NICOLAS, SYLVIE, HENRI, GERTRUDE
HENRI, riant. — Tu me portes! Je suis assez grand pour marcher seul.
SYLVIE. — Que voilà bien les jeunes gens de cet âge! Ils ont la vanité ridicule de se refuser aux caresses, qui leur sem> blent un traitement convenable tout au plus à l'enfance. Mon cœur, il faut t'y faire, moi, je ne puis aimer sans enfantillage. Il faut que j'embrasse et que je berce, que je flatte les joues, que j'accommode les cheveux, que je cajole.
Elle dit cela avec les gestes correspondants.
HENRI, à demi-voix. — Maître Nicolas est ici.
SYLVIE. — Ah ! maître Nicolas ! Je suis aise de vous voir.
NICOLAS. — Madame, bonjour.
SYLVIE. — Gertrude, roule ce fauteuil près de la fenêtre.
GERTRUDE. — Oui, madame.
HENRI. — N'allons-nous point faire une promenade ?
SYLVIE. — Tantôt... (.4 Nicolas.) Où fûtes-vous donc dès ce matin, qu'on ne vous voit qu'à cette heure-ci?
NICOLAS. — ■ A Paris, madame.
SYLVIE. — Qu'y faire? Ah! je devine, me quérir ces fleurs. Cela est du dernier galant, et je vous remercie.
NICOLAS. — Madame, ça ne vaut pas la peine... Mais c'est qu'on ne trouve i^as de certaines fleurs à la campagne.
SYLVIE. — ■ Celles-ci sont fort belles, et elles embaument l'air... {Jetant une rose à Henri.) Respire-moi cette rose, petit. (A Nicolas.) Viendrez-vous à la promenade avec nous?
NICOLAS. — Madame...
SYLVIE. — Point de défaite ! Au reste, c'est Henri qui n'en souffrirait pas. Cet enfant s'est pris pour vous d'une tendresse incroyable depuis que vous lui avez marqué tant de sollicitude. (A Henri.) Eh?
HENRI, très froidemefit. - — Sans doute.
NICOLAS. — Comment te sens-tu aujourd'hui, citoyen?
HENRI, de même. — Fort bien, merci.
SYLVIE. — Gertrude, mets-lui donc une chaise, là, sous les jambes. {Nicolas ap-
porte la chaise, avec un sourire fort engageant.) Ah! merci.
HENRI, se levant brusquement. — Je suis las d'être étendu. Sortons.
SYLVIE. — Bien. {A Nicolas.) Venezvous ?
NICOLAS. — Madame...
SYLVIE. — Quoi?
NICOLAS. — Madame, je vous remercie de vos bontés, mais, vous savez, je suis peu causeur.
SYLVIE. — Ah! Dieu! Ou ne vous demande que votre compagnie et de vous taire. Moi-même, qui suis bavarde, je ne dis plus quatre mots dès que je suis dans la campagne. Je crois que le silence en est contagieux. J'y éprouve un grand bienêtre, mais qui n'a pas besoin de paroles pour s'exprimer. Je ne rêve même point, et ce murmure continuel que font les insectes en bourdonnant, suffit à occuper toute ma pensée... Enfin, venez-vous, ou non?
NICOLAS. — Madame, j© ne suis pas habillé pour sortir avec vous.
SYLVIE. — Pensez-vous que, pour sor* tir avec moi, il faille être préparé comme un berger de Trianon ? Sachez donc que mes goûts ont bien changé. Ce qui m'eût répugné naguère est ce qui me plaît davantage à présent. Je caresse des vaches que l'on ne baigne point avant de les traire, et mon odorat, qui était de tous mes sens le plus prude, s'est accoutumé doucement à flairer l'odeur d'un véritable fumier. Je me lève quand je me couchais, et je vas courir les champs en jupe de paysanne. Je vois la nature... au naturel, et je l'aime telle quelle, sans apprêts... rt je vous aime, vous, d'être un personnage bien approprié à ce nouveau sentiment qui florit en moi.
Nicolas s'est approché peu à peu et la regarde fixement comme s'il voulait parler et n'osait.