SYLVIE, NICOLAS
SYLVIE, après un sile7ice. — Ah ! vous venez pour m'enlever ces fleurs ? Vous venez à propos, elles m'entêtent fort. (// s'assoit. — U71 temps.) Dit/es donc... pensez-vous demeurer là à me contempler?
Vous savez que vous me gênez beaucoup.
{Elle passe, il veut la saisir.) Oh!... Vous alliez faire de la belle besogne. Un peu plus, vous me fâchiez. Fi! Prétendez-vous me traiter comme une goton ? Il est vrai que vous ne m'en avez guère vu jusqu'ici que le costume, et cela vous rend excusable. Mais j'avais dessein justement de vous faire souper ce soir avec une marquise plus marquise que jamais. Je commençais de m'accommoder : vous entrez tout de go, sans gratter à la porte... Allons, vous n'avez eu personne pour vous dire que cela se fait, on ne vous en veut point. Mais il faut me laisser. Je vous jure que vous ne vous en repentirez pas. Voici ma main à baiser. Allez. Je vous appellerai quand il sera temps qu'on se mette à table.
Un silence.
NICOLAS. — Je n'ai pas besoin de tant de parure. Je suis un paysan. Je ne tiens qu'au positif... Et puis, je suis âpre au gain. Quand j'ai acquis, je vei;x posséder, tout de suite. Je ne souffre pas de retardement.
SYLVIE. — Oh ! oh !
Sylvie ou la Curieuse d'Amour
NICOLAS. — l\on... Tenez... quand le ci-devr.i-t est parti avec vous pour l'émigratic-i, vous vous rappelez? c'était au beau milieu de la nuit... Eh bien! je n'ai seulement pas eu la patience d'attendre jusqu'au matin pour visiter le domaine dont il me laissait maître. Tout le reste de la nuit, j'ai marché, à travers champs, à travers bcis, j'ai fait des lieues. Si bien qu'au retour, j'étais harassé, je suis tombé dans mon foin comme une masse et j'ai dormi douze heures sans désemparer...
Vous êtes à moi, comme ma terre. Il y a Ciéy-i une heure : j'ai trop attendu. Je jcus veux, je vous veux tout de suite, et tant que j'aurai de force.
SYLVIE. — Bien.
NICOLAS. — Et puis... qu'est-ce que vous me parlez de souper avec une femme en grand habit ? Moi ? Je serais honteux!... D'abord, je n'ai pas faim. J'ai cassé une croûte et j'ai bu un verre de vin avec les amis. Ça suffit. On se passera de souper. La circonstance le vaut bien.
SYLVIE. — Merci! Moi, je n'ai pas cassé de croûte ni bu de verre de vin... Vous ne comptez pourtant pas me faire mourir d'inanition... On ne saurait vous en vouloir de tant de hâte. Cela est d'un homme et cela me touche. Mais avouez que vous auriez une désillusion, vous, si je ne faisais pas au moins mine de vous résister... Il faut que je vous laisse languir, ce n'est pas par pudeur, c'est par politique... Je sais pourquoi tu me désires: tu me trouves différente des grossières créatures que tu as possédées avant moi. Je sens mon avantage, n'imagine pas que je me résigne à le perdre par un consentement trop prompt. (Geste offensif de Nicolas.) Qu'est-ce que tu risques de me ménager un peu 1 Cela ne peut guère durer. Si j'étais une maîtresse, je t'imposerais sans doute des jours, des semaines d'attente. Mais je suis ta femme. Tout ce que je puis gagner, c'est deux heures. Tu es bien exigeant si tu ne me les accordes pas, bien maladroit si tu me retires toi-même, en me brutalisant, tout ce qui fait mon prix à tes yeux.
NICOLAS. ■ — Je n'entends rien à tout ça. Et puis... et puis, je vas te parler fi'anc, je n'ai pas confiance.
SYLVIE, avec un rire hyjjocrite. — Pas confiance?
NICOLAS. — Tu m'aguiches, et quand je pose la main sur toi, tu me repousses.
On ne sait pas si c'est oui ou si c'est non. Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras. Je ne veux pas me laisser jouer.
SYLVIE. — Halte-là!... Ecoute. Je vais parler franc, moi aussi. Il faut en finir et mettre les cartes sur la table, c'est le seul moyen... C'est vrai, je ne veux pas de toi.
NICOLAS. — Tu...
SYLVIE. — Reste en place! Ecoute!...
Je ne veux pas de toi. Je ne serai pas à toi. Jamais. Tu t'es figuré que la cérémonie nuptiale de tantôt t'assurait un droit... et un pouvoir sur ma personne ? Alors, tu es naïf, mon garçon... Mais ce n'est pas de ce droit-là qu'il te soucie... Tais-toi donc, et écoute-moi jusqu'au bout ! Tu m'a confessé d'ovi t'est venue cette bel'o idée de mariage. Tu prétends rester le maître de mon bien. Mon divorce et mon retour de l'émigration supprimaient la propriété. Il ne serait besoin, pour te la rendre, que de mon départ sans intention ni possibilité de revenir. Eh bien ! je pars.
NICOLAS. — Tvi pars?
SYLVIE. — Oui, et tu es assuré que je ne remettrai jamais les pieds ici, car ce serait pour y redevenir la citoyenne Gagnon. Maintenant, laisse-moi, les soldats que je veux suivre vont passer sur la route...
NICOLAS. — Tu ne partiras point!
Il a fermé la poi'te à clef pendant que Sylvie tournait le dos.
SYLVIE. — Bah !
