogeait du regard la route de Carcassonne.
— Ils attendent sans doute le maitre de céans, se dit le meunier.
En effet, dix' minutes plus tard, à la même heure que la veille, il entendit résonner sur le chemin le sabot de plusieurs chevaux. Il reconnut le brillant cavalier d'hier. A côté de lui chevauchait une jeune femme montée sur une blanche haquenée. Derrière eux, deux laquais, également montés, suivaient à distance respectueuse. L'un d'eux portait en croupe une jeune fille — une camériste sans doute.
Le gentilhomme et la jeune femme mirent pied à terre et pénétrèrent dans la maison, escortés d'un valet et de la femme de chambre. Le second laquais attacha les chevaux à la grille et attendit. Bientôt après, les tapissiers, s'éloignèrent, largement récompensés, à en juger par leur figure souriante.
Enfin le valet qui était entré dans la maisonnette vint rejoindre son camarade. Ils se mirent en selle, et, prenant chacun un cheval en main, ils disparurent. *
Après quoi le meunier entendit distinctement grincer la serrure de la grille que la soubrette fermait à clef.
— Bon I fit-il en souriant. Nid d'amour l... Je connais ça.
Ceci se passait dans les premiers jours du printemps de l'année 1615, c'est-à-dire un peu plus d'un an avant les événements que nous allons raconter.
Rien jusqu'alors n'avait troublé la calme existence de l'heureux meunier. Il réalisait de gros bénéfices, se donnait beaucoup de mal, il est vrai, mais vivait tranquille, sans souci du lendemain, sans passions, le cœur libre et joyeux, un gai refrain sur les lèvres, n'imaginant pas qu'il y eût d'autre bonheur que de voir tourner la roue de son moulin et d'empiler les écus de six livres.
Il ne connaissait l'amour que de réputation, et l'on sait
que Tamour a fort mauvaise réputation. François avait bien coqueté Çà et là avec les filles du village voisin, dont son moulin avait pris le nom ; mais il ne s-'était compromis dans aucune de ces tentatives anacréontiques. Il avait gardé sa liberté, sa chère liberté, et ne songeait à l'aliéner au profit d'aucun cotillon.
C'était pourtant un bon parti et un fier homme que François Fabre I Cinq pieds huit pouces, d'épais cheveux noirs, une moustache et une royale fièrement retroussées, de grands yeux noirs, le nez un peu fort, la bouche fraîche, les dents blanches, des épaules, des bras et des mollets robustes, vingt-six ans brochant sur le tout. Il était certainement bien taillé pour exciter l'envie des brunes fillettes de Mackens. Et point bète avec cela, le rusé compère ! Tout en paraissant ne pas prendre garde aux tendres œillades qui le poursuivaient, il en profitait le plus possible au delà de la discrétion ; mais dès que l'on prononçait ce mot, « mariage, » il s'enfuyait en riant de ce bon gros rire franc que chacun admirait en lui.
Était-ce vanité ? Était-ce indifférence > On ne savait. Il y avait du pour et du contre parmi les envieux que sa belle prestance lui avait suscités. Aucun d'eux, il est vrai, ne le lui avait dit en face, car François était fort, et, par l'aisance avec laquelle il maniait les quintaux de farine, on pouvait juger de ce qu'il aurait fait d'un rival récalcitrant.
Donc il vivait en paix avec Dieu, avec les hommes et avec son cœur lorsqu'il loua sa maison au gentilhomme inconnu, dont il se vantait si haut d'avoir fait danser les pistoles. Cela devait lui coûter plus cher qu'il ne pensait I
S'il avait respecté soigneusement la consigne qu'il avait reçue, il serait resté ce qu'il était : un brave et honnête garçon, railleur, insouciant, chéri du sexe faible, libre surtout, mais la curiosité le perdit.
Le lendemain matin, dès l'aurore, il était aux aguets. Il vit revenir un des deux laquais, tenant en main un
magnifique cheval noir, sur lequel monta aussitôt le gentilhomme, qui s'éloigna.
