‹ La meunière de Moulin-GalantChapitre 6 sur 12 · COMMENT REMY PASSA LA PREMIÈRE SOIRÉE A PARIS · texte numérisé non relu

COMMENT REMY PASSA LA PREMIÈRE SOIRÉE A PARIS

Cependant Remy n'était pas tranquille. ^

Ce fripier, qui prétendait n'avoir qu'une parole, lui avait bel et bien cédé Thabit destiné à l'un de ses clients, ce qui ne prouvait guère en faveur de son exactitude et (le sa loyauté. Pour peu qu'un autre gentilhomme aussi pressé que Remy et encore plus généreux se présentât, il était certain que le marchand ne se ferait pas faute de réaliser un troisième bénéfice.

Après avoir fait dans Paris, en compagnie de Jacques, un premier tour de promenade, le baron revint à l'auberge, soupa bien, monta dans sa chambre, s'étendit dans un fauteuil et attendit. Comme il était seul, il songeait.

Paris ne lui avait pas causé l'impression qu'il croyait ressentir. Il s'imaginait rencontrer à chaque pas tant de magnificences, que son ceil ébloui aurait peine à en supporter l'éclat... Pas du tout I Çà et là quelques monuments, quelques morceaux d'architecture, mais partout d'horribles maisons, voire même des masures, des rues étroites, puantes; et, dans certains endroits, le spectacle d'une hideuse misère.

— Eh quoi 1 se disait Remy. Est-ce bien la ville dont on m'a tant de fois vanté les merveilles'? Mais c'est Narbonne un peu plus grand et beaucoup plus sale I

Cette phrase de Remy est à peu de chose près celle que prononcent, même de nos jours, les provinciaux qui viennent à Paris pour la première fois.

C'est qu'il n'avait pas encore goûté de cette vie agitée»

fiévreuse, qui se glisse insensiblement dans les veines comme le poison, qui vous enivre comme les fumées de l'opium, et qui vous ruine ou vous tue, si vous n'avez pas la sagesse ou le courage de la régler selon votre fortune ou votre santé.

Aussi notre héros oublia-t-il rapidement cette première déception pour se rappeler un à un les événements qui se multipliaient autour de lui depuis deux jours. Il se passait en lui un phénomène assez bizarre.

Hier il était encore altéré de vengeance. Il n'avait qu'un but : retrouver et tuer le vicomte d'Espayrac. Précisément le hasard avait jeté sur sa route cet homme qu'il haïssait de toutes les forces de son âme, et voilà qu'aujourd'hui cette pensée opiniâtre, qui l'avait poursuivi pendant si longtemps, qui était la cause unique de son voyage, s'effaçait peu à peu devant une autre pensée, plus douce, plus riante, qui avait pris un corps, celui d'une femme, et un nom, celui de Camille.

Camille I C'en était fait ; ce nom semblait devoir dominer désormais en lui toute autre préoccupation, tout autre sentiment de haine et d'affection.

Remy avait pensé à cette belle enfant à toute heure de cette longue journée qu'il avait passée sur la route de Paris.

Sans doute le visage impassible du chevalier Sylvain, son originalité, sa franchise, ses offres dé services, avaient produit sur le jeune baron une fort agréable impression ; mais elle n'avait laissé dans son cœur ni dans son esprit rien de semblable à ce qu'il éprouvait pour la meunière de Moulin-Gaknt. Et pourtant le chevalier lui plaisait beaucoup, l'intéressait même, en raison de ses idées et de son caractère étrange.

Évidemment, malgré l'humilité de son titre de noblesse et l'obscurité du nom qu'il portait, cet homme-là n'était pas le premier venu.

Quant à Camille, autre mystère. Qu'était-ce que cette fille de meunier qui était si belle, si parfaitement distin-

guée, si admirablement élevée, qui avait une si belle voix, un talent musical si rare, tant de naïve innocence et de dignité } Telle était l'énigme que se posait Remy, au moment même où il allait entrer dans cette vie nouvelle que les caprices de la destinée lui réservaient.

Il allait chez Marion Delorme. Le chevalier avait même dit : chez Marion — tout court.

Cela supposait entre cette femme et le gentilhomme une grande intimité.

Quelle était donc cette inconnue, à qui le chevalier n*avait donné aucun titre, dont il n'avait fait suivre le nom d'aucun commentaire.

La célébrité de la spirituelle courtisane n'avait pas encore franchi les solitudes pudibondes de la province. Remy n'y avait jamais entendu parler d'elle. Il ignorait donc absolument où il allait, et même il était persuadé qu'il s'agissait d'une dame de qualité, du moment que le chevalier la connaissait, et que Puylaurens, l'ami de Monsieur, lui donnait rendez-vous ches^ elle.

Dans tous les cas, Remy était de ceux qui pensent que la première [impression a son importance. Il était assez riche pour faire dignement figure à Paris. Il savait, car il avait déjà pu le remarquer la veille au moulin, que ses habits n'étaient pas à la dernière mode, et il avait trop d'amour-propre pour permettre qu'on se moquât de sa personne.

C*est donc avec une certaine impatience qu'il attendait l'arrivée du fripier. Déjà huit heures venaient de sonner, et personne n'était encore venu.

Jacques avait éventré la valise de son maître et avait achevé sa toilette, lorsque enfin une main timide frappa discrètement à la porte de sa chambre.

O bonheur! c'était l'honnête marchand, portant précieusement enveloppé le costume qu'il avait promis de livrer. Il s'excusa d'avoir fait attendre monsieur le baron, mais il voulait que l'habit fût irréprochable, afin de conserver la pratique d'un si généreux seigneur. .'

En effet, il mit à habiller Remy toute la complaisance imaginable.

Quand il vit quel magnifique cavalier sortait de ses mains habiles, il ne put s*empêcher de s'admirer lui-même dans l'œuvre qu'il avait faite. Ce fut presque avec un soupir de regret qu'il reçut son argent en échange des vêtements qu'il avait fournis. On aurait dit qu'il avait de la peine à s'en séparer.

Il est certain que Remy était méconnaissable sous ce nouveau costume, qu'il portait du reste avec beauconp de grftce et d'aisance.

La veste et les chausses étaient de velours épingle gris-perle, crevées de satin cerise, enrubannées de même couleur, avec galons et aiguillettes en argent fin. Un feutre gris, garni d'une longue plume cerise, des bas de soie assortis et des souliers en peau de daim grise complétaient cet harmonieux ensemble.

