SUR. LA ROUTE DE PARIS
On prétend que la nuit porte conseil.
Cela doit être, car lorsque Remy se réveilla, le lendemain matin, et lorsqu'il passa en revue les événements de la veille, il trouva qu'il s'était tiré d'affaire à bien meilleur compte qu'il ne le méritait.
Enfin, lorsque l'image de Camille vint se présenter à sa mémoire, il s'avoua sans détour qu'il avait agi bien légèrement envers la jeune fille.
Évidemment elle n'était pas dupe de la ruse à laquelle il avait eu recours, sous prétexte de traduction.
Le silence qu'elle avait gardé prouvait qu'elle était offensée de l'impertinence que Remy avait commise.
En toute autre occasion, il n'y aurait pas pris garde. Trois ou quatre fois, pendant le long voyage qu'il avait entrepris, il s'était trouvé dans des circonstances à peu près analogues, et il était parti le lendemain sans se reprocher la moindre chose.
— Autant de pris sur l'ennemi, se disait-il en s'éloignant.
Cette fois, il avait presque des remords. La façon cavalière dont il était entré au moulin, la déloyauté avec laquelle il avait abusé de la candeur de Camille, lui pesaient sur la conscience.
. Aussi, au moment de sortir, il déchira une seconde feuille de ses tablettes, sur laquelle il traça deux mots. Puis, comme il était obligé de passer devant la chambre de Camille pour gagner la cour, il glissa le morceau de papier sous la porte et continua son chemin.
La jeune fille avait mal dormi. Malgré le légitime courroux dont elle était animée, la figure du jeune baron l'avait poursuivie jusque dans les courts instants de sommeil qu'elle avait goûtés. Elle entendit Remy se lever, procéder à sa toilette et ouvrir sa porte.
— Que va-t-il faire ? se demandait-elle.
A peine avait-elle achevé de se poser cette question énigmatique, qu'elle aperçut le papier que le jeune gentilhomme introduisait sous la porte.
— Encore! fit-elle en fronçant terriblement les sourcils. Aussitôt le bruit des pas de Remy se perdit dans les profondeurs du corridor et de l'escalier.
C'est un être bizarre que la femme.
Camille était furieuse de l'audace du gentilhomme» et elle aurait été plus furieuse encore s'il était parti sans lui donner signe de vie.
Elle s'était bien juré de ne pas ramasser le billet qu'elle
ne quittait pas des yeux ; mais, à mesure que Remy s'éloignait, elle sentait se fondre cette grande colère, et s'évanouir cette héroïque résolution.
Bientôt, obéissant à une impulsion plus forte que sa volonté, elle se leva et se dirigea pieds nus vers la porte. Alors, après avoir ramassé avec la précipitation d'un voleur le papier qui lui brûlait les doigts, elle revint se pelotonner dans son lit, comme si elle devait y trouver un abri contre l'inconséquence qu'elle venait de commettre. Elle ouvrit le billet, le lut, et son visage rayonna.
Il ne contenait pourtant que ces deux mots :
« Pardonnez-moi 1 »
Mais il sembla à Camille que ces deux mots renfermaient toute une longue série d'excuses et de protestations nouvelles.
En effet, si Remy n'avait pas eu pour elle un certain respect et une certaine amitié, rien n'était plus simple que de s'en aller sans mot dire. Au contraire, la noblesse avec laquelle il reconnaissait ses torts dans ce billet laconique prouvait son vif désir de conserver les bonnes grâces de la jeune fille, et annonçait même l'intention de la revoir.
Aussi Camille ne se sentit plus le courage de lui en vouloir. Elle regretta même qu'il parttt si tôt. Que de k progrès elle aurait faits avec un tel maître de chant et un ' si expert joueur de guitare I .
Elle suivait pour ainsi dire de l'oreille tous les bruits qu'elle entendait. Peut-être nourrissait-elle le secret espoir que son père essayerait de retenir un jour ou deux le jeune cavalier ; mais elle fut promptement détrompée.
La porte du moulin venait de s'ouvrir et le pas de deux ^ chevaux parvint jusqu'à elle.
Elle se leva de nouveau, courut à la fenêtre et entr'ouvrit les volets. Au moment où elle hasardait un regard par la fente discrète qu'elle s'était ménagée, elle aperçut Remy qui se retournait.
Avait-il surpris l'imperceptible mouvement qu'elle venait de faire ? Elle n'en était pas sûre. Pourtant Remy se décou*
vrit courtoisement et adressa à la fenêtre close son plus gracieux salut. Puis il fît de la langue un léger appel à sa monture et se perdit bientôt sous les arbres qui ombrageaient la route.
Camille s'habilla. Elle était triste. Elle ne se rendait pas compte de ce qui se passait en elle, mais il lui sembla que quelque chose lui manquait.
Lorsqu'elle alla rejoindre ses parents, elle était rêveuse.
Son père était cependant de meilleure humeur que la veille. Avant de se mettre en selle, le jeune baron de Montbrun s'était vivement excusé du sans-façon avec lequel il s'était imposé, et avait exigé que le meunier lui tendît la main, afin de lui prouver qu'il ne lui gardait pas rancune.
Barthez y avait consenti de bonne grâce. Il suffisait que le gentilhomme fût connu du maréchal, et que celui-ci le prît sous sa protection, pour que le meunier ne se montrât pas hostile â une réconciliation si galamment sollicitée.
— J'espère, monseigneur, avait-il même ajouté, que vous reviendrez nous voir dans de meilleures conditions.
Remy s'y était volontiers engagé et avait enfin pris congé .
Quand Barthez raconta â sa femme et â sa fille la scène qui avait précédé le départ du gentilhomme, Camille ne se sentit'pas de joie. Un secret pressentiment lui disait qu'elle reverrait Remy.
Pendant ce temps, notre héros avait gagné la grande route et avait dépassé Essonne. Lui aussi cheminait silencieux et mélancolique. De cette nuit, passée si singulièrement, il lui restait un délicieux souvenir : celui de Camille.
— M'a-t-elle pardonné ? se demandait-il.