Quant au valet, il demeurait sans doute, comme la soubrette, attaché au service de la jeune femme.
En effet, François le vit tous les jours aller régulièrement à la ville pour y chercher les provisions nécessaires. Naturellement, il chercha à faire causer ce domestique. Il en fut pour ses frais de vin blanc et d'amabilité. Non pas que ce laquais fût un puits de discrétion, mais il ne savait rien ou presque rien. Il confessa facilement, du reste, tout ce qu'il lui fut possible de raconter. Le nouveau maître qu'il servait se nommait Dubois. Il s'occupait beaucoup de politique, faisait de longues et fréquentes absences, et, pour que sa jeune femme ne s'ennuyât pas trop, il avait loué pour elle la maisonnette du meunier. Était-ce par jalousie qu'il avait choisi cette demeure isolée ? Voulait-il mettre sa femme à l'abri des galanteries des jeunes raffinés ? Voulait-il simplement la dérober aux recherches de personnes intéressées à la retrouver } Le ^ valet ne pouvait pas l'affirmer.
Selon lui, ce nom de Dubois était faux. Son jeune maître était un gentilhomme riche et de haute naissance, et sa jeune maltresse appartenait également à une illustre famille.
— Je m'y connais, disait-il ; ces gens-là ne sont pas plus bourgeois que je ne suis gentilhomme.
Étaient-ils réellement mariés ? C'était bien difficile à préciser. A voir les soins et les prévenances dont M. Dubois entourait sa femme toutes les fois qu'il venait passer quelques heures auprès d'elle, on l'aurait certainement pris pour un amant plutôt que pour un mari. Dans tous les cas, s'ils étaient mariés, ils ne faisaient que de commencer leur lune de miel. Quant à la soubrette, elle se nommait Marthe. Le. laquais ne Savait jamais vue avant d'entrer au service de M. Dubois.
— S'il y a là-dessoùs un mystère, disait-il, Marthe le connaît, car on devine qu'elle est depuis longtemps atta-
chée à sa jeune maîtresse. Dans tous les cas, elle garde fidèlement le secret, puisqu'elle affecte vis-à-vis de moi de ne rien savoir, et qu'elle parle de M. et Mme Dubois comme des plus honnêtes drapiers de Carcassonne.
Voilà tout ce qu'avait recueilli François au bout de six mois de courtes conversations avec ce valet.
De son côté, il avait observé,^ étudié, et, tout en flânant sur les bords de l'Aude, il avait rencontré parfois Mme Dubois se promenant avec Marthe, ou cueillant un bouquet de fleurs des champs. Il avait remarqué que la jeune femme était fort jolie, un peu triste, légèrement paie, et qu'elle était en outre dans un état de grossesse très avancé.
Quant à la soubrette, elle avait produit sur l'esprit du meunier une vive impression. Petite, brune, le regard vif et hardi, le nez quelque peu retroussé, la lèvre rouge et rebondie, le corsage opulent, la taille fine, la jambe bien tournée, elle présentait aux yeux de François Cabre un typé de femme dont il ne se faisait pas encore une idée.
Lorsqu'il comparait cette nature délicate, vive, spirituelle, aux beautés massives et bronzées qui se disputaient l'honneur de devenir meunières, il ne pouvait pas s'empêcher de pousser un soupir de convoitise.
Hélas I le malheureux François ne sentait pas qu'il était féru d'amour, et ne soupçonnait pas qu'il rivait en ce moment sa destinée à celle de cette inconnue que le hasard avait jetée en travers de sa vie paisible.
Plusieurs fois Fabre avait rencontré Marthe, seule, mouillant, le matin, son petit pied cambré dans la rosée. Il avait essayé de lui parler ; mais il perdait son temps à l'admirer, et alors il ne trouvait à lui adresser d'autres phrases que celles-ci :
— Prenez garde, mademoiselle, vous allez vous enrhumer. — Il fait bien beau, ce matin. — Vous n'avez pas encore déjeuné ?