Jacques qui assistait à cette transformation et qui s'étonnait généralement peu, ne put à son tour retenir un cri d'admiration, lorsqu'il vit son jeune maître si galamment accoutré. Il avait revêtu lui-même ses plus beaux habits pour accompagner le baron, de sorte que gentilhomme et écuyer pouvaient affronter sans rien craindre l'examen le plus minutieux.

Un seul détail avait un instant arrêté Remy. Il avait de la peine à se séparer de la magnifique, mais lourde épée à laquelle il était habitué. Celle que le fripier lui avait apportée lui faisait l'effet d'une aiguille à tricoter ; cependant, lorsque le marchand lui eut affirmé que les seigneurs ne les portaient pas autrement, et que son interminable rapière ferait un contraste ridicule avec son costume, il se décida.

 neuf heures moins un quart, guidé par Jacques, qui connaissait son Paris sur le bout du doigt, Remy, drapé dans un long manteau, se dirigeait vers la rue Culture- Sainte-Catherine, où il arrivait cinq minutes après l'heure qu'on lui avait fixée.

Naturellement, ce fut M. de Puylaurens qu'il demanda»

Un des laquais de la maison lui répondit que M» de Puylaurens n'était f as encore arrivé. Remy allait se retirer, quand une accorte soubrette entra dans Tantichambre.

— Oh ! le joli seigneur I s'écria-t-elle.

Pourtant, malgré cette exclamation naïve, elle le regardait d'un air surpris. Elle n'avait jamais vu ce gracieux cavalier.

Le laquais lui confia la difficulté qui se présentait.

— N'est-ce que cela? dit la camériste. Comment l vous souffrez qu'un gentilhomme de si haute mine fasse antichambre quand il se recommande de M. de Puylaurens I

Elle haussa des épaules et frappa du pied avec impatience. Puis, s'adressant à Remy, avec son sourire le plus ouvert et sa plus belle révérence :

— Suivez-moi, monseigneur, fit-elle en poussant la porte •

Le baron la remercia d'un regard, et se laissa conduire.

Elle l'introduisit dans un petit boudoir tendu de satin bleu et le pria d'attendre quelques secondes.

Remy était un peu ébloui. Il avait traversé déjà deux pièces meublées avec un luxe du meilleur goût. Ce boudoir, magnifiquement tendu, discrètement éclairé, dans lequel étaient entassées tant de superfluités coûteuses, avait un air de mystère et respirait un parfum qui troublèrent un peu le pauvre provincial.

Évidemment il était chez une femme jeune, riche, et souverainement élégante. A quoi le devina-t-il? Il aurait été lui-même fort embarrassé de le dire, et pourtant il était certain de ne pas se tromper.

En effet, à peine avait-il terminé le rapide inventaire auquel il se livrait, qu'il entendit le frôlement d'une robe de soie. Presque immédiatement parut une femme âgée de vingt-cinq ou vingt-six ans, si admirablement

belle, si merveilleusement habillée, que Remy demeura interdit. Jamais créature semblable ne s'était offerte à ses regards.

Marion Delorme, car c'était «lie, resplendissante alors de tout l'éclat de son incomparable beauté, surprit cet étonnement naïf et laissa échapper un sourire.

Cette femme rassasiée de compliments et d'adulations, fut plus sensible à cet hommage muet qu'aux écœurantes fadeurs qu'on lui débitait tous les jours.

Elle jeta sur le baron un regard qui parcourut en un instant dans les moindres détails de sa personne celui sur lequel il s'abaissait.

Sous ce coup d'oeil connaisseur, Remy frissonna; mais il recouvra aussitôt sa présence d'esprit, dès qu'il reconnut à certains signes imperceptibles que cet examen ne lui était pas défavorable.

— Madame, dit-il, daignez excuser la gaucherie d'un malheureux gentilhomme de province qui se trouve subitement en face d'une perfection telle que vous. Depuis que vous êtes entrée, je cherche en vain un mot agréa-, ble à vous adresser, l'admiration paralyse en moi jusqu'à la parole.

Marion trouva sans doute que le compliment n'était ni gauche ni mal tourné, car un sourire bienveillant erra de nouveau sur ses lèvres.

— C'est moi, monsieur, répondit-elle, qui dois vous demander pardon de vous avoir fait attendre. La faute en est à Puylaurens, qui n'est pas là, et qui ne m'a pas même prévenue que je recevrais votre visite ; mais, si vous voulez bien m'offrir votre bras, je vais vous conduire auprès de quelques amis...

— Je n'aurais pas osé solliciter de vous une pareille faveur, madame. Mais vous avez oublié une chose, assez importante cependant...

— Laquelle ?

— C'est de me demander mon nom.

— Ah ! c'est juste, fit Marion en riant.

itt — Permettez-moi donc, madame, de vous présenter le àibaron Remy de Montbrun, qui n'est pas tout à fait Gascon, puisqu'il est du Languedoc, mais qui est méridional et ù qui possède nécessairement tous les défauts de son pays, t défauts pour lesquels il sollicite humblement toute votre indulgence.

oî — Et je vous l'accorde d'autant plus volontiers, répliri-qua Marion,que quand on se vante d'avoir tant de défauts, c'est que l'on est riche au moins d'une qualité. f — Qui est ?... demanda Remy.

!• — La franchise, monsieur le baron. Ainsi, en l'honneur •de cette qualité, je vous promets de ne m'arrèter à aucun fiide vos défauts.

li — Décidément, madame, j'ai été plus heureux que je ne K^'le croyais d'abord. J'ai dit que vous étiez une perfection, je m'en tiens là.

^' — On voit bien que vous ne me connaissez pas, fît ^i'Marion en posant sa main sur le bras du baron. ^- Elle l'entraîna alors et l'introduisit dans un immense nalon, au milieu duquel une vingtaine de gentilhommes ij-étaient réunis.

L'entrée de Remy donnant le bras à la maîtresse de océans, le riche costume dont il était revêtu, firent positil'Vement sensation.

— Mes amis, fit Marion, je vous amène le baron Remy • de Montbrun, qui pense de lui le plus grand mal, et dont 'je pense, moi, le plus grand bien.

A ces mots elle se dirigea vers un groupe de sept ou huit seigneurs qui faisaient cercle autour d'une autre personne.

Remy les vit s'écarter respectueusement, et aperçut alors une femme qui avait dépassé la trentaine, mais qui était pour ainsi dire plus belle, plus richement mise que Marion et qui avait surtout un cachet de haute aristocratie dont n'approchait pas la coquette élégance delà courtisane.

— Tenez-vous bien, monsieur le baron, dit Marion ; je vais vous présenter à la plus grande dame de France, à madame la duchesse de Chevreuse.

