‹ La meunière de Moulin-GalantChapitre 3 sur 12 · COMMENT FUT PRIS D*ASSAUT LE MOULIN-QALANT · texte numérisé non relu

COMMENT FUT PRIS D*ASSAUT LE MOULIN-QALANT

Seize ans s'étaient écoulés depuis les événements qui servent pour ainsi dire de préface au récit que nous allons raconter.

Richelieu était premier ministre, et la royauté commençait à s'affermir.

Louis XIII, mal élevé par sa mère, gâté de bonne heure par la complaisance des courtisans, caractère incertain d*abord, timide et ennuyé toujours, donnait déjà cependant la mesure de ce qu'il serait un jour, et s'acheminait vers ce surnom de Juste que lui a décerné l'histoire.

Il est certain que ce roi austère, presque constamment vêtu de noir, privé de ces qualités brillantes qui font ressortir tant de simples mortels, disparaît un peu dans le rayonnement qui se produit aujourd'hui encore autour du chevaleresque Henri IV et du magnifique Louis XIV.

Ce qui attire le plus nos regards dans ce règne singulier, c'est la toute-puissance du cardinal de Richelieu. Quant au roi lui-même, à peine s'occupe-t-on de lui. Mais on ne saurait nier que si Louis XIII a laissé à l'Éminence rouge le pouvoir exceptionnel dont elle disposait,

c'est qu'il sentait combien était légitime et utile la lutte que son premier ministre soutenait contre la noblesse.

A ce titre, Louis XIII a plus fait que pas un autre roi pour la royauté. Si Louis XIV a trouvé les coffres si pleins, la France si florissante, l'aristocratie si docile à ses caprices, c'est à son prédécesseur qu'il le doit.

D'ailleurs on oublie trop ce que ce monarque effacé a fait par lui-même. On s'imagine que c'est par faiblesse ou par pusillanimité qu'il a conservé sa faveur à Richelieu après lui avoir retiré son amitié. C'est une grosse erreur. La vérité est que la politique et la raison d'État l'emportèrent chez lui sur toute autre considération, — et l'on peut ajouter sur toute autre affection, lorsque l'on songe à $a conduite envers la reine-mère.

Ce dont on ne se souvient pas assez, c'est qu'à l'âge de dix-huit ans, Louis XIII était à la tète de ses armées, qu'il aimait la guerre, qu'il la faisait bien, et que, dans les nombreuses circonstances où il paya de sa personne, il se montra le digne fils du belliqueux Béarnais.

Ce fut lui, et lui seul à cette époque, qui, pendant les campagnes de 1620 et de 162 1, combattit les huguenots, consolida son tr6ne ébranlé, et remporta ces triomphes décisifs qui commencèrent par la prise de Saumur, Sancerre, Nérac, Sainte- Foix, Pons, Castillon, Bergerac, Saint-Jean-d'Angély, pour se terminer par l'éclatante victoire de La Rochelle.

Ce fut lui encore, et lui le premier, qui osa s'attaquer au colosse espagnol malgré la témérité de l'entreprise, malgré les résistances qu'il rencontrait même autour de lui, chez Anne d'Autriche, chez Marie de Médicis, chez le remuant Gaston d'Orléans et chez les gentilshommes que leur ambition attachait à la fortune de ces personnages.

Il dirigea alors une des expéditions les plus glorieuses que nous ayons jamais faites en Italie. Après avoir forcé lui-même le Pas-de-Suze, en dépit des rigueurs d'un hiver exceptionnel, il chassa les Espagnols de Casai, s'em-

para de Pignerol et revint, après le traité de Quérasque, acclamé par la France et par 1 Italie.

Secondé par Richelieu dans cette tâche gigantesque, qui consistait à diminuer le prestige de TEspagne, à augmenter celui de la France, à rassembler dans une seule main Tautorité disséminée entre les mains d*une infinité de grands et de petits seigneurs, Louis XIII ne pouvait pas atteindre son but sans froisser beaucoup d'amours-propres, sans faire beaucoup de mécontents.

A leur tète, la reine-mère n'avait pas le courage de résigner le pouvoirqu'elle avait exercé pendant la régence; Gaston d'Orléans, prince débile et impuissant, brûlait sans cesse du désir d'être quelque chose ; Anne d'Autriche, dépitée de l'abandon dans lequel elle vivait, rêvait de prendre enfin sur son époux l'influence dont elle se croyait digne.

A côté de ces tètes sacrées, trop élevées pour que la hache du bourreau pût les atteindre, s'agitaient des gentilshommes non moins illustres : mais, devant ceux-là l'inflexible volonté du roi et de son premier ministre ne reculait pas.

La sanglante hécatombe dont ils devaient engraisser plus tard la consécration de l'autorité royale venait de commencer. Déjà le duc d'Angoulème, dernier rejeton des Valois, Cramail, Vitry, Bassompierre, gémissaient derrière les sombres murailles de la Bastille. Déjà le maréchal de Marillac, sous une accusation de péculat qu'il fut impossible d'établir, venait de porter sa tète sur Téchafaud...

La noblesse comprit cette fois que c'était à elle qu'on s'attaquait. Le supplice de Marillac, condamné par des juges complaisants, sous les yeux de l'implacable Richelieu, fit redresser le tète aux ennemis du cardinal.

Ils savaient bien que la véritable cause de la mort du maréchal était son dévouement à Marie de Médicis. Personne n'avait été dupe de l'absurde accusation qui avait ^té élevée contre lui. C'était donc contre le premier

ministre que deyaient se porter tous les efforts. La puissance qu'il avait usurpée, dont il mésusait avec tant d'imprudente cruauté, il fallait la lui arracher pour la rendre à ceux qu'il en avait dépouillés.

C'était le 25 mai 1632. Le sang de Marillac fumait encore sur l'échafaud. Depuis quinze jours à peine cette première victime venait de succomber.

La reine-mère avait été la plus profondément atteinte par ce coup mortel; mais tous ceux qui se sentaient menacés par ce terrible exemple allaient se grouper autour d'elle pour engager la lutte avec Richelieu.

Dans la direction de Fontainebleau, à une demi-lieue d'Essonne, sur les bords d'un petit ruisseau paisible, étroit, ombragé, mais profond et poissonneux, qui a des prétentions au titre de rivière, et se jette dans la Seine près de Corbeil, se trouvait jadis un petit hameau de dix ou douze feux, lequel ne figurait encore sur aucune carte et ne portait même aucun nom.

Situé sur les bords de TEssonne , qui fournissait en abondance à ses riverains du poisson et des écrevisses, perdu dans la verdure touffue des prairies, dans les massifs épais des saules, des peupliers et des arbres fruitiers qui l'encadraient, ce petit hameau existait à peine, et n'était absolument connu que des habitants du pays.

