GERTRUDE, SYLVIE
SYLVIE, tombant assise. . — Donne-moi mes sels anglais.
GERTRUDE. — Tu a6 VU l'Impératrice?
SVLVIE. — Gertrude... ce mariage se fera! Il ne faut pas compter d'y échapper. L'Empereur le veut.
GERTRUDE. — Seigneur!
SYLVIE. — Tu vas avoir encore à m'accommoder pour une nuit de noce !
GERTRUDE. — La troisième.
SYLVIE. — Te souvient-il de la première ?
GERTRUDE. — C'était il y a vingt ans.
SYLVIE. — Et dans cette maison!...
Dieu! Moi qui étais si contente d'avoir pu racheter l'hôtel de mon premier époux... d'avoir retrouvé ma vieille rue de Grenelle-Saint-Germain... ma jolie vue sur les jardins de l'Abbaye-au-Bois... mon boudoir en rotonde... Gertrude, c'est ici que, le soir du 14 juillet, j'amenai Henri... Hélas! il va falloir quitter tout cela!
GERTRUDE. — Que dis-tu ? Ton mariage t'obligerait...
SYLVIE. — A partir, oui. Après-demain, je crois. Demain, peut-être, ou ce soir. Voilà ce que je gagne à n'avoir point boudé le nouveau régime ! Ah ! pourquoi m'y suis-je ralliée d'enthousiasme? Pourquoi n'ai- je pas refusé ce poste de dame d'honneur de Sa Majesté?
GERTRUDE. — Mais que t'a-t-elle dit, enfin?
SYLVIE, retirant son chapeau. — Toutes les raisons qu'a l'Empereur de vouloir absolument ce mariage... Déchausse-moi, je t'en prie... Mon fiancé s'appelle Napoléon Taillefer... Donne-moi des pantoufles... Il est maréchal de France et il vient d'être créé duc de Spalato.
GERTRUDE. Ah!...
Elle passe un moment dans la chambre voisine.
SYLVIE, fo7-çant un peu sa voix. — Ce nom de Taillefer ne te dit rien? (Geste de Gei'ti'ude, qui vient de rentrer portant les pantoufles.) Tu n'as pas de mémoire. L'intendant, prétendu fidèle, du marquis mon premier époux, était un Taillefer, que nous avons retrouvé accusateur public quand nous sommes revenues à Beauvoi- ^in en 93. Il avait un fils, qui en 89 s'ap-
pelait Pierre Taillefer et était sergent aux gardes françaises, qui, en 93, s appelait Brutus Taillefer et était capitaine de cavalerie, qui présentement, en 1809, s'ap pelle Napoléon Taillefer, est maréchril de France et duc de Spalato.
GERTRUDE. — Et quels motifs allègue l'Empereur pour te faire duches&e de Spalato ?
SYLVIE. — Des motifs qui ressemblent fort à ceux de mon second mariage : c'est encore la propriété de Beauvoisin qui est en question. Lorsque je me dégoûta<i de maître Nicolas Gagnon, après peu de jours de vie conjugale, et que je déguerpis, il paraît que maître Nicolas se dégoûta luimême de ma terre. Il la revendit à Taillefer le père, qui en devint le propriétaire unique, et qui la transmit à son fils par héritage. Il n'y a donc en tout ceci que moi de lésée. Mon mari...
GERTRUDE. — Lequel?
SYLVIE. — Nicolas... est hors de cause, puisqu'il a vendu et touché le prix de la vente... Il est devenu, m'a-t-on dit, fournisseur des armées, et il est pour l'heure en Italie, oii il gagne et il vole tout ce qu'il veut. L'autre...
GERTRUDE. — Le marquis ?
SYLVIE. — Oui, compte sur tes doigts... Le marqufis a reçu, pour l'indemniser de ses domaines, et moyennant qu'il s'engage à ne les réclamer jamais, de bonnes rentes sur le grand-livre. Joséphine m'a dit qu'il voyage, et aussi, je crois, en Italie... Reste moi, qui n'ai point eu encore de compensations. Le plus clair de ma fortune est aux mains du duc de Spalato. L'Empereur tranche la difficulté en nous mariant... Tu sais d'ailleurs qu'il se plaît à fondre par des mariages l'ancienne noblesse avec celle qu'il a instituée.