Cette fois, Remy n'était pas trop dépaysé. S'il n'avait pas encore ouï parler de Marion, il avait entendu prononcer souvent le nom de la duchesse de Chevreuse. Il n'ignorait rien de la vie aventureuse dé cette femme, remuante qui osait tenir tête à Richelieu, et que l'on retrouvait infailliblement dans tous les complots qui se tramaient contre le cardinal.

. Il s'inclina devant elle avec la plus respectueuse déférence, tandis que la duchesse se soulevait sur son fauteuil et se penchait légèrement en avant pour lui rendre son salut.

— Monsieur le baron est récemment arrivé à Paris > demanda-t-elle.

— Aujourd'hui, à quatre heures, madame la duchesse.

— Et d'où venez-vous ?

— Du Languedoc, madame.

— Ah! du Languedoc... fit la duchesse pensive.

Elle garda le silence pendant quelques instants ; puis elle releva la tête et, de même qu'avait fait Marion, elle enveloppa le jeune cavalier d'un regard scrutateur.

Remy baissa modestement les yeux, mais soutint bravement ce nouvel examen.

Quant à la duchesse, elle fut probablement satisfaite de cette inspection sommaire, car elle fit signe aux gentilshommes qui l'entouraient de s'écarter.

— Pardon, mes amis, dit-elle, voudriez-vous me permettre de causer un instant avec le baron de Montbrun ?

Les gentilshommes s'éloignèrent docilement.

La duchesse fit signe à Remy de s'asseoir sur le tabouret qui se trouvait à ses pieds.

— Qui vous a conduit chez Marion > demanda-t-elle à demi-voix.

— C'est M. de Puylaurens qui. m'y a donné rendezvous, répondit Remy sur le même ton.

— Quand donc >

— Hier soir.

«- Mais il n'était pas à Paris.

— Moi non plus, madame.

— C'est juste. Vous l'avez donc rencontré en route ?

— Oui, madame.

— A quel endroit ?

— Dans uii moulin où j'étais allé mendier l'hospitalité.

— A Moulin-Galant ? fit vivement la duchesse.

— Oui, madame.

— Alors vous êtes des nôtres, monsieur, et c'est de vous que le duc de Montmorency me parlait aujourd'hui, en m'annonçant qu'il avait fait une excellente recrue.

— Monsieur le duc est bien bon, dit humblement Remy. Je n'ose pas croire que ce soit moi qu'il ait voulu désigner.

— Si, si I fit vivement la duchesse. C'est bien vous qui, accompagné d'une sorte d'hercule, avez enfoncé la porte du moulin ?

— C'est moi qui suis coupable de cette folie, oui, madame.

— Alors, approchez- vous et parlons bas, car nous sommes ici en pays ennemi, vous le savez ?

— Je ne sais rien du tout, madame.

— Quoi ! vous ignorez que M arion... en habit de page...

— Songez que j'arrive de Narbonne, duchesse.

— Apprenez donc que Marion a des bontés pour le cardinaly qu'elle se rend chez lui déguisée en page deux ou trois fois par semaine...

— Elle aime donc Richelieu ?

— Elle ne l'aime pas, et c'est pour cela qu'elle est moins dangereuse ; mais son amour-propre est flatté d'attacher à son char une Éminence.

Remy fit tout son possible pour dissimuler la stupéfaction qu'il éprouvait.

— Ahl balbutia-t-il, cette dame...

— Est avant tout une excellente fille, qui a déjà rendu à la reine et à moi quelques services. Son intimité avec le cardinal lui permet de solliciter et d'obtenir certaines choses que nous n'aurions pas daigné demander nous-mêmes. Aussi l'aimons-nous bien, Anne d'Autriche, nos amis

et moi. D'ailleurs elle ne s'occupe de politique que si ses amours l'exigent absolument. Pour moi, je suis convaincue qu'elle n'a cédé à. Richelieu qu'afin d'obtenir de lui l'élargissement de Bassompierre.

— Celui-là, elle l'aime donc ? fit naïvement Remy.

— Non, mais c'est lui qui l'a consolée lors de sa rupture avec son premier amant, le chevalier des Barreaux. Il n'est plus jeune, du reste ; seulement il lui a témoigné tant d'affection, qu'elle en a gardé une reconnaissance infinie. Tant que Bassompierre a été libre, il a joui chez Marion de ses petites entrées. Jusqu'ici elle n'a obtenu encoreque la permission d'aller le voir à la Bastille ; mais elle ne désespère pas de lui en faire ouvrir les portes. C'est une illusion que je cherche vainement à lui ôter. Richelieu lui laissera peut-être cette espérance, afin de la conserver plus longtemps, mais il ne lui rendra pas son Bassompierre.

— Ainsi Marion n'est pas un agent avoué du cardinal ?

— Elle, la pauvre enfant I Assurément, non ; sans cela nous ne serions pas ici. Cependant il n'est pas utile de lui jeter nos secrets à la tète. Il y a des moments où les confidences s'échappent des lèvres de certaines femmes sans qu'elles s'en aperçoivent... c'est ce qu'il importe d'éviter, aujourd'hui surtout que nos affaires sont en bonne voie. Le duc vous a-t-il dit hier que Gaston d'Orléans lève une armée en Lorraine ?

— Oui, madame.

— Il affirme de son côté qu'il est maître du Languedoc, reprit la duchesse. C'est précisément à ce sujet que je désirais me renseigner auprès de vous.

— Je suis à vos ordres, madame.

— Combien y a-t-il de temps que vous avez (](lLitté cette province ?

— Trois semaines environ, madame.

— Et le duc a-t-il dans le pays une aussi grande influence qu'il le dit ?

— Je ne sais pas ce que dit M. le Maréchal, mais je puis vous affirmer qu'il fait chez nous la pluie et le beau temps*

— Ainsi il est aimé ?

— Vous pouvez dire adoré, madame. Sans parler de son courage et de ses grandes qualités militaires, M. de Montmorency passe pour le meilleur et le plus juste des gentilshommes.

— Alors vous croyez qu'il lèvera sans peine une armée en Languedoc ?

— J'en suis convaincu, madame.

— Merci, monsieur le baron, c'est tout ce que je voulais savoir, fit la duchesse en se renversant dans son fauteuil.

'Remy se leva et s'inclina. Il allait se retirer, quand la duchesse le rappela.

— Un mot encore, dit-elle. Vous avez passé la nuit au moulin ?

— Oui, madame.

— Avez-vous vu le meunier. . . sa femme ?. . .

— Je les ai vus.

— Et leur fille ?

