‹ La meuteChapitre 112 sur 115 · HENRI, SYLVIE · texte numérisé non relu

HENRI, SYLVIE

Après un long temps, elle entre, avec mille précautions. Elle est masquée. Elle referme la porte au verrou. Ce n'est qu'ensuite qu'elle aperçoit Henri.

SYLVIE

Dieu ! Henri !

Henri tourne la tête. Un temps. Puis il la reconnaît tout d'un coup.

SYLVIE. — Ah!... Tu n'as pas eu besoin que j'enlève mon masque, toi, poux* me reconnaître...

HENRI. — Ma Sylvie!... Oh!... Voilà des semaines que je cours à ta poursuite... J'ai traversé la France, l'Italie, comme un fou... Et maintenant... maintenant que tu es là... j'ose à peine tendre les mains vers toi...

SYLVIE. — Henri...

HENRI. — Toi aussi, tu es toute tremblante... On dirait que nos yeux ne veulent pas se reconnaître... Ah! nos lèvres se reconnaîtront.

Il s'agenouille devant elle et lui baise les mains.

SYLVIE, avec égarement. — Toi...

C'est toi...

HENRI. — Sylvie, ne devais- je donc pas venir 1

SYLVIE, de même. — Oui...

HENRI. — Tu as pu croire que j'aurais la lâcheté de consentir à te perdre au moment où j'étais ivre encore de t 'avoir retrouvée?

SYLVIE. — Je ne sais pas, j'ai cru...

j'ai cru que je ne te reverrais pi vis jaanais.

HENRI. — Mais je suis parti presque aussitôt que toi! Seulement j'avais deux heures de retard, je n'ai jamais pu les regagner!... Nous avons pourtant séjourné la même nuit dans Avignon. Mais ovi étais-tu descendue? Impossible de le savoir. Le lendemain, je t'aperçois sur le point de traverser la Durance...

SYLVIE. — Dieu! que j'ai eu peur! La rivière débordait. Mes chevaux se sont cabrés sur le bac.

HENRI. — Oui, et alors quand je suis arrivé, moi, on a refusé de me passer! Il a fallu rentrer dans Avignon, j>erdre une

journée entière. Je me disais : je les rejoindrai du moins à Milan...

SYLVIE. — Nous n'y sommes restés que trois heures!

HENRI. — Je ne t'ai plus revue que cet après-midi à Mestre. Ta barque s'éloignait du rivage... Mais que m'importait cette fois? J'étais enfin sûr de te joindre et de t 'embrasser ici!

SYLVIE. — Oh! oui... oui, la porte est close, nul n'entrera. Il faudrait que la maison brûle ou s'écroule dans le canal. Rien ne peut plus m'arracher à toi. J'en ai la certïitude et elle me rend folle. La joie qui m'a saisie lorsque je t'ai revu là-bas n'est rien auprès de celle qui me transporte en ce moment. C'est que je viens de me croire perdue à jamais, et tu me sauves, Henri !

HENRI. — Que veux-tu dire?

SYLVIE. — Oh! rien... rien... Tu ne peux pas comprendre... D'ailleurs je n'y crois plus. C'était une vision... Ne dit-on pas que dans les grands périls, ou bien à l'heure de la mort, souvent on revoit d'un seul coup d'œil toute sa vie passée ?

HENRI. — Oui...

SYLVIE. — C'est cela... Jetais dans un péril extrême... Quelque chose allait mourir en moi : mon cœur... T'en souvient-il? tu le condamnais, l'autre jour. Tu le déclarais déchu de ses nobles privilèges, ravalé au libertinage, privé à tout jamais de l'amour... Tu as failli avoir raison... Mon cœur allait vraiment mourir... Et c'est pourquoi il a revu d'un seul coup toute sa folle vie amoureuse dans le tumulte de son agonie !... Mais non, tout cela n'était point vrai, puisque c'est toi que voici, maintenant, toi seul... Mon cœur ne va pas mourir : il va renaître... Que dis-je? Il va naître. A-t-il jamais aimé? N'est-ce pas la première fais qu'il goûte cette ivresse aujourd'hui?

HENRI. — Apaise-toi. Je voudrais retrouver ce qui me ravissait naguère : ta langueur et ta gaîté tendre.

SYLVIE. — Non... Je suis émue ce soir trop profondément... Pour la première fois, songes-y!... Dans quel pays délicieux!... Quelle ville! Quelle nuit! Ecoute ces musiques... Tu me l'avais bien dit qu'il fallait venir en Italie pour y apprendre l'amour! Pourquoi les hasards de mes voyages ne m'y ont-ils ijas conduite plus tôt? Je t'aurais revu. Je ne t'aurais pas attendu si longtemps.

On entend sous la fenêtre la flûte du marquis.

Sylvie ou la Curieuse d'Amour

HENRI. — Est-ce que je rêve aussi?

SYLVIE. — Non... {Elle rit.) Non...

{Avec un geste vers la fenêtre.) Joue, va, joue le vieil air : ce n'est pas ton appel

[Crescendo de flûte. — Elle ^it.) Tu vois bien que nous avons toujours vingt ans et que c'est le 14 juillet... {Avec exaltation.) Oh ! oui... écoute... écoute une autre

SYLVIE. — La. Bastille est prise !

que je veux suivre aujourd'hui. {A Henri.) Oh! tiens-moi, mon amant, tiens-moi bien fort pour que je ne m'échappe point. {Gaiement.) Je n'en ai aucune envie.

voix plus grave, plus formidable... Henri... écoute les rumeurs lointaines et les cris confus d'autrefois... La Bastille est prise ! La Bastille est prisé !

Page 1