‹ La meuteChapitre 30 sur 115 · SCENE XI · texte numérisé non relu

SCENE XI

SERMIONE , NETREVILLE, CHA- TEAUROUX, LILIAN, puis LANS- PESSA.

NÉTREVILLE. — Voilà Une escapade. Celle-ci est d'une gaminerie délicieuse.

Vive le snobisme contemporain ! Profiter de l'obscuiité dans la salle pour filer à l'anglaise dès l'entr'acte et venir ici respirer l'air frais en compagnie de vos fidèles flirts, j'appelle ça une idée.

LILIAN. LANSPESSA

LILIAN. — Je vous remercie d'être venu. (// s'incline sans ré'pondre .) Je vous demande pardon, je suis un peu troublée... J'avais une petite explication à vous demander. Il m'a paru que le plus simple était de vous la demander en effet... Cela ne me paraît plus tout à fait aussi simple. Je suis désorientée par tant de choses que je vois en France... Ceci entre autres -• votre politesse raffinée à l'égard des femmes est passée en proverbe, et vous repro-

chez volontiers à mes compatriotes leur... comment dites-vous?... Muflerie? Ce n'est pae un mot convenable? Pardon. Or, moi quii juge avec l'impartialité d'une âme probablement très naïve, je ne me fâche jamais contre cette... mettons : r/rosaièreté... de pure forme, qui n'empêche pas mes frères sauvages de nous protéger et de nous respecter... au lieu que j'ai toujours un ])eu de rancune contre votre galanterie française, qui n'est qu'vine façon aimable et irréprochable de tout dire, même, et surtout, les impertinences.

LANSPESSA. — Les impertinences, mademoiselle ?

LILIAN, avec émotion et timidité. — Non, laissez-moi, ne m'interrompez pas.

Maintenant, je suis partie, je suis lancée, je sais ce que j'ai à vous dire... {Un temps.) Nous avons, croyez-le bien, l'intelligence assez déliée pour saisir toutes les finesses de ces... impertinences, l'épiderme beaucoup trop sensible pour n'en être pas toujours froissées, et le cœur bien trop ingénu pour en jamais démêler les motifs.

Alors, pour les connaître, nous les demandons, tout bonnement. {Un temps, comme .■<i elle attendait une réplique. Elle reprend.) Je ne serais pas dci, à causer avec vous, si je pouvais n'attribuer votre changement d'allures, votre manque d'égards, qu'à un pur caprice, comme vous avez voulu me le faire entendre, avec plus de fatuité que de franchise... Je ne vous dis pas que cela ne m'aurait pas causé quelque désillusion... Nous autres... pardon pour ce pebit cours de iDsychologie internationale... nous autres, qui passons pour plutôt froids, nous sommes au contraire du premier mouvement... Les traités d'amitié se concluent chez nous aussi vite que les a.ffaire6, quand on les croit bonnes... Mais j'aurais su faire la différence des... longitudes... Je ne me serais reconnu aucun droit à vous reprocher votre légèreté... 1 aurais bien su n'y pas prendre garde : j 'ai ma dignité, je suis femme... Seulement, vous êtes allé... un peu trop loin. Vous avez marqué votre réserve, non par une retraite, mais par des attaques d'ironie. Je sais que le tact est une vertu française par excellence. Il est impossible que vous en ayez manqué autrement que de propos délibéré et sans des raisons graves. Ces raisons, je vous prie de me les dire, sans arrière-pensée, sans réticence, loyalement.

LANSPESSA. — Mademoiselle, à mon tour,

je vous remercie. Vous me reprochez une incorrection d'abord, un manque de tact ensuite. Il est peu de reproches plus pénibles à un homme de ma sorte, notamment s'il les mérite, et je suis singulièrement reconnaissant à votre loyauté, à ce que vous appelez vous-même votre naïveté, de provoquer une explication qui me fera pardonner peut-être, qui du moins soulagera ma conscience... Il est vrai que je vous ai témoigné un peu trop vivement ma sympathie respectueuse dès la première fois que je voue ai vue. Cette sincéiiité du premier abord qui est, dites-vous, fort américaine, n'est pas, je veux bien, aussi française ; mais j'appartiens à une caste oii l'on n'est pas obligé aux mêmes cérémonies et à la même retenue que chez les bourgeois. Nous avons coutume d'accueillir ainsi les membres des aristocraties étrangères, en qui nous voyons des pairs sinon des compatriotes. Vous êtes de noblesse, si j'en crois ce que disait tout à l'heure M""" votre sœur...

LILIAN, souriant. — Ne la croyez pas trop sur parole... Notre père est un homme qui s'est fait lui-môme, comme on dit làbas.

LANSPESSA, après une inclination. — D'ailleurs, parlons de vous et de moi. Je suis tout de premier mouvement, même un peu étourdi : vous auriez occasion d'en faire l'épreuve si vous étiez appelée à me connaître davantage, ce qui n'est pas probable, et je le regrette. Je vous avoue que je n'avais pas un instant songé à prendre des informations avant de solliciter l'honneur d'être présenté à vous, et que j'ignorais absolument le motif réel... officiel même, de votre voyage à Paris.

LILIAN. — Le...

LANSPESSA. — J'ignorais que vous y fussiez venue, pardonnez-moi la brutalité de l'expression : elle est usuelle, pour... acheter un prince. J'ignorais qu'il courût en Amérique un petit bouquin oii figurent, avec annota-tions, tous les nobles décavés épousables de l'Ancien Monde...