S'il avait quelque importance relative, s'il se recommandait à l'attention de quelques intéressés, si le chemin qui y conduisait était à peu près tracé et suffisamment praticable au commencement du dix-septième siècle, c'est-àdire trente ans avant l'époque qui nous occupe, c'est que sur les rives.de l'Essonne s'était installé un moulin.

Mais quel moulin ! Sur des poutres à peine équarries et profondément enfoncées dans la rivière, qui soutenaient la roue grossièrement taillée, on avait élevé à la h&te des murs en plâtras, reliés ensemble par des débris de vieux bois, uniquement pour abriter la farine et les grains de l'intempérie des saisons.

Dans ce moulin de papier mâché, il faisait chaud pen-

dant Tété, il gelait pendant Thiver; mais le meunier n'était pas riche, encore moins difficile, et se contentait, faute de mieux, des modestes bénéfices que sa position exceptionnelle le forçait pour ainsi dire à réaliser dans cette riche et fertile contrée.

Néanmoins il végétait et menait au fond de ce nid à rats une assez triste existence, lorsque lui tomba du ciel, un beau jour, une aubaine inespérée, qui lui permit de vendre son moulin et de vivre de ses rentes.

Cette aubaine inespérée se présenta vers le commencement de Tannée 1617, sous la forme d*un acquéreur qui paya, sans marchander, les deux mille pistoles que le meunier demandait timidement, dans le but d'en obtenir la moitié.

Assurément la situation était admirable et méritait bien quelque^ sacrifices pécuniaires ; mais, sous le chaume des dix ou douze toits qui se groupaient aux alentours, Tacquéreur passa pour un fou ou pour un prince déguisé.

Qu'allait-il faire de ces vieilles poutres, de ces plâtras effondrés, à travers lesquels la pluie et le soleil avaient fini de concert par creuser de larges ouvertures ? Rien apparemment, puisque, huit jours après la signature du contrat de vente, une escouade d'ouvriers se mit à l'œuvre et démolit pièce par pièce le moulin érigé par l'ancien meunier.

En moins de quinze jours, la place était nette. Mais aussitôt arrivèrent de nouveaux ouvriers, des poutres neuves, des pierres de taille, des matériaux de toute sorte.

Un mois après, les travaux avaient pris une forme: il était évident pour les habitants que l'on édifiait un nouveau moulin à la place du premier, et que ce moulin réunirait toutes les magnificences* de l'art moderne. En effet, à la fin de la saison, un superbe et vaste bâtiment, admirablement et solidement construit, remplaçait la masure démantelée qui déparaît autrefois la beauté du paysage.

Pendant ce temps, les terrassiers avaient défoncé un grand arpent de terrain, y avaient tracé des allées, avaient

planté des massifs, des corbeilles de rosiers, des fleurs vivaces, tout en respectant les magnifiques peupliers qui baignaient leurs pieds dans le cristal de la rivière. Un matin, les habitants furent réveillés par un bruit dont ils étaient sevrés depuis près d'un an, et dont ils avaient fini par perdre l'habitude : c'était le bruit de la roue qui tournait et de la meule qui broyait le grain.

Pendant que travaillaient les ouvriers, un nouveau commerce avait surgi dans le hameau : celui d'aubergiste. Pour donner à boire et à manger aux maçons, charpentiers, couvreurs, peintres et autres ouvriers de toutes professions qui s'étaient succédé durant la saison, un industriel entreprenant avait loué la plus grande maison du village et y avait accroché une enseigne. *

Quand un village possède une auberge, il est fondé. Les promeneurs, les voyageurs, savent qu'ils y trouveront au besoin un gite et un souper ; cela suffit. Pour peu que l'hôte soit intelligent et allèche les premiers clients, ceuxci le recommandent à leurs amis et connaissances, et la prospérité s'ensuit.

Aussi, lorsque, au printemps suivant, on vit affluer au moulin les fermiers et les marchands de grains des environs, quand le jardin poussa ses premières feuilles, quand les plates-bandes se couvrirent de fleurs, quand le soleil de mai vint éclairer ces blanches murailles, les habitants du hameau ne se sentirent pas de joie.

L'auberge ne désemplissait pas, les chariots se succédaient sans interruption sur la route bien entretenue. C'était un miracle I Jamais, du temps de l'ancien meunier, pareille cohue ne s'était pressée dans ce trou perdu.

Et ce trou, qui n'avait pas de nom hier, commençait à faire parler de lui. Quand on demandait à un fermier où il allait porter son blé :

— A Moulin-Galant, repondait-il.

C'est en effet de ce nom gracieux qu'on avait baptisé la construction récente et le magnifique jardin qui l'entourait.

Moulin-Galant ! ce nom flatta les indigènes. Ils Tadoptèrent avec enthousiasme. Peu à peu, à mesure que le village s'augmenta d'une industrie nouvelle et prit de l'importance, le nom se propagea dans le pays, si bien qu'il subsiste encore aujourd'hui, sans se douter peut-être à quelle coquette origine il remonte.

Donc Moulin-Galant se développa peu à peu. Sans devenir un bourg, il posséda bientôt une église, une cure, une ou deux maisons dans lesquelles vinrent se retirer d'honnêtes bourgeois ; enfin il conquit par degrés son rang parmi les communes de France,

Ce phénomène d'accroissement s'était accompli en moins de quinze ans 1 Tout cela parce qu'il avait plu à un homme, riche assurément, de venir exercer son métier dans ce coin de terre ignoré.

Les habitants n'étaient pas encore bien remis des surprises qui se succédaient chaque jour, lorsque, vers le commencement de l'année 1632, on vit tout à coup affluer au moulin, non plus seulement des fermiers et des marchands, mais des gentilshommes.

C'était le comble. Quoi I des gentilshommes chez un meunier I Oui, vraiment I II n'y avait pas moyen de s'y tromper. Leurs feutres empanachés, leurs habits de velours et de satin, leurs bottes garnies de dentelles, leurs magnifiques chevaux, leurs longues rapières, ne laissaient aucun doute sur leur illustre origine.

Or, le 25 mai 1632, dans l'après-midi, l'affluence avait été plus considérable encore que d'habitude. Pourtant la porte du moulin était hermétiquement close. Chaque fois qu'un nouvel arrivé soulevait le lourd marteau de fer, un judas, pratiqué dans l'épaisseur du panneau, tournait sur ses gonds, et une tète se montrait derrière la grille.

— Que demandez- vous ? disait une voix.

— Je viens porter un sac au moulin, répondait le cavalier.

— Combien en faut- il ?

— Vingt.

