ET MON GRADE
HENRI. — On dit que j'ai le visage fort jeune, et j'en dois convenir moi-même.
Mais vous êtes la dernière personne à qui cela doive paraître miraculeux, puisque nous avons le même âge et que vous n'avez pas davantage vieilli.
SYLVIE. — ■ Je ne saurais pas... Ni vous. Cela tient au tempérament et les années n'y peuvent rien. C'est au point que je préserve de vieillir même les objets inanimés qui dépendent de moà. Quand j'ai racheté cet hôtel, la France était bouleversée, mais mon boudoir était intact. C'est moi qui l'ai depuis approprié au goût du jour, mais j'y avais retrouvé chaque chose en la même place que la dernière fois que j'y entrai... le 14 juillet... avec vous... Oh! bien, si vous faites cette figure chaque fois que le hasard de l'entretien ramènera un souvenir ! Vous savez pourtant que je ne suis pas femme à sun^eiller tout ce que je dis. Je parle comme il me vient. Je vois
que votre caractère non plus n'a pas changé. Vous êtes boudeur comme quand vous étiez enfant.
HENRI. — J'ai un fort mauvais caractère, comme tous ceux qui ont beaucoup de sensibilité.
SYLVIE. — Bon! Mais moi je suis contente de vous voir, et je vous prie de ne point gâter mon plaisir... Mettez-vous là, plus près de moi, et causons. Vous n'êtes pas devenu muet, j'imagine?
HENRI. — Nullement.
SYLVIE. — Vous n'avez rien qua vous presse ?
HENRI. — Rien du tout.
SYLVIE. — Quand partirons-nous?
HENRI. — Quand vous jugerez à propos. Je pense qu'il sera bien temps demain. Si je suis venu vous voir dès mon arrivée, c'est que cela me paraissait convenable... et aussi que j'étais impatlient.
SYLVIE. — A la bonne heure ! Savezvous que voilà votre première parole d'amitié? {Un temjjs.) Vous me ferez le plaisir de dîner ce soir avec moi. Mais, ea attendant, que nous avons de choses à nous dire ! Il faudra bien que vous me racontiez votre histoire depuis seize années, comme dans les romans.
HENRI. ■ — Elle est de peu d'intérêt... D'ailleurs, réservons-nous : nous aurons de longues journées à passer en tête à tête, dans cette voiture qui va nous conduire de Paris jusqu'à Milan.
SYLVIE, un peu bas. — Oui. {Elle lève, puis baisse les veux. Un silence.) Je ne pense pas que nous soyons jamais à court de sujets. Dites-moi toiii, de même un peu, dès à présent, ce qu'il est advenu de vous.
HENRI. — 9i je vous demandais, moi, ce qu'il est advenu de vous, est-ce que vous me répondriez ?
SYLVIE. — Certes. Mais ce serait tôt fait, car c'est mon histoire qui n'est guère intéressante.
HENRI. — Ah?...
Il la regarde d'un air d'interrogation.
SYLVIE, cédant. • — ■ Vous pensez qu'après... votre départ... je n'ai pas demeuré à la ferme longtemps. J'ai voyagé Puis je suis revenue à Paris. J'ai rétabli ma fortune par l'agiotage et j'ai racheté cet hôtei. Je me suis liée d'amitié avec M™" Boaapa:"te, je suis devenue l'une des familières de la Malmaison, et maintenant dame d'honneur de l'Impératrice... Voilà.
HENRI. — Voilà... En effet, cela est tôt
Sylvie ou la Curieuse d'Amour
dit. Eh bien! moi, j'aurais plue vite fait encore de vous raconter ma carrière. Elle n'a pas été, vous voyez, fort brillante. A l'âge que j'ai, d'autres sont maréchaux de France et ducs de l'Empire : je ne suis que colonel et baron.
SYLVIE. — ■ Cela est déjà beau.
HENRI. — Oh ! cela me suffit, je ne me plains pas. A chacun sa fortune, comme à chacun son ambition. Je serais parvenu comme un autre, si je n'avais pensé qu'à cela.