Alors, songeant â cette persienne entr'ouverte, et sachant bien que, quand il ne fait pas de vent, les volets ne s'ouvrent pas tout seuls, il se rassurait. Certainement Camille l'avait vu partir, avait lu son billet, était désarmée...
Il fut distrait de ces pensées par le bruit du galop d'un cheval. I) leva les yeux. C'était un cavalier qui se dirigeait de son côté.
La bête qu*il montait paraissait assez difficile. Elle secouait la tête, faisait des bonds de côté, et supportait impatiemment le mors qui la retenait.
— A la bonne heure 1 se dit Remy. Voilà un gentilhomme dont le cheval n'est pas aussi fatigué que le mien ; sans cela il le ménagerait davantage. En effet, le cavalier s'avançait avec une rapidité incroyable.
Soudain, d'une maisonnette qui bordait la route, s'élança un énorme chien noir, qui, le poil hérissé, avec des aboiements furieux, sauta aux naseaux du cheval.
Bien qu'elle n'eût pas été atteinte, la noble bête se cabra, et refusa de passer outre. Le cavalier avait beau lui rendre la main, l'attaquer de l'éperon, l'animal se défendait de plus en plus, et le chien ne cessait de l'effrayer par ses bonds et ses aboiements.
Remy vit bien que le cavalier ne ferait rien de son cheval tant que ce chien continuerait à le tourmenter. Il tira de ses fontes un pistolet, et se rapprocha pour brûler trivialement la cervelle au malencontreux bouledogue. Mais avant qu'il eût le temps de mettre à exécution cette bonne pensée, le cheval, qui ne cessait de se cabrer et qui croyait se soustraire à la main de fer qui le contenait, fit un terrible tête-à-queue, perdit l'équilibre, manqua des quatre pieds et se renversa si malheureusement qu'il tomba sur son cavalier.
Remy mit pied à terre, fit signe à Jacques de prendre sa monture en main, sauta à la bride du cheval, qui s'efforçait de se relever, et essaya de dégager le gentilhomme.
Il n'y parvint qu'à grand'peine. La victime de cette chute, étourdie par la violence du choc, meurtrie de contusions, ne se releva qu'avec d'excessives difficultés.
Attiré par ce vacarme, le propriétaire vint chercher son chien et le reconduisit à grands coups de houssine, mais
Taccident n*en était pas moins arrivé. Le cavalier avait enfin réussi à se remettre debout sur ses jambes.
— Vous n'êtes pas blessé ? lui demanda Remy.
— Non, je ne crois pas, mais je suis brisé.
— Pouvez-vous gagner Essonne >
— En sommes-nous bien éloignés }
— Je quitte à Tinstant le village. A peine y a-t-il cinq minutes de chemin,
— Alors j*irai, mais non pas sur cette maudite bête, répondit le gentilhomme. Je ne serais plus en état de la maintenir.
— Qu'à cela ne tienne, fit Remy. Prenez mon cheval, je prendrai le vôtre. Jacques vous tiendra Tétrier et vous aidera.
Sur un signe du baron, Jacques s'approcha et, sans effort, saisit dans ses bras le cavalier, qu'il déposa doucement sur la selle.
— Holà I s'écria le gentilhomme stupéfait, qud est cette nourrice qui m'emporte comme un enfant i
— C'est mon compagnon de route, monsieur, ne craignez rien 1 Et maintenant, en avant, au pas. C'est bien le diable si nous ne trouvons pas à Essonne une auberge pour vous recevoir, et un chirurgien-barbier pour vous panser.
Aussitôt il s'élança sur la monture du gentilhomme.
Soit que l'animal fût calmé par la chute qu'il venait de faire, soit qu'il fût fatigué de la lutte qu'il avait soutenue contre son maître, il se montra docile et soumis, au point que Remy lui fit exécuter toutes les évolutions qu'il lui demanda.
— Tudieu I monsieur, fit le gentilhomme, vous êtes donc un centaure ?
— Pas plus que vous, monsieur. Je vous ai vu tout à l'heure vous débattre contre cette bète, et ce n'est certainement pas de votre faute si elle a manqué des quatre pieds à la fois.
— C'^st vrai, mais je n'en ai jamais fait ce que vous en faites.
— Rien n'est capricieux comme un cheval, si ce n'est TAne et le mulet, monsieur.
— Ou la femme, ajouta le gentilhomme.
— Je n'aurais pas osé la mettre en si mauvaise compagnie, répondit Remy en souriant, Allons I je m'aperçois que vous allez mieux, l'esprit vous revient ; donc le corps est sain et sauf.
Ils atteignaient précisément les premières maisons d'Essonne.
Le jeune baron s'informa. On lui indiqua du même coup l'auberge et la demeure du barbier.
C'était plus qu'il n'espérait.
Il accompagna le gentilhomme jusque dans la chambre qu'on lui donna, et assista à l'examen que le mmutieux barbier lui fit subir.
Il ne s'agissait que de contusions ne présentant aucune gravité. Quelques heures de repos suffiraient.
— En vérité, mon cher monsieur, fit le gentilhomme dès que le chirurgien fut parti, je vous ai une obligation infinie. Sans vous, je risquais fort de perdre mon cheval et de rester étendu en travers du chemin.
— Il est vrai, monsieur, que vous aviez des chances pour qu'un de ces malheurs vous arrivât, sinon les deux. Aussi suis-je très heureux d'avoir pu vous rendre le léger service dont vous daignez me remercier. Cependant, n'y attachez pas plus d'importance qu'il n'en mérite. C'est bien le moins qu'on se prête assistance entre gentilhommes, car vous êtes gentilhomme, n'est-ce pas ?
— Je le suis si vous y tenez, répondit le cavalier avec une indifférence dédaigneuse.
— Comment si j'y tiens 1 fit Remy interdit. Mais ce n^est pas moi, monsieur, c'est vous qui devez y tenir.
— Moi ! répliqua son interlocuteur. Qu'est-ce que vous voulez que cela me fasse? A quoi cela sert-il d'être gentilhomme ? Où cela mène-t-il ? Quelle vanité peut-on tirer d'un titre qui vous vient de naissance, comme une bosse ou toute autre infirmité ?
