SCENE XII
LANSPESSA seul, puis CATHERINE
Il est resté debout près de la grande porte du fond. Elle entre par la chambre. Il ne la voit pas entrer.
CATHERINE, brusqu€7nent. — Qu'est-ce que tu as? A quoi pensais-tu? Tu as quelque chose dans les yeux qui m'épouvante.
LANSPESSA. — ■ Rien.
CATHERINE. Si.
LANSPESSA. — Tu tardais... L'angoisse quotidienne de t'attendre m'est- insupportable comme au premier jour. Depuis tant d'années! La monotonie de nos habitudes n'en a pu atténuer ni la. torture ni le délice. Je vis uniquement de t'espérer depuis le matin jusqu'à notre heure. Dès qu'elle approche, dès que je te pressens, j'agonise de t'attendre.
CATHERINE. — Que resterait-il de l'amour si on en retranchait les supplices? Mon cœur aussi est tout usé de i>enser à toi douloureusement. Tu es le vice dont je meurs, et dont je vis, qui me surmène, mais qui me soutient, et il faut que j'augmente chaque jour la dose de toi qui m'empoisonne lentement. Je suis impatiente de ta domination, je lutte, je fuis devant ton idée fixe, qui me hante et qui me poursuit, qui me fait marcher vite
dans la rue, avec des allures de détraquée. Mais lorsque par hasard j'arrive à te secouer de mes épaules, lorsque j'obtiens l'oubli dans un© heure d'engourdissement — ■ ou de morphine, j'ai un tel remords au réveil que la peur me prend de mourir avant le soir tout d'un coup, en état de péché et sans avoir bu l'absolution dans la bouche. {Elle s'accoude à la table et le reyarde.) Nous nous aimons stupidement, comme deux brutes... très intelligentes.
LANSPESSA, la regardant en face. — • Très intelligentes, n'est-ce pas?
Long silence.
CATHERINE. — Fais la nuit.
Un temps, puis elle se lève pour tirer les rideaux.
LANSPESSA. — Non, reste, assieds-toi.
CATHERINE, tressaillant. ■ — Tu as à mo parler 1
LANSPESSA.— Oui. (Un temps.) Ecoute n'interromps pas, ne crie pas, ne réponds pas, ne réponds rien avant que je n'aie tout dit. Tâche de comprendre. Sois digne de moi et de toi-même.
CATHERINE, sourdement. — Oh! mon Dieu!
LANSPESSA. — Nous ne sommes pas des fêtards ordinaires, des viveurs de rez-dechaussée, des adultères de cinq heures.
Nous sommes un couple. Rivés l'un à l'autre dès l'enfance, nous avons été des complices avant de pouvoir être des amants. Je t'ai prise malgré la surveillance de tes parents, et presque sous les yeux de ton frère. Mariée, je t'ai gardée à moi, toute à moi. Et tu sens bien que nous ne pourrons jamais nous séparer. Nous en mourrions tous les deux.
CATHERINE. — Oui, de faim.
LANSPESSA. — Je suis donc parfaitement sûr de toi, et tu dois être parfaitement sûre de moi. Maintenant, écoute. Je suis à bout. Je n'ai rien. Je suis couvert de dettes, poursuivi, traqué. Je passe pour vivre à tes crochets, entretenu par ton frère et par toi. Tout cela peut changer du jour au lendemain. Je peux reconquérir, avec la fortune, le rang auquel mon nom me destinait. Rien ne m'eût été plus facile que de tout machiner à ton insu : il m'a paru plus noble d'agir avec ton assentiment. Tu disposes de mon avenir. Décide.
CATHERINE. — Je ne comprends pas.
LANSPESSA. — Je veux me marier.
CATHERINE. — Ail!... {Long silence.) Alors : Napoléon et Joséphine?
LANSPESSA. Oui.
CATHERINE. — C'est crâne! {Un temps.) Jamais.
LANSPESSA. — Pourquoi?
CATHERINE. — A ton tour, écoute. Tu ne m'aimes pas, tu ne m'as jamais aimée. Oh ! je ne suis pas jalouse, tu n'aimeras jamais personne. Tu es un impassible, tu vois juste et net, tu sais ce que tu veux, et tu le fais, tu vas droit ton chemin. Tu savais ce que tu voulais, à treize ans, lorsque tu t'es lié avec Claude et lorsque tu as commencé d'exploiter sur les bancs du collège sa vanité d'enfant parvenu. Le jour oii, pour la première fois, tu t'es introduit chez mon père et oîi tu m'as vue, tu as complété ton programme, et tu n'as pas même attendu d'être un homme pour le mettre à exécution. J'avais deux ans de plus que toi et j'étais précoce, femme, armée contre toi de volonté et d© clairvoyance : ma clairvoyance ne m'a servi qu'à voir plus vite que tu ferais de moi à ton plaisir et que ce n'était pas la peine de te résister. Je t'exécrais, et j'avais soif de toi : voilà aimer! Plus tard, j'ai tout tenté pour m'aiïranchir. Mes excentricités de jeune fille, mes goûts de sports violents, mes allures garçonnières, Téther, la morphine, mes essais de vice, tout cela n était que pqur m'étourdir et t'échapper. Quand je me suis mariée...
LANSPESSA. — Car vous vous êtes mariée, vous!
CATHERINE. — Il fallait bien!... J'ai fait tout ce que j'ai pu pour aimer mon mari. A quoi bon? Meyrieux était pire que toi. Il m'avait épousée comme tu m'as prise, pour mon argent. J'ai fini par le chasser, de dégoût. J'ai recouvré ma liberté moyennant une pension. J'ai payé pour ne plus appartenir qu'à toi : je ne veux pas te partager avec une autre. C'est toi qui m'as condamnée à la vie que je mène, tant pis pour toi! — ■ Je te garde.
LANSPESSA. — Soit! {On so7ine.) Voulez-vous passer à côté ?
CATHERINE, allant vers la chambre. — Comment vas-tu faire pour me tromper, maintenant que tu as brûlé tes vaisseaux ?
La Mfute