CHATEAUROUX
moire princière.
Vous avez une mé-
Le marquis reparaît, en tenue de ville.
RENNEQUiN. — Ah! mon cher... (Désignant Baffroy.) Quel est cet anonyme que vous avez traîné avec nous tout l'après-midi, et que vous nous avez laissé sur les bras?
LE MARQUIS. — C'est un nommé Baffroy. Je ne le connais pas du tout. Il ne me quitte pas.
RENNEQUiN. — Qu*est-ce qu'il fait dans la vie?
LE MARQUIS. — Je n'ose plus lui demander : nous sommes trop intimes. J'ai idée que c'est un photographe de V Illustration, qui me suit pour prendre des instantanés.
RENNEQUIN, à Sammy. — Allons, en place !
MARTHE. — Attends. Nous, les femmes, nous faisons le jury Sébastienne de Nancy à ma droite, Jeanne d'Arc à ma gauche...
SERMiONE. — Jeanne d'Arc?
JEANNE. — C'est un nouveau nom que j'ai pris hier. Je me suis aperçue que, pour bien réussir dans la haute, il fallait porter un nom d'histoire.
SÉBASTIENNE, pincéc . — Ou de géographie.
SAMMY, se plaçant, à Rennequin. — La main.
Ils se donnent la main, et passent.
RENNEQUIN. — Tu sais, je suis en forme aujourd'hui, je suis en nerfs. Je vais te rouler
SEBASTIENNE. Kss ! luSultcZ-VOUS.
RENNEQUIN, à Sammy — Tu es plus fort que moi, mais je t© prendrai en tra: tre Je vais te faire de sales coups de surprise
MARTHE. — C'est ça, mon ange. Montre-nous ta vilaine petite âme.
Sermione se place derrière Marthe.
RENNEQUIN. — Tieus, c'cst dans ces moments-là qu'il faudrait me taper, si vous étiez intelligents.
SERMIONE, vivement, bas, à Marthe. — Pas un mot de Victor. Viens.
Ils s'écartent.
NÉTREViLLE. — Au fait, Renncquin, je vous ai apporté les épures de mon automobile.
LE MARQUIS, à NétrevîUe. — Vous êtes vraiment trop ingénieur pour un gentilhomme, Nétreville.
SERMIONE. — Gentilhomme carrossier ne déroge pas.
MARTHE. — Garde-toi à gauche, Claude, Nétreville attaque, ça va te coûter chaud.
RENNEQUIN, allant s'asseoir au fond. — C'est à savoir.
Il jette son veston sur ses épaules sans passer les manches.
NÉTREVILLE, en colèrc. - — Ma chère Marthe, il s'agit d'une affaire sérieuse...
MARTHE. — Bonne?
NÉTREVILLE. — Excellente.
MARTHE. — Alors, mon petit, notre argent n'est pas pour vous commanditer.
Est-ce que vous croyez que des fortunes comme les nôtres sont destinées à rentrer dans la circulation par la voie de l'industrie? Des amas de capitaux pareils, à la deuxième génération, ce n'est plus une force qui travaille : c'est une matière inerte et morte. Ça ne se distribu© pas, ça se décompose.
NÉTREVILLE. — Peste, ma chère, quelle éloquence ! quelle compétence ! Vous parlez comme une maîtresse d'économiste.
RENNEQUIN. — Tu cs idioto, voilà tout.
Et si ça me plaît, à moi, d'employer ma fortune intelligemment, qui est-ce qui pourra bien m'en empêcher? Seulement, le jour oii il me prendra fantaisie de commanditer des inventeurs, je commanditerai des vrais inventeurs, pas des gens du monde.
MARTHE. — Allons douc ! Tu te crois destiné à être une providence, tu n'es qu'une proie, un gibier, à la merci de ta meute.
NÉTREVILLE. — Holà, Marthe !
MARTHE. — « Meute » vous blesse ?
J'ai le droit d'en parler comme il me plaît: j 'en suis !