— Ah I par exemple 1 s'écria Remy de plus en plus surpris, vous êtes le premier, monsieur, de la bouche de qui j'entends tomber de telles paroles I
— Je reconnais que c'est un préjugé fort enraciné parmi nous ; mais, quant à moi, qui ai beaucoup étudié les hommes, je vous jure que, vilains ou gentils, ils se ressemblent déplorablement.
— Mais qui donc êtes-vous > demanda Remy.
— On me nomme le chevalier Sylvain, monsieur.
— Sylvain... Sylvain... et pas d'autre nom.>
— Pas d'autre ; non, monsieur. Et vous ?
— Je suis le baron Remy de Montbrun.
— De Narbonne.î* dit vivement le chevalier.
— Oui, monsieur, répondit Remy.
Et tout bas il ajouta :
-r- Mais tout le monde me connaît donc, dans ce pays-ci^
Remy considéra alors attentivement celui qu'il venait de tirer d'un assez mauvais pas.
C'était un homme de trente-sept ans, élégant, beau, bien tourné, et auquel on n'aurait même pas donné son âge. Ses traits réguliers, dont aucun excès ne semblait avoir altéré la pureté, avaient un grand caractère de dignité. Son visage impassible et froid ne reflétait aucune émotion. Il était difficile, non seulement d'y lire sa pensée, mais encore d'y deviner ses impressions.
Était-ce un de ces hommes éprouvés par un malheur précoce, et cuirassés depuis lors contre les simples accidents de la vie ? Était-ce tout bonnement un philosophe }
Remy inclinait pour cette dernière supposition.
Un malheur laisse toujours des traces sur celui qu'il frappe au point de le détacher des choses de ce monde. Or le chevalier n'avait pas une ride, pas un cheveu blanc. Il n'était pas triste et mélancolique, il n'était que froid. Rien n'aurait animé cette flgure de marbre, si elle ne s'était éclairée quelquefois d'un sourire sceptique et railleur.
L'accident dont il avait été victime ne l'avait nullement ému. Il avait remercié le baron poliment, oiais simple-
LA MEUNIÈRE DE MOULIN -GALANT lOI
nient, sans recourir à ces phrases ampoulées ou à des démonstrations bruyantes dont on se sert assez souvent en pareil cas.
Remy avait fait toutes ces remarques successives à mesure qu'il avait étudié ce nouveau visage.
— Vous me connaissez .> reprit-il sans dissimuler son étonnement.
— Je ne vous ai jamais vu, monsieur.
— Pourtant vous m'avez demandé si j'étais de Narbonne.
— C'est que j'ai longtemps habité ce pays, et que les noms des principales familles ne me sont pas étrangers.
— Vous avez peut-être connu mon père ?...
— Un peu, très peu.
— Et il y a-t-il longtemps que vous avez quitté le pays }
— Seize ans bientôt.
— ÊteSfVous originaire de Narbonne ?
— A peu près, dit évasivement le chevalier.
— - Pourtant, fit Remy en rassemblant ses souvenirs, je ne connais pas de Sylvain dans la noblesse d'alentour.
— Oh ! ne vous occupez pas de mon nom, monsieur, il ne vous apprendra rien.
— Ce nom n'est donc pas le vôtre }
— Il est à moi autant que celui de Remy est à vous.
— Ah! je comprends! fit le baron. C'est votre nom de famille que vous cachez.
— Peut-être, répondit négligemment le chevalier.
— Il est certain, continua' Remy avec une sourde colère, qu'il y a certains noms qu'on verrait disparaître avec plaisir.
— Ah I vous en connaissez, de ceux-là ? fit Sylvain en clignant des yeux.
— Hélas ! oui, monsieur.
— Du pays de Narbonne même ?
— Oui, monsieur.
— Ya-t-il indiscrétion à vous les demander?
— Je m'en cache d'autant moins, flumâeur, que j'ai pris moi-même à tAdie d'anéantir on de ces noms aUxnrés.
— Lequel ? interrogea le chevalier.
— Celui d'une nichée de bourreaux et d'assassins qu'on i^pelle les comtes d'E^j^rac, répliqua Remy qui ne pouvait prononcer ce nom sans qu'il allumât sa colère.
— Ah ! fit le gentilhomme impassible.
— Oui, monsieur, continua Reoiy. Autrefois la famille d'Ëspayracse composait de deux frères qui avaient chacun un fils. Les deux frères sont morts récemment, à peu d'intervalle l'un de r«]tre. Quant aux deux fils...
Le baron s'arrêta et hocla la tète d'une £içon menaçante.
— Ils vous ont offensé tous les xieiix ? demanda le chevalier.
— Non, monsieur, répliqua vivement Remy. Je n'ai à me plaindre que du vicomte Henri d'Espayrac; quanta son cousin, je ne sais même pas s'il existe.
— Commraitl on ne sait donc pas ce qu'il est devenu?
— Non, monsieur, il a disparu vers l'année 1616... il y a seize ans environ.
— Tiens I s'écria k chevalier ; à la même époque à peu près que j'ai quitté le pays.
— Aussi, poursuivit Remy, je ne m'occupe pas de lui. Il y a du reste fort À pari^ qu'il n'est plus de ce monde.
— Pourquoi ?
— Parce que, quand son père est mort, il y a un an, Gaston ne s'est pas présenté pour revendiquer sa succession.
— En effet, dit le chevalier avec un sourire, voilà une preuve.
-r- De sorte, cootiuua Remy, que de cette bande de bourreaux il ne reste plus que le vicomte Henri d'Espayrac, devenu comte par la mort de son père, en la personne de qui j'ai résolu de détruire ce nom maudit.
— Et celui-là, vous savez où il est ?
— Je l'ai rencontré hier. . ,
— Alors, il est mort.
— Non, monsieur, il vit encore. Au moment où nous mettions Tépée à la main, on est venu nous séparer, on Ta éloigné, et lui,^ prudemment, s*est laissé faire ; mais je le retrouverai
— Vous le baissez donc bien ?
