SCENE V
SYLVIE, HENRI
SYLVIE, après un assez long te?772)S de silence. — Colonel, j'ai vu bien des choses, la chute de la royauté et de plusieurs gouvernements, l'exécution de mes proches, de mes amiis, les victoires du Premier Consul, l'établissement de l'Empire. Ma destinée même n'a pas été moins féconde, j'ose le dire, en surprises et en péripéties, et je ne croyais pas que rien fût encore de taiille à m'étonner. Eh bien ! vous venez de me causer le plus fort saisissement que j'aie eu de ma vie. Je m'attendais si peu... A tout prendre, cela n'est point si extraordinaire, et il n'y a point de raison pour que nous restions debout à nous regarder. Asseyez-vous donc. (Il s'incline et s'assoit.) Mais dis-moi d'abord pourquoi tu te fais annoncer chez... Ah! pardon...
Pourquoi vous faites-vous annoncer chez moi sous un faux nom ?
HENRI. — Plaît-il?
SYLVIE. — Colonel baron Souberbielle ?
HENRI, très calme, très froid. — Madame, c'est mon nom, mon titre et mon grade.
SYLVIE. — Souberbielle... Au fait, j'y pense... votre nom, votre nom de famille, je ne l'ai jamais su. Vous étiez orphelin. L'on ne vous appelait qu'Henri à la maison, et je n'avais jamais pris souci de m'informer si vous vous appeliez autrement.
Si bien... c'est drôle... qu'on aurait pu prononcer devant moi sans m 'émouvoir ce nom de Souberbielle qui n'est qu'à vous... au lieu que ce nom d'Henri, qui est à mille autres, depuis seize ans je n'ai pu l'entendre une seule fois sans que votre image aussitôt passât devant mes yeux... (Geste d'Henri.) Oh! je sais bien que cette remarque est niaise et digne de M. de La Palice : il faut excuser une pauvre femme, encore toute stupide... Voyons, comment allez-vous ?
HENRI. — Fort bien, merci... et... je vois que vous-même...
SYLVIE. — Oui... (Uti temps.) Souberbielle... (Avec une gaieté dans la voix.) C'est vous le colonel baron Souberbielle?
HENRI. — Oui.
SYLVIE. — Sérieusement ?
HENRI. — Sérieusement.
SYLVIE. — Alors c'est vous qui... c'est toi... (Elle éclate de rire.) Je te demande pardon, mais vraiment c'est un sort. Mon pauvre Henri, non, c'est toi, toi qui viens me chercher pour me conduire au maréchal, mon futur époux? C'est... encore toi?... Avoue que c'est comùque, voyons.
HENRI. — Fort comique.
SYLVIE. — Oh!... si vous le prenez ainsi... Mais vous avez la rancune longue...
HENRI. — Je n'ai pas de rancune.
SYLVIE, d'un autre ton. — Vous auriez le droit d'en avoir... ou de mal prendre, tout au moins, des plaisanteries qui sont de mauvais goût... Elles sont d'autant plus sottes qu'elles sont forcées. Je n'avais aucune envie de sire. Je ne l'ai fait que pour vous dissimuler le trouble que j'éprouvais à votre vue. (Un bref sile?ice.) D'où vient que nous avons presque toujours honte de nos sentiments les plus naturels, et que nous ne nous laissons jamais aller à les exprimer naïvement ?
HENRI. — • Madame, je ne sais d"où cela vient, mais c'est une tournure d'esprit particulièrement française.
SYLVIE. — Ouf ! je suis à mon aise, maintenant que je vous ai laissé voir que
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Sylvie ou la Curieuse d'Amour
j'étais émue. {Elle lui donne la main.) Je saie bien pourquoi je trouvais cela un peu ridicule : il y a seize ans... et ma raison me prétendait qu'on ne saurait être si vivement ému de revoir quelqu'un après un tel laps de temps... Pourtant, s'il n'a pas changé?... Et vous êtes toujours le même... Oh ! c'est presque miraculeux quand je pense à l'âge que vous avez... Ne me le rappelez pas, épargnez-moi, nous sommes contemporains .
HENRI. — Madame, c'est mon nom, mon titre