Marthe se mettait à rire. On aurait dit qu'elle ne cherchait qu'un prétexte à montrer au meunier ses deux ran-
gées de petites dents blanches. Certes, si le trouble et rembarras de François ne lui avaient pas échappé, elle se faisait un jeu de les augmenter.
Vers la fin de septembre 1615, Mpie Dubois mit au inonde une fille. Cette fois, M. Dubois demeura près de huit jours à Mackens. La chose méritait d'attirer Tattention. Jamais, depuis cinq mois, il n'avait fait auprès de sa femme un si long séjour. Mais il s'éloigna de nouveau, et, à dater de ce moment, ses absences devinrent de plus en plus prolongées.
La jeune mère n'avait plus cependant cet. air triste et mélancolique qui avait d'abord frappé François. Les joies de la maternité étaient évidemment pour elle une ample compensation à l'isolement dans lequel elle vivait.
Le meunier la voyait presque tous les jours se promener sur le chemin qui serpentait le long de la rivière, accompagnée de Marthe, qui portait dans ses bras ce cher enfant, sur lequel reposaient sans doute tant d'espérances I...
Du reste, Mme Dubois s'était habituée peu à peu à la figure souriante et réjouie de l'heureux meunier. Elle daignait maintenant s'arrêter quand elle se croisait avec lui, échanger quelques phrases banales, s'informer si le moulin ne chômait pas.
Ces jours-là, François rayonnait. Tout en répondant tant bien que mal aux questions de sa locataire, il n'avait d'yeux que pour la soubrette, qui gagnait de plus en plus à la comparaison que Fabre établissait tous les jours entre elle et les lourdes beautés du village.
Quand la maîtresse donne l'exemple, les domestiques n'ont pas de raison pour ne pas le suivre. Marthe se montra donc moins froide et moins réservée que par le passé envers François. Celui-ci ne cherchait d'ailleurs par aucune question indiscrète à pénétrer le mystère dont M. et Mme Dubois paraissaient vouloir s'envelopper. Il n'avait jamais tenté de franchir le seuil de la porte. S'il avait risqué parfois un regard indiscret à travers la grille
du jardin, c'était uniquement pour entrevoir Marthe, qu'il aimait décidémeiit à la folie.
De son côté, la camériste ne pouvait pas se boucher les yeux pour ne pas s'apercevoir que François était un gars admirablement établi. Aussi Taccueillait-elle à présent d'un air plus affable et lui riait-elle au nez moins souvent qu'autrefois.
La vie de ces quelques personnes, réfugiées dans ce petit coin isolé de la terre, tournait donc à l'idylle la plus champêtre, quand un événement insignifiant en apparence vint brusquement troubler le calme profond de cette vie paisible.
Pour la première fois depuis qu'elle habitait la maison, Mme Dubois avait eu la fantaisie d'aller à la ville pour acheter les quelques menus objets de toilette et de lingerie dont elle avait besoin. Elle était partie à pied, sans s'effrayer des trois quarts de lieue qu'elle avait à parcourir. Marthe était nécessairement avec elle et portait dans ses bras la petite fille, âgée déjà de près d'un an. François, qui les avait vues passer, leur avait offert de les conduire en voiture, mais sa proposition avait été doucement repoussée.
Quant au domestique, il était resté seul à la maison.
Deux heures après, le meunier vit revenir Mme Dubois et sa femme de chambre. Elles étaient juchées dans une sorte de patache, dont les rideaux de cuir étaient soigneusement fermés. Le cheval qui traînait ce lourd véhicule n'avait certainement jamais trotté de sa vie, car, malgré les coups de fouet qu'il recevait, il continuait à marcher avec une lenteur désespérante.
Les deux jeunes femmes excitaient pourtant de la voix et du geste le charretier qui les conduisait. Si elles cessaient un instant de le presser, c'était pour écarter légèrement les rideaux et pour jeter derrière elles un regard anxieux.