— Je le hais autant que j'aimais mon père qu'il a assassiné.
— Que dites-vous l s'écria le chevalier.
— Je dis assassiné, monsieur, répéta Remy ; car mon père était atteint d'une sorte de consomption et déjà hors d'état de tenir une épée, quand le vicomte l'ja tué en combat singulier.
— Le vicomte le savait-il ?
— Tout le pays savait déjà que mon père était condamné par les docteurs. Le vicomte ne pouvait pas l'ignorer.
— Alors c'est de votre part une affaire de vengeance personnelle ? fit observer le chevalier.
— Vous avez raison, monsieur, c'est surtout cela. Cependant le grief qui m'anime n'est pas le seul qu'on reproche aux d'Espayrac.
— Que leur reproche- t-on donc encore ?
— D'avoir violemment fait disparaître Renée d'Espayrac, leur fille, nièce et sœur,
— Dans quel but ?
— Il court à ce sujet plusieurs, versions dans le pays. Les uns affirment qu'ils ont vu Renée s'enfuir avec un gentilhomme. Il s'est trouvé même des gens qui ont prétendu l'avoir rencontrée à Limoux et à Qarcassonne, bien que son père l'eût fait passer pour morte et lui eût fait de magnifiques funérailles. C'est même la version la plus accréditée; car personne de leurs parents ou de leurs amis n'a vu la jeune fille malade ou morte. Dans ce cas-là disent certains esprits exaltés, les d'Espayrac ont voulu venger leur honneur, et ils ont bien fait. En effet, ajouta Remy, cela se comprendrait jusqu'à un certain
point, s'il s'agissait d'une autre famille que celle-là. Mais il court aussi un autre bruit...
— Lequel ?
— Ceux qui connaissent Tavarice et la rapacité des d'Espayrac affirment qu'ils n'ont tué cette pauvre enfant que pour ne pas lui donner la dot à laquelle elle avait droit. Si bien qu'alors même que la 'première version serait vraie, ils auraient avidement saisi ce prétexte pour conserver les biens qu'ils possédaient.
Le chevalier ne répondit pas. Il leva les yeux au ciel et joignit les mains, comme pour le prendre à témoin de tant d'infamie. Puis il laissa tomber sa tète dans ses mains et se voila le visage.
Remy le regarda curieusement. C'était le premier signe que le chevalier eût donné devant lui d'une émotion quelconque.
Mais le gentilhomme se releva soudain.
——Je vous demande pardon, monsieur le baron, dit'il, de vous avoir fait si longtemps bavarder sur un pays auquel rien ne me rattache plus depuis des années ; mais, vous lé savez, par un vieux reste d'habitude, on aime de temps à autre à causer de ces choses-là... Aussi j'avais oublié en vous écoutant que je vous ai dérangé de votre route, que je vous ai même forcé de revenir sur vos pas, et que je gaspille peut-être un temps précieux.
— Oh 1 quant à cela, monsieur, n'ayez aucun scrupule, fît Remy. Je n'ai guère plus de sept lieues à faire pour atteindre Paris, et je n'ai rendez- vous qu'à neuf heures du soir.
— Vraiment I Alors voulez-vous me faire un grand plaisir?
— Je ne demande pas mieux.
— C'est de déjeuner avec moi. Je me sens tout à fait mieux, je suis à jeun, rien ne me presse non plus : je serais enchanté de passer deux bonnes heures en votre aimable compagnie.
— Et moi, qui comptais déjeuner seul, riposta Remy,
je serai ravi d'avoir pour convive un compatriote, presque un ami.
Aussitôt dit, aussitôt fait. Le chevalier donna des ordres, recommanda à Thôte de servir son meilleur vin et de préparer ses plats les plus fins.
Pendant ce temps Remyalla prévenir Jacques, s'assurer que les chevaux ne manquaient de rien, et que celui du chevalier ne se ressentait pas de son algarade.
Le chevalier fit signe au baron de prendre place.
— Ainsi, dit-il, vous allez à Paris ?
— Oui, chevalier.
— Est-ce la pure curiosité qui vous y conduit ?
— Hier, c'était Tunique désir de me venger ; aujourd'hui, que ma vengeance est forcément ajournée, c'est la pure curiosité.
— Et pourquoi votre vengeance est-t-elle forcément, ajournée ?
— Parce que, je vous l'ai dit, le vicomte d'Espayrac a pris la fuite.
— Et vous ignorez où il est >
— Oh I si je l'ignorais, je ne serais pas si tranquille.
— A la bonne heure ! fit le chevalier avec un sourire étrange. Eh bien ! puisque vous allez à Paris, je me félicite de vous avoir rencontré, car vous n'y connaissez personne, sans doute ?
— Oh I j'y ai déjà des relations, dit Remy.
— C'est juste, puisque vous y avez un rendez-vous, s'écria le chevalier. Alors il est probablement inutile que je vous fasse mes ofires de service pour vous présenter au roi, à la reine, au cardinal?...
— Je pense, en effet, que je verrai quand bon me semblera Leurs Majestés et Son Éminence. Cependant, si j'avais besoin de vous, chevalier, je suis heureux de savoir que je peux compter sur vous.
— Et comptez-y d'autant plus que je ne suis pas homme à oublier ma parole. Au contraire, je me ferai honneur de la tenir, quoique je sois un peu discrédité pour le moment.
— Vous, chevalier, vous êtes en disgrâce !
— Naturellement, je suis un des plus zélés serviteurs du cardinal.
— Mais vous êtes tout-puissant, alors 1
— C'est ce qui vous trompe, baron. Sans doute le cardinal a encore quelque autorité et quelque influence sur son maître ; mais il n'a jamais été si près de les p^érdre.
— Vous croyez?
— J'en suis sûr. Depuis le supplice de Marillac, il règne une grande agitation parmi tous ces grands seigneurs, jaloux de leurs droits et de leurs prérogatives. Toute la noblesse ou à peu près fait cause commune avec eux et se rallie à leur drapeau, sans voir qu'elle grossit sottement le troupeau à la tête duquel se trouvent les ambitieux qui la grugeront.