SYLVIE. — A quoi pensiez-vous ?
HENRI. — D'abord à vivre... Je me suis épris de l'Italie oià le hasard de mes premières campagnes m'avait amené. Milan, oii je suis entré en triomphateur, est devenu ma seconde patrie, et pour m'en exiler le moins possible, j'ai sacrifié mon avancement.
SYLVIE. — • Vous y étiez sans doute...
fort retenu?... (Silence.) Les Italiennes sont bien séduisantes. {Geste évasif d'Henri.) Faut comme vous êtes, avec le cœur que je vous sais, avec l'esprit que je vois que vous avez acquis, vous n'avez pas dû manquer de maîtresses?...
HENRI. — J'ai eu des maîtresses, 3omme vous des amants. Il serait étrange que nous n'en pussions point parler aussi librement l'un que l'autre...
SYLVIE, avec mauvaise huineur. — Fort étrange. Eh bien ! donc, puiisque vous y tenez, j'ai fait l'amour.
HENRI. — Moi, je l'ai appris.
SYLVIE. — Je pense que cela revient au même.
HENRI. — Les soldats parmi lesquels je me suis enrôlé pour vous fuir pensaient aussi comme vous. Eh bien! moi, j'avais l'orgueil de me croire déjà beaucoup moins novice que ces brutes, bien que moins ferré sur la pratique et répugnant à user comme eus de toutes les bonnes fortunes d'étape. Je sentais mon cœur mûri par les blessures qu'il avait reçues prématurément.
Souff l'ant, mais fier de souffrir, et plus fier de n'être pas compris, je me tenais à part des autres, je discourais avec moi-même. Comme je ne rêvais que de mon mal, je devins singulièrement habile à en observer les phases et à en deviner les lois. Voilà comment j'ai appris l'amour... Vous en souriez?... Cela vous paraît de Tidéologie... Qu'est-ce que vous voulez? moi, j'arrive de Milan... Ah ! je savais bien que je ne pouvais plus vivre ailleurs, mais je ne soupçonnais pas encore, avant de vous avoir
revue, combien j'étais devenu étranger, bizarre, inintelligible, à tout ce qui n'est, comme vous, que trop français.
SYLVIE. — Oh ! Je vois que vous avez pour moi un furieux dédain. Voilà bien les gens qui voyagent ! Mais en vérité je vous trouve plaisant de croire qu'il faille avoir été en Italie... Jugez de ma suffisance : j'ai la prétention, moi qui n'y fus point, d'avoir aimé.
HENRI. — Vous!...
SYLVIE. — Ose le nier. Nous avons été les jouets d'un sort fatal, mais tu sais bien que je t'aimais!
HENRI. — Non.
SYLVIE. — Henri!
HENRI. — Non, cent fois non, tu ne m'aimais pas. Tu n'es qu'une curieuse d'amour, tu n'as jamais aimé... Le hasard d'un soulèvement populaire nous réunit, tu tombes dans mes bras, on t'enlève sans pouvoir interrompre nos baisers. Mais un homme, un homme d'âge, murmure à ton oreille quatre mots pervers, tu me jettes un regard de pitié méprisante et tu le suis.
SYLVIE. — Hélas !
HENRI. — Un rustre t'épouse par force.
Tu as encore plus de dégoût quelle peur, et tu veux t'enfuir avec moi. L'ivresse que j'ai su t'inspirer n'est pas encore dissipée qu'il survient. Ton fermier lui-même trouve moyen d'éveiller cette curiosité funeste, tu cours le retrouver dans sa grange, pendant que moi je m'en vas sur la route en pleurant et en chantant.
SYLVIE. — Ah! oe fut le crime de ma vie !
HENRI. — Il n'est pas différent du premier, ni de ceux qui, je pense, ont dû suivre. Par quelle hypocrisie tout à l'heure te demandais-je de me raconter ton histoire, et toi, qu'espérais-tu me cacher quand tu m'as répondu évasivement? Ton histoire, je la connais, sans que tu aies à prendre la peine de me la conter : elle ne peut avoir été qu'une perpétuelle redite. Tiens, tu en riais toi-même, tu riais que ce fût moi qui vinsse te chercher jusqu'ic"pour te conduire à un troisième époux.