A la suite de ce court et singulier dialogue, qui s'était inyariablement répété tout le long de la journée, la porte s'ouvrait toute grande pour laisser passer le cheval et le cavalier, puis se refermait sur eux à grand renfort de verrous. Or, de tous les cavaliers qui étaient entrés, pas un n*était encore sorti quand la nuit vint à tomber.

Les paysans avaient bien remarqué ces allées et venues, mais n'y avaient pas fait grande attention. Pas un d'eux ne s'était même approché pour entendre les paroles qu'échangeaient à la porte les gentilshommes avec celui qui les interrogeait.

Le meunier traitait ce soir-là des grands seigneurs, pensaient-ils. Quoi de plus simple ? Depuis que ce bienfaiteur du pays y avait bâti son moulin, les habitants étaient accoutumés à bien d'autres surprises, en vérité I

Au premier étonnement que produisirent ce superbe bâtiment et la flore opulente de son jardin succédèrent d'année en année tant de stupéfactions nouvelles, qu'on finit par ne plus s'étonner de rien.

En effet, M. Barthez — c'était le nom du meunier — était venu pour la première fois vers le mois de février de l'année 1617, et avait commencé par construire son moulin, dont il avait pris possession à l'automne.

Jusqu'alors on l'avait toujours vu seul, soit qu'il vtnt surveiller Tinstallation de la roue ou de la meule, soit qu'il corrigeât selon son goût les travaux de terrassement de son jardin ; mais, le jour où il se fixa définitivement à. Moulin-Galant, il amena avec lui sa femme et sa fille.

Barthez avait alors vingt-six ans au plus; sa femme n'en paraissait guère que vingt, et sa fille ne marchait pas encore. C'est dire qu'elle n'était âgée que de quelques mois. Le mari avait une superbe prestance. C'était un homme jeune, beau, bien bâti, et qui, au dire des ouvriers qu'il avait dirigés, connaissait parfaitement son métier. La femme était brune, petite, vive, intelligente à coup s<ir, et s'occupait activement de son intérieur. Quant â l'enfa^nt il était impossible de préjuger ce qu'elle serait un joiir!

En débutant, Barthez, qui n'avait pas encore de clientèle, n'avait pris qu'un garçon et s'était mis à moudre, pour son compte, la farine qu'il allait vendre à Corbeil avec sa voiture et ses chevaux. Mais la renommée de cet admirable moulin se propagea avec une rapidité telle, qu'au bout d'un an la meule tournait jour et nuit et ne suffisait plus aux commandes. A la fin de cette première année, le meunier, dont les spéculations avaient probablement réussi, acheta une cinquantaine d'arpents de terrain, qu'il afferma à des paysans de son choix. L'année suivante, il en acheta une quantité à peu près égale.

Décidément les affaires allaient très bien. Personne ne songea à s'en plaindre. Le hameau grossissait à vue d'œil, les terres augmentaient de valeur, tout le monde y gagnait.

Quant au meunier, toujours de plus en plus heureux, il achetait, achetait toujours. Au bout de dix ans, il possédait plus de six cents arpents d'un seul tenant, et chaque fois que l'occasion se présentait d'arrondir le véritable domaine qu'il créait, il n'y manquait pas.

M. Barthez croissait donc en richesses et en considération ; il avait des fermiers, touchait ses revenus tout comme un grand seigneur, et, comme il n'avait pas d'intendant qui le volât, il faisait de ses rentes un nouveau capital, à l'aide duquel il augmentait sans cesse celui dont il était déjà propriétaire.

Du reste, on lui rendait bien haut cette justice qu'il n'en était pas plus fier pour cela.

Il n'avait rien changé à sa manière de vivre. On le voyait, comme à l'ordinaire, couvert d'une honorable poussière, vaquer aux travaux de son moulin, donner des ordres aux trois garçons qu'il commandait.

Sa femme était toujours aussi active. C'était elle qui faisait les comptes, qui recevait l'argent, qui défendait contre l'avarice des fermiers le salaire qu'elle réclamait. Et ce n'était pas une mince besogne I Mais elle était si calme, si polie, si ferme au besoin ; elle savait trouver de telles paroles, avait la voix si douce, le regard si futé,

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que, dans ces discussions de chaque jour, elle était à peu près sûre d'avoir le dernier.

Quant à Camille, leur fille, lorsqu'elle eut atteint sa huitième année, il se fit un grand changement dans ses habitudes. Jusque-là, on Tavait vue souvent courir seule à travers les prairies ou les vergers que son père avait achetés, toujours proprement, mais simplement vêtue, soit qu'elle sortît accompagnée de sa mère, soit qu'elle allât porter des secours aux nécessiteux du village.

Cependant, malgré la surveillance incessante dont elle était l'objet, on avait remarqué parfois sur ses vêtements des traces de farine. Cela prouvait clairement qu'elle circulait sans contrôle à travers du moulin.

A dater de ce moment, sous prétexte qu'elle pouvait être victime d'un accident, l'entrée du moulin lui fut interdite. On lui assigna comme logement deux pièces conligues, que Barthez en personne fit meubler avec beaucoup de goût, et on attacha â son service la fille d'un fermier que Mme Berthez se chargea de dresser.

Et en même temps, on fit venir de Corbeil un pauvre vieux savant, qui mourait de misère, et à qui l'on confia son éducation.

La mise de Camille fut aussi plus soignée, et ses relations de camaraderie avec les autres enfants du village furent brusquement interrompues.

A mesure qu'elle grandit, la jeune fille parut s'accommoder fort bien de ce genre de vie.

Son professeur disait à qui voulait l'entendre qu'elle était l'élève la plus intelligente qu'il eût jamais connue, et qu'on pouvait lui apprendre tout ce qu'on voulait.

Quant à Thérèse, sa femme de chambre, elle avait subi également, sous la direction de Mme Barthez, une véritable métamorphose. La chrysalide était devenue papillon, la paysanne s'était transformée en la plus habile camériste qu'on eût rencontrée.

Bien plus, lorsque Camille eût atteint sa quinzième année, ses parents déterrèrent à Essonne un amateur de

guitare, qui consentit à venir, deux fois par semaine, enseigner le chant et la musique à la fille du meunier.

C'était une mode qui nous venait d'Espagne à cette époque. La reine avait apporté en France une foule d'usages de son pays, que l'engouement des courtisans avait promptement fait passer dans nos mœurs. Chanter en s'accompagnant de la guitare était alors chose fort rare, fort goûtée, et réservée seulement à quelques privilégiées.

On s'étonna bien un peu dans le village que Barthez donnât à sa fille une éducation si soignée, mais on crut en avoir facilement trouvé l'explication, et peu s'en fallut qu'on ne lui donnât raison.