Elles étaient tellement préoccupées, qu'elles passèrent
devant le meunier sans Tapercevoir. François entendit donc distinctement les cris et les promesses alléchantes dont elles accablaient leur automédon pour qu'il hâtât le pas de son cheval, et, comme elles défilaient sous ses yeux aussi lentement que si elles n'avaient rien dit, il eut le temps de remarquer qu'elles étaient excessivement pâles, très agitées, très effrayées même.
De quoi ? Il ne put pas s'en rendre compte. Il avait surpris le mouvement par lequel elles soulevaient le rideau pour regarder en arrière. Il fît instinctivement comme elles. Mais il eut beau scruter d'un regard inquisiteur la blancheur unie du chemin poudreux, il ne découvrit pas un point noir qui indiquât sur la route la présence d'un homme ou d'un animal quelconque.
D'où venait donc la terreur qu'il avait lue sur leurs visages ? Pourquoi revenaient-elles dans cette horrible patache, traînée par une bête étique, alors qu'elles avaient refusé la carriole bien rembourrée et le vigoureux cheval qu'il avait mis à leur disposition ?
Il restait là, comme pétrifié, les yeux fixés sur cette route déserte sur laquelle il s'attendait toujours à voir paraître quelque chose qui ressemblât à une menace, lorsqu'il vit repasser cocher, cheval et voiture, cheminant du même pas qu'ils étaient venus.
— Donc, pensa le meunier, Mme Dubois et Marthe sont en sûreté.
Bien tranquille désormais, il rentra dans son moulin. Peut-être même aurait-il oublié tout à fait cet incident, si, vers la nuit tombante, il n'eût entendu devant sa porte le pas d'un cheval.
Ce fut alors qu'il sortit, heureux de penser que M. Dubois arriverait à point nommé pour dissiper la frayeur de sa jeune femme. Malheureusement cette illusion fut de courte durée. En face de lui se dressait le visage affreusement grimaçant du vicomte d'Espayrac.
François ne le connaissait pas; mais les manières de ce gentilhomme, le ton sur lequel il lui avait parlé.j les
menaces qu'ils lui avaient adressées, prouvaient suffisamment au meunier que ses pressentiments ne Pavaient point trompé. C'était bien en face d'un malheur qu'il se trouvait. Le pauvre garçon était réellement fort embarrassé. Il comprenait maintenant pourquoi Mme Dubois paraissait si effrayée. C'est qu'elle se cachait, c'est qu'elle avait peur que sa retraite fût découverte, c'est qu'elle avait probablement rencontré dans la journée quelqu'un aux yeux de qui elle avait intérêt de se dérober, — ce gentilhomme peut-être.
Ce qui demeurait certain, aux yeux de Fabre, c'est qu'il ne s'était égaré jusqu'ici dans aucune de ses suppositions. Le nom de Dubois était un pseudonyme que son locataire avait adopté, afin de se soustraire plus facilement aux recherches dont il se savait l'objet. Il était d'illustre origine, sa femme appartenait également à une famille puissante.
Fabre était très en peine. La fable du pot de terre et du pot de fer n'était pas encore écrite, mais sa moralité date de l'origine du monde. Le meunier se voyait placé, lui manant, vassal, féal et corvéable à merci, entre deux riches et aristocratiques maisons qui menaçaient d'en venir aux mains. Prendrait-il parti pour l'une ou pour l'autre, lui qui n'était pas personnellement intéressé dans la lutte ? Risquerait-il sa misérable existence dans le choc terrible qu'un conflit pouvait amener > Braverait- il les menaces de mort que ce cavalier venait de lui adresser ) Mais M. Dubois lui avait dit aussi : « A la moindre indiscrétion, gare à ta peau ! »
Donc, tout était danger pour lui. Il lui était impossible de servir l'un sans desservir l'autre, et sans se faire un ennemi redoutable. Or François était fort, courageux* même. Il aurait tenu tète à deux ou trois rivaux de son espèce, et peut-être les aurait-il battus, car il était adroit. Mais se mesurer avec un gentilhomme, de souche si obscure qu'il fût, était une témérité devant laquelle il reculait.