SYLVIE. — Je le disais bien à Gertrude: je vais payer une fois de plus mon inconséquence d'il y a seize ans. Je ne croyais du moins la payer que par cet absurde mariage, sans une telle aggravation de peine !
HENRI. — Cette répétition de ta faute jinur la punir n'est pas une simple malice
1 lO
Sylvie ou la Curieuse d'Amour
dvi hasard, elle est dans la logique profonde des choses. Le châtiment de ta curiosité, c'est que tu en soie réduite à la curiosité. Pour avoir trahi l'amour une foisj tu en es devenue incapable à jamais.
SYLVIE. — Ah ! mon cœur te dément !
HENRI. — Tu es condamnée au libertinage, pour avoir méconnu qu'il est le triste privilège des hommes ! Tu es déchue de ton sexe !
SYLVIE. — Je n'aii failli que par légèreté ou par ignorance. Je ne savais pas l'amour comme toi.
HENRI. — Tu n'avais pas besoin de savoir, mais d aimer.
SYLVIE. — Je t'aimais, ne le nie donc pas ! Pourquoi ai-je failli quand même ? Hélas, je n'en saiis rien... Justement parce que j'étais bien femme...
HENRI. — ■ Je ne t'en veux pas. Je ne t'en ai jamais voulu, même aux heures oîi je pleurais de désespoir.
SYLVIE. — Parce qvie tu savais encore, même à ces heures-là, que je t'aimais! J'ose à peine le dire, tu vas croire que c'est une bravade, mais je n'ai jamais cessé de t'aimer... Laisse -moi t' expliquer, mon cœur... Tu m'avais plu d'abord par ta fraîcheur, par ton enfance, je te prenais tout bonnement pour Chérubin, ce Chérubin qui fit perdre la tête à toutes mes contemporaines... Ah! tu étais bien mieux, car tu étais l'Amour même avec sa jeunesse éternelle ! Je ne l'ai jamais rêvé qu'à ta ressemblance. J'ai cru commettre des infidélités à ta mémoire. Mais non, puisque je sacrifiais sur les autels d'une religion dont tu étais l'unique divinité!
HENRI. — Moi aussi, j'ai toujours retrouvé ton souvenir clans les bras où je cherchais l'oubli! Moi aussi, je t'ai rendu un culte. Ecoute. C'était au bord du lac de Garde, oii l'on m'avait envoyé loin du gros des troupes, presque seul. J'y demeurai longtemps, n'ayant rien à faire que de songer et de me baigner dans leau bleue. J'allais toiis les jours jusqu'à l'extrémité d'une longue presqu'île. Ceux du pays l'appellent Sermione. Elle est vêtue doliviers gris, elle se termine par une falaise abrupte, et de là on découvre tout le lac, vaste comme une mer. Il y a sous les arbres des débris épars d'une ancienne villa. L'on me conta qu'un de nos généraux, épris d'une Italienne, la belle Visconti, lui avait élevé un autel sous sa tente. Je l'imitai. Dans ce bois d'oliviers, pareil aux bois sacrés d'autrefois, je choi-
sis la place la plus secrète et la plus doucement éclairée. J'y portai un fût de colonne et un chapiteau brisé. J'y suspendis des guirlandes de fleurs, de fruits et de feuillages. Moi aussi, j'eus mon autel d'amour, et c'était l'autel de Sylvie.
SYLVIE. — Oh! mon enfant, pourquoi ne m'as-tu pas crié en entrant que tu m'alimais encore? Nous n'aurions pas dit tant de paroles inutiles, ni perdu un aussi long temps, et je serais déjà dans tes bras !
Elle l'étreint passionnément, puis se détache de lui et s'en va vers la table ou elle a déposé son chapeau.
HENRI. Où vas-tu?
SYLVIE. — Me jeter aux pieds de l'Empereur.
HENRI. — Penses-tu le fléchir?