— J'ai eu également ce plaisir, madame, répondit Remy dont les joues s'empourprèrent.

— Est-elle toujours aussi jolie i^

— Elle est ravissante, madame.

— Oh I mais vous en parlez avec une vivacité... fit la duchesse en souriant. Elle a donc laissé en vous une impression favorable ?

— Il est vrai, madame, dit Remy. J'ai été très étonné de rencontrer chez une meunière' tant de beauté, de grâce, de distinction, une voix si fraîche...

— Vous l'avez donc entendue chanter }

— Par hasard, madame. J'étais son voisin de chambre, elle l'ignorait sans doute...

— Et elle chante avec goût }

-^ Avec beaucoup de goût, oui, madame.

— Elle a donc fait de grands progrès 1

— Je l'ignore, madame. Y a-t-il longtemps que vous ne l'avez vue i

— ' A peu près un an.

— Alors il n'est pas douteux qu'elle vous surprendrait, madame.

— Tant mieux ! fit la duchesse. A la première occasion je me procurerai ce plaisir. Merci encore, baron ; je ne vous retiens plus. Justement j'aperçois M. de Puylaurens à l'entrée du salon ; vous pouvez le rejoindre si cela vous convient.

En effet Puylaurens venait d'arriver, et avait appris dans l'antichambre qu'un gentilhomme l'avait demandé.

Il s'excusait donc, auprès de Marion, de n'avoir pas été là pour lui présenter son protégé.

— Me le présenter I s'écria- t-elle. Oh I n'ayez aucune inquiétude, il se présente bien tout seul. Tenez, ajouta-telle en le désignant de son doigt mignon, le voilà qui cause avec la duchesse.

— Déjà I dit Puylaurens. Tant mieux! Il vous a donc plu, mon Gascon ?

— Peste I fit^arion. Il faudrait être bien difficile... Au même instant survint Remy*

Puylaurens lui serra fortement la main.

— Corbleu ! dit-il en le voyant, vous voilà mis avec autant de goût et d'élégance que le plus raffiné de nos seigneurs de la cour. Il n'y a ici que deux femmes, et elles n'ont d'yeux que pour vous. Vous en doutez? Régardez : Marion, qui s'y connaît, ne vous perd pas de vue, et la duchesse, qui s'y connaît aussi, suit de l'œil le moindre de vos mouvements. A la bonne heure ! Vous faites honneur à vos parrains.

A ces mots, il lui prit le bras et l'introduisit dans le groupe des gentilshommes que Remy n'avait pas encore abordé.

Le baron reconnut parmi eux cinq ou six seigneurs . qu'il avait vus la veille au moulin.

La conversation à laquelle il assista était du reste fort animée, fort instructive. Elle roulait exclusivement sur les scandales de la cour et sur le bal que la reine devait

LA MEUNIÈRE DE MOULIN-GALANT l}}

donner trois jours après. De politique il n'en était même pas question.

Marion, avec beaucoup de grâce et de charme, la duchesse, avec Tesprit le plus fin et le plus mordant, plaçaient çà et là quelques phrases, dans lesquelles personne n'était épargné, pas plus le cardinal que le roi.

Remy écoutait. Le salon de Marion Delorme était pour ainsi dire l'antichambre de la vie dans laquelle il allait entrer. Pendant les deux heures qu'il y passa, il vit défiler sous ses yeux les personnages les plus connus, les noms les plus illustres.

Le jeune provincial parcourait peu à peu, ce soir-là, la gamme de tous les étonnements.

D'après ce que lui avait dit la duchesse, d'après la familiarité avec laquelle il voyait certains seigneurs s'adresser à la maîtresse de la maison, il ne pouvait plus se faire illusion sur le compte de Marion Delorme. '

Il était chez une femme galante, il n'en doutait plus^ Et c'était justement ce qui le surprenait davantage. Quoi! une duchesse ne craignait pas de se commettre en si mauvais lieu ! Quoi I la reine ne dédaignait pas de recourir à l'influence de cette sirène I Quoi ! tout ce que la noblesse française comptait de familles illustres était représenté dans ce salon !

Puylaurens l'observait attentivement et lisait, comme dans un livre ouvert, sur ce visage franchement naïf les impressions qui s'y reflétaient.

— Un de ces jours lui dit-il, je vous mènerai chez Ninon.

— Chez Ninon! fît Remy abasourdi.

— Ninon de Lenclos, oui, mon cher, la rivale et l'amie de Marion. Vous connaîtrez ainsi l'Aspasie de notre époque comme vous en connaissez maintenant la Phryné. Et n'en faites pas fi, mpn cher, quand je vous aurai ouvert ces deux portes-là, nulle autre ne restera fermée devant vous, car je vous aurai mis en relation avec, ce que la France possède de plus brillant en fait de noms et d'intelligences.

— C'est plus que je n'aurais jamais espéré, répondit Remy.

— Quant au cercle de la reine, continua Puylaurens, si Monsieur était ici, je le prierais de vous y faire inviter, et rien ne serait plus facile ; mais, en son absence, je n'oserais pas me permettre de le faire. Cependant...

— Ne l'essayez pas, je vous en conjure, interrompit Remy. Je ne veux pas que vous usiez tout votre crédit en ma faveur.

— Mon cher, répliqua Puylaurens, ce que j'ai fait pour vous jusqu'ici n'a aucun rapport avec mon crédit. J'ai des amis ou des amies, je vous amène chez eux ou chez elles, rien de plus simple. Et ne croyez pas que j'agirais ainsi envers le premier venu ! Non, je. vous le jurel Seulement le duc m'a parlé de vous en termes si flatteurs, et je vous ai vu moi-même enlever si bravement son moulin à la barbe du meunier, que j'ai conçu pour vous une amitié réelle. C'est bien le moins que je vous en donne des preuves.

— Vous êtes mille fois trop bon, fit le baron avec effusion.

— Donc, acheva Puylaurens, passons à Paris, le plus gaiement possible le peu de temps que nous avons à y rester. Vous y êtes arrivé sans encombre, je le vois, c'est déjà beaucoup : — car vous n'avez fait en route aucune rencontre fâcheuse, n'est-ce pas ?

— Au contraire, j'ai fait la connaissance d'un des plus courtois gentilshommes que j'aie jamais vus.

— Et il se nomme?...

— Le chevalier Sylvain.

— Un homme dangereux! s'écria Puylaurens en hochant la tête ; un de nos ennemis les plus acharnés, mais un loyal adversaire, vous l'avez dit. Est-ce tout?...

— Oui. Cependant il m'avait semblé reconnaître à Essonne... Mais je me suis trompé sans doute...