LA MEUNIÈRE DE MOULIN-GALANT }l
Il résolut donc de rester neutre. Tout le lui conseillait : sa prudence et ses intérêts. Dès qu'il eut adopté ce parti, il essaya par tous les moyens de se persuader que c'était le plus sage, et que d'ailleurs le danger n'était pas aussi grand qu'il se l'était imaginé tout d'abord, à la vue de ce cavalier de mauvais augure.
C'était un faux-fuyant dont il n'était pas dupe. Il flairait le danger comme le corbeau flaire le carnage, comme la hyène évente le cadavre. Aussi ce fut en vain qu'il regagna sa chambre et qu'il y chercha le repos.
Ordinairement le joyeux meunier se couchait avec le soleil. Ce soir-là il s'enferma plus tôt encore que d'ordinaire. Depuis longtemps sa besogne était terminée. Son garçon, Pierre Lanoux, avait déjà regagné sa mansarde et ronflait bruyamment.
François s'était bien promis de faire comme lui. Il était même si bien décidé à ne s'occuper de rien, qu'il voulait éviter toute occasion de voir et d'entendre. Sans cela, rien ne lui eût été plus facile. Il n'avait qu'à monter dans la chambre de Pierre, dont la fenêtre, juchée au faîte du moulin, enfilait juste le sentier qui conduisait à la maisonnette. C'était un observatoire tout trouvé d'où l'on pouvait tout voir sans être vu.
Fabre eut bien la tentation d'y grimper, mais il eut le courage d'y résister. Il voulait dormir. Or, quand il dormait, il dormait bien. Le canon aurait grondé à côté de lui qu'il n'aurait pas bronché. Mais il eut beau se tourner, se retourner sur son grabat, l'obscurité se peuplait de fantômes effrayants, parmi lesquels le lieutenant de police et la potence occupaient la plus belle place. Afin d'échapper à ces terribles visions, il ferma les yeux. A travers ses paupières closes, les mêmes fantômes effrayants l'obsédaient dans l'ombre. Durant cette longue et chaude journée, il avait cependant bien travaillé, l'honnête meunier ! Pourquoi donc, ce soir-là précisément, le «ïmmeil réparateur fuyait-il sa couche ?
Pendant plus d'une heure il essaya de lutter contre
cette irritante insomnie. Malgré lui, il prêtait une oreille attentive aux moindres bruits. Assurément il n'était pas poltron, et pourtant, aujourd'hui, le plus léger craquement le faisait tressaillir. A travers le silence de la nuit, il entendit l'horloge du village qui sonnait dix heures. Presque au même instant, il lui sembla distinguer un bruit sourd semblable au roulement du tonnerre. Il se redressa vivement. Ce bruit se rapprochait de plus en plus et redoublait d'intensité. François écouta. Bientôt il reconnut positivement le galop de plusieurs chevaux. Il sauta en bas de son lit, courut à sa fenêtre et entr'ouvrit légèrement le volet massif qui s'ouvrait sur le grand chemin. Puis, l'œil appliqué sur cette fente imperceptible, l'oreille avidement tendue, il demeura immobile. Ses yeux, habitués à l'obscurité, distinguaient sans peine les moindres objets. La blancheur crayeuse de la route faisait ressortir en noir la silhouette du plus petit caillou. A peine était-il à son poste qu'il vit arriver trois chevaux lancés au grand trot. L'un des cavaliers qui les montaient, celui qui marchait en tête des deux autres, s'arrêta juste en face du moulin et étendit les bras en croix.
— C'est ici, dit-il à demi-voix.