SYLVIE. — Pourquoi non? L'Impératrice ne me refusera pas son aide. Je lui dirai notre histoire, elle sera touchée. Si Napoléon veut absolument que j'épouse un noble de sa fabrication, tu es baron.
HENRI. — Moi, ton mari...
SYLVIE. — Tu as une superstition?
HENRI. — J'ai appris l'amour en Italie.
SYLVIE. — Moi, je n'ai de superstiition d'aucune sorte et les moyens ne m'importent guère. Le plus simple, à défaut du mariage que tu repousses, me paraît être alors que nous partions comme il est réglé, mais qu'une fois hors des regards, nous allions oii il noiis plaira.
HENRI. — Que je t'enlève? Tu n'y penses pas.
SYLVIE. — Comment?
HENRI. — Je suis colonel, puis-je déserter?
SYLVIE. — Cela est juste.
HENRI. — Et puis, j'ai accepté une mission, qui est de t' amener au maréchal. Si, au lieu de cela, je t'enlève, je suis déshonoré !
SY'LViE. — Ah ! si tu ne veux pas trahir ton ami ! . . .
HENRI. — Ce n'est pas que je sois l'ami du maréchal.
SY'LViE. — Bah ?
HENRI. — Il m'a toujours témoigné le plus vif attachement, mais moi, je n'y ai jamais répondu. Je ne lui pardonnais l)oint d'avoir ameuté les paysans contre toi et d'avoir été cause...
SYLVIE. — Chut !
HENRI. — ■ Mais enfin... quand on a accepté une mission...
Sylvie ou la Curieuse d'Amour
SYLVIE. — Ah! pourquoi l'as-tu acceptée?
HENRI. — Pourquoi?... Quand donc t'auraiis-je revue? Deux semaines plus tard? Le jour de ta noce? T'avirais-je vue seule? Aurais-je eu ce bonheur de voyager avec toi en tête à tête ?
SYLVIE. — Malheureux, ne prévods-tu pas les tentations de ce tête à tête?
HENRI, tendrement. — ■ Si.
SYLVIE. — Mais alors... tes scrupules?...
HENRI. — ■ Oh ! je n'ai pas ceux-là!
SYLVIE. — Ah ! bon ! Le tout est de s'entendre !
Elle rit.
HENRI. — Je me considère obligé de t'amener à ton mari, mais pour le reste... encore un coup, j'ai des idées italiennes.
SYLVIE. — Tu sais, elles sont bien aussi françaises. (Riant.) Je nous retrouve!
Tout à l'heure nous étions un peu solennels. La gaîté revient pour éclairer notre tendresse et nous avons toujours vingt ans.
HENRI. — Dis donc, je suis venu comme l'ambassadeur d'un souverain, t'épouser par procuration...
SYLVIE. — Et tu vas mener la cérémonie jusqu'au bout. Non, vrai, mon amour, pour avoir eu l'idée de te confier ce rôle d'ambassadeur, il faut que le maréchal ait l'étoffe d'un cocu prédestiné... Dis donc, tu as fait mettre ton portemanteau dans un hôtel?
HENRI. ■ — Oui, en face, au Bo?i Lafontaine.
SYLVIE. — Cela était inutile. Tu devais bien penser que tu aurais une chambre chez moi. Nous passerons le reste de la journée ici... ici da.ns le boudoir en rotonde... Nous allons... nous allons imaginer qu'il n'est rien arrivé depuis le 14 juillet 1789... absolument rien... Tout ça, c'est des mauvais rêves. Nous arrivons tout droit de l'Hôtel de Ville... Nous entrons... par cette porte-là... tu te rappelles? Je me si:ïi6 arrêtée un instant... j'étais essoufflée... j'ai laissé aller ma tête sur ton épaule... (Elle détache le ceinturon d'Henri.) Ton fusil est tombé avec un bruit sourd sur le tapis...
Le sabre tombe.
HENRI. — Oui, c'est à ce mom.ent-là que quatre gaillards solides ont fait irruption et qu'un d'eux a dit...