— Qui donc >

— Le vicomte d'Espayrac.

— Le vicomte à Essonne ! fit Puylaurens avec une grande agitation. En ètes-vous bien sur?

Puylaurens paraissait sérieusement alarmé et jetait sur Remy un regard interrogateur.

— Voyons, dit-il vivement, racontez-moi où et dans quelles circonstances vous avez revu le vicomte ; car je ne puis croire à ce que vous m'annoncez, à moins qu'il ne s'agisse de quelque amourette...

— Vous allez en juger, répondit Remy.

 ces mots, il fit à Puylaurens un récit détaillé des événements qui l'avaient rapproché d'abord du chevalier Sylvain, et qui l'avaient mis en présence du personnage énigmatique dans lequel il avait cru reconnaître le vicomte d'Espayrac.

Il raconta même exactement la conversation qu'il avait eue avec l'aventurier Joseph.

De cette conversation résultait clairement une sorte de complicité entre Laffeymas, l'agent du cardinal, et l'indéchiffrable gentilhomme. Donc, si c'était bien réellement M. d'Espayrac qui se cachait avec tant de soin, c'est qu'il trahissait.

Remy l'avait pensé, Puylaurens ne craignit pas de l'affirmer hautement et résolut d'en informer le maréchal à l'instant même, afin qu'il pût prendre les mesures nécessaires.

— Voulez-vous m'accompagner } demanda-t-il à Remy. Votre témoignage sera précieux.

— Volontiers, répondit le baron.

Puylaurens se dirigea alors vers là duchesse de Chevreuse, de laquelle il prit congé.

— Et vous emmenez votre protégé? demanda-t-elle.

— Oui, madame.

— Mais nous le reverrons ?

-^- Quand il vous plaira, madame.

— Faites-en sorte qu'il assiste demain à la réunion intime que donne la reine.

— Voulez-vous vous charger de le présenter? dit Puylaurens.

— Je ne demande pas mieux. Je parlerai de lui dès demain à Sa Majesté.

— Sur mon âme I fît Puylaurens, voilà un garçon qui, s'il continue, me fera mourir de jalousie.

— Heureusement que vous avez bon caractère et qu'un tel malheur n'est pas à redouter, dit la duchesse en souriant.

Puylaurens s'inclina et se rapprocha de Marion, qu'entourait un cercle d'adorateurs.

— Comment I s'écria- t-elle, vous partez!

— Oui, ma toute belle !

— Avec le baron ?

T— Sans doute.

— Vous avez donc besoin de lui >

— Absolument.

— Que le ciel vous confonde! fit Marion. A peine ai-je eu le temps de savoir comment il se nommait. La duchesse a commencé par l'accaparer, puis votre tour est venu... Ohl mais je ne vous tiens quittes ni l'un ni l'autre à si bon marché.

Aussitôt elle se leva et marcha rapidement vers Remy, qui se tenait discrètement à l'écart.

— Monsieur le baron, lui dit-elle, je viens vous prier de vouloir bien considérer cette maison comme la vôtre. Vous y serez donc le bienvenu, toutes les fois que vous daignerez me consacrer le temps dont vous ne saurez que faire.

— Je suis infiniment flatté, madame, répliqua Remy, du gracieux accueil que je reçois, et je suis très embarrassé, je le confesse, pour y répondre. Il est évident que votre aimable insistance mériterait un compliment bien tourné. Malheureusement je n'ai pas encore mis le pied à la cour et je suis fort inexpérimenté en matière d'adulation. Aussi, puisque vous le permettez, j'essaierai de me former à votre école.

— J'y compte, monsieur le baron, fit Marion en accompagnant sa révérence de son sourire le plus provoquant.

Puylaiirens Tentratna.

— Vous le voyez, mon cher, dit-il en lui prenant familièrement le bras, on se dispute vos faveurs.

Ils prirent en passant dans Tantichambre leurs manteaux, qu'on leur jeta sur les épaules, puis ils sortirent, suivis de leurs laquais.

— Je vous proposerais biqn, reprit Puylaurens, de venir tirer quelques manteaux sur le Pont- Neuf, afin de vous récréer de la piteuse mine des bourgeois, mais, outre que nous n'avons pas le temps,je trouve que pour se livrer à ce divertissement il faut avoir un peu de vin dans la tête.

— En effet, dit Remy. Je ne vois dans cette distraction rien qui me séduise beaucoup.

— Alors, comme nous sommes assez loin de Thôtel du maréchal, causons un peu de ce qui vous intéresse. Je vous offrais, il n'y a qu'un instant, de vous présenter au cercle de la reine, et je craignais que ma recommandation ne fût pas Suffisante...

— Aussi nous avions dit qu'il n'en serait plus question, interrompit Remy.

— Au contraire, mon cher baron, il en est plus question que jamais.

— Comment ?

— La duchesse m'a prié de vous y conduire.

— Quand?

— Demain soir. Et elle se charge de vous présenter.

— C'est infiniment d'honneur qu'elle me fait, dit Remy.

— C'est vrai, fit Puylaurens, et pourtant..

— Quoi ? demanda Remy en voyant que son ami s'arrêtait.

-r- La duchesse, mon cher, poursuivit le gentilhomme avec expansion, est la femme la plus jolie, la plus séduisante que l'on puisse imaginer, mais elle a le cœur presque aussi tendre et aussi feuillu qu'un artichaut. Ce n'est point de la médisance, je vous le jure I Tout le monde le

sait. Anne d'Autriche, qui est sa meilleure amie, ne Tigilore pas plus que les autres.

Aussi ne prètert-elle pas grande attention aux favoris du moment que la belle duchesse lui recommande. Elle a pour son amie une grande estime, mais cette estime ne va pas jusqu'à la complaisance. Marie de Chevreuse lui rend de grands services, lui QSt excessivement attachée, la sert plus qu'aucun homme ne pourrait le faire, en harcelant sans cesse le cardinal. De cette haine insatiable, de ces ressources inépuisables, de cet esprit ingénieux, Anne d'Autriche est très reconnaissante envers la duchesse, et, par cela même, est remplie d'indulgence pour les capricieuses fantaisies delà grande dame, mais elle n'en prend pas une au sérieux. C'est pour cela que je n'aimerais pas entrer dans le cercle de la reine par cette porte-là.

— Alors je n'y entrerai pas, fit docilement le baron.

— Si fait, vous y entrerez, mais sous un autre parrainage.

— Lequel ?

