SCENE XI
SYLVIE, HENRI, LA COMTESSE SYLVIE. — Ma mère!
Elle va gaiement à sa rencontre.
LA COMTESSE, apercevant Henri. — Quel est cet homme-là?
SYLVIE. — Vous ne le reconnaissez pas?
C'est Henri, mon frère de lait !
LA COMTESSE. — Bon ! {Sylvie se jette au cou de la comtesse.) Holà!... Sous le menton, s'il vous plaît.
SYLVIE. — Pardon...
LA COMTESSE. — Vous me paraissez fort agitée.
SYLVIE. — Madame, je suis plutôt attendrie...
LA COMTESSE, riaîit. — Tant mieux.
SYLVIE. — Et ce m'est une grande joie de vous embrasser.
LA COMTESSE, riant ]}lu.i fort. — Moi?
SYLVIE. — N'êtes-vous pas ma meilleure amie ?
LA COMTESSE. — Vous pouvez bien dire la seule... et voilà encore un bienfait de cette éducation sauvage que vous devez à la philosophie de votre tuteur.
SYLVIE. — Je ne possédai point d'amies de' couvent. Cela m'obligea de ne compter que sur vous pour... toute mon éducation.
LA COMTESSE. — Ah! il n'y a point de mal, car du moins mon expérience vous put garder de ces idées fausses qui ont cours parmi les jeunes femmes, et qui sont bien dangereuses pour la suite de leur vie. (Elle rit.) Ah! ah! je me rappelle... Ce qui m'y fait penser maintenant, est une circonstance que je ne vous puis encore dire, mais que vous saurez tantôt... je me rappelle que, dès le lendemain de votre mariage, vous me vîntes voir fort déconfite, parce que vous n'y aviez point trouvé d'agrément du tout.
SYLVIE. — Non !
LA COMTESSE. — Vous VOUS étiez mis dans la tête que cela tenait au peu d'amour que vous inspirait le marquis.
SYLVIE. — Dame !
LA COMTESSE. — Mais VOUS aviez bâti là-dessus toute une métaphysique ! Vous me souteniez que nous autres femmes, nous ne sommes absolument point capables de nous dégourdir et de... donner la réplique, à moins ti'un peu de sentiment et de passion ! Ah ! ah ! cela est romanesque !
SYLVIE. — Madame, j'avoue que je n'y entendais rien : c'est mon instinct qui vous parlait. Votre expérience me répondit que j'embrouillais les questions; qu'il ne s'agissait point de sentiment, mais de savoir-faire; qu'il y a deux espèces d'hommes, les maladroits et les habiles. Et vous fûtes même assez bonne pour souhaiter que je n'eusse affaire qu'à ceux-ci... dorénavant... (U>i teiwps.) Eh bien !...
LA COMTESSE. — Eh bien! quoi?
SYLVIE. — ■ Aujourd'hui, une circonstance... que je ne saurais guère vous
Sylvie ou la Curieuse d'Amour
dire... m'incline à croire que votre expérience avait tort et que mon instinct avait raison.
LA COMTESSE. — ■ Ma fille, je ne vous entends point... {Lorgnant Henri.) ou je ne vevix point vous entendre... mais vous me paraissez être dans les meilleures dispositions du monde pour ce que votre mari souhaite de vous.
SYLVIE. — Mon mari! Ah! Dieu! estce que j'y pense?
LA COMTESSE. — Dame Gertrixde va venir vous rajuster, car vous êtes dans une tenue peu décente...
SYLVIE. — Pourquoi faire?
LA COMTESSE. — Chut!... {Elle lorgne de nouveau Henri.) Mais votre camarade est encore plus mal fagoté que vous.
SYLVIE. — Madame, c'est qu'il vient de prendre la Bastille et, en outre, de me sauver la vie.
LA COMTESSE. — Ma fille, vous n'en êtes pas moins folle de vous être empêtrée de lui. Il faut lui donner votre bourse et le renvoyer là d'où il vient.
Entre le marquis, suivi du chevalier.
facilité à laquelle je ne m'attendais guère.
SYLVIE. — - Je suis de bonne humeur.
LE MARQUIS. — Quoi, l'exil même ne vous effraierait point?
SYLVIE. — Eh! monsieur, l'exil... La patrie, pour nous autres femmes, c'est oii il y a l'homme qui nous convient.
LE MARQUIS. — Voilà un mot pour lequel je vous embrasserais moi-même, si j'en osais faire application à moi.
SYLVIE, riant. — Il n'y a pas d'apparence. (A la comtesse.) Adieu, madame.
La comtesse se laisse embrasser sous le menton, comme précédemment.
LE MARQUIS, à la comtesse. — Madame, retenez vos larmes, je vous en prie.
LA COMTESSE. — Oui, monsieur.
SYLVIE, au chevalier. — Mon tuteur, mon second père...
LE CHEVALIER. — Oui... ma fille... Je veux VOUS appeler ainsi... L'émotion me coupe la parole.
LE MARQUIS. - - A la bonne heure.
LE CHEVALIER. — Il me paraît convenable que je vous donne ma bénédiction.
Sylvie se courbe, le chevalier lui impose les mains.