En effet, à. qui reviendrait un jour la magnifique fortune que le meunier possédait ? A sa fille, puisqu'elle était leur unique enfant. Or, pourquoi Barthez et sa femme n'auraient-ils pas eu pour leur enfant l'ambition qu'ils n'avaient pas pour eux-mêmes ? On avait vu déjà quelques exemples de riches bourgeoises apportant à des gentilshommes, en échange de leur nom, les biens dont elles disposaient.

A ce titre, pas une femme plus que Camille n'était en position de faire un semblable mariage, sans que cette mésalliance eût rien de choquant. Elle était jeune, jolie, avait reçu une éducation soignée, portait si noblement la toilette, qu'on aurait pu la croire issue de souche patricienne, et chantait à ravir.

Souvent, le soir, au sein du calme et du silence, on entendait s'élever sa voix harmonieuse et sonore. Les paysans s'arrèt£(ient pour l'écouter, oubliant que le travail du lendemain se ressentirait peut-être des instants précieux qu'ils dérobaient au sommeil. Mais ils étaient sous le charme ; ils restaient là, bouche béante, immobiles, presque recueillis, tant que cette voix suave et fraîche résonnait à leurs oreilles.

D'ailleurs, s'ils avaient interprété à leur manière la conduite du meunier envers sa fille, pas un d'eux n'en

avait conçu la moindre jalousie. Au contraire, Camille était adorée dans le hameau.

Grâce aux habitudes de charité dont sa mère lui avait donné l'exemple précoce, il n'y avait pas un seul mendiant à Moulin-Galant. Quant aux malheureux, aux malades, ils n'avaient jamais besoin de demander pour obtenir. Camille savait à point nommé quel accident venait d'arriver, de quelle maladie souffrait le père ou la mère de famille. Elle se rendait, seule ou accompagnée de Thérèse, chez ceux que le malheur recommandait à sa bienveillance. Secours en nature, linge, sucreries, tout arrivait à point chez ceux qu'un revers avait atteints.

Dans cette humble bourgade, aujourd'hui érigée en village, il n'y avait pas une famille que ses aumônes n'eussent soutenue, pas une maison dans laquelle elle ne fût entrée. Quant à ceux que leurs affaires, leur parenté, leurs relations, amenaient au hameau, ils la connaissaient tous de vue, ou bien ils en avaient entendu faire l'éloge ; et, comme ils ignoraient son nom, toutes les fois qu'ils parlaient d'elle ils la désignaient ainsi : la Meunière de Moulin-Galant.

Pas un mot d'envie n'élevait sa note discordante lorsqu'il était question d'elle. Aussi pouvait-elle circuler seule, à toute heure du jour ou de la nuit, sans que personne manquât au respect sympathique qu'elle inspirait, et malheur â celui qui aurait mal parlé d'elle, ou qui aurait osé toucher à un de ses cheveux I

Telle était l'honnête famille qui avait opéré â Moulin- Galant un bouleversement si complet.

Quant à la foule de gentilshommes qui se pressait depuis quelque temps au moulin, cela coulait de source, si réellement le riche meunier désirait marier sa fille à un grand seigneur. Si l'afHuence avait été plus grande encore aujourd'hui qu'à l'ordinaire, c'est que l'on fêtait quelque chose au moulin. Et qui sait ?... se disait-on à voi^ basse. Peut-être les fiançailles de Camille...

On n'était pas au bout. Au moment où la nuit com-

mençait à tomber, on vit déboucher de la grande route un jeune cavalier, escorté de son laquais. Ils étaient couverts de poussière, et leurs chevaux, fatigués, semblaient avoir fourni une longue traite.

Le mattre paraissait âgé de vingt-trois ans environ. Il était brun, grand, élancé, et s'avançait, d'aplomb campé sur sa monture , relevant la soyeuse moustache noire qui ombrageait sa lèvre. En même temps, il promenait autour de lui un regard inquiet, comme s'il ne trouvait pas ce qu'il cherchait. Il arriva ainsi au milieu de la place du village. Les paysans curieux le regardaient et avaient l'air un peu surpris.

— Tiens 1 il ne va donc pas au moulin, celui-là ? murmuraient-ils.

Quant à lui, il s'arrêta.

— Dites-moi, fit-il en s'adressant à celui dont il était le plus rapproché, on m'a affirmé que je trouverais une auberge à Moulin-Galant. Où donc est-elle >

— Là, monseigneur.

Le cavalier jeta un regard dans la direction qu'on lui indiquait, et fit une grimace dédaigneuse.

— Çà I s'écria-t-il. C'est à peine si Jacques et son cheval pourraient y tenir.

Et, du geste, il montra celui qui l'accompagnait et qui venait de le rejoindre.

Chacun se tourna de ce côté et demeura stupéfait. Sur un cheval anglo-normand de taille si élevée, si fortement râblé, si bien planté sur des jambes fines et nerveuses, qu'on n'avait jamais vu le pareil, était juché une espèce de colosse, âgé d'une quarantaine d'années, et dont la seule vue provoqua immédiatement un respect salutaire.

— Comment I fit le gentilhomme, il n'y a pas ici une maison convenable qui veuille bien nous donner asile !

— Dame !... hasarda le paysan, il y a bien le moulin, mais je ne sais pas trop...

— Ah 1 fit le cavalier avec une vivacité toute juvénile,

il y a un moulin et vous ne le disiez pas ! Où donc est-il, ce moulin ?

— Derrière vous, monseigneur.

— Merci, dit le gentilhomme qui fit aussitôt volteface et se dirigea vers les bâtiments qu'on lui avait signalés.

Jacques suivit sans se permettre la moindre observation. Arrivé devant la porte, le cavalier souleva le lourd marteau d'un bras fatigué.

Le judas s'ouvrit et la même voix se fit entendre.

— Que demandez-vous ? s'informa-t-elle.

— L'hospitalité pour cette nuit, mon ami...

Sans doute ce n'était pas une réponse devant laquelle la porte devait céder, car le judas se referma brusquement.

— Allez au diable î fit brutalement la voix.

Le jeune cavalier devint pourpre de colère.

— Si tu n'ouvres pas, mécréant, dit-il d'un ton menaçant, je te préviens que je vais enfoncer ta porte î

Au lieu de trembler devant cette menace, la voix intérieure s'éloigna au bruit d'un éclat de rire.

— Jacques ! cria le gentilhomme, qui du doigt montra silencieusement la porte à son laquais.

— S'il plaît à monsieur le baron, nous l'enfoncerons, répondit docilement le colosse.

Rien qu'à le voir, on devinait que ce Jacques était d'une force herculéenne. Sa tète mâle et énergique, que supportait un col nerveux et puissant, reposait sur des épaules carrées, qui s'effaçaient légèrement, comme pour laisser plus de développement à une large poitrine. Les membres étaient proportionnellement courts, trapus, et se reliaient par des attaches solides à de larges extrémités.