— Mon cher ami, répondit Puylaurens, il n'y a peutêtre au monde qu'un homme qui soit assez bien vu de Sa Majesté pour qu'un cavalier comme vous, présenté parlai, reçoive d'elle un accueil moins banal que celui dont elle honore chaque jour les gentilshommes que l'on fait défiler sous ses yeux.

— Et cet homme, je le connais ? interrogea Remy. — : Vous le connaissez.

— Quel est-il ?

— C'est le duc.

— Monsieur de Montmorency ?

— Lui-même.

— En effet, dit Remy un peu étonné, c'est un nom illustre, un vaillant soldat, un homme aimé et estimé de tous ceux qui l'approchent, mais il vient si rarement à Paris...

— Parce qu'il ne veut pas.

— Pourquoi?

— Vous me demandez là, mon cher, de vous révéler un grand secret. Quand je dis secret, j- ai tort, puisque ce n'en est un pour personne. On se le chuchote à voix basse, mais il ne s'est pas encore trouvé de conteur assez hardi pour le répéter hautement.

— Et ce secret, c'est...

— Le duc a une passion.

— Eh bien I où est le mal ? fit naïvement Remy.

— Je n'ai pas dit qu'il y avait du mal, se récria vivement Puylaurens ; j'ai parlé de passion, — passion sérieuse, ardente, mais chaste, je le crois, comme celle qui en est l'objet, bien que pas un mot, pas un aveu, n'aient peut-être jamais été risqués.

— De la pure adoration, alors, ricana Remy.

— Vous riez, dit gravement Puylaurens. Eh bienl regardez-moi. Voilà près de quinze ans que je vis à la cour, que j'y assiste à toutes les comédies, à tous les drames, à toutes les tragédies de l'amour, et je ne ris pas, moi.

— Comment ! fit le baron. Le mari est donc un tigre de jalousie }

— J'en ai bien peur, répondit le gentilhomme en hochant gravement la tête. Et pourtant il fait si peu de cas de sa femme, que ce serait pain bénit qu'il se trouvât un mortel assez audacieux...

— Audacieux, dites-vous ? Cette femme est donc vieille et laide ?

— Elle est jeune et belle, au contraire.

— Alors je ne comprends plus, fit Remy. Ou bien il faut que cette femitie soit si haut placée que... Pourtant, se reprit-il aussitôt, un duc et maréchal de France...

. — Mon cher, au-dessus de quelqu'un, il y a toujours quelqu'un ou quelque chose. Au-dessus des ducs, il y a les princes, au-dessus des princes^ il y a les rois, au-dessus des rois, il y a Dieu.

— De sorte que la passion de M. de Montmorency est nécessairement une princesse, une reine, ou... une déesse.

I40 LA MEinoiRE DE MOVUR-OAIAirT

— Vous Tarez deTÎné.

— Et ae peut-oa cocmaître ce nom qui n'est on secret pour personne ?

— Rien n'est picis facile.

— Enfin ! soupira Remy.

— Si le dac consent i tous présenter demain au cercle de la reine^ répondit éTasîrement Puylaurens, examinez son attitude, ne perdez pas un tressaillement des muscles de son Tisage, cherchez sur quelle femme il dirige sans cesse des regards, tantôt brillants d'amour, tantôt Yoilés de tristesse, et tous en saurez aussi long que moi.

— Ah ! fit Remy désappointé. Et si je ne rais pas au cercle de la reine }

— Vous aurez tort, mon cher. La faveur est assez haute pour que Ton ne craigne pas de la solliciter d'abord et d'en profiter ensuite. Non pas qu'Anne d'Autriche ait le moindre pouToir ou la plus petite influence : tant s'en faut ; mais, par cela même, elle mérite les sympathies et le respect de tout ce qui porte un nom de gentilhomme.

A peine Puylaurens avait-il achevé cette phrase , qu'on entendit dans la rue le galop d'un cheval. Il se dirigeait vers eux avec une telle rapidité, en dépit de l'ombre épaisse de la nuit, que Remy et son compagnon furent contraints de se ranger pour le laisser passer.

Bientôt, en effet, le cavalier glissa rapidement devant eux. Un boutiquier curieux, dont ce bruit avait sans doute attiré l'attention, ouvrit sa porte, par laquelle filtra un rayon de lumière incertaine, qui se refléta pendant une demi-seconde sur le cheval et son cavalier.

Remy saisît vivement le bras de Puylaurens.

— Avez-vous vu } dit-il à demi-voix.

— Non. Quoi donc }

— Ce cavalier.

— Eh bien ?

— Il m'a seasblé que c'était M. d'Espayrac.

— Vous croyez ? demanda Puylaurens.

— Je n'en suis pas sûr, mais... attendez !

A ces mots, il fit de ses deux mains un porte-voix.

— Jacques I cria-t-il, Jacques ! arrête ce cheval et ce cavalier.

Le vieux soldat suivait, en effet, à quelque distance. Sur Tordre du baron, il se précipita à la bride du cheval, qu'il fit littéralement plier sur ses jarrets.

— Halte-là I dit-il. On ne passe pas.

— r Courrier du roi I répondit fièrement le cavalier en se penchant sur sa selle.

Jacques s'imagina que le gentilhomme cherchait un pistolet dans ses fontes et lui serra le jpoignet avec force.

— Imbécile 1 fit le cavalier à voix basse, tu ne me reconnais donc pas ? Tu veux donc absolument que Tun de nous deux soit tué?

Jacques laissa aussitôt le gentilhomme et rendit la liberté à la monture.

Ils disparurent tous deux en un clin d*œil, avant que Remy et Puylaurens eussent eu le temps d'arriver.

Lorsque le baron rejoignit Jacques, cheval et cavalier étaient déjà hors d'atteinte.

— Eh bien, qu'as-tu fait? demanda Remy furieux.

— Morbleu ! monseigneur, répondit Jacques, fallait-il risquer ma tète en arrêtant un courrier de Sa Majesté.

r— Eh! qu'en sais-tu, imbécile?

— Je m'en rapporte au laquais de M. de Puylaurens, qui était à côté de moi. Ce cavalier l'a dit assez haut.

— C'est vrai, je l'ai entendu, affirma le valet.

— Fort bien, fit Remy en s'efforçant de se contenir, demain tu retourneras à Narbonne. Je n'admets pas qu'on discute mes ordres.

Le jeune provincial était en proie aune violente colère. Sans aucun doute, tout autre que Jacques en aurait immédiatement ressenti les effets.

Quant à Puylaurens, il était un peu déconcerté.

— Voyons, dit-il en prenant le bras de Remy, qu'il entraîna, êtes- vous certain que ce cavalier soit M. d'Espayrac ?

