ENSEIGNERAI LA POLITESSE
LE MARÉCHAL. — Si VOUS croyez que je me gênerais pour un ami de quinze ans !...
SYLVIE. — Mais moi, je me gênerai.
LE MARÉCHAL. — Quc de façous î Vous n'êtes pourtant point une novice,
SYLVIE. — Non, monsieur. J'en suis à mon troisième mariage, je sais de quoi il retourne. C'est pourquoi je veux vous connaître, et au besoin vous aimer, avant de vous donner ma main, et le reste. J'ai quinze jours pour cela : ce n'est pas trop, mais il peut suffire, attendu qu'on se lie vite en voyage. Allons, je sonne... (Regardant par la fenêtre.) Votre berline est toujours attelée dans la cour. On y va mettre votre cantine et la porter au Ban Lafontaine. LE MARÉCHAL. -- Non. madair.e.
Sylvie ou la Curieuse d'Amour
SYLVIE. — Plaît-il ^
LE MARÉCHAL. — Ah ! ça, pour que^.
homme me prenez-vous? Pour un freluquet faiseur de discours? Vous imaginez que je passerai quinze jours à soutenir des conversations avec vous du matin au soir ? Sur quel sujet, Bon Dieu? Et qu'aurais- je tant à vous dire, vous ayant vue, soit, et en ayant gardé le souvenir, mais, à vrai dire, ne vous connaissant point du tout?
SYLVIE. — C'est de quoi je me plains, et je souhaite que nous fassions connaissance.
LE MARÉCHAL. — Moi aussi. Je ne sais pas cent façons de la faire. Vous n'espérez pas que je vous conte fleurette? Mais je suis bon pour le reste.
SYLVIE. — Eh ! monsieur, plus un mot là-dessus. Je trouve cela vilain.
LE MARÉCHAL. — Madame, ce que je * trouve vilain, c'est que vous mettiez si peu d'empressement à exécuter les ordres de l'Empereur.
SYLVIE. — On fait ce qu'on peut. Estce que voue pensiez que j'allais vous sauter au cou?
LE MARÉCHAL. — Pourquoî Hon ?
SYLVIE. — Ah ! ah !
LE MARÉCHAL. — Je VOUS ferai rire.
SYLVIE. — Vous voyez.
LE MARÉCHAL. — Tonnerre de Dieu! Je vous enseignerai la politesse.
SYLVIE. — Avouez que ce seraient les rôles renversés. Mais moi, je veux faire votre éducation.
LE MARÉCHAL. — Madame!
SYLVIE. — Voilà encore de l'occupation pour notre tête-à-tête. Mais quinze jours y suffiront-ils?
LE MARÉCHAL. — Croyez-vous qu'on!
parle sur ce ton à un homme de ma sorte ?
SYLVIE. — De belle sorte !
LE MARÉCHAL. — ■ Maréchal de France!
Duc de l'Empire!
SYLVIE. — • Fils d'un accusateur public.
LE MARÉCHAL. — Engagé à seize ans, chef de brigade en Italie à vingt-quatre ans, général en Egypte.
SYLVIE. — Qui vous demande vos états de service ?
LE MARÉCHAL. — Six Campagnes, onze blessures !
SYLVIE. — Ne me les montrez pas!
LE MARÉCHAL. — Je VOUS les montrerai.
SYLVIE. — C'est à savoir.
LE MARÉCHAL. — Je VOUS jure que je
VOUS les montrerai, et je vous ferai bien de l'honneur.
SYLVIE. — Comment cela?
LE MARÉCHAL. — Parco que je suis une des gloires de ma patrie, et que je vous fais, je vous le répète, bien de l'honneur en vous épousant, vous qui n'êtes...
SYLVIE. — Ne le dites pas. Vous n'auriez même plus l'avantage de m'étonner.
Je m'attends à tous les gros mots.
LE MARÉCHAL. — Non, je ne lâcherai pas de gros mots. Je veux seulement vous Jire que je ne vous épouse pas à l'aveuglette, et que vos états de service, je les
y*i!xUi
SYLVIE. — E;r bien ! monsieur... vers aurez
PKUT-ÊTRE RAISON.
connais. Oui, madame, je sais depuis A jusqu'à Z comment vous avez traité vos deux précédents époux.
SYLVIE. — C'est donc leur exemple qui vous tente?
LE MARÉCHAL. ■ — Je VOUS réponds que vous ne me coifferez pas de même sorte.
SYLVIE. — Ah ! je vous réponds que si.
LE MARÉCHAL. — Ah ! je VOUS répouds que non, parce que je ferai ce qu'il faut pour empêcher cela, et qu'ils n'ont pas fait,
SYLVIE. — Alors, faites-le un peu vite.
LE MARÉCHAL. — Garde à vous!
SYLVIE, intimidée, encore pi-ovocante.
— Faites-le un peu vite, parce que j'ai
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Sylvie ou la Cuiieuse d'Amour
dessein de me hâter moi-même beaucoup plus avec vous qu'avec les deux précé... (// lève la muin pour la souffleter avant qu'elle ait achevé le mot.) Ah!...
Elle recule, tombe assise et regarde ie maréchal A'un air de soumission. — Un silence.
LE MARÉCHAL, plus calme, un peu penaud. — Voilà ce que je ferai, madame... voilà...
SYLVIE. — Eh bien! monsieur... vous aurez peut-être raison...
Elle reste assise, il marche à grands pas. Après un temps, elle se lève et sonne.
LE uxRÈciîA.h, s'arrêtant. — Qu'est-ce?
SYLVIE. — Vous allez voir.
Gertrude entre.