François se croyait perdu. Il s'était imaginé tout d'abord que c'était le lieutenant de police qui venait l'arrêter ; mais, au son de cette voix, il se prit à trembler de plus belle. C'était celle du gentilhomme qui, vers la fin de la soirée, était venu prendre des renseignements sur les habitants de la maisonnette.
Dès que ses deux compagnons se furent arrêtés à leur tour, ils furent rejoints par trois autres cavaliers. Ceux-ci étaient moins élégants et moins bien montés que les premiers ; c'étaient sans doute les laquais des trois gentilshommes. Chacun mit pied à terre et prit en main sa monture. Puis la troupe des six cavaliers se dirigea vers la maisonnette.
Fabre avait bien formé la résolution de rester coi, maî< il ne pouvait pas tenir en place. Malgré lui, une insur-
montable curiosité le poussait. Sans prendre le temps de s'habiller, il se dirigea vers la porte qui donnait sur les bords de l'Aude et l'ouvrit avec précaution.
A cent pas de lui il distingua le groupe des six hommes. Ils attachaient leurs chevaux aux saules qui dressaient dans Tombre leurs troncs noueux, semblables à d'énormes poings fermés. L'un d'eux resta auprès des chevaux pour les garder. Les cinq autres se rapprochèrent de la grille.
François se décida à les suivre.
Il avait tous les avantages. Il était là comme chez lui. Il connaissait pierre par pierre les moindres sinuosités de la berge, brin par brin les plus petites touffes d'herbe. Tandis que les cavaliers s'engageaient à tâtons sur le chemin raboteux et mal tracé, il se faufilait le long de la rive, au risque de se mouiller les pieds, s'abritant derrière les arbres, les roseaux, ^profitant de tous les accidents du terrain, glissant inaperçu le long du talus. Le bruit de ses pas était étouffé par le piétinement des chevaux et par les cris des laquais qui s'efforçaient de les contenir. Il arriva donc presque en même temps que les cinq hommes en face de la maison. Au rez-dé-chaussée, la cuisine était éclairée. Par la fenêtre ouverte, on apercevait du dehors le domestique qui rangeait la vaisselle.
— Attention, baron I dit une autre voix; il faut avant tout s'emparer de ce misérable. S'il fait résistance, tuezle sans miséricorde; sinon, qu'il s'en aille. Je ne tiens pas à commettre de meurtre inutile. Mon fils et moi nous prendrons d'assaut le premier étage.
On distinguait en effet une vive lumière à travers les volets de la chambre où couchait Mme Dubois.
— Je suis à vos ordres, mon frère, répondit celui qu'on avait appelé baron.
Aussitôt il s'approcha de la grille et souleva le loquet. La porte n'était pas fermée à clef. Le baron entra dans le jardin, suivi de son domestique, et se précipita dans la cui-
sine par la fenêtre ouverte. Avant même que le laquais eût le temps de se retourner, le baron lui avait appliqué son pistolet sur la tempe.
— Si tu pousses un cri, si tu fais un mouvement, tu es mort, lui dit-il.
Fabre voyait tout. Il n'entendit pas cette phrase, mais il la devina au mouvement des lèvres et au geste du gentilhomme. Le cuisinier, plus mort que vif, se laissa tomber sur une chaise sans faire la moindre résistance- Le meunier s'était couché à plat ventre sur la pente de la berge ; sa tête se perdait dans les broussailles. Rien de ce qui se passait ne pouvait lui échapper ; il suivait de l'œil chaque pas des envahisseurs.
— Courage I mon fils, reprit celui qui paraissait avoir la haute main dans cette expédition. C'est affaire mi^intenant entre Renée et vous.
— Monsieur le comte, fit le cavalier qu'avait reconnu François, commandez : j'obéirai.
Le comte fit signe à son valet de le suivre, et s'élança, escorté de son fils, par le chemin que le baron lui avait montré, c'est-à-dire par la fenêtre de la cuisine . Cependant, si rapidement que ces deux opérations eussent été menées, elles avaient occasionné quelque bruit. François entendit nettement la voix de Marthe, qui sans doute était au haut de l'escalier, et s'informait de ce qui se passait.