— Non, mais j'aurais voulu m'en assurer.

— Moi aussi; mais votre Jacques connaît-il les motifs de haine que vous avez contre le vicomte ?

— Il les connaît mieux que moi.

— Comment! mieux que vous!

— Oui, car c'est lui qui a reçu les dernières confidences de mon père mourant.

— Mais alors il y a longtemps qu'il est au ^service de votre maison ?

- — Depuis qu'il est né.

— Et vous a-t-il dçnné, depuis que vous êtes homme, des preuves de son dévouement >

— Des preuves irrécusables, mille fois.

— Dans ce cas, fit Puylaurens étonné, comment pouvezvous douter de lui ?

— C'est ce matin à Essonne, que ce doute est entré pour la première fois dans mon esprit. Je me figure qu'il a vu le vicomte, qu'il lui a parlé et qu'il a favorisé sa fuite.

— Quelle apparence ! Eh quoi I Voilà un homme qui depuis quarante ans vous est attaché par les liens de la reconnaissance, qui, vous le confessez vous-même, s'est mille fois dévoué pour vous, et vous admettez que ce pauvre diable soit mieux disposé envers votre ennemi qu'envers vous-même I

— Oui, balbutia Reray, je sais bien que c'est invraisemblable, mais je le crois.

— Mon cher ami, fit Puylaurens avec incrédulité, permettez-moi de vous dire que c'est absurde.

— Par exemple ! s'écria le baron que ce mot fit tressaillir.

— Oui, absurde, ' continua Puylaurens. N'avouez-vous pas vous-même que ce matin, à Essonne, vous n'avez pas pu voir le visage du compagnon de M. de Laffeymas?

— J'en conviens.

— Pensez-vous avoir de meilleurs yeux que les miens }

— Je n'ai pas cette prétention.

— Eh bien 1 je regardais aussi attentivement que vous, lorsque ce cavalier a passé devant nous tout à Theure, et soutiens qu'à la lueur indécise de cette lumière, il était impossible de reconnaître qui que ce fût. J'ai vu cent fois M. d'Espayrac; ses traits me sont par conséquent beaucoup plus familliers qu'à vous, qui Tavez rencontré hier pour la première fois, et je déclare que je n'ai pas même aperçu son profil.

— Certainement, fit Remy avec impatience, vous avez raison, je ne dis pas le contraire; mais vous ne m'ôterez pas de ridée...

— Savez-vous ce que je crois, moi } interrompit Puylaurens avec un sourire.

— Non.

— Je crois que, poursuit par une pensée opiniâtre, possédé d'une soif immodérée de vengeance, vous vous figurez voir partout celui que vous haïssez si fort. Cette disposition de l'esprit n'est pas chez vous un cas isolé ; les hallucinations sont plus fréquentes que vous ne le pensez.

— Oh! je n'ignore pas que tout me condamne, fit Remy avec amertume.

— Pour ma part, reprit Puylaurens, je me refuse à admettre que le vicomte d'Espayrac pût être à Essonne ce matin et ce soir à Paris.

— Écoutez, dit confidentiellement le baron, je ne discute pas avec vous la question de possibilité ni même de probabilité. J'avoue que mes soupçons sont purement instinctifs, que rien ne les justifie, mais il me semble que je ne me trompe pas.

— Ainsi vous accusez formellement Jacques d'être de connivence avec M. d'Espayrac ?

— Non, je n'accuse même pas Jacques, qui, j'en suis sûr, est bon, et m'est dévoué au point qu'il se ferait tuer pour m(M.

— Alors je n'y comprends plus rien, dit Puylaurens en souriant.

— Et j'aurais certainement les mêmes doutes, si j'étais à votre place, répliqua le baron; mais vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir de quel mystère impénétrable reste voilée pour moi la mort de mon père.

— N'a-t-il pas été tué en duel par le vicomte, ainsi que me Ta dit M. de Montmorency?

— Si, mais c'est là justement ce que je ne puis pas m'expliquer. Comment se fait-il que mon père, atteint depuis près de quatre ans d'une sorte de consomption inconcevable, languissant, condamné déjà par les docteurs, aux yeux de qui sa robuste constitution rendait cette maladie incompréhensible, comment se fait-il, dis- je, que cet homme débile, ruiné par la souffrance, incapable de tenir une épée, soit allé, lui, provoquer le vicomte d'Espayrac ?

— ^ Et pourquoi a-t-il attendu pour le faire qu'il fût à deux doigts de la mort?

— Parce que le vicomte, absent du pays depuis cinq ans, n'y est revenu qu'à cette époque.

— Et celui-ci a osé accepter le combat ?

— Il y a bien été forcé, puisque mon père l'a sou£9eté.

— Il refusait donc de se battre?

— Sans doute. Il voyait bien en quel état déplorable de santé se trouvait son adversaire. Tout cela est comme un rêve, n'est-ce pas ? Vous n'avez jamais connu le doux et digne homme qui se nommait le baron de Montbrun; vous ignorez combien il était estimé et aimé, quelle réputation de bravoure et de loyauté il a laissée dans le pays.

— Le duc m'en a touché quelques mots, dit Puylaurens...

— Et pourtant vous n'êtes pas loin de lui donner tort en cette affaire. C'est qu'en effet rien n'est plus obscur. Pour moi, il n'est pas douteux que M* d'Espayrac avait fait à mon père une sanglante injure, à la suite de laquelle il avait quitté Narbonne, et dont le baron n'a pu lui demander raison qu'à son retour. De quelle nature était

cet outrage? Je me le demande encore; — car, je rougis de Tavouer et j'espère que Dieu me pardonnera ce blasphème, — j'avais même accusé ma mère !

— Est-il possible I s'écria Puylaurens.

— Oui, mon cher. Perdu dans un dédale de conjectures sans fin, je n'avais trouvé à cette provocation, à cette mort, qu'une explication : ma mère avait trompé le baron, et le vicomte avait été son amant. C'est horrible, n'est-ce pas, d'en arriver là ? Cependant, c'est avec cette idée enracinée que je me suis informé partout des motifs qui avaient pu amener cette rencontre. Partout, entendezvous bien? partout, chez mes amis, chez mes ennemis, chez les indifférents, chez les gens qui ne m'avaient jamais vu, qui ne savaient pas ce que j'étais, qui n'avaient par conséquent aucun intérêt à me déguiser la vérité, je n'ai recueilli sur celle que j'étais seul à calomnier qu'un tribut unanime de regrets et de louanges.