LILIAN. — Mais, je vous prie, que me racontez-vous là?

LANSPESSA. — J'ignorais que M"'^ voti-e sœur fît de ce Bœdeker matrimonial son livre de chevet, que j'eusse l'honneur bizarre de figurer sur les listes, que mon apparition, en conséquence, fût prévue, et que le sourire de bienvenue dont m'a gratifié M""* Ludlow signifiât, non point qu'elle

reconnaissait mon nom pour l'avoir ki dans l'histoire, mais parce que des agences louches le lui avaient cité, comme celui d'un candidat probable et considérable.

LiLiAN. — Encore une fois, uionsiieur, je vous prie de croire que je reste absolument en dehors...

LANSPESSA. — J'en suis persuadé, mademoiselle... et bien heureux!... Mais vous êtes dans le secret, sinon dans le complot. Dès lors, mon empressement de la première heure, qui n'était qu'inconsidéré, pouvait vous devenir suspect, et je n'avais d'autre ressource que de sacrifier notre amitié naissante pour garder votre estime, à laquelle je tiens.

LILIAN. — • C'est cela qui est français, qui est compliqué par exemple !... (Comme à elle-mèyne.) Il me semble pourtant que, cette fois-ci, je compi'ends.

LANSPESSA. — Je devais, en outre, à tout prix, et pour mon honneur, marquer nettement aux yeux de tous, comme aux vôtres, la position que j'entends garder vis-à-vis de vous. Vous m'avez demandé, mademoiselle, ai j'avais peur de me compromettre : eh bien, oui.

LILIAN. — Pourquoi?

LANSPESSA. — Je suis très pauvre et je n'entends rien aux affaires. Vous allez en juger : je n'ai pas d'autre fortune, que mon nom, je ne veux pas le vendre... Oh! soyez tranquille, c'est un genre de scrupule que vous ne rencontrerez pas tous les matins. Si vous saviez à quels inavouables calculs, à quelles manigances, à quels trafics honteux vous servez de prétexte !

Vous!... Il y a une cote de vos prétendants, on les joue. On les donne et on les prend. J'en connais deux, pour ne pas les nommer, c'est M. le comte de Nétreville et M. le duc de Châteauroux, qui ee sont matchés en s'arrangeant d'avance pour «auver réciproquement leur mise. C'est

n'est-ce

pas

? Comment

très ingénieux,

voulez-vous que je fasse entendre à des négociants comme ceux-là que le triipotage me déplaît et que je ne suis pas de la combinaison '] L'abstention ne suffit pas, dans un monde pareil. Il faut mettre les points sur les i. Il faut des manifestations publiques. Il ne suffit pas qu'elles soient publiques. Il faut qu'elles soiewt brutales. Vous m'avez reproché des ironies et des impertinences... Ah! merci, vous êtes bien indulgente... Je vous demande pardon.

LILIAN. — Dieu du ciel ! Quel bonheur !

Vous ne voulez vraiment pas de moi ?

LANSPESSA, gravement. — Non, mademoiselle, si étrange que puisse paraître une telle déclaration, d'un homme de mon rang et de mon âge à une jeune fille de votre beauté.

LILIAN. — Je vous dois ma première joie franche et ma première sensation de propreté ! Que parlez-vous de sacrifier mon amitié pour garder mon estime ? Est-ce que l'une va sans l'autre? Qui mérite mon amitié mieux que vous? Vous êtes trop modeste. Comme je vous remercie de ne pas ressembler à tous ces gens-là et d'avoir éclairé mon mépris ! Tout ce que vous m'en avez dit, je le pensais déjà, mais vagiiement, obscurément. Vous avez achevé de m'ouvrir les yeux, vous avez faiit le grand jour en moi... Il m'était si pénible de croire aussi les mêmes choses de vous ! Mais obscurément aussi, par instinct, et sans motifs bien définis encore, je pressentais que vous deviez être une exception parmi eux, et il me semble maintenant que si j'ai souhaité cet entretien, c'était imiquement pour être sûre... de ce que je croyais déjà. . . Ah ! merci ! merci de m'avoir si franchement, si rudement parlé... {Un temps.) Allons, donnez-moi la main, nous sommes amis.

LANSPESSA, très tmu. — De grand cœur... (.4 lui-même.') Halte! {A Lilian, après lui avoir baisé la main assez froidement.) L'amitié, mademoiselle? Entre une jeune fille de votre âge et un homme du mien? C'est une jolie chimère. C'est une chimère, malheureusement... Ici du moins... Mais qui sait? Puisqu'il n'en est pas de même chez vous... puisque les jolies et hardies liaisons comme celle que nous venons d'inaugurei y sont de mode... puisqu'on y reconnaît à deux amis toutes les libertés possibles, même de voyager ensemble crmme un frère avec une sœur...

peut-être, le jour oià vous partirez d'ici, je vous demanderai la permission de vous accompagner là-bas. Vous m'y aideriez à recommencer ma vie. Vous m'y trouveriez bien une femme que ne m'interdise point ce terrible cas rédhibitoire de votre grosse fortune, une femme très honnête et très simple, ayant... nos goûts, enfin, comme on dit toujours, qui vous ressemble, afin que la sympathie naisse plus aisément et plus vite, et qu'elle fleurisse en amour cette fois...

LILIAN, arec une grande émotion. — Je vous la choisirai moi-même, mon ami.

Page 1