— Eh bien I Jean I cria-t-elle, que faites-vous donc ? Vous n'êtes pas seul ?
Mais Jean, qui sentait sûr son front le canon du pistolet, se garda bien de répondre. Il était d'ailleurs à demimort de frayeur.
Marthe descendit alors bravement l'escalier, dont les marches de bois criaient sous son pied léger. Au bout de quelques secondes elle entrait dans la cuisine.
— Le comte! le baron, M. Henri! fit-elle en joignant les mains avec épouvante.
Elle voulut fuir, car elle voyait au-devant de quel dan-
gerelle avait couru« Mais Henri lui coupa la retraite, lui couvrit la bouche d'un bâillon, pendant que le comte, aidé de son valet, la renversait sur une table et lui liait les pieds et les mains.
François crut qu'on allait Tégorger. Si la pauvre Marthe avait été sérieusement menacée, le meunier nlaurait peut-être pas eu le courage de garder la neutralité qu'il s'était imposée ; mais dès que la camériste eut été réduite au silence et à l'immobilité, le comte, son fils et leur laquais disparurent par la porte du vestibule et s'engagèrent dans l'escalier.
A dater de ce moment, François ne vit plus rien, ou du moins n'assista plus qu'aux péripéties de ce drame qyi ne concernaient aue les personnages accessoires. Il est vrai que, pour luif les personnages accessoires, Marthe, par exemple, étaient les personnages principaux. Que lui importait, à lui, pauvre hère, que des gentilhommes se dévorassent entre eux ? Au contraire, il était tenté de s'en réjouir.
Il n'eut donc plus d'yeux que pour ce qui se passait au rez-de-chaussée.
Il aperçut le baron qui, après avoir prononcé quelques mots, abaissa enfin le pistolet dont il menaçait Jean. Celui-ci, de son côté, étendit solennellement la main, pour prêter sans doute le serment qu'on exigeait de lui. Puis il se leva, se dirigea vers la fenêtre qu'il enjamba, traversa le jardin, franchit la grille, et dès qu'il se sentit libre, au grand air, foulant le sol de la route, prit ses jambes à son cou et disparut en un clin d'oeil dans la profondeur des ténèbres.
Restait Marthe, toujours étendue sur la table, inerte, évanouie peut-être. Le baron se pencha vers elle et tira du fourreau sa dague, dont la lame brilla d'une lueur sinistre. Fabre eut peur. Il crut que la dernière heure de la jeune fille avait décidément sonné. Mais le gentilhomme se pencha vers elle et lui parla tout bas.
François s'enhardit au point de s'aventurer dans le jar-
din et de ramper jusqu'au mur de la maison. Là il s'accroupit au-dessous de la fenêtre et prêta Toreille.
— Choisis, disait le baron, entre la mort ou le silence.
La camériste bâillonnée fit signe qu'elle étouffait et ne pouvait pas parler.
— Au fait, murmura le baron, tes cris ne sont plus à craindre. Il est trop tard maintenant pour donner Talarme. Mon frère est déjà auprès de Renée; je les entends qui s'expliquent...
Sur un geste de son maître, le laquais dénoua le mouchoir sous les plis duquel râlait la malheureuse fille.
— A présent, reprit le baron, tu as le droit de te prononcer. Parle. Est-ce la vie ou la mort que tu choisis r
Marthe hésitait. '
Le baron leva son poignard.
— Dépêche -toi ! fit-il brièvement.
— Grâce ! gémit la pauvre enfant, vaincue par la terreur et brisée par la souffrance.
— Alors jure-moi sur ton salut, sur les cendres de ta mère, que jamais un mot de ce que tu as vu ou de ce que tu verras ce soir ne sortira de tes lèvres !
En même temps, le baron arrachait du cou de la camériste une lourde croix d'or, qui était retenue par un velours et qu'il lui présentait.