Non pas de ces phrases banales qu'on récite sur toutes les tombes, mais une sorte de concert pieux, qui s'élevait vers le ciel, comme pour mieux me faire sentir la honteuse indignité de mes soupçons. Sainte elle avait vécu, sainte elle était morte, estimée de ses égaux, pleurée par ses serviteurs, bénie des malheureux, qui l'appelaient « l'ange de charité ».

Du jour où se termina enfin cette longue et douloureuse enquête, où j'acquis la certitude que, pour les autres comme pour moi, ce duel in extremis entre un moribond et le vicomte avait une source inexplicable, se dressa devant moi cet insoluble problème : pourquoi le baron de Montbrun avait-il provoqué M. d'Espayrac?

A force de m'informer, j'avais bien appris qu'autrefois le vicomte avait prétendu à la main de ma mère, alors qu'elle était jeune fille; qu'elle l'avait dédaigné pour épouser le baron de Montbrun: mais c'est un de ces faits insignifiants qui se reproduisent tous les jours. Si tous les rivaux préférés étaient obligés de se battre contre ceux qu'ils éconduisent, les deux tiers du genre humain se-

raient en lutte perpétuelle contre l'autre tiers. D'ailleurs mon père ne pouvait qu'être flatté de cette préférence ; le vicomte était plus à plaindre qu'à punir. Les causes de ce duel ne dataient donc pas d'une rivalité sur laquelle avaient passé sept années de félicité quand il eut lieu. N'êtes-vous pas de mon avis, à présent? Ne trouvez-vous pas qu'il y a au fond de ces ténèbres un impénétrable mystère ? '

— En effet... balbutia Puylaurens devenu sérieux. Je vous demande pardon, j'ignorais... Mais au fait, reprit-il, ne m'avez-vous pas dit que Jacques avait reçu les dernières instructions du mourant ?

— C'est la vérité.

— Et il ne sait rien ?

— Absolument rien.

— Quel âge avait-il à cette époque ?

— Il avait vingt-trois ans, le même âge que j'ai aujourd'hui.

— C'est cependant un âge où l'on est capable de recevoir et de garder un secret.

— Aussi l'ai-je interrogé, pressé, supplié; je n'ai pu rien en tirer que cette monotone et invariable réponse : « Je ne sais pas. »

— N'y avait-il personne autre auprès de votre père quand il est mort }

— Personne que ma mère et Jacques, qui l'avait rapporté dans ses bras.

— Il avait donc été témoin de ce duel?

— Tellement qu'il avait les mains en sang, à force de se mordre les poings pour ne pas désobéir aux ordres que mon père lui avait donnés.

— Et ces ordres, quels étaient-ils ?

— De n'intervenir dans aucun cas, quelles que fussent les chances du combat, et de n'exercer aucune représaille, quelle qu'en fût l'issue.

— Mais alors le baron comprenait donc qu'il allait se faire tuer?

— Probablement.

— Et il n'hésitait pas à se sacrifier, cachant d'avance qu'il laissait sans appui une femme qu'il adorait, sans protecteur votre berceau ?

— Il hésitait si peu, qu'il contraignait M. d'Espayrac à se battre malgré lui.

— Alors, c'est qu'il était las de la vie.

— Luil Que lui manquait-il? Il était riche, aimé, honoré ; il aurait atteint le faîte des grandeurs, s'il avait voulu s'attacher à la fortune du roi, qu'il avait vaillamment servi. Il avait un héritier mâle, à. qui léguer cette magnifique succession. Que pouvait-il souhaiter de plus ?

— En effet, dit Puylaurens décontenancé.

— Vous le voyez bien, continua Remy, il y a dans cettej lugubre tragédie une complication qui vous échappe, comme elle a échappé à tout le monde, même à moi.

— Je commence à le croire. Et cependant il me paraît presque impossible que le baron, avant de mourir, ne vous ait pas placé sous la tutelle protectrice d'un homme énergique, sur lequel il pût compter.

— Il l'a fait.

— Eh bien ! à cet homme, il a dû dire tout ou partie de la vérité.

— C'est ce que je croyais fermement.

— Et cet homme, quel est-il >

— Jacques.

— Quoi 1 c'est à lui que votre père vous a confié ?

— Et je vous jure qu'il s'est fidèlement acquitté de cette mission. C'est lui qui a choisi et placé près de moi les serviteurs, les maîtres qui ont veillé sur ma jeunesse. Cest lui qui, tous les ans, en quelque pays qu'il fût, à quelque distance qu'il se trouvât, est venu débattre avec mes tenanciers les questions d'intérêt. C'est lui enfin qui, me jugeant homme, quand j'atteignis ma dix-huitième année, quitta le service, rompit avec sei amis, f ertonÇa à sa vie active, pour se consacrer à mon éducation militaire.

— Mais c'est admirable, cela! s'écria Puylaurens. Et c'est un pareil homme que vous accusez, que vous chassez!

— Oui, car je suis irrité de me heurter sans cesse à des énigmes ou à des impossibilités, toutes les fois que je crois tenir enfin cet insaisissable d'Espayrac. Je ne sais quel démon le protège, mais vous avez beau me soutenir le contraire, Jacques a beau protester qu'il ne l'a pas vu ce matin, que c'est un courrier du roi qu'il vient d'arrêter, je suis persuadé, je suis convaincu, je sens, je devine que mon inconnu d'Essonne et de tout à Pheure n'est autre que le vicomte d'Espayrac.

Remy avait prononcé ces dernières paroles avec un tel accent de conviction, que Puylaurens en fut ébranlé.

— Nous allons nous en assurer, répondit-il en s'arrôtant, car nous voici devant la porte du maréchal ; mais croyez-moi: quelques motifs qu'ait Jacques d'éviter toute rencontre entre le vicomte et vous, — si toutefois vos pressentiments ne vous ont pas égaré, — ne vous privez jamais des services d'un homme qui vous a donné tant de preuves d'un inaltérable dévouement. Me le promettez-vous >

Remy hésitait. Puylaurens en profita pour appeler Jacques, qui les avait rejoints.

— Mon ami, lui dit-il, je viens de plaider votre cause auprès de M. le baron de Montbrun, et je crois que j'ai gagné mon procès. Vous resterez auprès de lui.

A ces mots, le colosse s'agenouilla et saisit la main du gentilhomme.

— Que Dieu vous entende, monseigneur! dit-il d'une voix étranglée.

Nul ne vit ce qui se passait en lui, puisque la plus profonde obscurité le protégeait, et pourtant Puylaurens était profondément ému.

Il avait senti rouler sur sa main une grosse larme tombée des yeux de ce géant.

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