— Ohl qui la grugeront... répéta Rémy avec in^édulité.
— Oui, baron, qui la grugeront, insista le chevalier. A quoi cela vous avancerait-il, par exemple, vous, baron de Montbrun, que Marie de Médecis fût reine de France, que Monsieur fût régent ou même roi de France, que les maréchaux de Bassompierre et de Montmorency fussent connétables, que les autres se disputassent et obtinssent les divers gouvernements de province, etc., etc.? Cela vous rendrait-il plus riche ?
— Non, mais cela me permettrait d'aspirer plus tard aux mêmes honneurs.
— Qui vous en empêche aujourd'hui ? Rien, si ce n*est que vous considérez le cardinal comme un ennemi, parce qu'il vous mesure parcimonieusement ces dignités. Pourtant, que lui importe à lui ? Est-ce dans son intérêt qu'il agit?
— Ma foi! fit observer Remy, il a le pouvoir, il tient à le conserver
— C'est possible, je vous accorde cela, dit le chevalier en s'animant; mais ce n'est pas la puissance dont il jouit
qu'il faut voir, c'est le but qu'il poursuit. On prétend aujourd'hui qu'il y a deux partis en France, celui du roi et celui du cardinal. C'est une dérision amère!
Oui, il y en a deux, mais je vais vous les nommer : le premier est celui qui aime son roi et sa patrie, qui les sert aveuglément, quoi qu'il arrive ; le second est celui des mécontents, qui sont bien moins jaloux de l'autorité de Richelieu que de la souveraineté royale, qui fomentent des rébellions en province, où ils sont plus rois que le roi, et qui, par conséquent, ruinent et amoindrissent la royauté sous prétexte de la défendre. Là sont les véritables ennemis de la France. Eh bieni voilà les hommes auxquels le cardinal s'attaque et s'attaquera toujours impitoyablement. L'œuvre que Louis XI a commencée, que ses successeurs n'ont pas eu le courage de poursuivre, Richelieu entreprend de l'achever, afin que, réunissant enfin dans une seule main tous les pouvoirs de la nation, il donne à cette main le droit et la force d'empêcher ce que les d'Espayrac et tant d'autres ont pu faire impunément jusqu'ici.
Remy écoutait silencieusement et examinait le chevalier. Ce n'était plus ce visage impassible et glacial qu'il avait eu d'abord sous les yeux; c'était l'homme convaincu, qui soutenait et défendait même avec un certain feu la cause qu'il avait embrassée.
— - Hélas I baron, poursuivit le chevalier, vous savez mieux que personne ce- qu'est devenue notre pauvre noblesse française. Divisée par des ambitions mesquines, dissolue, dépravée, insouciante, sinon inconsciente du bien ou du mal, n'obéissant qu'à ses caprices, satisfaisant ses , haines , assouvissant ses vengeances sans aucune notion de ce qui est le droit ou la loi, elle en est arrivée à ce point qu'elle est pour la royauté, qu'elle dépopularise, l'ennemi le plus redoutable, le danger le plus imminent. Par son insolence, par son injustice, par ses exactionSy elle indigne et révolte le malheureux peuple, qu'elle tond jusqu'au sang, et c'est au roi qu'en remonte la res-
ponsabilité. Supposez que cet état de choses se prolonge savez-vous ce qui arrivera?...
— Non, fit Rémy surpris de ce langage si nouveai pour lui.
— Il arrivera que le peuple se lèvera comme un seu homme. Plus longtemps il aura souffert, plus terrible sen sa colère. Alors il se déchaînera et se précipitera comm< un torrent dans lequel noblesse et royauté périront en^ glouties.
— Par exemple ! ricana Remy.
— Oh I je sais bien que vous ne me croyez pas, fit k chevalier. Vous n'êtes pas le seul, mon cher baron D'ailleurs vous êtes jeune encore, vous ; vous êtes resU bon ; vous croyez àThonneur, à la loyauté, au dévouement à la patrie. Vous ne sacrifieriez aucun de ces sentiments i la tyrannie d'une ambition mesquine. Mais regardez autoui de vous. Que voyez-vous ?
Depuis la reine-mère et Gaston qui s'insurgent avec Anne d'Autriche, — et qui s'insurgent contre le roi, quoi que vous en disiez, puisque le cardinal est le plus acharné défenseur des privilèges royaux, — tous leî gentilshommes qui se rallient à eux sont mus par une ambition quelconque. Citez-m'en un , un seul, qui ne soit pas guidé par ce mobile égoïste de toutes les passions humaines, et je m'avoue vaincu. Ceux-là mêmes que vous croyez les plus désintéressés sont les plus à craindre, car ceux-là sont des fourbes et des hypocrites.
— Ainsi vous partagez la haine de Richelieu contre la noblesse I demanda Rémy.
— Encore un mot inepte que les ennemis du cardinal ont inventé pour attiser contre lui plus de colères. Qui voulez-vous que Richelieu haïsse, et pourquoi les haïraitil? N'est-il pas duc et riche tout autant que le premier d'entre eux? Une haine a un motif et un but. Vous, vous haïssez d'Espayrac, parce qu'il a assassiné votre père, et vous voulez le tuer.
A la bonne heure I Voilà un motif de haine et un but
bien déterminés. Mais le cardinal, quel motif voulez-vous qu'il ait? Croyez- vous qu'il soit altéré de sang, comme le tigre, et qu'il tue pour le plaisir de tuer? Non, vous n'oseriez pas le soutenir. Eh bieni moi, je me suis attaché à Richelieu, parce que je suis convaincu que je sers mieux la noblesse en la domptant qu'en la laissant livrée aux stupides instincts de la force et du bon plaisir* Si je succombe avec lui dans la lutte, tant pis! Un autre fera ce que nous n'aurons pas pu faire, car il faut que cela soit fait. Dans tous les cas, je n'y perdrai rien que ma liberté ou ma tète, dont je n'ai pas grand souci. Si je réussis, tant mieux I non pas que j'en retire quelque chose, puisque je ne veux rien, mais ma conviction aura triomphé.