Il ne paraissait guère âgé de plus de quarante ans. Pas un poil blanc ne tachait sa moustache épaisse ni ses cheveux noirs et crépus. Il portait un justaucorps de bufifle, retenu à la taille par un ceinturon large et fort, au bout

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duquel pendait une admirable rapière, lourde et longue à ce point, qu'il aurait été impossible à tout autre homme que lui de la manier. La poignée de cette rapière était fort belle. Elle était d'acier ciselé, et d'un travail excessivement délicat. On reconnaissait, en l'examinant, un de ces chefs-d'œuvre merveilleux, tels qu'en fabriquaient Milan, Pise ou Florence, à cette époque où nous venaient d'Italie les plus belles armes et les plus habiles maîtres d'escrime. Ce pourpoint de buffle et cette épée attiraient principalement l'attention, car jamais laquais ne revêtait alors cet attirail guerrier. Mais on en trouvait l'explication dans l'attitude impassible et un peu raide de Jacques. Évidemment cet homme avait été soldat, et peut-être quelque chose de mieux. En effet, avait-on jamais vu semblable rapière battre les flancs d'un simple lansquenet?

La surprenante docilité dont il avait fait preuve envers son jeune maître, le ton humble et doux sur lequel il lui avait répondu, démontraient cependant que le gentilhomme exerçait sur lui une autorité suprême.

Lorsque celui-ci lui avait silencieusement montré la porte du moulin, Jacques ne s'était effrayé ni de l'épaisseur des panneaux, ni des ferrures qui les attachaient, ni des verrous qu'il avait entendus grincer.

Lé baron avait menacé d'enfoncer la porte et l'avait regardé, cela suffisait. Jacques n'attendait qu'un geste pour se mettre à l'œuvre. Le jeune cavalier hésita quelques instants.

— Je ne puis cependant pas coucher à la belle étoile... Nos chevaux sont bien fatigués, murmura-t-il.

Aussitôt il releva la tête, mit pied à terre, et prononça ce simple mot :

— Val

Jacques descendit de cheval, étira ses bras et ses jambes, et jeta un regard autour de lui.

Devant le moulin se trouvaient cinq ou six troncs d'arbres, encore recouverts de leur écorce, et destinés cer-

tainement à devenir poutres ou solives, dès que le besoin s'en ferait sentir.

Il s'approcha, choisit le plus léger, qui n'avait guère plus de six pouces de diamètre, et le chargea sur son épaule comme il aurait fait d'un mousquet. Puis il s'avança vers la porte, s'arc-bouta sur ses jambes et, se servant de son tronc d'arbre comme d'un bélier, il porta le premier coup.

•La porte gémit, cria, rendit un bruit sourd, mais résista.

Jacques renouvela sa tentative sans beaucoup plus de succès.

— Fameuse porte I fit-il d'un air connaisseur.

Alors il rassembla ses forces, se pencha plusieurs fois en arrière, en avant, et enfin, par un formidable effort, dirigea son tronc d'arbre juste sur la fente de la porte.

Cette fois, un énorme morceau du panneau fut effondré, et un verrou démantelé montra sa ferrure tordue par la violence du choc.

A ce bruit, les paysans accoururent.

Quant ils virent que le moulin était menacé, ils murmurèrent et manifestèrent des dispositions hostiles.

Jacques se retourna à peine.

— Qu'est-ce que c'est ? fit-il, sans même changer de posture.

Quant au baron, il ne sourcilla pas.

Après l'avarice, ce qui domine chez les paysans, c'est la prudence.

Quand ils virent avec quelle facilité cette manière d*Alcide mettait en mouvement ce tronc d'arbre, que six d'entre eux auraient soulevé à grand'peine, ils se turent, mais ne se retirèrent pas.

Peu importaient à Jacques les sentiments plus ou moins affectueux qu'il leur inspirait. Son premier succès l'avait encouragé, son maître ne lui avait pas dit de s'arrêter, il allait recommencer.

— Encore deux ou trois coups, dit-il froidement, et tout sera fini.

LA MEUNIÈRE DE MOUUN-GÀLANT $$

Mais, au moment où il se préparait à porter le quatrième, un pas précipité se fit entendre, les verrous grincèrent, la porte s'ouvrit, et le meunier parut sur le seuil.

— Ah ça I dit-il en se croisant les bras, croyez-vous que vous allez prendre mon moulin d'assaut ?

— Ce ne serait pas le premier, répliqua Jacques.

— Savez-vous, reprit le meunier, que, sans me compter, j'ai trois garçons qu'il me suffira d'appeler pour qu'ils viennent à mon aide ?

— Appelez-les, fit le gentilhomme avec dédain.

— Ne voyez- vous pas que ces braves gens qui nous écoutent sont tout prêts à me défendre ? dit Barthez d'une voix de plus en plus saccadée.

Cette fois encore, les paysans, encouragés par la présence du meunier, prirent une attitude agressive.

— Qu'ils viennent, fit le jeune cavalier qui les toisa d'un regard de défi.

— Ainsi, demanda Barthez, un peu décohberté par tant de sang-froid et d'audace, vous êtes décidé à pénétrer de fotce chez moi !

— Monsieur, dit le gentilhomme, je suis le baron Remy de Montbrun. Je ne vous connais pas, je ne vous ai jamais vu, j'ignorais même il y a dix minutes qu'il y eût ici un moulin, et que vous en fussiez propriétaire. Mais on m'avait affirmé que je trouverais une auberge à Moulin- Galant, et je n'ai aperçu qu'un chenil, qui peut tout au plus servir d'écurie. Nos chevaux ont fourni aujourd'hui une traite de plus de vingt lieues ; il leur est impossible d'aller plus loin. Il faut donc que je loge quelque part.

•— Mais, monsieur, ma maison n'est point une hôtellerie, fit observer Barthez.

— Je le sais, mon ami. Aussi est-ce à titre de service que je venais vous demander l'hospitalité. J'aurais fait largesse à vos garçons, je serais reparti demain matin, et il n'en aurait plus été question. Bien plus, j'aurais peutêtre poussé tout à l'heure jusqu'à Essonne, si vous aviez été plus poli.

f6 LA MEUTfliRE DE MOULW-CALAKT

— Moi ! se défendît le meunier.

— Oui, ▼ous : je reconnais parfaitement le timbre de ▼otre Toix. C'est tous qui m'arez interpellé quand je me sois présenté, tous qui m'arez envoyé ï tous les diables. Eh bien ! mon ami, j'ai fort mauvaise tète. Je tiens & tous apprendre que le baron de Montbrun ne Ta pas au diable, comme le premier écloppé Tenu de la Cour des Miracles. Je TOUS préTÎens donc que, de gré ou de force, eussiez- TOUS à m'opposer une armée, je coucherai chez tous cette nuit, et Toilà Jacques, que je tous présente, qui est exactement dans les mêmes dispositions que moi.

