M'"« LAVEUVE, LANSPESSA, SAMMY, UN DOMESTIQUE
LANSPESSA. — Quelle halle! C'est insupportable ! Je suis chez moi ici. Je vous ai dit cinquante fois de tenir cette porte fermée. (Le domestique ferme les quatre vanta UCT de la grande baie.) Là, ce n'est pas bien difficile. (Il déchire l'enveloppe d'un paquet contenant des cartes d'invitation. A J/™® Laveuve.) Bonjour.
M*"" LAVEUVE. — Bonjour, monsieur le comte.
Lanspessa. — Catherine.
C'est le point noir.
LANSPESSA. — J'arrive de l'ambassade. J'ai vu miss Lilian Branksmere et sa sœur Mrs. Ludlow. J'ai eu l'honneur de leur être présenté. Elles m'ont accueilli gracieusement, et Mrs. Ludlow a même paru reconnaître mon nom.
m""* laveuve. — C'est qu'elle le connaît. Ignorez-vous qu'il se publie en Amérique une sorte d'almanach des grands partis, un gotha de la noblesse à marier? Vous y figurez certainement. Je ne pense pas que miss Lilian l'ait feuilleté, maie je suis sûre que Mrs. Ludlow le sait par cœur. Cet air de reconnaître votre nom est de très bon augure : je vous expliquerai tout à rheure pourquoi.
LANSPESSA, après un temps. — Bien.
Quant à mon impression personnelle, elle serait plutôt... trop favorable. La mariée est trop belle. Croiriez-vous que j'ai véritablement senti de l'émotion en la voyant ?
M™" LAVEUVE. — Ne vous étonnez pas.
J'ai maintes fois observé, au cours de ma carr'ière matrimoniale déjà longue, qu'il y a des mariages de raison qui se font comme les mariages d'amour : par coup de foudre.
LANSPESSA. — Tous comptes faits, je la préfère ainsi : elle ne sera pas déshonorante à épouser. C'est une femme dont je pourrai dire par la suite à mes amis : « Elle serait pauvre que je ne l'aurais pas aiimée davantage. » — Et maintenant, vous êtes-vous procuré tous les renseignements que je souhaitais?
M'"'' LAVEUVE. — Oui. Les voici. Miss Lilian Branksmere a tous les droits d'être jolie, simple et charmante comme une fille pauvre, attendu qu'elle n'est, en efi^et, que médiocrement riche.
LANSPESSA. — Hein ?
M™® LAVEUVE. — Le père Branksmere n'a pas une de ces fortunes... Il peut tout juste donner à Miss Lilian la même dot dérisoire qu'il a donnée à sa fille aînée, savoir : cinq cent mille francs, autrement dit : cent mille dollars. Le gros sac est au mari de la fille aîné, Ludlow, qui a fait des spéculations magnifiques, et qui est roi de quelque chose, comme on dit là-bas, je ne sais plus si c'est roi du nickel ou du platine. Les ambitions de Mrs. Ludlow sont devenues aussii exorbitantes que sa fortune. Elle demeure à Paris la plus grande partie de l'année, et les Champs- Elysées ne lui suffisent plus : elle voudrait passer les ponts. Elle ne peut traverser
l'eau qu'à la remorque de sa sœur : voilà pourquoi elle dote l'enfant. Elle sacrifiera cinq millions pour mettre un prince dans la famille.
LANSPESSA. — Ah !
M"'*' LAVEUVE. — Vous n'êtes que comte mais votre grand-père, le duc, n'est pas éternel, et votre père n'est qu'une transition. Enfin, vous êtes un parti ducal, et mistress Ludlow a déjà pesé vos mérites, puisqu'elle a rci\>nnu votie nom au passage, malgré l'infériorité provisoire du titre.
LANSPESSA. — Bien.
M""" LAVEUVE. — A vous! Il S 'agit de s'entendre. Faites-moi connaître l'ordre et la marche.
LANSPESSA. — Les moycns les plus simples et les plus directs m'ont toujours paru les meilleurs. Je dois rencontrer, cette semaine, miss Lilian et Mrs. Ludlow tous les soirs...
M™** LAVEUVE. — Je ne suis pas en peine de savoir comment vous manœuvrerez pour séduire. La difficulté n'est pas là, pour vous. On ne résiste guère, même à vos caprices... (Baissant les yeux.) Je juge des autres par moi-même...