Ici le chevalier s'arrêta pour remplir les verres.
— Maintenant, reprit-il, excusez-moi de vous avoir ennuyé si longtemps de mes commérages, mais j'ai cherché à vous éclairer. Vous êtes sans expérience, vous arrivez à Paris pour la première fois, vous irez sans doute à la cour... Eh bien I il est impossible, dans de telles conditions, avec un nom, qui, comme le vôtre, a laissé quelques souvenirs , il est impossible, dis-je, que vous ne soyez pas forcé de prendre parti pour ou contre le cardinal.
Remy se prit à sourire.
Le chevalier ne croyait pas dire si vrai.
— Aussi, continua Sylvain, j'ai voulu vous endoctriner contre les paroles dorées qu'on ne manquera pas de vous tenir, et les belles promesses dont on vous accablera. Vous, dans votre sagesse, vous choisirez. Moi, «je bois à votre santé et à la joie de vous devoir quelque chose.
A ces mots, le chevalier tendit son verre plein, contre lequel Remy choqua le sien sans hésitation.
*— Au moins, dit-il au chevalier, vous êtes franc, monsieur.
— Je le serais trop, si j'étais courtisan, mon cher baron ; mais je ne le suis pas. Aussi, si vous avez besoin de moi, ne vous gênez pas. Je suis d'autant mieux placé pour obtenir, que je n'ai jamais rien demandé, et que j'ai refusé même ce que l'on m'offrait.
— Merci, répondit Remy avec effusion ; mais j'espère bien n'avoir pas besoin de vous.
— Je le souhaite de tout mon cœur.
Le déjeuner s'acheva gaiement. Ces deux caractères loyaux et ouverts étaient faits pour s'entendre.
Quand Remy se leva de table pour prendre congé, le chevalier l'arrêta.
— Un instant encore, dit le chevalier. Vous n'êtes jamais venu à Paris, n'est-ce pas?
— Non, chevalier.
— Alors vous ne savez pas où aller loger?
— C'est vrai.
— Eh bien I allez de ma part à l'auberge de V Arbre sec : vous y serez bien reçu et bien traité, je vous le garantis.
— Parbleu I ce n'est pas de refus,, s'écria joyeusement Remy. Je vous avoue que j'étais fort en peine à ce sujet. Aussi je vais vous quitter. Le billet qui me donne rendez- vous ne laisse pas que de m'inquiéter... Il me recommande de soigner ma toilette, et j'ai bien peur que mes habits de province...
— Vous serez justement dans le quartier des drapiers et des passementiers.
— Croyez- vous que j'y trouverais un costume à ma taille ?
— C'est possible.
— Alors j'essaierai de m'en procurer un.
— Peut-être n'est-ce pas indispensable. Chez qui allezvous, s'il n'y a pas d'indiscrétion?...
— Il y en a d'autant moins que je ne le sais pas moimême. On me dit de me trouver à neuf heures rue Culture-Sainte-Catherine.. .
— Numéro sept? demanda le chevalier.
— Précisément.
— Alors, c'est chez Marîon.
— Chez Marion! répéta Remy surpris.
— Marion Delorme, oui, mon cher baron. Corbleul pour un provincial, c'est heureusement débuter! Vous avez raison, mon ami. Soignez votre toilette, soignez-la bien même.
Et le chevalier se prit à sourire.
Puis, sans autre explication il reconduisit Remy jusque sur le palier.
— Dès que je serai de retour à Paris, dit-il, j'irai vous voir.
— Vous absentez- vous pour longtemps ?
— Je ne sais pas au juste. Je puis rester deux ou trois jours à Fontainebleau, comme je puis n'y rester qu'une heure.
— Espérons que ce ne sera qu'une heure, dit courtoisement Remy.
A ces mots, ils se séparèrent.
Le baron descendit dans la salle commune et y aperçut un gentilhomme qui vidait une bouteille en compagnie de quatre individus à la mine peu avenante, vêtus des costumes les plus divers et les plus fanés, mais aux flancs desquels pendaient de formidables rapières. C'étaient bien certainement des souteneurs de tripot, ou tout au moins des aventuriers, sinon de véritables spadassins.
Remy les toisa d'un air dédaigneux et passa outre.
— Où est Jacques? demanda-t-il à l'aubergiste.
— Monseigneur, il est dans la salle voisine, répondit l'hôte en montrant une porte vitrée qui se trouvait à côté de lui.
Comme il tournait le dos au groupe de buveurs qui avaient tout d'abord attiré son attention, Remy ne remarqua point ce qui s'était passé. Le gentilhomme qui paraissait leur commander le désigna d'un regard à ses compagnons.
— C'est lui, dit-il à voix basse.
'— Ce gringalet? fit piteusement un de ses acolytes.
— D'après le signalement qu'on m'a donné, c'est bien lui, j'en suis sûr. Ainsi, attention! et, au besoin, couvrez notre retraite I
Pendant ce temps, Remy s'était approché de la porte vitrée, derrière laquelle pendait un rideau d'étofiFe légère.
Au moment où il mejttait la main sur le bouton de la serrure, il vit distinctement, à travers le rideau, s'ouvrir, au fond de la salle où se tenait Jacques, une autre porte par laquelle disparaissait 'précipitamment un cavalier.
Remy tressaillit. Ce n'était pas possible I II était le jouet d'une erreur... Dans ce cavalier, qui s'enfuyait à son approche, il lui avait semblé reconnaître l'homme à la poursuite duquel il s'était mis depuis trois semaines, qu'il avait résolu d'atteindre et de punir, pour lequel uniquement il avait entrepris le long voyage de Paris : le vicomte d'Espayrac !
Remy entra dans la salle comme un ouragan.
Jacques, qui achevait de déjeuner, fut réellement effrayé sans doute, car il était ému, troublé, même après qu'il eut reconnu son jeune maître.
— Qui était là} lui demanda Remy d'une voix brève.
— Où, là? fit Jacques avec une profonde surprise.
— Nieras- tu qu'à l'instant même il y avait ici un gentilhomme? Je l'ai vu, c'est par là qu'il est sorti.