NICOLAS. — Je te le défends. Ce n'est plus ton bien que je veux, à cette heure, c'est toi.
SYLVIE. — Pas dégoûté !
NICOLAS. — Ne raille pas! Je t'aime!
SYLVIE. — Tu l'as déjà dit.
NICOLAS. — Mal ! Je récitais des phrases apprises. Tu ne pouvais pas me croire sincère. Je devais être ridicule.
SYLVIE. — Oui.
NICOLAS. — Sois tranquille, je parlerai désormais comme je sens, et de telle façon que tu ne ries plus de moi... Ça m'a pris le jour même oii tu es arrivée à la ferme, et ça ne ressemblait guère à de l'amour pour commencer. J'étais si fort monté contre toi que j'en parlais tout seul. Je j'appelais voleuse, parce que tu étais venue Jie '•éprendre la terre que je soignais pour mo^" depuis quatre ans. Je savais pourtant bien que ça n'avait pas de bon sens de me mettre dans de pareils
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états, quand je n'avais qu'un mot à dire pour te faire couper le cou.
SYLVIE. — Pourquoi ne l'as-tu pas dit, ce mot ?
NICOLAS. — Ah! voilà... je n'ai pas osé... Ce n'était pas la pitié, non... car... ça ne me faisait pas horreur d'y }>enser... au contraire, il me semblait que, toi morte, j'aurais tout d'un coup fini de souffrir, j'aurais respiré... Mais, je n'osais pas, là, je n'osais pas... (Brusquement, avec éclat.) parce que tu étais madame/ (Elle sourit.) Oh! il y a de quoi rire, que moi, j'aie eu des idées comme ça. Maie quoi? J'avais beau me gourmander, on n'y peut rien. C'était comme une folie! Ça m'était bien facile, n'est-ce pas? de te réduire à l'égalité. Au lieu de ça, je m'ingéniais à exagérer les distances en te mettant plus haut et moi plus bas. Je m'humiliais à plaisir. Tiens, j'ai su te racoler de beaux meubles, et moi j'ai cessé de coucher dans un lit, je suis retourné à ma grange, pour me mortifier, pour me sentir plus paysan... Ah! que j'ai rêvé de toi, dans le foin nouveau qui sent plus fort que les fleurs ! Je te haïssais tant que ça m'en faisait mal. Et puis c'était comme de grandes bouffées de fraîcheur qui passaient tout d'un coup sur moi, et sans savoir pourquoi, je me disais : après tout elle n'est qu'une femme et moi un homme... Oh ! ce n'est pas la peine de rire et de me regarder avec mépris, car toi aussi tu te disais ça.
SYLVIE. ■ — Moi?
NICOLAS. — Oui!... Oh! tu me crois trop brut. Je ne suis pas un savant, mais j'y vois clair. Et puis, une fille qui a fantaisie d'un homme, c'est tout de même à la campagne comme à la ville. Tu étais sur mes pas, tu tournais autour de moi, tu laissais bâiller ton fichu. Tiens, ce n'est pas la première fois que je vois tes épaules.
Il lui baise l'épaule brusquement.
SYLVIE
Ah!.
NICOLAS. — Une nuit... tu es venue là... (// montre le balcon.) Tu t'es penchée... Ah! tu étais à peine vêtue... J'ai eu bien le temps de te voir, moi, je t'ai vue tout de suite, toute blanche... et toi, les yeux n'étant pas encore accoutumés à l'obscurité, tu es restée longtemps sans découvrir oii j'étais... Et après... tu es restée encore plus longtemps à me regarder... Cette nuit-là, j'ai compris que je pouvais me risquer... que tu ne résisterais que pour la forme... et que, si j'appliquais bien hai-diment mes lèvres sur les tiennes, tu me rendrais mon baiser.
Ah!... (Elle s'abandonne, pMi.9 elle veut se dégager, elle lutte, inollement.) Laisse-moi... Nicolas, je t'en prie... Ce serait un crime, un crime d'amour,.. (On entend au lointain des roulements de tambour et le 8 Chant du Départ ».) Je te dis que j'en aime un autre!
Elle court à la porte.
NICOLAS. — Peut-être, mais en ce moment, c'est moi que tu veux.
SYLVIE, secouant la porte avec rage. • — Non!
NICOLAS. — Je t'aurai donc de force.
SYLVIE. — Il n'y a qu'un malheur, mon fils, c'est qu'on ne prend pas de force une femme qui n'y met pas du sien.
Elle s'échappe et passe au fond.
NICOLAS, la poursuivant jusque sur le balcon. — Parbleu! Je compte que tu y mettras du tien !
SYLVIE. — Viene-y (Il l'empoigne.
D'un tour d'épaule, elle le jette par dessus la balustrade. Elle pousse un grand cri.) Ah!... Nicolas!... Dieu!... T'ai-je fa4it mal?... (Le régiment jjasse sous la fenêtre, 2)uis les voix s'éloignent.) Nicolas... Nicolas...
Elle enjambe la balustrade, descend l'échelle, et, tandis qu'elle disparaît, le rideau baisse.
nCTE TROISIÈME
Le lieu de la scène est ce boudoir en rotonde dont il a été parlé au premier acte, dans l'hâtai de Beauvoimi, rue de Grenelle-Saint-Germain, à Pans. La décoration, du temps de Louis XVI, a été changée et le style du mobilier marque que Von est sous l'Empire. Il y a une porte a qauche par où Von vient de la rue, et une autre, a droite, qui donne sur les appartements. La fenêtre est au premier plan à droite.