LANSPESSA, froid. — Oui, j'ai eu vingt ans.
M"" LAVEUVE. — Et vous n'eu avez encore que vingt-huit. Mais si on se laisse prendre par vous trop aisément, on ne se laisse pas lâcher non plus volontiers.
LANSPESSA, pensif. — Catherine...
C'est le point noir.
M""" LAVEUVE. — M""^ de Meyrieux est capable de tout.
LANSPESSA. — Nous étiouÊ faits l'un pour l'autre.
M™® LAVEUVE. — Et M. Rennequin?
LANSPESSA. — Claude? {Riant.) Vous croyez qu'il va mettre obstacle à mon mariage? Je vous prie de croire qu'il ne soupçonne pas mes relations avec sa sœur.
m"*' LAVEUVE. — Il y a des frères aussi aveugles que des maris. Votre politique a été, jusqu'ici, de ne jamaiis lui demander un sou?
LANSPESSA. Oui.
M"" LAVEUVE. — Il va falloir changer de système.
LANSPESSA. — Pourquoi?
M™'^ LAVEUVE. — Vous allez avoir de grosses difficultés d'argent. Primo, on est venu saisir au nom de Sauvageon et fils.
De ce côté-là, voue n'avez d'ailleurs que ce que vous méritez. A votre âge, on ne faàt plus le coup du collier acheté à crédit àt revendu à perte. Je vous l'ai assez dit, et je ne me console pas d'avoir prêté la main à cette bêtise, en vous dénichant un tiers acquéreur.
LANSPESSA. — Bonn© âme!... On n'a pas pu saisir, puisque je ne suis pas ici chez moi.
M"® LAVEUVE. — Mais on va déposer une plainte en escroquerie. L'huissier doit revenir à six heures et demie, apparemment pour vous signifier l'ultimatum.
LANSPESSA, après réflexion. — Je ne demanderai pas vingt-cinq mille francs à Claude de la main à la main. Ça, jamais... Il suffit, pour gagner du temps, qu'on puisse saiisir, n'est-ce pas? Eh bien, on pourra. Passons.
m"'** LAVEUVE. — Passons. "Votre père m'a priée de lui ménager une entrevue avec vous, avant six heures.
LANSPESSA. — Il vous a fait connaître l'objet de sa visite?
M™® LAVEUVE. — Sans réticence. Il a besoin de deux cent mille francs, et il compte sur vous.
LANSPESSA. — Vous lui avez ri au nez?
M™^ LAVEUVE, après un temps. — Et s'il fallait, sérieusement, lui procurer cette somme ?
LANSPESSA. — Bah?
M™® LAVEUVE. — Dette de jeu.
LANSPESSA. — Je sais : quatre-vingtseize mille.
M™* LAVEUVE. — Restent cent quatre, dont j'ignore l'emploi. Il en justifiera, mais n'importe. Avant tout, il ne faut pas qu'on vous affiche votre père.
LANSPESSA. — Le moment serait mal choisi... Enfin, s'il y a nécessité?
M""^ LAVEUVE. — Alors, il y aura moven. Nous avons fait du chemin depuis les courtepointes en velours de Gênes et les lézards empaillés. Je possède ceci : un inventeur, propriétaire de brevets qu'il cherche à vendre. Vous ne pouvez pas demander deux cent mille francs à Rennequin — pour vous, mais vous pouvez lui en faire dépenser quatre cent mille pour acquérir les brevets d'un inventeur avec qui vous partagerez.
LANSPESSA. — Et l'inventeur, c'est...
Nétreville?
M™^ LAVEUVE. — Naïf! Est-ce qu'on met Nétreville dans ces affaires-là? C'est un homme de rien, un ancien élève de l'Ecole polytechnique, dont vous recevrez la visite dans quelques instants. {Quelqu'un essaie d'ouvrir la porte.) Je me sauve. Adieu.
LANSPESSA. — Adieu. {Elle sort. Lanapessa revient s'asseoir devant le bureau et prend, une à une, les cartes d'invitation, où il écrit ces mots, qu'il répète en même temps à voix haute :) De la part de M. le comte de Lanspessa... De la part...
On frappe à deux reprises.