GERTRUDE. — Et 011 est Cela, Spalato?
SYLVIE. — Je ne sais, mais j'irai prochainement, car le maréchal, en guise de voyage de noces, veut viisiter avec moi cette ville dont il porte le nom.
GERTRUDE. — Mais où est-il lui-même, le maréchal? J'espère que tu feras sa connaissance avant de l'épouser 1
SYLVIE. — Non. Il est en Allemagne et n'aurait plus assez de temps pour aller à Spalato s'il venait jusqu'ici. Il m'envoie chercher par un officier de ses intimes qui me conduira à Milan, oii est le rendezvous. Nous nous marierons à la cour du vice-roi : Eugène aime fort le maréchal. Aussitôt après nous partirons pour Venise
Sylvie ou la Curieuse d'Amour
et pour Trieete, il paraît que c'est le chemin.
GERTRUDE. — Je tombc des nues! Tu dis tout cela de sang-froid !
SYLVIE. — C'est qu'il y a du pour et du contre.
GERTRUDE. BoU !
SYLVIE. — L'idée du mariage n'est pas ce qui m'offense. Il faut bien faire une fin.
GERTRUDE. — Le mariage, une fin?
C'est toi qui... Tu te moques.
SYLVIE. — Non, j'entends qu'il nous faut maintenant des époux qui ne soient point à prendre et à laisser, et qui nous assurent du lendemain. Vois-tu, les sentiments ont suivi les vicissitudes de la politique. La Terreur a enfanté des passions, le Directoire y a jeté l'anarchie, mais César rétablira l'ordre. Gertrude, mon cœur souhaite un maître. Il me le faut despotique, il me le faut glorieux, en un mot, il me le faut militaii'e.
GERTRUDE. — Je vois que le maréchal n'a qu'à montrer le bout de son nez, la place est près de se rendre.
SYLVIE. — Mais non! C'est ce qui m'enrage! Rends-moi justice : je me fais enfin du mariage une idée bien raisonnable, et c'est à ce moment que la fantaisie de l'Empereur m'en impose un aussi sot à peu près que les deux autres. Comment aurait-il de meilleurs effets? Il y a là de quoi décourager une bonne volonté plus décidée que la mienne.
GERTRUDE. — Moi, je prédis que ce maréchal Taillefer sera du moins aussi bien servi que le citoyen Gagnon.
SYLVIE. — Voilà encore ce qui me révolte ! Taillefer, Gagnon, c'est tout un! Dois-je épouser à la file tous les gens qui m'auront volé mon bien, et suis-je destinée à n'être plus la femme que de mes domestiques ?
GERTRUDE. — Ils sont ducs !
SYLVIE. — Cela me fait une belle jambe !
GERTRUDE. — Bah ! Si tu étais si déterminée que cela à ne pas être duchesse, tu en aurais obtenu la dispense de José phine, car elle a un faible pour toi. Tu te serais jetée à ses genoux, tu l'aurais suppliée, tu aurais su trouver de ces accents auxquels on ne résiste pas.
SYLVIE. — Oui... Je n'ai pas su trouver de tels accents... C'est qu'il me manque quelque chose...
GERTRUDE. Qui est ?
SYLVIE. — Qui est d'aimer un autre homme pour de bon. Ah ! voilà le ressort de la résistance ! Mais résister par raisonnement, par principe, par intérêt ou même par indifférence, tu me connais, j'en suis incapable... Vois quelle belle défense j'ai su faire contre Nicolas. Mais alors, c'est que j'aimais Henri !
GERTRUDE. — Eh bien ! l'événement l'a prouvé ! En vérité, tu pouvais mieux choisir ton exemple.
SYLVIE. — Oh! tais-toi... Je ne me suis jamais pardonné de l'avoir si étourdiment trahi. Mais j'ai bien payé mon inconséquence, va!... Ne vais- je pas la payer une fois de plus, si tout cela finit, comme il est probable, par ce ridicule mariage avec Pierre-Brutus-Napoléon Taillefer, maréchal d'Empire et duc de Spalato?