— Ah! bien, balbutia Jacques. Oui, en effet, je l'ai vu aussi...
— Qui est-il ? Que venait-il faire ?
— Ma foi, monseigneur, je serais fort embarrassé de vous dire. J'ai à peine entrevu la figure de ce gentilhomme, et je crois qu'il venait tout simplement prendre son manteau qu'il avait oublié.
— Ainsi tu ne le connais pas ?
— Non, monseigneur. C'est sans doute un habitant de la maison.
— C'est singulier... fit Remy qui n'était pàs convaincu; il m'avait semblé...
— Quoi donc? demanda Jacques, tout à fait remis de sa frayeur.
— Que c'était le vicomte.
— M. d'Espayrac?
— Précisément.
— Lui I Est-ce que c'est possible ? Monseigneur ne m'a-t-il pas dit que le vicomte était parti pour Toulouse hier soir ?
— C'est la vérité.
— Alors, comment monseigneur peut-il admettre que M. d'Espayrac soit ce matin à Essonne ? Ce n'est pas la route de Toulouse.
— Je le sais bien, mais le vicomte aurait pu se raviser, revenir à Paris...
— Malgré les ordres qu'il avait reçus? Ce serait jouer sa tête, fit observer Jacques.
— Enfin, dit Remy avec impatience, as-tu bien vu le visage de ce cavalier? T'a-t-il parlé ? Peux-tu m'affirmer que ce n'est pas M. d'Espayrac ?
— Non, monseigneur, balbutia Jacques. Je ne peux rien affirmer. Ce gentilhomme n'a fait qu'entrer et sortir; il a pris sur cette chaise un objet que je n'ai pas même regardé, mais que je crois être un manteau. Quant à moi,
'loin de lui avoir adressé la parole, je serais fort en peine de dire quel âge il a, de quelle couleur sont ses cheveux et sa barbe, et si son nez est bien au milieu de son visage.
— Alors, cours seller les chevaux, je vais m'en assurer, moi; car il ne sera pas dit que cet homme échappera deux jours de suite à ma vengeance.
Malgré l'ordre qu'il venait de recevoir, Jacques ne se pressait pas.
— M'entends-tu? fit le baron en frappant du pied avec colère.
Le vieux soldat se décida enfin à obéir et s'éloigna. Quant à Remy, il se dirigea vers la porte par laquelle
114 l'A. MEUNIÈRE DE MOULIN-GALANT
s'était éclipsé l'invisible gentilhomme ; mais quand il voulut la tirer à lui, il sentit une résistance étrange. On aurait dit que la porte était maintenue en sens inverse par un ou plusieurs hommes.
Au même instant, il entendit dans la cour de Tauberge, sur laquelle donnait cette arrière-salle, le piétinement de deux chevaux.
Remy lâcha la porte et courut à la fenêtre, qu'il ouvrit. Au même instant, il vit passer devant lui deux cavaliers. L'un était celui qu'il venait d'apercevoir dans la salle commune en compagnie de quatre coupe-jarrets ; l'autre avait si bien ramené son manteau sur son visage, et si profondément rabattu son chapeau sur ses yeux, qu'il fut impossible à Remy de distinguer ses traits.
Persuadé que c'était le vicomte d'Espayrac, qui seul pouvait avoir intérêt à se cacher de lui» Remy s'élança par la fenêtre du rez-de-chaussée et sauta dans la cour.
Mais quatre longues épées nues se dressèrent devant lui, et une voix goguenarde cria :
— On ne passe pas I
Malgré cette prohibition armée, le jeune baron, entraîné par son propre élan, non moins que par son avide désir de rejoindre l'énigmatique gentilhomme, essaya de faire quelques pas en avant ; mais les quatre épées nues se rapprochèrent en un cercle si étroit, qu'il devint impossible de le franchir.
Afin de ne pas s'enferrer lui-même, Remy fut contraint de reculer et de s'adosser contre le mur pour dégainer.
— Comment I on ne paisse pas! dit-il. Par ordre de qui ?
— Ordre de M. de Laffeymas, répondit une voix enrouée.
— Mais je ne connais pas M. de Laffeymas! se récria le baron.
— Il vous connaît, lui ; cela nous suffit.
Pendant ce court dialogue, les deux .cavaliers avaient quitté la cour de l'auberge. Remy entendit au dehors le bruit du galop retentissant de leurs montures.
— Ah! misérables, rugit-il, il vous en coûtera cher de vous être mis en travers de mon chemin.
Aussitôt il se précipita en avant et chargea ses quatre adversaires avec une furie sans égale.
Du premier coup de pointe qu'il porta, un des spadassins, celui qui jusqu'alors avait pris la parole, roula sur le pavé, atteint d'une blessure qui, après avoir traversé le bras, avait légèrement pénétré dans la poitrine. Les trois coquins jouèrent alors un jeu serré et se pressèrent les uns contre les autres, afin de présenter moins de surface, puis, à leur tour, ils attaquèrent vigoureusement.
Au bruit des épées qui se choquaient, des gémissements du blessé, Thôte, ses garçons, ses servantes accoururent et remplirent la cour de leurs cris perçants.
Jacques, qui était dans Técurie, sortit pour connaître la cause de ce vacarme assourdissant.
Il tenait à la main une fourche de fer, avec laquelle il venait sans doute de faire la litière des chevaux*
D'un coup d'oeil il vit ce qui se passait.
Il s'avança lentement, s'approcha, et se mît à examiner curieusement le combat dont il était témoin.
— Haut la maini monsieur le baron, disait-il. Effacezvous mieux que cela. Si j'étais à la place d'un de ces tripaudiers, je vous aurais certainement fort endommagé. A la bonne heure ! c'est mieux ainsi. Dites à l'aubergiste de faire flamber un grand feu et de préparer sa rôtissoire : ces trois poulets-là ne seront pas longs à saigner. Bravo I en voilà encore un de touché à l'aile. Ce n'est pas trop mal, mais trop d'écart, monsieur le baron, trop d'écart!
— Comment! monsieur, dit l'hôte, ens'avançant timidement, vous allez laisser ces cinq hommes s'égorger sous nos yeux.