Barthez était stupéfait. Ces explications catégoriques ne permettaient plus un refus, plus même une excuse.

A son tour, il jeta les yeux sur Jacques et demeura ébahi. Lui, qui était grand, robuste, qui passait pour fort, il se trouTa petit, malingre et chétif, à côté du colosse qui se dressait dcTant lui, et qui tenait encore le tronc d'arbre dont il s'était senri.

Le meunier comprit que toute collision aTec des hommes si résolus et si bien doués de la nature amènerait des conséquences terribles. Il essaya de capituler.

— Soit I dit-il, TOUS coucherez au moulin, mais à une condition...

— Laquelle ? demanda fièrement le baron.

— > C'est que sous aucun prétexte tous ne sortirez de la chambre que je vous donnerai.

— Oh ! fit le gentilhomme en riant bruyamment, je ne demande pas mieux, je tombe de sommeil.

— Alors, Teuillez entrer, dit Barthez. Puis s'adressant aux paysans, qui se tenaient à distance, prêts à le secourir :

— Merci, mes amis, dit-il. Ce gentilhomme s'est fait connaître. Je sais à qui j'ai affaire. C'était une erreur.

Et il les congédia, en leur adressant de la main un salut amical.

Jacques laissa tomber son tronc d'arbre, prit les deux chevaux en main et pénétra sous la porte cochère, que le meunier referma de son mieux.

— Où faut-il conduire nos montures ? demanda Jacques.

— Âh I ma foi 1 dit le meunier, pour aujourd'hui il m*est impossible de les mettre à Técurie, mais voici un bûcher que je tiens à votre disposition. Vous trouverez sous ce hangar de la paille,* du foin, de l'avoine, deTorge même, si vous en voulez.

— A la bonne heure I fit le baron. Vous voilà tout à fait raisonnable, mon ami. Pour peu que vous puissiez nous servir un bon morceau de pain et une bouteille de vin passable, vous trouverez désormais en moi Thôte le plus accommodant qui existe.

— Suivez-moi, monseigneur, dit Barthez avec un peu de raideur.

Il gravit le premier étage d'un large escalier, et introduisit le jeune cavalier dans une vaste pièce, autour de laquelle étaient disposés d'énormes dressoirs.

Au même instant, une porte latérale s'ouvrit, et une femme de trente-cinq ou trente-six ans, brune, fraîche encore, s'avança timidement.

C'était la meunière. Elle paraissait légèrement inquiète ; mais, en apercevant la jeune et jolie figure de l'étranger, ses craintes se dissipèrent.

— Comment I s'écria-t-elle, c'est ce jeune seigneur qui faisait tant de vacarme à notre porte I

— Pardonnez-moi, madame, répondit Remy, si j'entre ici comme en pays conquis, mais la faute en est à votre mari. S'il s'était montré tout d'abord aussi aimable qu'il l'est devenu et que vous paraissez Tètre, ma présence aurait passé inaperçue.

— Mais il n'est rien arrivé de fâcheux ? interrogea Mme Barthez avec un reste de frayeur.

— Rien qu'un petit éclat de bois, madame, fit Remy. Si j'avais eu le bonheur de m'adresser à vous quLnd je me suis présenté, je ne doute pas que votre petit cœur de femme aurait eu pitié de deux voyageurs qui tombent de sommeil, qui meurent de faim, et de deux pauvres chevaux qui n'en peuvent plus.

— N'est-ce que cela ? demanda joyeusement la meunière.

— Pas autre chose, madame.

Aussitôt elle offrit une chaise au jeune gentilhomme. Avec une agilité merveilleuse, elle courut ensuite vers les buffets, vers les dressoirs, mit deux couverts, couvrit la table de viandes froides, de pain, de vin... En moins de cinq minutes, elle avait apporté. de quoi rassasier dix appétits de premier ordre.

Quant à Barthez, il surveillait ces préparatifs d'un œil oblique, et se promenait lentement, en proie à une préoccupation visible.

— Ne me tiendrez- vous pas compagnie ? fit le baron en s'adressant alternativement au meunier et à la meunière.

— Non, merci, répondit Barthez ; mais, si vous le per^ mettez, je vous rappellerai la parole que vous m'avez donnée en entrant.

— Volontiers I mais à quoi bon, puisque je vous l'ai déjà donnée ?

Le meunier fit signe à sa femme de s'éloigner, et se rapprocha de la table.

— Quand je vous ai prié, monseigneur, de ne sortir de votre chambre sous aucun prétexte, j'ai voulu dire : quoi qu'il arrive, quoi que vous voyiez, quoi que vous entendiez.

— Diable 1 fit Remy en se redressant. Nous ne sommes donc pas dans un moulin, ici ?

— Si, monseigneur, mais...

Avant que le meunier eût achevé sa phrase, une porte s'ouvrit, et un cavalier de haute mine pénétra dans la salle.

— Ah çal que se passe-t-il donc ? demanda-t-il sévèrement.

Remy, qui se disposait à souper, releva la tète, et jeta sur le meunier un regard étonné.

Quel était ce personnage ? D'où venait-il ?

Cependant il ne broncha pas. Les recommandations qu'on lui avait faites, la parole qu'on avait exigée de lui, lui défendaient déjà la moindre indiscrétion. Il se contenta d'adresser un léger salut au nouveau venu, bien qu'il eût remarqué le regard que cet homme faisait peser sur lui.

Barthez paraissait fort embarrassée

— Répondrez-vous ? insista le cavalier.

— Mon Dieu I monseigneur, balbutia le meunier, c'est un gentilhomme qui venait me demander l'hospitalité, et qui, trouvant que je n'ouvrais pas ma porte assez vite, s'est mis à l'enfoncer.

— Et quel est ce gentilhomme ? C'est monsieur ? fit le cavalier en désignant Remy d'un geste dédaigneux.

— Oui, monseigneur.

— Et il a enfoncé votre porte ?

— Pas tout à fait, mais peu s'en faut.

— Vos valets n'étaient donc pas là pour l'en empêcher ? Remy tressaillit et devint pâle de colère.

— Des valets 1 fit-il d'une voix tremblante. Est-ce donc à coups de bâton, monsieur, qu'on reçoit d'ordinaire les gentilshommes dans votre maison ?

Comme début de conversation, les paroles du cavalier et la réponse qu'il s'était attirée n'étaient pas faites pour calmer les esprits.

Remy et l'inconnu se défiaient déjà du regard et portaient la main à leur épée.