— Jure ! répéta-t-il impérieusement.
— Sur mon salut étemel, sur les cendres de ma mère.*, balbutia Marthe, je le jure 1
— Alors, à ton tour, va- t'en, et, si tu tiens à la vie, souviens-toi de ton serment !
A ces mots, il trancha d'un coup de dague les liens q u ! retenaient les bras et les jambes de la jeune fille, et la poussa brutalement hors de la maison. Marthe chancela comme un homme ivre, mais la frayeur lui donna des force> et rinstinct de la conservation la guida. Elle atteignit, en trébuchant à chaque pas, quoique sans tomber, le cht^min qui côtoyait la rivière.
François, au risque d'être découvert, se précipita sur ses traces.
Arrivée à cinquante pas du moulin, incapable d'aller plus loin et se voyant poursuivie, elle porta la main à sa poitrine, poussa un gémissement douloureux, et tomba comme une masse.
Fabre la rejoignit aussitôt. Il avait à peu près perdu la tète. Il crut que la pauvre enfant était morte de frayeur. Il se pencha sur elle, la prit dans ses bras, Tappela des noms les plus chers, s'imaginant que tant d'amour devait la rappeler à la vie... Marthe ne bougeait pas. Elle était raide et glacée comme un cadavre.
Le meunier poussa un cri féroce, l'enleva dans ses bras et se dirigea en courant vers le moulin. Que lui importait à présent ? N'avait-il pas mis en sûreté celle qu'il aimait ? Ne savait-il pas qu'un peu de soins ranimerait la malheureuse fille ?
Il poussa derrière lui la porte, qu'il avait ouverte, et la ferma à double tour, bien résolu à ne plus bouger, dût le monde entier s'écrouler autour de lui.
Au même instant, Marthe ouvrit les yeux et promena autoiy d'elle un regard effaré. Pour le coup, le visage du meunier s'illumina d'une joie céleste. Quant à la soubrette, elle reconnut François et se rappela tout à coup ce qui s'était passé.
— Vite, dit-elle avec effort, si vous m'aimez, courez au secours de ma maîtresse.
Le premier mouvement de Fabre fut d'obéir, il faut lui rendre cette justice ; mais le second fut de rester auprès de Marthe, qui venait de retomber dans son immobilité première. Et cependant une insurmontable curiosité le tourmentait encore.
Marthe n'était pas morte, puisqu'elle avait parlé. Elle ne courait plus aucun danger, puisqu'elle était mollement étendue sur le lit du meunier. Aussi, c'était en vain que la prudence de Fabre lui conseillait l'inertie ; en vain, il se voyait enfermé derrière les solides murailles qui semblaient
le mettre désormais à Tabri de toute atteinte ; son imagination était surexcitée, son corps entier tressaillait de fiévreuse impatience. Il ne sut pas résister à cette impulsion involontaire. Il voulut assister jusqu'au bout au drame épouvantable dont il avait été témoin. Toujours suivant le même chemin périlleux qu'il avait pris, il atteignit de nouveau la maisonnette.
Au moment où il s'arrêtait, un cri déchirant, parti du premier étage, traversa les airs.
Presque immédiatement il entendit un pas précipité retentir dans l'escalier. Un homme se rua au dehors, traversa le jardin, la route, et s'avança sur la berge jusqu'à l'endroit précis où le meunier se tenait blotti.
— Après la louve, le louveteau, dit-il avec un rire satanique.
Au même instant, il découvrit un objet informe, qu'il avait enveloppé dans son manteau. Il le balança deux ou trois fois, et enfin, par un effort vigoureux, il le lança dans la rivière. Derrière cet homme, le comte et le baron parurent à leur tour, accompagnés de leurs valets.
— Eh bien? demanda le comte.
— Justice est faite, mon père, répondit le jeune cavalier.
— Dieu ait leurs âmes 1 fit le baron.
Une minute après, les six cavaliers s'éloignaient au triple galop de leurs montures.