HENRI
Je ne suis pas un conquèra.nt ni un héros.
HENRI, souriant. — Oui.
SYLVIE. — Moi de même avec toi.
HENRI. ■ — Te rappelles-tu quand tu grimpais dans les arbres? Je te faisais la courte échelle.
SYLVIE. — Après quoi tu te couchais par terre au pied de mon perchoir. Depuis que l'on m'a permis de feuilleter certaines estampes, je pense que j'en ai découvert la raison .
HENRI. — Mtjs vêtements ne valaient ])oint la peine d'être ménagés autant que les tiens.
SYLVIE. — Oui!... Tu ne fus même jioint fâché quand nous apprîmes que le marquis allait venir avec le dessein de me toux-ner la tête : car tu pensais bien
part. Je venais t'enseigner sur l'heiu-e ce que mon futur venait de m 'apprendre, et c'est à toi que je rendis son premier baiser.
HENRI. — Ce n'est pas de moi que tu l'avais reçu! {Un temps.) Après ton départ, moi si rustre et si fort, je languis plusieurs semaines. La joie même d'aller à Paris ne me guérit point. Toutes mes pensées tournaient à l'amour. L'enthousaisme que m'inspira la liberté était de l'amour encore. En me battant pour elle, J9 crus me battre povu' toi. Si bien que je fus à peine surpris du miracle qui te rendit à moi tout à l'heure et qu'il me semble que j'attendais comme le fruit naturel de ma victoire.
Sylvie ou la Curieuse d'Amour
SYLVIE, rêveuse. — Moi aussi, j'ai langui pendant des semaines.
HENRI. — Oh! Sylvie, est-ce moi qui te manq uais ?
SYLVIE. — Je pensais à toi, mais, te lavouerai-je ? avec plus de peur que de regret. Mon mariage avait bouleversé toutes mes idées de l'amour. La veille encore je n'en connaissais que la douceur et la chatouillante spiritualité. Je n'y pouvais plus ajouter maintenant que des images de violence et de froissement, et je me refusais à croire qu'un autre adversaire, fût-ce toi, me pût communiquer quelque entrain à cet odieux corps à corps.
HENRI. — Oh!...
SYLVIE. — Plus tard, je démêlai un peu plus clairement en quoi consiste l'affaire d'aimer; mais je vis aussi que les hommes y ont sur nous un grand avantage, qui est la certitude du plaisir. Je voulais bien déshonorer mon mari pour le plaisir, mais, pour rien, ma conscience s'y refusait net. C'est ce qui m'a retenue de prendre un amant jusqu'à aujourd'hui.
HENRI. — Et... aujourd'hiii?...
SYLVIE. — Ah ! aujourd'hui, il y a quelque chose dans l'air. Je l'ai bien senti quand je suis tombée dans tes bras.
HENRI. — Hélas! On nous a brutalement séparés !
SYLVIE. — Va, j'ai un pressentiment qui ne saurait mentir : je dois goûter Tamour ce soir pour la première fois.
Henri, apercevant la comtesse de Guerlande qui entre, s'écarte vivement.