— Retournez donc à vos fourneaux, mon brave, répondit Jacques qui ne perdait pas une botte, pas une attaque, pas une parade.
Quant à Remy, il se serait bien gardé de demander du
Il6 LA MEUNIÈRE DE MOULIN-GALANT
secours. Il s'escrimait gaillardement, mais il s'animait. Le vieux soldat s'en aperçut.
— Du calme, monsieur le baron, recommanda- t-il. Imaginez-vous que vous êtes dans votre château de Narbonne et que je vous fais tirer au mur. Ne vous emportez pas, que diable I
Tenez, monsieur, dit-il en se tournant vers l'aubergiste, croiriez- vous, à le voir tirer si mal, que M. le baron, quand il est' de sang-froid, boutonne une pistole huit fois sur dix*
— Mais il ne tire pas si mal, répliqua l'hôte, puisqu'il en a déjà blessé deux et qu'il n'a pas encore été touché.
<— Sans doute, ce n*est pas trop mal, fit Jacques avec condescendance; mais M. le baron se sert encore du bras, tandis qu'il ne faut faire agir que le poignet. Ah ! cependant, voici un joli dégagé !
En effet, le dégagé était si joli, qu'un second adversaire roula à côté du premier, et que les servantes, les valets et l'aubergiste se mirent à hurler de plus en plus fort.
— Allons, calmez-vous I fit le vieux soldat. Aussi bien, ces malandrins-là ne savent pas tenir une épée, et ne méritent pas de mourir de la main d'un gentilhomme, ce qui leur arriverait infailliblement.
— Que faire, alors ? gémit l'aubergiste tout en larmes.
— Attendez! j'ai un moyen, répondit Jacques.
Aussitôt il saisit sa fourche, et, prenant à revers les
ennemis de son maître, il leur appliqua sur le bas de l'échiné une volée de coups de bâton terribles.
Surpris par cette attaque imprévue, étrillés par la main impitoyable du soldat comme ils ne l'avaient jamais été, les deux spadassins, fous de douleur, laissèrent tomber leurs rapières et poussèrent des cris atroces. Le baron remit son épée au fourreau.
— Allons I à cheval l dit-il à Jacques.
L'aubergiste et ses valets relevèrent les blessés, tandis que les deux survivants se jetaient aux genoux de Remy.
Quant à Jacques, satisfait de ce dénouement, il se dirigea en sifflottant vers Técurie.
Le baron fit signe aux vaincus de le suivre dans la salle basse.
— Donnez un verre de vin à ces pauvres diables, ditil à Taubergiste.
Du moment que Taffaire se terminait par une bouteille, rhôte s*épanouit en un largQ sourire.
— Qui êtes-vous? demanda Remy à ces deux coquins.
— Monseigneur, répondit d'un ton plaintif celui qui avait été touché au bras, nous sommes des agents de M. de Laffeymas.
— Qu'est-ce que ce M. de Laffeymas .>
— Un ami du cardinal.
— Et quel rapport peut-il y avoir entre ce monsieur et moi?
— Je l'ignore, monseigneur.
— Enfin, pourquoi m'avez-vous arrêté au moment où j'essayais de rejoindre le gentilhomme qui est parti d'ici avec votre Laffeymas ?
— Parce que nous en avions reçu l'ordre.
— De qui ?
— De notre maître .
— Mais je ne le connais pas ! je ne l'ai jamais vu! se récria Remy.
— Je ne crois pas non plus qu'il vous ait jamais vu, monseigneur.
— Alors pourquoi a-t-il donné cet ordre ?
— Je l'ignore, monseigneur. On nous paie pour obéir, nous obéissons.
— Bref, fît Remy, de plus en plus intrigué, que supposez-vous personnellement? Ne craignez pas de me dire la vérité: je récompenserai votre franchise, comme j'ai puni votre audace.
— Monseigneur, répondit le blessé, je puis d'autant plus vous dire la vérité que je ne sais rien, et que, par conséquent, je ne risque pas de me compromettre.
Jacques ne répliqua pas. Il savait bien qu'en pareil cas mieux vaut attendre que l'orage soit passé.
Ils suivirent donc la route de Paris, sur laquelle Remy ne manqua pas de s'informer si l'on avait pas vu passer deux gentilshommes. Si vague que fût le signalement qu'il en donnait, car ils avaient glissé devant lui comme une flèche, il acquit la certitude que M. de LafTeymas et son mystérieux compagnon l'avaient précédé sur ce même chemin.
Enfin, vers quatre heures, il arriva à Paris et se rendit à l'auberge que le chevalier Sylvain lui avait indiquée*
Le maître de céans le dévisagea d'un œil défiant et déclara qu'il avait du monde : il lui était donc impossible de disposer d'aucune chambre... Mais aussitôt que Remy eut prononcé le nom du chevalier, l'aubergiste changea de ton, fit donner aux voyageurs sa plus belle chambre et se mit à ses ordres.
Le baron jugea alors de quelle valeur était la recommandation qu'il avait d'abord négligé de produire.
Il accepta franchement et sur-le-champ les services de l'hôtelier, et le mit à contribution en le priant de lui indiquer un marchand chez lequel il pût trouver un habit convenable.
L'aubergiste le fit conduire par son gàte-sàuce chez un fripier voisin. Celui-ci se désola, s'arracha les cheveux, tant il était aux regrets de ne pouvoir satisfaire M. le baron ; mais il n'avait qu'un costume qui fût à peu près de la taille de Remy, et il l'avait fait pour un jeune seigneur de la cour, lequel l'avait payé d'avance.
— Combien ? demanda Remy.
— Quinze pistoles, monseigneur.
— Eh bien I je vous en donnerai vingt, si vous m'apportez cet habit ce soir, à huit heures.
Le fripier n'hésita plus. Il essaya le costume, promit qu'il y ferait à l'instant les retouches indispensables, et qu'à l'heure dite il serait chez M. le baron.
— Et je n'ai qu'une parole, ajouta-t-il avec le plus grand sérieux du monde, en voyant que son jeune client hésitait à le croire.