— De grâce, messieurs I fit le meunier qui crut devoir intervenir, pas d'explication violente I Songez que ma femme et ma fille sont dans la pièce voisine...

— Mon cher Barthez, répondit le gentilhomme, en toute circonstance, vous le savez, nous avons respecté l'hospitalité que vous nous accordiez; mais aujourd'hui le cas est différent. Nous ne pouvons pas souffrir qu'un intrus. ..

— Décidément, interrompit Remy avec un sourire qui déguisait mal la colère qu'il ressentait, c'est une rencontre que vous désirez avoir avec moi.

6o LA BiBninèRE DE MOULIN-GALANT

— Vous avez été bien long à le c om p rend re.

— Oh ! vous êtes dans T erreur, monsieur. Je vous jure que je n'ai pas Tesprit pareseux en pareille matière ; mais je suis l'hôte de quelqu'un, id. Toute la question est là : suis-je chez un meunier } suis-je cher vous .^

— Vous êtes chez moi, monseigneur, dit catégoriquement Barthez.

— Alors que me veut ce personnage } répliqua Remy. Je ne le connais pas, je ne l'ai jamais vu.

—^ Monsieur, je suis le vicomte d'Espayrac, dit le cavalier avec hauteur.

— Vous î s'écria Remy qui fit un pas en avant.

De pâle il était devenu livide. Un éclair de liaine féroce brilla dans ses yeux.

— Oui, monsieur, moi. Quoi qu''en dise Barthez, par le fait, nous sommes chez nous ici tout aussi bien que lui. Aussi ne souif rirons-nous pas qu'un étranger s'impose par la violence dans une maison que notre seule présence devrait suffire à protéger.

'— Et c'est vous qui comptez m'en empêcher ? demanda Remy avec un éclat de voix terrible.

— Moi et les dix-huit gentilshommes qui m*ont envoyé rerSTOus, oui, monsieur.

'— Ah ! le ciel m'est témoin que jamais duel ne me sera plus agréable, pourvu que ce soit par vous que je commence, misérable ! s'écria le jeune baron, incapable de se contenir. Et vous le comprendrez quand vous saurez qui je suis. Je me nomme le baron de Montbrun, entendez-vous 7

Le vicomte pâlit, recula de deux ou trois pas et tira son épée.

Remy ne se fit pas prier pour Timiter.

Un choc terrible allait certainement s'ensuivre, si deux portes ne s'étaient ouvertes à la fois: l'une, celle de l'escalier, par laquelle entra Jacques, qui avait achevé de

[mnser les chevaux ; l'autre, celle de la pièce voisine, par aquelle la meunière et sa fille pénétrèrent dans la salle.

LA MEUNIÈRE DE MOULIN-GALANT 6l

D'un coup d*œil, ils aperçurent tous les trois la lame nue des rapières et les deux gentilshommes qui allaient en venir aux prises.

Camille, par un mouvement plus rapide que la pensée, se précipita entre les deux combattants.

— Je vous en. supplie, messeigneurs, dit-elle, remettez au fourreau votre épée. Il y a certainement ici quelque horrible malentendu. Vous ne vous connaissez pas, vous ne vous êtes jamais vus ; il ne peut donc y avoir entre vous aucun motif de haine.

— Aucun motif ! s'écria Remy. Ah 1 si vous saviez, mademoiselle...

— Quoi I vous avez déjà rencontré M. d'Espayrac }

— Jamais, mademoiselle.

— Eh bien 1 alors...

— Tenez, mademoiselle, fit Remy, regardez bien cet homme. C'est l'assassin de mon père, et je ne viens à Paris que pour le tuer.

Camille recula d'horreur.

— Je n'ai pas assassiné M. de Montbrun, se défendit le vicomte ; je l'ai tué à la suite d'un combat loyal.

— Vous mentez 1 Ce combat n'était pas loyal, puisque du même coup vous avez assassiné ma mère, morte de douleur, et que vous avez fait de moi un orphelin. D'ailleurs, vous ne l'ignoriez pas, mon père était souffrant et hors d'état de tenir une épée.

— Aussi n'est-ce pas moi qui l'ai provoqué.

— Oui, c'est lui, on me l'a dit ; mais tous ceux qui connaissaient de longue date le baron de Montbrun m'ont dit également que, pour en venir à cette extrémité, il fallait que vous lui eussiez fait une injure mortelle. D'ailleurs, toute explication à cet égard est inutile, vous le comprenez bien. Je vous trouve enfin, c'est tout ce que je demandais au ciel. Mais comme je ne veux pas souiller cette maison du sang d'un misérable tel que vous, suivezmoi-

A ces mots, Remy fit un pas vers la porte.

— Encore ce mot I rugit le vicomte.

— Oui, misérable, je le répète, dit le jeune cavalier d'une voix stridente, car, s'il faut en croire les bruits du pays, le meurtre de mon père n'est pas le seul que vous ayez à vous reprocher... Vous savez ce que je veux dire, n'est-ce pas ? Allons ! suivez-moi donc, monsieur I

— C'est donc vous qui l'aurez voulu I s'écria le vicomte d'un ton menaçant.

Camille s'était jetée au-devant de Remy, la meunière s'efforçait d'arrêter le vicomte : mais, en dépit de leurs tentatives, les deux gentilshommes allaient les repousser, quand une troisième porte s'ouvrit, celle du fond, et un nouveau visage parut sur le seuil.

Jacques, dont personne n'avait remarqué la vive émotion, on pourrait dire même la véritable terreur, poussa un soupir de soulagement, et leva les yeux au ciel pour lui adresser un remerciement.

En même temps, profitant de la surprise causée par l'arrivée de ce personnage, il se glissa derrière le vicomte et murmura rapidement quelques mots à son oreille. M. d'Espayrac se retourna pour le dévisager, comme s'il ne pouvait pas ajouter foi à ce qu'il venait d'entendre. Pour toute réponse, Jacques baissa affirmativement et gravement la tète.

A son tour, le vicomte prononça deux ou trois mots, et s'enfuit en se voilant le visage de ses deux mains.

Personne ne s'en aperçut sur le moment, tant était profonde l'impression produite par l'entrée de ce gentilhomme.

Barthez s'était pour ainsi dire incliné jusqu'à terre ; sa femme et sa fille terminaient à peine une longue révérence, lorsque Jacques revint sans affectation se placer derrière son maître.

Remy était légèrement étonné. D'après ces témoignages de respect, il jugea qu'il était en présence d'un personnage de qualité.

Dans ce moulin, du reste, tout lui paraissait étrange, sinon suspect, depuis qu'il y avait mis les pieds.