RENNEQUIN. — Laîsse-Hous tranquilles et remonte chez toi.
SÉBASTIENNE. — Suivons l'impératrice.
Sortie générale par l'antichambre, Châteauroux reste avec Baflroy sur le divan. i\i°" Laveuve reste seule sur le devant de la scène, avec JNétreville qui s'est approché d'elle.
NÉTREViLLE. — C'est encourageant de ne pas être un vulgaire tapeur comme les autres et...
M™^ LAVEUVE. — Il n'y a pourtant que deux moyens pour un homme né de se procurer la monnaie : tapage, mariage... Miss Lilian Branksmere et sa sœur, Mrs. Ludlow, sont à Paris depuis avant-hier soir.
NÉTREVILLE. — Pourquoi tenez-vous tant à m'enrôler dans la troupe de vos candidats?
M™^ LAVEUVE — Il faut que j'en aie trois à présenter, pour soutenir ma réputation.
NÉTREVILLE. — Qucls sont les deux autres?
M™^ LAVEUVE. — Secret professionnel...
Vous avez déjà fait un impair en manquant le garden-party de l'ambassade américaine aujourd'hui.
NÉTREVILLE, tout cV un couf. — Est-ce que Lanspessa pose sa candidature? Estce qu'il y est, lui, à l'ambassade américaine ?
LAVEUVE. — Je ne sais pas.
]Sétreville sort. Baffi'oy court après lui et sort. Châteauroux s'approche de M"" Laveuve.
CHATEAUROUX, agité. — Enfin.'... Dites-moi, est-ce que Lanspessa en est aussi ?
M'"'' LAVEUVE. — De quoi?
CHATEAUROUX. — Est-ce qu'i] a aussi la prétention de faire le coup du mariage américain ?
M""® LAVEUVE. — Est-ce que vous avez la prétention d'être le seul à y penser?
CHATEAUROUX. — Il lâcherait M""" de Meyrieux!... Je parie qu'il est à l'ambassade.
m"® LAVEUVE. — Pourquoi n'y êtes- vous pas vous-même ?
CHATEAUROUX. — C'est votre faute!
Vous m'avez conseillé de m'introduire et de m'impatroniser ici.
M"'' LAVEUVE. — Voici pourquoi. Le père Rennequin a été jadis en relations d'affaires avec le père Branksmere.
Claude eu tire prétexte pour donner, ni
plus ni moins que l'ambassadeur, un garden-party en l'honneur de l'héritière fraîchement débarquée. On écrira sur les cartes d'invitation, à la mode américaine : Pour rencontrer Mrs. Ludlow et Èliss Lilian Branksmere.
CHATEAUROUX. — N'cst-ce pas Lanspessa qui, dans une vue d'intérêt personnel, lui a soufflé ça?
m""" LAVEUVE. - — • C'est tout bêtement sa vanité qui le lui a soufflé. Ne voyezvous pas que c'est un moyen sûr d amener chez lui tout le Faubourg? Où les épouseurs de votre caste pourraient-ils rencontrer miss Lilian ? Il est impossible de la recevoir avant qu'elle soit décrassée de ses origines par le mariage :
c'est donc un cercle vicieux. Ici, terrain neutre.
Lanspessa paraît à la iDorte du jardin, et voit Châteauroux. Il fait un geste de mauvaise humeur et un signe impératif. Puis il entre dans sa chambre par la porte de derrière.
M™° LAVEUVE, à Châteauroux. — Allez, n'ayez pas trop l'air de comploter avec moi. {Lui prenant la main.) Vous n'avez pas besoin de mes bons offices aujourd'hui.
CHATEAUROUX, regardant ses mains, — Oui, elles ne sont pas mal.
m""® LAVEUVE. — Coquet ! Vous savez bien, monsieur le duc, que vous avez des mains... de duchesse.
Il sort lentement en examinant ses ongles. Lanspessa entre, suivi d'un domestique.