Ce meunier dont on était obligé d'enfoncer la porte, qui n'était pas maître chez lui, dans la maison de qui se trouvaient vingt gentilshommes... tout cela avait un air de mystère qui mit instinctivement le jeune cavalier sur ses gardes.

Aussi examina-t-il curieusement celui qui venait d'entrer. C'était un homme de trente-huit ans environ, à la stature élevée, à la démarche noble et fière, qui portait admirablement le costume dont il était revêtu. Sur le feutre noir qui ombrageait sa figure d'une longue plume de même couleur brillait une large agrafe de diamants. Ses habits de velours noir, crevés de satin noir, enrubannés de noir, relevés d'une passementerie de jais et d'aiguillettes semblables, étaient merveilleusement coupés et dessinaient à ravir sa taille élégante et bien prise. Sur ce costume sévère, que complétaient des bottes de castor noir, la seule chose qui tranchât franchement, c'était un col de guipure en point de Venise, des manchettes semblables, et une chemise de fine batiste, aux plis artistement disposés. La poignée de la dague, celle de l'épée elle-même, étaient en acier bleui.

Le plus méticuleux des raffinés du temps n'aurait pas trouvé un reproche à adresser à cette sombre, simple et riche toilette.

Il avait de grands yeux, dont le regard clair se reposait avec calme sur les personnes qui l'entouraient. De toute sa personne, sans que, par ses gestes ou son attitude étudiée il ftt rien pour l'augmenter, s'exhalait comme un parfum d'aristocratie et de haute distinction. Ses traits étaient beaux; l'expression en était douce et affable. Pourtant cette simplicité, derrière laquelle il semblait vouloir s'effacer, lui donnait au contraire un cachet de grandeur que Remy n'avait encore remarqué chez aucun des gentilshommes qu'il avait connus.

Il s'avançait lentement vers le jeune cavalier, répondant par une légère inclinaison de tète et par un geste bienveillant aux saluts qu'il recevait.

— Que vient-on de m'apprendre, monsieur? dit-il sans colère et même sans la plus petite apparence d'aigreur. Vous avez pris d'assaut le moulin de mon ami Barthez >

— Il est vrai, monsieur, répondit Remy sur le même ton. S'il ne s'était agi que de moi et de Jacques, j'aurais poussé probablement jusqu'à Essonne ; mais nos chevaux étaient fourbus, ils ont eu grand'peine à nous conduire jusqu'ici, et vous savez, monsieur, que, sans parler môme de l'attachement qu'elle peut inspirer à son maître, la monture est chose indispensable au cavalier.

— Je le sais, monsieur.

— En outre, reprit le jeune baron en montrant Jacques, j*ai un compagnon de route qu'il est assez difficile d'équiper, ainsi que vous pouvez vous en convaincre. Que je crève mon cheval demain, je puis le remplacer ; mais quant à celui de Jacques, cela me serait plus difficile. Il m'a fajlu faire venir à grands frais du Nord celui qu'il monte et qu'il a voulu choisir lui-même.

— En effet, dit le gentilhomme en souriant. Vous avez auprès de vous* un magnifique échantillon de la race humaine. Je comprends qu'il ait fait ce que l'on vient de me raconter.

— Oh ! c'est un jeu d'enfant pour lui, répondît Remy avec la même modestie que s'il se fût agi de lui-même.

— Vraiment ? fit le gentilhomme avec une arrière-pensée évidente.

II se tut pendant quelques instants, comme pour mieux étudier les proportions du colosse.

— Est-il Français ? demanda-t-il ensuite.

— Oui, monsieur ; c'est un enfant de mon pays, un montagnard, ainsi que nous les appelons là-bas.

— Là-bas ? c'est donc loin ?

— Deux cents lieues environ.

— Et du Midi, je gage ?

— Vous l'avez dit, monsieur; je suis de Montbrun, à six lieues nord-ouest de Narbonne.

— Je m'en doutais, fit le gentilhomme en souriant.

— Oui, j'ai un peu d'accent, dit Remy avec le môme sourire.

— Oh ! très-peu, s'empressa de répUquer son interlocuteur. Vous ne serez pas le seul à Paris, croyez-moi, car c'est à Paris que vous allez, je pense ?

— Vous l'avez deviné, monsieur.

— Et — pardonnez-moi toutes ces questions — y a-t-il indiscrétion à vous demander dans quel but vous y venez ?

— Aucune, monsieur ; je l'ai dit tout à l'heure devant les personnes qui nous écoutent.

— C'est probablement pour y chercher fortune ?...

— Non, monsieur. Sans être précisément riche, j'ai une trentaine de mille livres de revenus, qui me permettent de vivre en grand seigneur au fond de mon petit castel.

— Alors, c'est pour tenter aventure ?...

— Pas davantage, monsieur; je vais à Paris pour y tuer un homme, fit Remy avec un accent de résolution farouche.

— Quel homme ? interrogea l'étranger un peu surpris.

— Le vicomte d'Espayrac.

— C'est donc pour cela que vous lui cherchiez querelle il n'y a iqu'un instant ?

— Ce n'est pas moi qui l'ai provoqué, monsieur. Je ne connaissais le vicomte que de nom. C'est lui qui m'a menacé de me mettre à la porte du moulin, assisté au besoin de dix-huit gentilshommes qui sont de sa compagnie.

— Et vous vous disposiez à partir quand je suis entré ?

— Moi I se défendit vivement Remy ; je me disposais à tuer le vicomte, que la Providence jetait à point nommé sur la pointe de mon épée.

— Et les dix-huit gentilshommes .>...

— J'aurais fait de mon mieux, répondit le jeune cavalier, mais je serais mort tranquille, pourvu que M. d'Espayrac eût succombé le premier : car je n'ai aucun doute,

à cet égard, ajouta-t-il avec feu, je le tuerai ; j'en suis certain, je le sens.

— Il vous a donc grièvement offensé ?

— Je vous en fais juge, monsieur ; il a tué mon père et fait mourir ma mère de chagrin.

L'inconnu tressaillit, et regarda d'un air de tendre pitié ce bel et courageux jeune homme.

Puis s'adressant au meunier :

— Barthez, dit-il, faites-moi mettre un couvert à cette table. Je m'aperçois que monsieur n'a pas encore soupe. S'il consent à me faire cet honneur, je lui tiendrai société.

— Très-volontiers... balbutia Remy ébahi.

Il lisait, en effet, sur le visage du meunier, de sa femme, de sa fille, de Jacques lui-même, la profonde stupéfaction qu'ils éprouvaient.

— Maintenant, laissez-nous, dit le gentilhomme en les congédiant du geste.

Mais Jacques trouva le moyen de se rapprocher de son maître avant de sortir.

— Attention ! lui glissa-t-il à l'oreille, c'est le maréchal!

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